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Ma chandelle est vive, je n’ai pas de dieu
Le Monde Libertaire n° 1539, du 15 au 21 janvier 2009

Bien sûr, beaucoup d’entre nous connaissent les boucles brunes et le regard noir d’André Bernard. Il a été de tant d’aventures... Réfractaire à la guerre d’Algérie, rejoignant l’Action civique non violente, il a fait de la prison. Correcteur, il a été de la grève du Parisien libéré. Anarchiste, il est l’un des membres fondateurs du Cira [1] de Lausanne. II participe aux rencontres autour de la culture libertaire organisées par Alain Pessin et nos amis de l’ACL [2] de Lyon, crée avec quelques-uns la revue Réfractions, donne de son temps aux Temps maudits, à la dernière formule du Monde libertaire... Il est, sinon à l’origine, du moins à des tournants importants de bien des publications et rencontres anarchistes.
Son abord perfectionniste bougon — et ses débords — avec lequel ont eu affaire tous ceux qui ont mené avec lui tel ou tel projet coexiste avec une émotivité et une tendresse qu’il ne cherche pas à cacher. André n’est pas un sur-mâle, mais un homme comme je les aime, un poète en liberté. Revendiquant le droit à la paresse, il est donc sur-actif. Homme de désir, il est ainsi la pudeur même. Combien de ceux qui l’ont croisé rue Amelot ou aux Vignoles savent-ils que ce visage digne d’une BD de Tardi est l’un de ceux qui ont su renouveler le collage, que cet œil vigilant à la moindre faute d’orthographe ou de typographie aime les mots comme des « clairs de femme » ? Anita, la compagne de toute une vie, promène son sourire paisible dans les plus beaux poèmes d’amour, avec l’évidence d’une détermination tranquille. En voilà deux qui n’ont jamais dérogé ! Sans mise en spectacle de leur geste anarchiste, tranquillement, point à point ils ont tissé une belle constellation amicale et complice.
Le beau livre que vient d’éditer l’ACL nous permet de découvrir les forfaits que ce curieux silencieux a commis au fil des ans. Devenu correcteur après la prison, il découvre le plaisir du collage lors de l’occupation du Parisien libéré. Micheline et Vincent Bounoure, qui continuent avec quelques amis l’activité collective d’un mouvement surréaliste qui passe pour mort après 1969, ne s’y trompent pas. Le voilà membre du groupe surréaliste. Il participe à l’exposition « Le Collage surréa¬liste » en 1978 et se réjouit du jeu des objets parallèles. Comme il a rencontré Pierre Sommermeyer ou Patrice Antona, du temps de l’action non violente, il rencontre Pedro Azevedo et quelques autres auxquels comme toujours et pour toujours il se liera d’une fraternelle amitié. Quelques projets menés, beaucoup de projets perdus dans les méandres de l’aboulie humaine, quelques blanches colères, et notre homme décide de faire cavalier seul, mais pas vraiment seul. Avec d’autres complices le voilà qui crée les potlatchs, aventure de création et de libre dispersion.
Dans les années 1990, il retrouve les surréalistes, le groupe a pris un coup de jeune et un rien d’insolence. Cela lui va. Il participe à la rédaction de tracts puis se lance dans l’aventure de la revue SURR... , est de toutes les expositions et jeux. Quelques années passent, et discrètement il referme la porte ; il est parti sur d’autres routes, toujours les mêmes, mais avec de nouveaux projets. Car André est dans le FAIRE autant que dans le TAIRE.
Le papier-cadeau quoi de plus inutile et dérisoire que ce triste emblème de la société marchande ? André Bernard, assassin méticuleux, le découpe, en fait des lanières, matière première de ses collages, matière seconde et troisième quelquefois. Le papier devient rivière, oiseaux. Quelques autres éléments viennent d’ailleurs : photos ou peintures de femmes alanguies, d’enfants meurtris. Parfois le message est fort comme un coup de poing, parfois il est impalpable et nous courons après ses vols de papillons.
Les surréalistes, à la suite de Michel Zimbacca, aiment pratiquer le jeu des contraires, terme à terme ou dans l’idée exprimée dans une phrase ou l’un de ses membres. Cela donne « Ma chandelle est vive », et au « pour l’amour de Dieu », l’ami André répond : « Je n’ai pas de dieu ». Mais dans l’entre-deux, sa porte est toujours ouverte. L’athéisme, tranquillement et obstinément affirmé depuis son enfance, l’a fait lire très tôt la Calotte ou dire plus tard du temps de l’action non violente contre la guerre d’Algérie : « Il nous faut débarrasser la non-violence de la religion, sinon nous nous débarrasserons de la non-violence. » (Courrier d’André Bernard, 1964).
Homme des liens, des passerelles, il fait des ellipses, ainsi font ses collages, ses poèmes, ainsi fait son livre. Les papiers collés vont l’amble avec des textes évoquant sa vie, sa compagne et ses compagnons, ses participations à des enquêtes, jeux surréalistes. Certains textes sont inédits, certaines images aussi. Le soin extrême de l’auteur à préciser, quand il le peut, et comme on herborise, le lieu d’exposition, les circonstances de publication de telle ou telle œuvre n’alourdit en rien l’ouvrage, à la maquette simple et belle.
Et moi, moi qui connaissais si bien toute son œuvre, j’en fus tout étourdie. Comme si, confinée longtemps, j’avais pris en plein nez, soudainement, sans sas de décantation, les senteurs et l’air du printemps. Cette douce et vénéneuse balade en anarchie est un voyage au pays des merveilles. André Bernard est un mage.

Marie-Dominique Massoni


NOTES :

[1Centre d’information et de recherche sur l’anarchisme.

[2Atelier de création libertaire.