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Récits de Christiania (nouvelle édition)
Le Canard enchaîné, 26 décembre 2018

Des Pères Noël partout

Un après-midi de juillet, alors que Nuls Vest et Erik Popsanger sont en train de nettoyer leurs motos, une vision déboule dans leur conversation : une centaine de Pères Noël à patins à roulettes parcourant Copenhague. Ils en parlent alentour : enthousiasme général.

Nous sommes en 1974, dans la capitale du Danemark. Le comité Vietnam prête micros et mégaphones. Un chorégraphe se dévoue pour enseigner à 150 hippies à marcher au pas. Ces hippies occupent depuis peu Christiania, une ancienne caserne qu’ils ont transformée en squat géant, en fristad (« ville libre »).

Les jours précédant Noël, les Pères Noël inondent Copenhague. On les voit offrir des bières aux ouvriers des chantiers, entrer en rang par deux dans la cour du quartier général de la police et entonner des chants de Noël, faire irruption dans le Magasin du Nord et au rayon livres se mettre à distribuer sans autre forme de procès des livres aux clients, ravis. Évidemment, la police finit par intervenir, et les photographes par immortaliser cette scène : un flic en train de matraquer un Père Noël.

Cette action est l’un des faits d’armes les plus fameux des Christianites. Les autres sont de l’ombre, méconnus, quotidiens, mythiques, invraisemblables et pourtant vrais. Dès le début à Christiania, on trouve de tout, « toxicomanes et colombophiles, adolescents tardifs et mères célibataires, anthropologues et fraiseurs tourneurs », et d’autres encore : « clochards repentis et clochards pratiquants, cas sociaux et clarinettistes ». La fête, l’imprévu, la peur, aussi, y règnent en maitre : « La quasi-totalité des Christianites ont grandi au sein des sociétés les plus sûres et les plus protectrices du monde ; mais, vivre à Christiania, c’est vivre sans filet. » Les autorités danoises regardent d’un drôle d’œil méfiant cette ZAD, ce rond-point, cette commune libre, mais elles ont l’intelligence de la laisser vivre.

Jean-Manuel Traimond s’est installé à Christiania en 1980, à l’âge de 20 ans, y est resté quatre ans, émerveillé, l’œil à tout, pétillant des neurones, apprenant le danois et l’amour sur le toit d’une caravane. C’est lui qui nous raconte tout cela dans un merveilleux livre composé dix ans plus tard et réédité ces jours-ci, sans qu’il ait jamais remis les pieds là-bas : « Je veux garder la fête intacte. »

De Paris. où il vit aujourd’hui, Traimond continue de suivre à distance ce miracle danois et s’amuse à le constater : depuis quarante-sept ans, tout le monde clame que Christiania va bientôt disparaître. mais les Christianites continuent de « faire ce qu’ils ont toujours fait : ce qu’ils veulent, dans la limite de ce qu’ils peuvent. Et. ce qu’ils veulent, c’est ne pas avoir de chef ».

Mais pourquoi parler de tout ça aujourd’hui ? Quel rapport avec l’actu ? Avec les gilets jaunes ? Aucun, voyons !

Jean-Luc Porquet