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Sourates pour Dubaï
Sourate des intestins

Un camion-citerne rouge. Puis un second camion-citerne. Rouge. Devant eux, un troisième camion-citerne rouge. Rashid, le vieux Pakistanais qui m’a promis une surprise, me sourit, narquois.
– C’est votre surprise, Rashid ?
– Ce n’est que le début de ma surprise.
Nous repartons, sur cette route en plein soleil, mince au milieu du sable et de quelques arbustes souffreteux. Cinq, dix, vingt, trente camions-citernes. Je compte sans comprendre. Au centième camion-citerne, nous nous arrêtons. Devant nous, une immense file de camions-citernes, tous rouges, tous immobiles.
– Rashid, je capitule, expliquez-moi.
– Tous les jours, toutes les nuits, vous verrez ces camions. Vous n’avez vu que le début de la queue, elle s’étend sur bien plus de kilomètres encore.
Silence.
Narquois, décidément.
– Bon, et qu’est-ce qu’il y a dans ces camions-citernes ?
– À Dubaï, la plupart des quartiers riches ont le tout-à-l’égout.
Silence.
Toujours narquois.
– Donc, quels quartiers n’ont pas le tout-à-l’égout ?
– Les camps de travail.
Non, lecteur, ce n’est pas ce que vous pensez. Labour camps désigne les cités-dortoirs, plus dortoirs que cités, des 800 000 Pakistanais et Indiens qui travaillent sur les chantiers, dans le port et dans les hôtels et les cuisines de Dubaï.
Rashid me laisse réfléchir. Je propose une solution. Il m’approuve.
– Oui ! Chaque dortoir possède une valve, par laquelle sortent les eaux usées des douches, des cuisines et des toilettes des camps de travail. À l’autre bout, une citerne. Quand la citerne est pleine, un camion-citerne, rouge, vient la vider.
– D’accord, mais pourquoi ces… je ne sais pas, trois cents, quatre cents, cinq cents camions-citernes ?
– Parce que l’usine de traitement des eaux à Dubaï offre moins d’une vingtaine d’ouvertures pour les eaux usées qui arrivent par camion. 2 200 camions-citernes de ce type roulent à Dubaï. Chacun prend vingt minutes pour se vider.
– Mais alors, combien de temps les camions doivent-ils attendre ?
– En été, quand l’usage de l’eau atteint son maximum, jusqu’à vingt heures.
– Vingt heures ! Sous le soleil !
– Où voulez-vous qu’ils aillent ?
– Mais l’été, à Dubaï, le thermomètre monte à 47, 48, 50 degrés !
– Et il n’y a pas de café sur cette route. Pas de douches. Pas même une salle commune, à l’ombre. Avec des toilettes.
Nous repartons. Je n’ai plus compté. Une horrible odeur, qu’on me dispensera de décrire, a commencé à peser. Nous étions arrivés à l’usine d’assainissement des eaux, l’intestin de Dubaï. Une autre route y mène, sur laquelle attendait une file bien plus courte. Au bout de la file, une voiture de police. Hors de la voiture de police, un petit policier ventru. Autour de lui, une quinzaine de chauffeurs, barbus, leurs yeux clairs perçant leurs visages bruns de Pashtouns. Furieux, mais n’osant pas céder à leur envie de lui régler son compte. Rashid, paisible, se gratte la moustache, écoute, et me traduit :
– Ceux-là ont triché, il y a un raccourci, mais ils n’ont pas le droit de le prendre. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est qu’au bout du raccourci… vous voyez cet objet blanc sur le lampadaire, là-bas ?
– Une caméra de surveillance. Ce pays n’en manque pas !
– La caméra a déjà enregistré leurs numéros. Le policier le voudrait-il qu’il ne pourrait pas éviter de leur mettre une amende.
– Combien ?
– Mille dirhams [en gros, deux cent cinquante euros].
– Combien gagnent-ils par mois ?
– Huit cents dirhams.
– Qui va payer ? Eux, ou leur patron ?
– Vous êtes jeune, vous !
– Et s’ils ne paient pas ?
– Il y a des vols pour Karachi tous les jours. Et vous m’avez dit que vous avez déjà regardé les petites annonces. Vous avez vu combien de Pakistanais se proposent comme chauffeurs ?