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Être anarchiste oblige !
Le Monde libertaire n° 1614 du 25/11/2010 au 2/12/2010

Une leçon de vie

Anarchisme et non-violence

On lui avait bien dit : écris, mets donc tout ça sur le papier ! Tu en as fait tellement, cela pourrait nous être utile pour la concrétisation de nos aspirations communes, car le chemin est long, voire un peu désespérant parfois ! Et puis, pour quelqu’un qui a travaillé dans le Livre toute sa vie, c’est quand même la moindre des choses.
Hésitations, le temps passe et enfin... voici que l’Atelier de création libertaire livre ce petit ouvrage d’apparence coquette et joyeuse : Être anarchiste oblige ! Eh oui... André a osé ! André Bernard, correcteur, anarchiste et non-violent.

Consignés en deux cent trente pages enrichies d’éléments de bibliographie, un récit de vie (première partie) et une collation d’écrits (seconde partie) pour la plupart repris du Monde libertaire et de la revue Réfractions et analysés au peigne fin, expliqués, comme un don aux autres pour nourrir leur réflexion, car il aime le partage, et qui éclairent son cheminement, son existence, un combat sans esbroufe, inébranlable.
Disons-le tout de suite : le récit de vie reste léger, suffisamment dessiné cependant pour que l’on décèle une enfance bousculée, marquée par la Seconde Guerre mondiale qui le laisse seul face à un monde cruel qu’il ne cesse de questionner sans obtenir de réponse satisfaisante, et des parents qui se débattent dans un quotidien difficile sans se montrer beaucoup d’affection : une vie dure, sans livres à la maison, fondée sur l’autorité paternelle et la soumission maternelle ; un père qui, résistant à l’envahisseur, faisait passer la frontière clandestinement aux maquisards... mais battait sa femme, entraînant un jour l’interposition du fils. Une contradiction humaine, générosité, d’un côté, vilenie, de l’autre. On sent la douleur du fils sous-jacente, il ne peut compter que sur lui-même.

C’est par la lecture de La Calotte, revue que recevait son père, qu’il entrevoit cependant d’autres possibles : «  La Calotte ne disait rien des violences contre les femmes. Cette publication développait, entre autres, des idées antialcooliques, antitabagiques, naturistes, végétariennes, etc. » Une révolte adolescente précoce, donc, face aux contradictions humaines, une recherche d’autre chose, d’un avenir différent, d’abord impalpable, aux contours flous et qui va se préciser avec le temps et les rencontres. Une révolte qui s’est mue en réflexions et en choix dont jamais il ne s’est détourné : anarchie et non-violence.

Deux vocables souvent contradictoires dans l’esprit du péquin moyen, deux mots reliés ici dans les faits et qui ne tracent pour André qu’une seule ligne de vie. « Les anarchistes que j’ai fréquentés alors [vers 1950, il avait 15 ans] et les idées qu’ils proposaient m’ont paru la voie, la clé de la transformation du monde et des êtres. C’était simple et pas simple du tout. » Jamais de certitude, déjà. Hasard des rencontres d’abord, donc, le premier camping des jeunes libertaires, puis le bout de vie à Genève, avec la participation à des œuvres collectives (la création du Cira, la revue Ravachol) et à Bruxelles, la rencontre avec sa compagne, Anita.

Ce sont le service militaire et les « événements d’Algérie [1] » qui le poussent à s’interroger sur la violence, à choisir l’exil, le combat collectif avec d’autres, de toutes tendances, chrétiens, progressistes, l’action, le débat, les lectures (Gandhi, Vinoba Bhave, Jean-Marie Guyau, Kropotkine...), les questions d’éthique et de morale. Il explique avec conviction, renvoyant toujours aux « devanciers ». Et, pour faire passer toutes ses idées, encore l’action « intellectuelle », la création d’une revue, en collectif, Anarchisme et non-violence, en avril 1965, qui durera une dizaine d’années, puis toujours, un nouveau chemin, plus personnel celui-là, marqué par la rencontre avec les surréalistes, la création, l’imaginaire en mouvement, les collages [2] : « Un besoin de donner une activité à mes mains pour remplacer mon travail de lecture quotidien ? Ou quelque chose du plus profond ? », car, à ce moment-là, la lutte est féroce, le conflit de la presse parisienne autour du Parisien libéré où il travaille ayant duré deux ans et demi... Et puis l’invention, car la créativité politique comme artistique doit toujours être de mise.

Il y aurait encore beaucoup à dire. Je ne suis pas « objective », je sais, je ne le peux pas ; c’est au nom de l’amitié profonde qui nous lie que je remercie André d’avoir finalement accepté de répondre sur le papier avec délicatesse, compréhension et conviction aux questions (oh ! pas toutes, tout n’est pas parfait !) dont on le harcèle souvent autour d’une table, au détour d’une rencontre ; son témoignage, retenu, pudique, la mise en pratique de ses lectures, ses textes, donnent confiance, énergie et courage. C’est un cadeau, une vraie leçon de vie.

Michèle Crès


NOTES :

[1À lire ou à relire Erica Fraters, Réfractaires à la guerre d’Algérie 1959-1963 avec l’Action civique non violente, Syllepse, 2005.

[2André Bernard, Ma chandelle est vive, je n’ai pas de dieu, Lyon, Atelier de création libertaire, 2008.