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août 2003
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@narlivres, le site bibliographique des ouvrages anarchistes et sur l’anarchisme en français a chroniqué le livre de Sylvain Boulouque.



 



Les anarchistes français face aux guerres coloniales (1945 - 1962)
A CONTRETEMPS n°13 septembre 2003

Anticolonialisme
et « polyphonie libertaire »

Si « la question nationale n’est pas absente de la réflexion des pères de l’anarchisme », elle n’a jamais eu, estime Sylvain Boulouque, de réelle prise sur ses partisans français pour la simple raison qu’elle exigeait d’eux une réelle torsion de leurs principes de base. Dans son Appel aux Slaves, Bakounine recommandait de ne pas nier « l’importance des mouvements d’émancipation nationale » et définissait ainsi la tâche des anarchistes en ce domaine : « [y] poser le problème sous son aspect économique et social, et ceci, parallèlement à la lutte contre la domination étrangère ». Ainsi, le cadre d’intervention était donné, mais il se révélait un peu flou en être, mais pour y avancer la question sociale. Inutile de dire que, s’agissant de mouvements à caractère clairement interclassiste, l’affaire n’était pas simple à mener. Et d’autant moins que, comme le précise S. Boulouque, elle supposait, pour les libertaires, d’intégrer à leur combat le nationalisme et, davantage encore, le phénomène religieux, deux données de base de ces mouvements d’émancipation nationale.

En préface de l’ouvrage de S. Boulouque, Benjamin Stora indique qu’on pourrait expliquer l’attitude des anarchistes français face aux guerres coloniales par leur sur-valorisation d’une « vision sociale » liée à l’anticapitalisme et leur sous-estimation du « racisme colonial » et de la « conception identitaire/nationaliste » qu’adoptèrent les mouvements de libération nationale qui, de 1945 à 1962, secouèrent l’empire français. Le raccourci pèche peut-être par schématisme, mais il constitue une bonne base de départ, à condition - comme le fait S. Boulouque - de sortir du général pour aller au particulier. Car, pris dans son ensemble - c’est-à-dire dans sa multiplicité ou son « éparpillement », au choix -, le mouvement anarchiste n’eut jamais à proprement parler de « vision sociale » très cohérente. Hormis un anticapitalisme de base, unanimement proclamé mais diversement compris, c’est plutôt l’anti-étatisme et l’antiautoritarisme qui, dans la période étudiée, faisaient, en principe, le lien entre ses diverses composantes. Quant à l’anti-colonialisme, il fut, comme l’indique S. Boulouque, consubstantiel au mouvement libertaire, mais toujours relié à un combat plus vaste contre l’État et son armée et souvent vécu comme un des fronts de lutte entre exploiteurs et exploités.
Pour en savoir davantage, donc, des intentions, des discours et des pratiques anarchistes, il faut entrer dans le détail de cette galaxie marginale et explorer les scissions et les reconstructions qui l’ont assez largement occupée aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Pour faire bref, les anarchistes français se divisent alors en deux positions diamétralement opposées. L’une, dite « synthésiste », prétend regrouper toutes les sensibilités libertaires en une seule organisation. L’autre, dite « plate-formiste », privilégie l’unité idéologique, tactique et politique. Récurrent, ce débat traversera avec une particulière virulence le mouvement libertaire au début des années 1950 et provoquera quelques épiques faits d’armes, comme la prise de contrôle de la Fédération anarchiste (FA) par l’Organisation Pensée Bataille, organe clandestin agissant de l’intérieur de la FA, puis sa transformation en Fédération communiste libertaire (FCL), après l’exclusion des opposants à la ligne « plate-formiste » qu’elle allait désormais incarner au-delà du raisonnable. Une nouvelle FA, reconstituée en 1954 et dont l’histoire se prolonge jusqu’à nos jours, incarnera - parfois contre la volonté de certains de ses militants les plus notoires - un « synthésisme » sui generis. On verra qu’à elles deux, ces deux organisations couvriront le spectre des attitudes anarchistes - la « polyphonie libertaire » - en matière d’anticolonialisme [1].
Premier des conflits majeurs, à partir de 1945, celui d’Indochine va mobiliser les anarchistes qui, au nom du pacifisme, y joueront leur partition antimilitariste classique et exprimeront leur « réelle sympathie pour les colonisés » tout en se défiant de leurs dirigeants. Pour S. Boulouque, entre 1945 et 1950, « l’ensemble des tendances [anarchistes] trouve un modus vivendi autour [d’une] analyse minimaliste » non exempte de « non-dits ou de silences ». C’est au nom de l’éthique anarchiste qu’on soutient les colonisés, mais « la question des motifs mêmes des révoltes coloniales n’est guère analysée ». La guerre d’Indochine, puis la répression de la révolte malgache, entre 1947 et 1949, provoquent dans le discours libertaire une progressive assimilation des méthodes de l’armée française à celles des nazis et conséquemment autorisent « la construction d’idéaux types » comme ceux - encore forts dans l’imaginaire d’après-guerre - des « résistants », des « occupants » et des « collaborateurs ». En concurrence avec le PCF et l’extrême gauche sur un terrain où ces derniers pratiquent aisément la surenchère, les libertaires finissent par coller à leur discours au risque de perdre en lisibilité. En authenticité aussi.
Cette évolution de l’anarchisme militant du pacifisme vers une « culture de guerre civile » s’accentuera très fortement avec la mainmise de l’OPB sur la FA et sa transformation en FCL. Critique dans un premier temps, son soutien aux partisans d’Hô chi Minh deviendra progressivement inconditionnel. Et le même glissement - ou dérive - opérera pendant la guerre d’Algérie.
Lorsque éclate, le 1er novembre 1954, l’insurrection algérienne, le mouvement libertaire français se sépare en deux organisations rivales : la FCL et la FA reconstituée. Cette ambivalence restituera un peu de complexité au débat sur la meilleure façon de soutenir les Algériens. Si la FCL se lance à corps perdu dans une thématique que S. Boulouque rapproche, à juste titre, de celle de la période dite « classe contre classe » du Komintern - n’hésitant pas, par exemple, à traiter régulièrement Mendès-France de « fasciste » -, la FA, elle, soutient l’insurrection algérienne, mais se montre très réservée sur son avenir, convaincue que la révolution butera sur le Coran, l’exaltation nationaliste et le stalinisme. Ainsi, son organe d’expression, le Monde libertaire, évite soigneusement la surenchère et fait même large place aux interrogations et aux doutes d’un Camus ou d’un Prudhommeaux, plus proches de la trêve civile que de la guerre civile.
Le soulèvement des paysans du Constantinois, le 20 août 1955, marque le vrai début de la guerre d’Algérie. Quatre jours plus tard, le gouvernement français demande le maintien de 180 000 appelés et rappelle 60 000 soldats sous les drapeaux. Pour certains jeunes libertaires, se pose, alors, la question de l’insoumission. S. Boulouque ne quantifie pas ce phénomène - assez minoritaire, au demeurant, semble-t-il -, mais il signale le rôle joué par le Suisse André Bôsiger et le Belge Hem Day dans les réseaux de soutien aux insoumis, qu’on ne saurait forcément confondre avec ceux de solidarité au MNA, puis au FLN, où des militants de la FCL jouèrent un rôle non négligeable [2].
Tout au long du conflit algérien, le mouvement libertaire sera traversé de graves tensions internes. D’un côté, les militants proches de la FCL, gagnés au tiersmondisme, ne sont pas loin d’imaginer que la révolution libertaire viendra d’Algérie. De l’autre, ceux de la FA se méfient comme de la peste du FLN et, se sachant sans prise sur l’avenir des événements, s’en tiennent au combat pour la paix. Après la sortie de scène de la FCL, en 1956, le mouvement libertaire français se partagera en trois sensibilités : l’une exprimant un refus catégorique de se mêler de soutenir une armée et un État en gestation ; l’autre - héritière de l’anticolonialisme de la FCL et principalement représentée par les Groupes anarchistes d’action révolutionnaire (GAAR) - soutenant sans la moindre réserve le combat des colonisés ; la troisième - et la plus nombreuse, que S. Boulouque qualifie d’« attentiste » - se sentant solidaire des insurgés algériens, mais refusant de cautionner le nationalisme de ses représentants.
L’ouvrage de S. Boulouque offre, on l’aura compris, un panorama complet, nuancé et intelligent de l’attitude des anarchistes français face aux guerres coloniales. Au bout du compte, puisque l’histoire est aussi faite de bilans, il n’est pas inutile d’entendre certaines prophéties qui les ont prédits. Celle-ci, de 1947, à propos de l’Indochine, clairement adressée aux trotskistes et à certains libertaires : « Les partisans des formules pseudoscientifiques peuvent théoriser sur la signification de la guerre indochinoise et appeler les Annamites à participer à la guerre d’indépendance », qui fera d’eux une colonie russe, leurs propres militants ont été assassinés par les dirigeants vietnamiens. » Elle est de Louis Mercier. Et celle-ci encore, de 1960, à propos de l’Algérie : « Nous sommes convaincus que le triomphe du FLN conduirait à une nouvelle dictature... Il est des nationalistes algériens dont les mœurs sont nettement fascistes, qui massacrent et massacreraient tous ceux qui ne pensent pas comme eux. » Elle est de Gaston Leval.
L’un et l’autre faisaient certes de la morale, mais aussi de la géo-politique prévisionnelle. En anarchistes, c’est-à-dire aussi en francs-tireurs et hors des sentiers battus.

Marcel Leglou


NOTES :

[1Ni la FCL, cependant, - dont la vie sera courte, puisqu’elle sombrera, en 1956, en butte à la répression policière et après s’être prêtée à une pitoyable aventure électorale -, ni la FA ne représenteront jamais à elles seules le mouvement libertaire dans sa totalité. Sur leurs marges, se trouvaient des groupes aussi différents que l’Alliance ouvrière anarchiste (AOA), les Groupes anarchistes d’action révolutionnaires (GAAR) provenant de la FCL, l’Union des syndicalistes et des personnalités militantes aussi diverses que Louis Louvet, Louis Lecoin, André Prudhommeaux ou Louis Mercier.

[2Sur le sujet, on peut voir et entendre les témoignages de Georges Fontenis, Line Caminade, Paul Philippe, Léandre Valéro et Suzanne et Pierre Moran dans Une résistance oubliée. 1954-1957, Des libertaires dans la guerre d’Algérie, film de Daniel Goude et Guillaume Lenormand, Alternative libertaire, 2001, 32 minutes.