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L’esprit libertaire du surréalisme
Quelques pages...

INTRODUCTION

Au début des années 50, Breton
— " chef " de file du mouvement surréaliste depuis sa naissance
en 1924, après plusieurs années passées à chercher la forme d’action politique la plus
susceptible d’accomplir les aspirations révolutionnaires du surréalisme —
écrit : " Pourquoi, une fusion organique n’a-t-elle pu s’opérer à ce
moment entre éléments anarchistes proprement dits et éléments surréalistes ?
J’en suis encore vingt-cinq ans après à me le demander " [1]. Cette
rétrospection amorcée par Breton traduit une certaine déception, celle d’avoir raté un
rendez-vous pourtant inscrit dès les débuts du surréalisme, quand la révolte portée
à son comble laissait entrevoir les traces d’un élan libertaire. " Où le
surréalisme s’est pour la première fois reconnu, ajoute Breton dans le même article,
bien avant de se définir à lui-même et quand il n’était encore qu’association libre
entre individus rejetant spontanément et en bloc les contraintes sociales et morales de
leurs temps, c’est dans le miroir noir de l’anarchisme " [2]. Lorsque Breton
écrit cela, des surréalistes de la première heure, il ne reste, à ses côtés, que
Péret : Rigaut [3], Crevel [4] sont morts ; Naville le premier puis Aragon et
Éluard ont rallié la cause communiste [5]. C’est donc avec une nouvelle génération de
surréalistes, moins connus que les précédents, que se pose véritablement la question
de l’anarchisme et que les affinités entre les deux mouvements apparaissent dans toute
leur évidence aux yeux de son fondateur.

La question du rapport entre surréalisme
et anarchisme peut sembler, d’un premier abord, comme subsidiaire, voire secondaire,
puisqu’elle n’apparaît comme interrogation que tardivement et que le rapprochement qui
lui est consécutif est de courte durée et finalement assez peu concluant. En effet, la
rencontre n’excédera pas quelques mois : d’octobre 1951 à janvier 1953. Elle se
manifesta concrètement par une participation au journal anarchiste le Libertaire
sous la forme de " billets " hebdomadaires. Plutôt anonyme et
discrète au regard de l’épopée communiste qui la précède, cette relation jure par sa
modestie. Rien de très spectaculaire dans cette rencontre qui puisse retenir
véritablement l’attention des historiens du surréalisme. Après le raz de marée
communiste, l’heure est à l’accalmie. Il est vrai que l’anarchisme n’est pas la
doctrine politique que l’on associe spontanément à ce mouvement. On relève ses
velléités libertaires, certes, mais pour passer outre aussitôt. L’important n’est pas
là ; beaucoup plus exaltantes sont les tumultueuses relations avec le communisme.
Elles jalonnent l’histoire surréaliste depuis 1925, et laissent dans leurs sillons
déchirements, ambiguïtés, crises passionnelles, ruptures brutales et revirements
spectaculaires.

L’importance du communisme dans le
surréalisme ne peut évidemment pas être minimisée et encore moins écartée au profit
d’une autre idéologie qui viendrait se substituer à celle-ci, réclamant sa part du
gâteau surréaliste. Il ne s’agit pas d’attribuer à l’anarchisme une place
qu’historiquement il n’a jamais eue. En effet, notre ambition n’est pas de chercher quelle
est la pensée politique qui " colle " le mieux au surréalisme, on a
souvent dit à cet égard (et afin de ménager les sensibilités) que Breton était
marxiste de raison et anarchiste de coeur. Le débat était clos.

Par conséquent, revenir sur une telle
question — alors que l’histoire semble avoir définitivement
tranché — indique qu’une insatisfaction persiste, qu’il y a dans la
simplicité de cette réponse, la volonté de ne pas approfondir une vraie dimension du
surréalisme. Dimension qui, en tant que telle, transcende les problèmes d’appartenance
politique, les rend même assez dérisoires. Ainsi, poser la question du surréalisme dans
son rapport avec l’anarchisme, ce n’est pas nécessairement vouloir le faire coïncider
avec une idéologie particulière. Ceci parce qu’à nos yeux, et nous montrerons pourquoi,
l’anarchisme ne se limite pas à sa dimension idéologique de projet politique, et que
l’adhésion à l’anarchisme ne transite pas nécessairement par une structure organisée
(syndicat, fédération...) mais fait aussi appel à quelque chose d’autre, difficile à
saisir parce qu’il semble ressortir d’un certain " esprit
libertaire ". C’est donc en deçà de l’histoire politique stricto sensu que
nous chercherons à approfondir les affinités entre anarchisme et surréalisme en sondant
le cœur du projet surréaliste, c’est-à-dire l’essence du mouvement, dans ce
qu’il a peut être de plus idéaliste et non à travers l’histoire de prises de position
parfois maladroites ou de décisions malvenues, les éléments-types qui permettent de
définir l’horizon libertaire du surréalisme.

Par conséquent, avant de nous interroger sur le
fond du problème, il est nécessaire de procéder à une clarification quant à la
méthode que nous allons suivre. Un minimum de précautions méthodologiques préalables
est, en effet, exigé afin d’éviter un certain nombre d’écueils qui rendraient stérile
toute tentative de rapprochement. La première porte sur la nature même de notre travail.

La question des rapports entre surréalisme et
anarchisme peut être abordée selon différentes modalités. Comme nous l’avons laissé
entrevoir, notre objectif n’est pas de faire une histoire politique détaillée du
surréalisme, ainsi que l’a entrepris encore récemment C. Reynaud-Paligot qui, dans une
thèse extrêmement complète, présente un panorama exhaustif du parcours politique
des surréalistes
 [6]. En progressant de manière diachronique, ainsi que l’exige
toute étude historique, elle privilégie ipso facto la dimension effective de
cette rencontre, et appuie ses travaux sur deux périodes privilégiées : la
naissance du surréalisme et la période qui suit les années 50. Essentiellement axé sur
la nature des relations entre militants et surréalistes, sur la qualité de leurs
échanges et sur leurs différences, ce type d’analyse minimise l’idée d’un lien plus
subtil (mais aussi plus ambigu), celui que nous pensons déterminer au cours de notre
travail. Si notre angle de vue n’est pas celui des sciences politiques, il n’est pas non
plus question d’orienter cette réflexion sur la pente de l’étude comparative totalement
dépourvue de fondement historique où l’on ne s’attacherait qu’à une comptabilisation
peu pertinente des ressemblances dans l’optique plus ou moins avouée de faire coïncider
le surréalisme avec un cadre idéologique préétabli auquel il ne peut que se dérober.
Ceci reviendrait à interpréter le surréalisme en fonction d’un paramètre qui, d’une
part, lui est externe, préexistant et d’emblée défini, et qui, d’autre part, est
idéologique. Cette démarche se voue d’elle-même à l’échec dans la mesure où,
effectuée sous l’égide de critères d’appréciation politiques, elle s’avère inapte à
évaluer les véritables enjeux de ce mouvement, dans leurs spécificités intrinsèques.
" Le surréalisme, écrit Thierry Maricourt, était un mouvement profondément
original. Il n’était donc pas soluble dans le communisme et ne l’était guère plus dans
l’anarchisme " [7].

En conséquence de quoi, nous verrons que les dimensions
anarchiste et anarchique du surréalisme que nous pensons déterminer au cours de ce
travail, procèdent moins d’une recherche consistant à identifier des contenus politiques
ou sociaux similaires qu’à une mise en perspective des problématiques centrales
convergentes qui, en tant que telles, débordent le champ politique, entendu dans
l’acception vulgaire du mot. La question de la signification du terme
" anarchisme " étant elle-même problématique, il sera nécessaire
d’en déterminer la teneur, non dans un souci purement pédagogique mais afin de montrer
en quoi la structure de l’anarchisme — si l’on s’en tient à une définition
restrictive ou, au contraire, si l’on pénètre ce que communément on appelle
" l’esprit libertaire "— permet une plus grande latitude pour ce
qui est de repérer, dans le monde contemporain, des résurgences spécifiques certes,
mais incontestablement de forme et de nature libertaires. Le surréalisme — mais on
peut aussi penser à des situations historiques telles que mai 68 — sont des
événements qui apparaissent comme des traces singulières d’une assimilation
originale de l’anarchisme que l’on pourrait qualifier d’ouverte. En
héritant d’un esprit plus que d’une doctrine, le surréalisme a pu rencontrer
et élaborer à certains égards une pensée libertaire sans jamais pourtant
s’identifier à elle historiquement.

C’est en procédant selon la méthode du plus visible au
plus caché, c’est-à-dire en partant des velléités anarchistes manifestes qu’affichent
les surréalistes pendant la première période dite " héroïque " du
surréalisme (1919-1924), que nous progresserons dans notre réflexion suivant le double
mouvement de l’explicite à l’implicite, de l’historique au philosophique.

La présence d’une composante anarchiste dans le
surréalisme est en effet fréquemment signalée par les historiens du surréalisme mais
le plus souvent de manière fortuite, au détour d’une réflexion plus générale sur le
surréalisme historique. L’anarchisme, qu’on qualifie le plus souvent de littéraire, de
moral ou de sentimental est associé de manière systématique à la période qui
précède la constitution officielle du surréalisme. On juge alors le degré
d’anarchisme à l’aide de critères plus ou moins élaborés : le refus des
conventions et le rejet de l’autorité, l’individualisme,
l’anticléricalisme, la subversion, la haine du bourgeois, etc. Les jeunes
surréalistes sont des révoltés, ils éprouvent un rejet violent, négateur et
individuel pour tout ce qui rappelle ce monde qu’on dit civilisé et les valeurs de mort
qu’il véhicule depuis la grande boucherie de 14-18. Certaines de ces valeurs sont
effectivement rejetées par les anarchistes. Cependant, il est à noter que lorsqu’on fait
allusion à l’anarchisme des surréalistes, c’est de la période pré-surréaliste
qu’il s’agit, quand Breton et ses amis participent au mouvement Dada.
" Anarchisme ", " anarchiste ",
" anarchie " sont alors synonymes de scandale, iconoclastie, désir de
destruction et cessent d’être employés dès lors que le groupe surréaliste se
forme en 1924, en réaction notamment aux extravagances jugées stériles de Dada. Nous
verrons que si la révolte est une composante de l’anarchisme, elle ne l’épuise pas pour
autant et n’est certainement pas réductible à un désir destructeur. La conception
implicite qui se dégage de cette acception du terme anarchisme et de ses dérivés —
davantage utilisés pour leurs commodités que pour signifier une facette spécifique du
surréalisme — ressemble alors à celle du sens commun qui tend à identifier
l’anarchisme à un pessimisme nihiliste.

C’est parce que nous refusons de limiter la présence de
l’anarchisme dans le surréalisme à un nihilisme proclamé puis digéré aussi vite que
nous serons amenés à pénétrer plus en avant dans la pensée surréaliste. Nous
progresserons alors en amont des problèmes d’appartenance, c’est-à-dire en direction des
structures profondes de la pensée surréaliste, pour saisir les éléments philosophiques
majeurs nous permettant de penser que le surréalisme participe, selon ses propres
modalités poétiques, à la " rêverie anarchiste " [8] qui n’a rien
du cauchemar nihiliste que Camus, par exemple, a stigmatisé dans L’homme révolté.

Cette exploration au cœur de la philosophie
surréaliste a donc comme objectif de déterminer les fondements libertaires sur lesquels
elle s’érige, au delà des rapports historiques qui apparaissent, somme toute, aux yeux
des commentateurs les plus zélés sur ce thème, au mieux sentimentaux, au pire
accidentels eu égard à l’importance comparative du communisme dans l’histoire politique
du surréalisme. C’est dans cette perspective que nous tenterons de mettre à jour la
dimension anarchiste de la conception surréaliste de l’art — et notamment de la
poésie — en montrant que les exigences formelles et éthiques ne peuvent être
dissociées dans le surréalisme. De ces exigences dérivent un rejet des catégories
traditionnelles de l’esthétique et de l’esthétique elle-même, au profit d’une volonté
d’introduire l’art dans la vie. Cependant, cette révolte d’artistes ne doit pas être
confondue avec une révolte purement littéraire, dans la mesure où elle se fonde sur la
dénonciation radicale d’un schéma de pensée étroitement rationaliste et positiviste
impliquant une extension de la révolte " esthétique " au domaine de
la morale et de l’éthique. La finalité idéale du surréalisme était de créer une
nouvelle sensibilité dont les principes, affranchis du dogmatisme élitiste des
esthétiques bourgeoises traditionnelles et de la littérature
" légitimée ", devaient permettre aux hommes l’accès à leurs
propres ressources créatives. Elle est donc le contraire d’une révolte nihiliste puisque
l’objectif ultime de sa dynamique est d’ouvrir aux hommes la voie qui conduit à la
poésie. " La poésie, disait Lautréamont, doit être faite par tous et non par
un " [9]. Cette simple formule sans cesse répétée par les surréalistes, est
plus qu’une figure de style et constitue le seul programme surréaliste. C’est à cet
endroit que la réelle " révolution surréaliste " devait se faire.
Il est important de comprendre que le but recherché par le surréalisme ne consiste pas
dans l’avènement d’une nouvelle poésie, ni d’une autre littérature débarrassées
qu’elles seraient du carcan du langage ou de toutes autres rigidités formelles. Les
surréalistes ne cherchent pas à se constituer en ultime avant-garde, ce n’est pas la
quête de la nouveauté pour la nouveauté qui les intéressent. L’objectif primordial
consiste à réintroduire l’art dans la vie, à constituer un nouveau rapport au monde
fondé sur la réappropriation des potentiels dont chaque individu dispose mais ne peut
actualiser en raison des limites que lui impose la société. Cette dernière opère non
seulement par l’imposition d’un ordre économique injuste mais également à
l’aide d’un outil de domination plus pernicieux — car moins visible —
qui est le contrôle rationnel de la pensée.

Le moyen d’émancipation prôné par les surréalistes
est somme toute original puisqu’il se fonde sur le postulat qu’une révolution
du langage possède une efficace extra-littéraire : l’écriture automatique
élaborée par les surréalistes doit en effet permettre aux individus de prendre
conscience de leurs ressources créatives afin de les utiliser de manière optimale.
L’idée de démocratisation de la poésie est à la base du surréalisme théorique dans
la mesure où la poésie devient un moyen de connaissance privilégié : la poésie
est davantage qu’un fait de langage, elle implique une véritable volonté de
poétisation de l’existence. Un des problèmes pratiques majeurs du surréalisme
consécutif à cette ambition fut de savoir comment concilier l’affirmation de l’autonomie
de l’art et le désir d’action politique dont le but suprême est l’avènement d’une
société où les hommes non seulement égaux seraient enfin libres en droit mais surtout
en fait. La liberté de création demeure, quoi qu’en disent les
" révolutionnaires professionnels ", un symbole de liberté très
fort et la condition de possibilité même du projet surréaliste sans laquelle la vie ne
pourra être changée. Elle ne peut être sacrifiée sous prétexte que le but est digne.
Ainsi, un dilemme incontournable se pose à l’intellectuel qui s’engage dans une lutte
politique comme ce fut le cas pour l’ensemble des surréalistes, mais aussi d’un grand
nombre d’écrivains et d’artistes issus de la même génération. Ce dilemme est celui
dont l’apparente incompatibilité des termes exclut au nom de l’efficacité, l’affirmation
de la souveraineté du créateur, qui doit perdre son autonomie pour agir. Cette perte
peut être justifiable sur le plan politique, mais reste problématique d’un point de vue
moral puisqu’elle se traduit par l’obligation d’opérer un choix entre pratique
littéraire et pratique politique, comme s’il n’y avait d’engagement politique que stricto
sensu
, comme si l’artiste et le poète n’étaient que des histrions ou des amuseurs
sans légitimité et, en tant que tels, inutiles à la société. Or, si le surréalisme
est exemplaire, c’est dans l’affirmation qu’il a constamment réitérée d’une continuité
du rêve et de l’action, de la création et de la révolte. L’idée que le poète est
indispensable à la révolution n’est pas simplement une prétention déplacée,
c’est, selon nous, la raison de vivre du surréalisme. Le poète, par son action sur
les structures sensibles de l’homme, participe à la révolution et à la transformation
des hommes, chaque avancée vers plus de merveilleux est en elle-même révolutionnaire,
chaque conquête en direction d’une meilleure maîtrise de ces potentialités est un
moteur pour l’action : se connaître et agir ne sont plus antinomiques. Action et
rêve participent d’une même exigence de transformation.

En plaçant la libération sociale et sensible des
hommes au centre de leurs préoccupations, les surréalistes ont ainsi œuvré dans le
sens de ce que nous désignerons comme une reconquête de l’homme amoindri. Ils se
rapprochent ainsi d’une vision libertaire de l’homme ayant compris que l’action sur les
structures économiques et sociales étaient certes nécessaires mais non
suffisantes : la transformation du monde ne peut aboutir si l’homme reste tel qu’il
est, soumis au " capitalisme de la pensée ". La prise en compte des
désirs humains s’impose, " la vie humaine est à repassionner "
 [10] proclame Breton. Résoudre les conflits entre l’homme et la liberté, c’est aussi
bien lutter contre l’exploitation économique que libérer l’esprit de toute transcendance
et la religion judéo-chrétienne restera, à ce titre, l’ennemie inconditionnelle de
l’homme pour les surréalistes.

En montrant le caractère symbolique des racines de la
domination, les surréalistes signifient qu’une action politique seule ne peut résoudre
le problème de la domination des esprits. Pour le surréalisme " le désir d’en
finir avec l’exploitation de l’esprit ne fait qu’un avec la volonté généralisée d’en
finir avec l’exploitation de l’homme " [11]. Ainsi, l’action surréaliste vise
d’abord l’abolition de l’asservissement intérieur. Puisque c’est dans le microcosme
humain que les surréalistes voient les racines de l’aliénation, les éradiquer devient
une nécessité qui engage non seulement l’individu mais aussi la vie sociale. Aucune
révolution n’est digne de ce nom si elle néglige la satisfaction des besoins vitaux de
l’homme en les réduisant à des épiphénomènes. L’amour fou, le rêve, le besoin de
merveilleux, l’humour sont les tenants de la nouvelle sensibilité que les surréalistes
tentent de faire admettre aux militants révolutionnaires comme les éléments d’une
révolution aussi primordiale que la révolution sociale.

Si ce que nous serions tentés d’appeler une
" alliance anarcho-surréaliste " [12], selon l’expression d’U. Vogt,
n’a pas véritablement fonctionné sur le plan de l’action politique comme elle aurait
dû — ou pu — le faire, c’est moins pour des raisons
théoriques fondamentales que pour des problèmes d’ordre pratique liés au type d’action
que peut mener un intellectuel ou un artiste dans une organisation politique. Si ceci vaut
pour l’anarchisme, cela vaut pour n’importe qu’elle autre organisation politique
révolutionnaire. Mais c’est surtout dans de ce que Ernst Bloch appelait un
" excédent utopique " contenu dans le surréalisme que réside son
impossibilité foncière à se plier aux contraintes organisationnelles et idéologiques
impliquées par tout mouvement social ou politique qui se veut révolutionnaire dans le
sens courant du terme. Le surréalisme se voulait révolutionnaire par ses propres moyens,
révolutionnaire dans la révolution. Comment alors, les contraintes imposées à tout
militant, l’organisation verticale extrêmement centralisée du parti communiste, le mode
d’action à caractère strictement politique ou social prôné par les révolutionnaires
marxistes-léninistes, mais aussi, par l’ensemble des révolutionnaires issus du
socialisme (anarchistes collectivistes compris) pouvaient-ils être admis par des hommes
foncièrement rétifs aux idées hiérarchiques et disciplinaires ? Ces impératifs
politiques ne se trouvaient-ils pas aux antipodes des principes fondateurs du surréalisme
et notamment de ceux, professés par Breton, voyant dans la révolte individuelle le seul
élément de critique radicale, le seul moyen de changement effectif ? L. Janover
affirme qu’en subordonnant les activités surréalistes, politiques et littéraires à
" une exigence centrale de nature éthique " [13], celle précisément
qui dicte la révolte, Breton s’oppose par là à toute idée d’action collective
organisée qui substitue aux motivations éthiques individuelles, une autorité morale ou
une ligne de conduite unique venue " d’en haut ". Le conflit entre
autonomie et hétéronomie est bien au cœur du surréalisme. Il traduit son désir
furieux d’indépendance morale et une conception de la révolution qui ressemble davantage
à un désir de révolte généralisée des individus contre tout ce qui serait de nature
à oppresser qu’à une volonté de créer un homme nouveau. Cette révolution que
les surréalistes appellent de leurs vœux en 1924 suppose la réappropriation par
l’homme de son pouvoir créateur.

Ainsi, le surréalisme semble avoir compris les liens
extrêmement subtils qui existent entre la création et la révolte et entre la poésie et
l’action. Cependant si, au niveau politique, le surréalisme n’a pas réellement
innové c’est moins par absence de vocation politique qu’en raison d’une
méprise fondamentale. En choisissant la ligne d’action marxiste-léniniste, les
surréalistes se sont privés eux-mêmes de voir un jour leur projet poétique de
transformation radicale intégré à un programme d’émancipation plus général,
pour la simple raison que le marxisme et surtout le marxisme-léninisme s’inscrivent
dans des problématiques exclusivement politiques. En effet, l’introduction du rêve au
cœur de la révolution, comme condition nécessaire à l’émancipation totale des
hommes, c’est-à-dire sur le plan matériel et sur le plan de l’esprit, se heurtait
d’une part au rigorisme et à l’esprit disciplinaire de partis dont le règne
" dégage une odeur de compromis et de trahison latente au nez de ceux qui ne
permettent pas d’autres motifs pour l’action politique que celui de la " flamme
révolutionnaire " [14] " et entrait, d’autre part, en
contradiction avec l’ambition exclusivement économico-sociale du projet de
libération communiste. Les surréalistes sont poètes ou peintres avant d’être militants
pour la plupart. Dés lors, une action exclusivement politique ne pouvait que décevoir
les espoirs formulés d’abord par Rimbaud et repris comme un leitmotiv par les
surréalistes et qui se résumaient dans le désir féroce de : " changer
la vie " [15]. La volonté de " changer la vie " exacerbait
le désir d’émanciper l’humain dans sa totalité et pas seulement le
travailleur, dès lors, comment concilier ce mot d’ordre avec celui de Marx,
" transformer le monde ", qui, lui, semblait exclusif ?
Étaient-ils seulement compatibles ? Peut-on rechercher, demandait justement Camus,
la transformation du monde, c’est-à-dire conquérir la totalité du monde, sa
rationalité et désirer, simultanément, changer la vie, c’est-à-dire conquérir
l’unité de la vie&n`sp ; ?

Ainsi, si l’histoire du surréalisme nous révèle que
les prises de positions furent explicitement marxistes pour un grand nombre de
surréalistes, il n’en reste pas moins qu’on peut légitimement se demander, comme le fait
F. Dridjkoningen dans un article consacré à la question des liens entre surréalisme et
anarchisme, " s’il n’y a pas eu, de leur côté, erreur sur les deux
comptes : celui du marxisme et leur propre compte à eux " [16].


NOTES :

[1A. Breton, " La claire tour ", article
paru pour la première fois dans le Libertaire, 11 janvier 1952, puis repris dans La clé des champs, Paris, Pauvert, 1979, p. 333.

[2Ibid., p. 332.

[3Jacques Rigaut (1899-1929) poète au cynisme provocateur, attiré par l’aspect
négateur de la pensée surréaliste, se suicide en 1929.

[4René Crevel (1900-1935) se suicide en 1935, après l’échec de la tentative de
rapprochement entre le parti communiste et les surréalistes dont il avait été un des
artisans.

[5Aragon (1897-1982) depuis 1932, date où il rompt avec Breton et Éluard (1895-1952),
ce dernier se rapprochera à nouveau du P.C. en 1938.

[6C. Reynaud-Paligot, Parcours politique des surréalistes, Paris, CNRS Éditions,
1995.

[7T. Maricourt, Histoire de la littérature libertaire en France, Paris, Albin
Michel, 1990, p.117.

[8La notion de rêverie anarchiste est empruntée à Alain Pessin dans son ouvrage La rêverie anarchiste, 1848-1914, Paris, Librairie des
Méridiens, 1982, réédition ACL, 1999.

[9Cf. Poésies, Paris, éd. Mille et une nuits, 1995, p.39.

[10A. Breton, Arcane 17, Paris, Entée d’Ajours, 1947, p. 197.

[11J. Schuster, " Le sens d’une rencontre ", 7 août 1952, Le
Libertaire
in José Pierre, Surréalisme et anarchie, les billets surréalistes du
Libertaire
, Paris, Plasma, 1983, pp. 140-142. Né en 1929, Jean Schuster se lie
au groupe en 1947.

[12U. Vogt, " Osiris anarchiste, le miroir noir du surréalisme ",
Mélusine
, Cahier de recherche sur le surréalisme, n° 5, 1983, p.151.

[13L. Janover, Surréalisme, art et politique, Paris, Galilée, 1980, p. 36.

[14U. Vogt, " Osiris anarchiste, le miroir noir du surréalisme ", op.
cit
., p.151. (C’est l’auteur qui souligne).

[15" " Transformer le monde ", a dit Marx ;
" changer la vie ", a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour
nous n’en font qu’un ". Cf. A. Breton, " Discours au congrès
des écrivains " in Position politique du surréalisme, Paris, Pauvert,
1971, p. 68.

[16F. Dridjkoningen, " Surréalisme et anarchisme entre les deux
guerres ", Avant-garde, n° 3, p. 49.