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août 2003
@narlivres

@narlivres, le site bibliographique des ouvrages anarchistes et sur l’anarchisme en français a chroniqué le livre de Sylvain Boulouque.



 



Les anarchistes français face aux guerres coloniales (1945 - 1962)
L’OURS n°330, juillet-août 2003

Anticolonialisme et drapeau noir

On connaissait les positions de la gauche face aux problèmes coloniaux et aux conflits qu’ils ont générés sous la IVe République : déchirements de la SFIO, empêtrée dans la gestion du pouvoir, atermoiements du PCF, plus prompt à soutenir les mouvements dirigés par les communistes que ceux qui leur échappent, conformisme colonialiste des radicaux, radicalisation des intellectuels et de l’extrême gauche, essentiellement contre la torture en Algérie. La réponse anarchiste n’avait pas donné lieu à d’importantes études. Le livre de Sylvain Boulouque comble un vide.

Cette étude débute à la Libération, au moment où le mouvement se restructure et se trouve rapidement confronté aux problèmes posés par la situation internationale d’après-guerre dans laquelle dominent deux préoccupations majeures, l’une familière aux anarchistes, la question du désarmement et du pacifisme, l’autre nouvelle pour eux, l’oppositions aux guerres coloniales.
Les mouvements de libérations des colonies sont animés par l’idéologie du nationalisme et la volonté de constituer un état, tout ce à quoi s’opposent la tradition anarchiste. On verra donc leur action contre les guerres de décolonisation insister sur le caractère meurtrier de la guerre, conformément à la tradition pacifiste, et dénoncer le capitalisme colonial, nouvel avatar de la lutte des classes, l’analyse politique du fait colonial et surtout celle des forces qui s’y opposent chez les colonisés passant au second plan. Cette carence théorique est compensée par des stratégies de rechange, certaines originales pour l’époque : le refus de la politique des blocs débouchant sur ce que sera le tiers-mondisme, d’autres, d’un conformisme intellectuel assez confondant : référence à la Deuxième Guerre mondiale, au fascisme, Sahkiet c’est Guernica, Schuman et Auriol représentent un pouvoir fasciste, camps de concentration dans les colonies, etc. La référence à l’histoire remplace l’analyse politique.
Le mérite du livre de Boulouque est de mettre en valeur les diverses attitudes des anarchistes, correspondant aux tendances variées du mouvement, celui-ci étant par définition loin d’être monolithique. Allant du soutien critique - où la critique prime souvent le soutien - à l’appui inconditionnel des structures politiques en révolte, ils remettent à plus tard la solution du problème selon leur vœu. Le fait colonial est un rideau de fumée qui cache l’exploitation de classe. Cette évidence apparaîtra quand une bourgeoisie locale remplacera les colons. Il faudra alors faire la révolution, qui doit être libertaire. Le premier volet de cette analyse s’est avéré particulièrement juste. Quant au second !
On le voit, en ces matières la pensée anarchiste est mal à l’aise, allant jusqu’à ce que Boulouque appelle une véritable « crispation ». Certains ont participé aux réseaux de soutien au FLN, d’autres ont appuyé le manifeste des 121. L’ouvrage laisse une impression de flottement dans la pensée et dans l’action de militants qui se cherchent. Il met en évidence les qualités et les défauts du mouvement anarchiste : analyses lucides qui n’aboutissent pas faute d’une organisation puissante. Il est vrai qu’ils n’ont pas eu de chance. Leurs référents politique et intellectuel, Messali Hadj et Albert Camus ont disparu trop tôt, et n’ont guère eu d’audience. Dans le comite de parrainage du Comité de secours aux objecteurs de conscience, regroupement d’intellectuels et d’artistes allant de Breton à Bernard Buffet, de Simone Signoret à l’abbé Pierre on découvre… Paul Rassinier. Bel exemple à la fois d’une audience étendue dans les sphères dominantes et de confusion politique.
Ce livre éclaire les contradictions, les doutes mais aussi les actes militants d’organisations de gauche oubliées des universitaires, du moins jusqu’au soulèvement de mai 68.

Guy Bordes