Fractures
L’intitulé de ce livre peut faire penser à un effort de percer à travers un dis cours général et d’y planter des pousses anarchistes qui ne demanderaient qu’à fleurir.
La lecture du premier texte, L’archipel libertaire, texte collectif, est un essai, une tentative de fracturer le discours anarchiste traditionnel. Il a été publié dans la revue Réfractions. Celle-ci affirmait dès sa naissance que « l’anarchisme ne peut plus se contenter de se ressourcer à des œuvres qui datent, ne peut plus se nourrir de fonds de tiroirs ». C’est ce travail de fracturation qui se continue aujourd’hui en y introduisant l’idée de l’action directe non-violente. À partir de là, d’autres brèches sont possibles.
C’est à cela que s’emploie André Bernard, auteur de cet ouvrage conséquent. Elles sont possibles à travers l’anthropologie, le droit, le faire ou la poésie. Trois gestes de rupture demandent de s’arrêter un moment. Ceux concernant Victor Cachard, Hakim Bey et Henri Laborit.
Le premier a rassemblé dans deux ouvrages une histoire du sabotage. Notre auteur remarque que, si le sabotage se définit par une opposition à la marchandisation du travail, c’est aussi un acte militant « qui s’adapte aux nouvelles dispositions du capitalisme industriel ». J’ajouterai pour ma part que cela est peut-être la dernière possibilité d’exister face à la numérisation générale de la vie quotidienne.
Hakim Bey,auteur américain, créa quant à lui le concept de zone autonome, mais en lui donnant la notion de temporaire, la TAZ. Ce qui lui laisse son caractère révolutionnaire, ce que perd la ZAD en perdurant.
Pour Henri Laborit, on sort du domaine de l’affrontement direct. Quand ce dernier est trop dangereux, quand l’issue mortelle semble évidente, la fuite devient une nécessité de survie. Survie indispensable pour continuer le combat. Laborit, neurobiologiste célèbre, inventeur du premier neuroleptique, l’avait expliqué dans son petit livre Éloge de la fuite. Parfois il ne sert à rien de s’obstiner dans une impasse. C’est ce que comprirent nombre d’anarchistes, de Valine à ceux qui composèrent la Retirada.
Pour terminer, André Bernard revient sur la question de la violence, car si, pour beaucoup, « la non-violence est synonyme de lâcheté allant parfois jusqu’à la traîtrise », elle n’est en pratique qu’une autre forme d’emploi de la force.
À la fin du livre, pour ceux qui voudraient en savoir plus, il y a une bibliographie très fournie. Fautil rappeler qu’AB. publie régulièrement ses chroniques sur son blog deladesobeissance.fr ?
Pierre Sommermeyer
Individuel, Strasbourg
Éloge de la brèche
L’ambition du recueil de texte Brèches libertaires proposé par André Bernard est « d’ouvrir des fenêtres sur un anarchisme vivant ». À cette fin, l’auteur nous aide à repérer dans les pratiques et les réflexions libertaires contemporaines des brèches faites
dans le mur du capitalisme.
L’idée est simple : l’anarchisme et ses acteurs sont multiples et, depuis des années, ils tentent et réussissent parfois à créer des brèches dans le système qui marquent à la fois des résistances et des possibilités nouvelles, des pistes pour tendre vers une société liber taire.
En bref, il s’agit d’inventer un « autre faire », sans toujours renoncer à toutes les idées et pratiques anciennes, afin d’ébrécher d’abord et faire tomber ensuite le mur de la domination et des inégalités. Brèches qui se forment dans les représentations hiérarchisées du monde grâce aux travaux de l’anthropologie anarchiste ; brèches dans le droit étatique poussées par les juristes anarchistes et la construction d’un droit collectivement élaboré. Brèches qui se manifestent par les gestes : sabotage, perruque, boycott, grève du zèle, tirage au flanc dans le monde du travail. Sabotage qui se renouvelle et conquiert d’autres terrains dans la lutte des écologistes radicaux contre la société techno-industrielle.
Brèche encore, comme le proposait Hakim Bey et ses TAZ, ces zones autonomes tem poraires tant dans le monde matériel (ZAD) que symbolique. Failles produites dans le monde de la domination par la mise en place « d’espace de vie », d’un anarchisme en actes ou encore en relisant les auteurs anciens dont la (re)lecture peut éclairer notre présent. L’anarchisme, pour continuer son œuvre de régénération et agrandir les brèches, doit aussi faire preuve de créativité sociale non dogmatique pour dévoyer le vieux monde, ses valeurs et ses pratiques mortifères.
Soulignons pour conclure que toutes les brèches repérées et ouvertes par André Bernard en appellent et se revendiquent de l’action collective ou individuelle non violente.
Du fait de ses lectures croisées, l’auteur nous offre des pistes multiples à approfondir pour faire avancer l’idée anarchiste. Certes,il s’agit d’un anarchisme à petits pas et à peu de frais. Mais n’était-ce pas déjà le cas dans la démarche étapiste, le « gradualisme révolutionnaire » que préconisait Errico Malatesta.
On aurait aimé aussi que soient évoquées les brèches provoquées par l’éducation libertaire et l’anarcha-féminisme, une autre fois...
Hugues,
Groupe Commune de Paris