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Le pouvoir ne se partage pas !
Chroniques noir & rouge n° 4, février 2021

Une guerre civile horrible et horrifiante

Dans Le pouvoir ne se partage pas !, Alain Pecunia revient sur les événements espagnols de 1936 et sur la guerre civile, une guerre de classes qu’il qualifie d’« horrible et horrifiante ». Rappelons qu’Alain Pecunia fut emprisonné dans ce pays de 1963 à 1965 pour avoir participé à une campagne anti-tourisme en posant des bombes « symboliques » avec les Juventudes Libertarias. Pour éclairer ces actions, il est possible de prendre connaissance d’un « Dialogue entre André Bernard et Alain Pecunia » sur Les Ombres ardentes, un Français de 17 ans dans les prisons franquistes, livre d’Alain édité par Cheminements en 2004 (326 pages) ; ce dialogue a été publié dans Réfractions, n° 14, au printemps 2005 ; il est également accessible sur deladesobeissance.fr

Dans son dernier livre, Alain Pecunia rappelle des récits qu’il a personnellement entendus de la bouche même de combattants communistes, phalangistes, anarchistes, etc., récits qui lui ont laissé, pour le moins, un « sentiment tragique » ; ce qui semble le hanter, c’est que « les premières victimes, et même les cibles principales de ces affrontements, sont les non-combattants, c’est-à-dire les femmes et les enfants ».

Ces propos nous ont paru quelque peu inattendus, comme ceux d’une génération n’ayant connu de près aucune guerre, une génération autre que la nôtre, avec un grand-père qui racontait son Chemin des Dames, un père maquisard, plutôt taiseux, mais avec des témoins qui parlaient pour lui, un cousin qui avait fait l’Indochine et qui racontait avoir tué des enfants, « parce que, tu comprends, les Niaquoués, ils sont petits et tous habillés pareil », et puis des proches, de retour de la guerre d’Algérie, qui montraient leur malaise ; baigner, dès l’enfance, dans la guerre, cela n’a rien d’exceptionnel ! Et puis il suffit d’ouvrir les livres d’Histoire des écoles. Ajoutons aussi que nous avons été une génération aux oreilles rebattues par la citation de Mao : « La révolution n’est pas un dîner de gala. »

Même pour quiconque pratiquant la lutte armée, aussi généreux soit-il, peut-il en être autrement ? Pouvait-il en être autrement ?

L’Espagne, depuis le XIXe siècle, avait habitué les observateurs aux pronunciamientos de militaires libéraux, mais, ici, une nouvelle scène de théâtre se présente, et Alain Pecunia nous annonce, en lever de rideau, que l’on pourra en « deviner l’implacable issue ».

Dès 1934, en avant-première, des « acteurs » de ce conflit – l’UGT (Union générale des travailleurs), socialistes, et la CNT (Confédération nationale du travail), anarcho-syndicaliste – avaient organisé une insurrection et une grève générale dans les Asturies qui furent rapidement réprimées par le gouvernement de la République à l’aide de ses troupes coloniales menées par un certain général Franco.

En 1936, le 17 juillet, au Maroc, le 18 dans la péninsule, les militaires de droite passent à l’action et tentent un coup d’État ; ils veulent prévenir la révolution sociale qui couve.

D’un côté de la scène, une droite de propriétaires exploiteurs qui ne veulent rien perdre de leurs privilèges ni accepter la moindre réforme, appuyée par une Église catholique particulièrement réactionnaire, épaulée par une Phalange d’inspiration fasciste. De l’autre, des prolétaires prêts à se battre pour un autre avenir social, monde ouvrier qui voisine avec des républicains anti-cléricaux. Au milieu, un gouvernement bourgeois hésitant : « Son cœur le porte à gauche mais la raison à droite », écrit Alain Pecunia.

Lors du putsch, ce monde ouvrier montera aussitôt à l’assaut des casernes et empêchera une victoire rapide des factieux, tandis que les propriétaires prendront la fuite pour rejoindre la zone rebelle. Les salariés, ouvriers et paysans, livrés à eux-mêmes, sont alors pris de court et obligés d’assumer la production, la distribution et les services par l’intermédiaire d’une gestion syndicale. C’était, de fait, un début de révolution sociale.

Commence alors réellement la guerre civile.

Qui étaient fusillés les premiers quand une colonne anarchiste s’emparait d’un village ? Réponse d’un combattant libertaire : d’abord le maire de droite, le gros propriétaire, le notaire, le pharmacien, etc. ; le curé pouvait être épargné quand il était connu pour être le défenseur des plus pauvres. Une « guerre civile est donc en soi, en son principe et dès son éclatement, exterminatrice de l’ennemi ou de celui que l’on croit ou suppose tel », écrit Pecunia.

Cependant, en face, Franco fut sans doute le plus exterminateur et le plus méthodique – et il continua après la guerre – ; ce qu’un historien comme Paul Preston a pleinement démontré dans Une guerre d’extermination, Espagne (1936-1945), édité par Belin en 2016.

Si, tout au début, l’avantage était dans le camp de la République, et si, dans ce premier temps, les rebelles étaient en échec, Pecunia parle cependant d’une « implacable issue ». Car, lorsque la République espagnole demanda son aide militaire à la République française – également de Front populaire –, cette dernière, sous la pression de l’Angleterre, refusa ; et, le 25 juillet, Léon Blum informera de sa politique de non-intervention. Par contre, quand Franco demandera l’aide de l’Allemagne, Hitler acceptera, bientôt suivi par Mussolini. Ce sera un basculement politique.

Ce qui gênait les deux démocraties, la française et surtout l’anglaise, c’étaient le bouillonnement des collectivisations, les prémisses révolutionnaires, une avancée des « rouges ». Ces démocraties ne voulaient pas de révolution ; déjà, après la guerre de 14-18, bien que victorieuses de l’Allemagne, elles avaient laissé l’armée vaincue rentrer en bon ordre au pays pour mater les mutineries et la révolution sociale qui s’y développaient. Autant l’Allemagne nazie que l’Italie fasciste étaient vues comme des remparts au bolchevisme triomphant en Russie.

La première défaillance militaire de la République espagnole se manifestera lors du franchissement du détroit de Gibraltar par les troupes de Franco devant un gouvernement espagnol « peu réactif ». « À Madrid, on se borna à laisser filer les événements », écrit Pecunia.
« Implacable issue ? » Pour dire cela, Pecunia se réfère entre autres à une interview d’Ángel Viñas par Yasha MacLasha dans la revue Guerres & Histoire, n° 31, du 27 juin 2016.
« Dès septembre 1936, le gouvernement républicain est conscient que le combat dans lequel il est engagé a tout l’air d’une mort annoncée. »
Ce même Viñas titrait un de ses ouvrages : La República en guerra : Contra Franco, Hitler, Mussolini y la hostilidad británica, tout en négligeant le rôle des staliniens. Ajoutons, cependant, que l’aide russe s’arrêta après les accords de Munich de fin septembre 1938 qui seront suivis du pacte germano-soviétique d’août 1939.
Quant à l’UGT et à la CNT, bien que réunissant plus de deux millions d’adhérents, elles n’étaient nulle part majoritaires ; et elles étaient bien incapables d’imposer une ligne révolutionnaire devant une volonté de légitimité républicaine toujours appuyée par les staliniens pour qui « le pouvoir ne se partage pas ! ».
Et la nécessité de partager le pouvoir pouvait être comprise comme une faiblesse des anarchistes qui, eux, au nom de leur éthique, étaient prêts à faire des compromis. Mais une fois rétablie l’autorité de l’État républicain à l’aide des communistes, « il n’est plus question de faire la révolution en même temps que la guerre, ou de faire la révolution dans la guerre ».
En conclusion, écrit Pecunia : « Il est certain qu’il eût été préférable pour la République de l’emporter, mais il ne pouvait en être autrement compte tenu de l’état des forces en présence. »
Si la République ne pouvait triompher, qu’en était-il des libertaires seuls ? Même alliée aux socialistes, également révolutionnaires, leur volonté commune semblait hégémonique ; pour autant, ce n’en faisait pas une force majoritaire. La révolution ainsi « prise en étau » aurait-elle été possible ?
Dans une recension (À contretemps de novembre 2019) de Nouveaux Enseignements de la révolution espagnole, livre de Myrtille édité par Divergences, François Roux affirme : « Cette possibilité était nulle. »
Gagner la guerre contre une armée factieuse de professionnels, supérieure en nombre et en matériel, imposait donc de s’allier aux forces républicaines et de participer à l’État : le peuple en armes devait se militariser ; toutes conditions peu cohérentes avec un anarchisme classique. Et on peut se demander, de plus, honnêtement, s’il est possiblement réalisable d’édifier une société libertaire par des moyens violents et autoritaires…
François Roux se pose toutes ces questions et quelques autres, et conclut que, « dans ces conditions historiques de 1936, leur cause [celle des libertaires] était perdue d’avance ». Il ajoute, par ailleurs, que « jamais dans l’histoire une guérilla [autre éventualité] n’était venue seule à bout d’une armée régulière ».
Finalement, ce qui triompha, ce fut le capitalisme, un capitalisme récupérateur qui n’en finit pas de s’adapter et de prospérer jusqu’à produire – à n’en pas douter – ce que certains annoncent pour des temps proches : un effondrement généralisé de nos sociétés ; un futur très sombre qui se profile devant nous. Mais des militants pensent pouvoir prendre appui sur la catastrophe attendue pour développer des pratiques d’entraide et de solidarité.
Actuellement, au Chiapas et au Rojava, des expériences sociales proches des idées libertaires se vivent avec les obstacles et la complexité que l’on connaît ; ces épreuves ne peuvent que nous aider à mûrir nos réflexions et nos actions, et, sans doute, avec en mémoire le tragique épisode espagnol.

André Bernard