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Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur
L’Echo du Berry, n° 2840, du 31 juillet au 6 août 2008

Alexandre Jacob Gentleman anarchiste

Jean-Marc Delpech signe le premier travail universitaire sur cet anarchiste habitant de Reuilly (36) et souvent présenté, à tort, comme le modèle du personnage d’Arsène Lupin.

Henry de Monfreid, Alexandre Jacob. Nés en 1879, tous deux font partie de ces personnages hors du commun qui ne sont pas originaires du Berry mais qui y ont vécu leurs dernières années. Si le premier est bien connu par ses écrits, Alexandre Jacob, dont les exploits avaient défrayé la chronique dans toute la France en 1905, est depuis longtemps retombé dans l’anonymat lorsqu’il s’installe a Reuilly, dans le nord de l’Indre, en 1939. Il faudra attendre la publication d’Un anarchiste de la Belle époque, d’Alain Sergent ; en 1950, pour que resurgisse la jeunesse tumultueuse de ce forain vendant ses articles de bonneterie sur les marchés d’Issoudun et de Vatan. Mais cette biographie sélective et romancée, comme les deux autres parues depuis, masque l’homme en même temps qu’elle le révèle. Parue en mai, la thèse de l’historien Jean-Marc Delpech dresse enfin un portrait plus objectif et plus étayé de cette figure haute en couleur, quitte à tordre le coup a certains mythes.
D’abord, Alexandre Jacob n’est pas le modèle d’Arsène Lupin : cette assertion, née sous la plume d’Alain Sergent et largement reprise ensuite, n’est qu’en partie vraie. Il est avéré que le romancier Maurice Leblanc, père d’Arsène Lupin, a suivi de près le retentissant procès de la bande des Travailleurs de la nuit, dont Alexandre Jacob s’était fait le porte-parole. Il semble aussi qu’il ait emprunté quelques traits de ce dernier pour créer son personnage de gentleman cambrioleur, dont la première apparition dans Je sais tout en juillet 1905 suit de quelques mois seulement la condamnation d’Alexandre Jacob au bagne à perpétuité : par exemple l’habitude d’Arsène Lupin de laisser des petits mots humoristiques au domicile de ses victimes vient en droite ligne d’Alexandre Jacob. Ou le fait que Lupin, comme Alexandre Jacob, s’attaque aux riches et répugne à faire couler le sang. Bref, tous deux sont des hors-la-loi ayant de la classe et des principes, comme les aiment les lecteurs de romans populaires. Mais le héros de Maurice Leblanc est un bourgeois dilettante qui vole pour son propre compte tandis qu’ Alexandre Jacob est un homme du peuple qui cambriole par militantisme politique, pour la cause anarchiste. L’idée-force de Jean-Marc Delpech est justement d’insister sur la profondeur de cet ancrage dans l’anarchie tout au long de la vie de ce voleur pas comme les autres.
De la bombe à la “reprise individuelle”
Fils d’un modeste boulanger marseillais, Alexandre Jacob s’engage à 11 ans comme mousse dans l’espoir de devenir capitaine au long cours. Ayant déserté, il aurait, d’après ses premiers biographes, fait brièvement l’expérience de la piraterie à 13 ans, sur un baleinier australien. Expérience qui l’aurait dégoûté en raison de la cruauté des pirates. Revenu dans le giron de la marine marchande, l’adolescent se lie avec les milieux anarchistes marseillais. Malade, il abandonne la mer à 16 ans et collabore à la feuille libertaire L’Agitateur. Un an plus tard, il est condamné a six mois de prison pour fabrication d’explosifs, vraisemblablement suite à une machination policière.
Nous sommes en 1897 : la vague d’attentats anarchistes à la bombe de 1892-1894 (qui s’est soldée par la mort du président Sadi Carnot est encore dans tous les esprits. L’anarchisme est dans le collimateur de la police et tout semble bon pour en détourner les jeunes exaltés, comme Alexandre Jacob. Les policiers marseillais provoquent ainsi son renvoi des deux emplois, de commis de bureau et de préparateur en pharmacie, qu’il occupe une fois sa peine purgée. Mais sous cette pression, le jeune Marseillais ne plie pas. Au contraire, il rejoint la mouvance des anarchistes « illégalistes  » partisans de la « reprise individuelle  », c’est-à-dire du vol théorisé comme un acte militant : en volant, l’illégaliste défie l’ordre social et « reprend  » une partie des richesses amassées indûment par la bourgeoisie.
Le 31 mars 1899, l’ancien mousse et deux complices se présentent costumés en policiers devant le commissionnaire du Mont-de-piété de Marseille. Rappelons que le Mont-de-piété prêtait de l’argent (à des taux élevés) contre des objets mis en gage, dont le commissionnaire finissait souvent par devenir propriétaire. Les trois faux policiers se prétendent à la recherche d’objets volés. Bien entendu, ils en trouvent de pleines valises, qu’ils embarquent sous l’oeil affolé du commissionnaire accusé de recel. Suprême pied de nez ; Jacob conduit même sa victime au palais de justice et l’y abandonne dans l’antichambre du procureur, en attente d’un interrogatoire. Après trois mois de cavale, le malfaiteur facétieux est arrêté et en prend pour six ans. Evadé dès 1900, il passe aux choses sérieuses et crée les Travailleurs de la nuit. Le vocable de travailleur, qui signifie voleur en argot, n’est pas usurpe : à son procès, celui qui se revendique « entrepreneur de démolition » avoue cent cinquante-six vols en trois ans. Un par semaine ! Peut-être même un tous les trois jours, selon Jean-Marc Delpech qui évoque un « niveau quasiment industriel  ». Tous perpétrés sans effusion de sang dans des châteaux, des églises et de riches demeures temporairement vides.
10 % pour la cause
. La bande est arrêtée en 1903. Alexandre Jacob s’efforce de faire du procès une tribune pour ses idées. Mais si les journaux de l’époque se délectent de ses reparties insolentes et comiques, ils ne voient dans sa profession de foi anarchiste qu’un simple prétexte. Pourtant, le “travailleur” vivait plutôt chichement et, indique Jean-Marc Delpech, reversait au moins 10 % du fruit de ses « déplacements de capitaux » aux « familles des amis en prison, au bagne ou dans la misère  » quand ce n’était pas carrément aux journaux anarchistes. Apres dix-neuf ans de bagne, Alexandre Jacob est gracié, puis libéré en 1927. Agé de 48 ans, il aspire a une vie moins agitée. Un temps chef d’atelier dans une fabrique d’articles de décoration intérieure, il embrasse, comme nombre d’autres anarchistes, la profession de forain.
Il milite un temps pour la fermeture du bagne puis ne fait plus parler de lui. Ayant cessé son activité professionnelle en 1950, il se suicide en 1954 après s’être accordé un an de vie supplémentaire pour vivre son amour avec Josette Passas, de quarante-huit ans sa cadette.
Ennemi de l’Etat
Cette fin laisse entrevoir un homme assagi mais pas soumis, comme en témoigne sa tentative avortée en 1936 pour venir en aide aux anarchistes espagnols. Jean-Marc Delpech précise aussi que Jacob a conservé jusqu’au bout ses contacts avec les cercles anarchistes même si ; à son retour du bagne, l’illégalisme y a été supplanté par l’anarcho-syndicalisme. II relève aussi qu’à la toute fin de sa vie, l’ancien bagnard se définit encore comme un « ennemi acharné de l’Etat.  » Par cette expression, l’ancien forain (par ailleurs prompt à récriminer contre le fisc) se montre quelque peu prisonnier des idées de sa jeunesse : en 1953, l’Etat gendarme, dont il a souffert, se double d’un Etat providence. Les impôts ne servent plus seulement à asseoir sa domination mais sont aussi devenus une forme de “reprise” (légale et collective) redistribuée sous forme de prestations sociales. Dans les années 1950, la démarche de l’illégaliste de la Belle époque peut difficilement être érigée en modèle. Elle n’en constitue pas moins la singularité profonde de Jacob, au-delà de l’image d’aventurier - sans doute plus conventionnelle et moins subversive - que ses premiers biographes ont été tentés de lui donner. L’ouvrage de Jean-Marc Delpech donne sa vraie place à ce Berrichon d’adoption : celle d’une figure importante d’une page trop méconnue de l’histoire des idées.

Frederic Merle