Vices de forme


Accompagnées de saucisses de Toulouse, de jarret ou d’une quelconque autre pièce porcine de choix, les lentilles peuvent constituer – quoi qu’on puisse en dire – un met délicieux et raffiné. Mâtiné de datura stramonium, plante hautement toxique répondant aux doux noms de herbe du diable, herbe aux sorciers, herbe des magiciens, herbe aux voleurs, chasse-taupe, endormie ou encore pomme épineuse, le vulgaire plat devient communément mortel. Le 25 décembre 1908, Alexandre Jacob et Joseph Ferrand, avertis par le forçat Pierre Ferranti m°36029, avaient surpris Joseph Capelletti, m°31036[1], connu pour être coutumier de la funeste pratique, en train de verser du poison dans la gamelle du premier. Lardé de coups de couteau, Capelletti trépasse rapidement. Mais, lors de l’instruction qui s’ensuit immédiatement, la dite gamelle disparait puis réapparait des scellés et Jacob, mis à l’isolement préventif, ne peut prouver la légitime défense puisque l’analyse médico-légale de l’objet incriminé ne révèle aucune trace de datura.

Nous pouvons retrouver l’histoire du meurtre de Capelletti dans la correspondance de Jacob avec sa mère[2],  dans la biographie d’Alain Sergent[3] et dans les souvenirs d’Antoine Mesclon[4], mais également dans le dossier de bagne du matricule 34777 conservé aux Archives de l’Outre-Mer à Aix-en-Provence[5] ainsi que dans les minutes du Tribunal Maritime Spécial de Saint-Laurent-du-Maroni qui va devoir juger Jacob et Ferrand[6]. De nouvelles sources viennent de refaire surface dont deux lettres inédites de Jacob[7]. Elle permettent de préciser les conditions d’une affaire où les deux meurtriers risquent leur tête. Jacob n’a alors de cesse de prouver la légitime défense en pointant du doigt les évidentes malversations et vices de forme d’une enquête si rapidement faite, si rondement menée par le chef de camp Raymond qu’elle ne peut autoriser de facto aucune circonstance atténuante.

Le 5 février 1909 Alexandre Jacob écrit à l’inspecteur général des colonies pour se plaindre… et se faire accusateur. Huit pages, dont les six premières où il installe le contexte, amène le sujet c’est-à-dire crée les bases qui vont permettre d’instiller le doute dans une instruction estimée à charge. Dans un style démonstratif, maniant l’ironie et s’autorisant à citer Lycurgue, Solon, Blazac et Beaumarchais, Jacob conclut sa missive en moins de deux pages et, s’érigeant juge d’instruction, il démontre par A plus B que, lui, un parmi les « vaincus de la guerre sociale », bien que coupable d’un meurtre qu’il ne nie aucunement, est victime du fait de son aura auprès de ses compagnons forçats, de ses « quelques » tentatives d’évasion, de ses roublardises et de ses idées anarchistes, d’une rancune confinant à la haine de la part du commandant Lhuerre et du chef de camp Raymond. Il profite de la missive pour dénoncer la pratique des mouchards en faisant allusion à la mythique révolte des anarchistes d’octobre 1894 aboutissant à un véritable massacre organisé à la suite des dénonciations du forçat Altmeyer.

La lettre porte ses fruits, obligeant le chef du service judiciaire du parquet du Procureur Général de Cayenne à se déplacer le 24 mars aux îles du Salut pour entendre les deux accusés et recueillir de plus amples informations. Le 5 octobre 1909, la sentence du TMS tombe : cinq ans de réclusion pour Jacob et Ferrand qui font immédiatement appel. Un deuxième procès, le 13 avril 1910, ramène cette peine à deux ans. Si Jacob échappe à la guillotine en prouvant la tentative d’empoisonnement dont il fut victime, c’est néanmoins un mort-vivant qui, le 7 juin 1912, sort des cachots de l’île Saint Joseph.

 

Monsieur l’Inspecteur Général des Colonies

Monsieur

Mes prévisions ne m’avaient point trompé. Depuis votre passage aux îles du salut, où vous vîntes me visiter, jusqu’à ce jour, les procédés d’exception dont j’ai toujours été frappé, loin de cesser n’en ont continuer que de plus belle, bien que ma récente situation d’accusé eut dû mettre un frein aux inqualifiables agissements de Mr le Commandant Supérieur des îles du salut, et de son subordonné, le chef de camp de l’île Saint Joseph. Au contraire. Cette situation n’a fait qu’accroitre leur désir de me nuire. L’un – le Commandant – c’est permis de prononcer à mon endroit des paroles, des menaces pourrais-je dire que rien ne saurait justifier ; l’autre – le chef de camp – en sa qualité d’officier de police judiciaire a fait preuve de la plus notoire des légèretés, a commis de graves fautes dans le cours de l’information tant par ses paroles que par son incapacité – je dis incapacité pour ne pas dire autre chose : vous comprendrez mieux l’euphémisme par ce qui suit. D’ailleurs l’exposé des faits vous éclairera suffisamment sur l’un et l’autre.

Je serai bref ; je tâcherai de l’être du moins. Mais avant d’en arriver à ces faits il est indispensable que je vous en cite d’autres plus anciens de façon à établir une corrélation entre les uns et les autres. Condamné à la peine des travaux forcés j’aurais dû, je devrais subir la loi commune. Qu’un transporté soit anarchiste, nihiliste, allemaniste ou possibiliste ; qu’il ait des idées rouges, noires, vertes ou roses, même qu’il n’en ait pas du tout cela l’empêche pas moins de n’être qu’un transporté et comme tel de subir la règle générale. En principe, bien que dans l’application il en soit parfois autrement, ce n’est pas parce que je pense différemment que le commun, du moment que mes idées demeurent sur le terrain de la pensée sans aller jusqu’à celui de l’action, il n’y a, il ne peut y avoir de règlements me visant particulièrement. Mais il est des accommodements avec le ciel et Mr le Commandant en a trouvé avec la loi. C’est ainsi qu’à l’arrivée de chaque convoi, j’ai été mis à l’isolement cellulaire pour une période de douze, quinze, vingt jours. M’arrive-t-il de tomber malade, d’être admis à l’hôpital. Ce n’est pas dans la salle commune que l’on me gîte, mais dans le local des réclusionnaires et des punis, même en cellule, bien que je ne sois ni réclusionnaire ni puni. Remarquez bien, monsieur, que je ne formule pas là des plaintes. Que m’importe à moi de me trouver ici ou là puisque c’est partout le bagne. Je ne cite ces faits, insignifiants par eux-mêmes qu’afin d’établir une liaison avec ceux qui vont suivre. Certes, si l’on demandait à Mr le Commandant le pourquoi de ces procédés d’exception, il lui suffirait d’un mot, d’un seul pour se justifier : mesure de sûreté. L’histoire ne nous démontre-t’elle pas que de tous temps cette formule a servi de prétexte aux despotes, aux tyrans comme aux geôliers, dans l’art de légaliser les actes les plus arbitraires. Les régimes se succèdent, les hommes disparaissent, les mœurs changent ; mais les moyens demeurent bien que présentés sous d’autres couleurs. En voici un exemple. Il y a de cela quelque chose comme dix-huit mois si ma mémoire est heureuse, qu’une tentative d’évasion eut lieu, au 8e peloton, à l’île saint Joseph. Quelques forçats moins abrutis, plus courageux que les autres scièrent un barreau de la porte manière d’aller atterrir vers des rivages plus gais, moins misérables. Mais malheureusement pour eux, à l’encontre de circonstances trop longues à énumérer ici ils ne purent exécuter leur projet. La plupart des condamnés avaient vu la tentative. C’est vous dire que, pour cette fois du moins, elle était irrémédiablement avortée. En effet, le lendemain matin, dès l’appel terminé, le chef de camp en était avisé par cinq ou six bourriquots – c’est ainsi que l’on nomme les mouchards au bagne. À son tour le surveillant chef, du nom de Massège, si j’ai bon souvenir, prévint Mr le Commandant. Il va sans dire que j’étais désigné comme faisant partie de cette tentative d’évasion. Du reste, à tort ou à raison, vrai ou erroné, il n’y a, il ne peut y avoir d’évasion sans moi, parait-il. Je regrette que ce ne soit là qu’une légende. Bref passons. Revenons au fait. Dès qu’il en fut averti, Mr le Commandant, au lieu de prescrire des mesures préventives, de façon à empêcher l’évasion comme, d’ailleurs, le lui dictait tant sa conscience que les règlements, il donna des ordres afin que les choses restassent en l’état.

« Feignez d’ignorer le fait, dit-il au chef de camp, ne touchez pas à la porte ; mais veillez attentivement. Ce soir, dès la rentrée des condamnés vous posterez des agents tant aux abord de la case qu’aux environs du lieu où vous supposez, d’après les renseignements donnés, que se trouvent les matériaux devant servir à l‘évasion. »

Ce qui fut exécuté, à la lettre. Lorsqu’il s’agit de guet-apens ces messieurs n’ont garde d’oublier les instructions de Mr le Commandant. Pensez donc ! Pouvoir carabiner à son aise deux ou trois hommes sans défense, sans crainte de poursuites judiciaires, voire avec l’espoir de récompense, quelle aubaine ! Voilà qui ne se présente pas tous les jours, que diable ; et, pour une fois que cela arrivait l’on se promettait de faire bien les choses. Mais

Le forçat né malin…

ce soir-là huma l’air, sonda les ténèbres, puis le sourire aux lèvres, roula une cigarette et après l’avoir allumée il aspira quelques bouffées de fumée non sans dire à son voisin : « quelle triste condition que celle de serviteur ! » Et tandis qu’il s’endormait d’un profond sommeil, les surveillants avides de tuerie, recevaient à torrent l’ondée de quelques nuages qui cette nuit-là, ironiques et vengeurs, passèrent quasiment exprès au-dessus de l’île. Si le succès dilate les cœurs, l’échec ride les front et courbe les échines. Le lendemain matin les surveillants faisaient piteuse mine : le gibier n’avait pas donné dans le panneau. Et le grand veneur, c’est-à-dire le Commandant, pâle de colère, me dit, en passant devant les rangs, pendant l’appel :

« Ah Jacob ! Je vous naiserai (sic), vous verrez. Cette fois je n’ai pas voulu vous faire fusiller ; mais vous me le payerez. Je vous le promets. »

J’avoue que son astuce me déconcerta. Comment ! après un guet-apens pareil, guet-apens indéniable et facile à prouver par la plus sommaire des enquêtes avoir le front de me dire : « Je n’ai pas voulu vous faire fusiller ! »Vous conviendrez, monsieur, que l’exclamation était un peu raide. À ce compte le renard aussi n’avait pas voulu manger les raisins. À ce propos je lui écrivis une lettre et comme tout fonctionnaire est quelque peu doublé d’un casuiste, voici la raison qu’il m’en donna.

« Si j’ai donné de tels ordres, me dit-il, c’est tout simplement pour ne pas infliger d’injustes punitions. Vous concevez, n’est-ce pas, qu’il ne m’est pas permis de punir tous les hommes de la case pour un barreau scié. Donc, j’ai feint d’ignorer de façon à surprendre les vrais auteurs pour les punir. »

Si j’eusse ignoré ce que je savais cette réponse aurait pu me cacher la vérité de ses intentions ; mais bien qu’en étant instruit j’estimai meilleur de ne point répondre, quitte à me dire, in petto, comme l’un des types de Beaumarchais : « Sont-ils canailles ces honnêtes gens » Du reste, à défaut de mes dires, voici un autre procédé bien fait pour donner le démenti le plus formel à son excuse. Faut-il attribuer la versatilité de ses principes à la température, au jour de la semaine, au mois de l’année ? Je ne sais, toujours est-il que plus récemment il fit traduire 22 transportés malades devant la Commission disciplinaire qui leur infligea à chacun 15 jours de cachot pour tentative d’évasion par bris de case. Il s’agissait d’une brèche pratiquée dans le mur de la case par trois ou quatre condamnés et une par tous. Là encore, étant au nombre des malades, je fus également à celui des punis. À la Commission disciplinaire, Mr le Commandant me dit :

« Que voulez-vous, je sais très bien que tous n’ont pas participé à l’évasion. Mais puisque les coupables ne veulent pas se dénoncer, je procèderai ici, comme cela a lieu à la caserne. Du moment que un ou quelques-uns font une bêtise vous vous en êtes tous solidaires et il y a lieu d’appliquer une punition collective. »

Bien sûr, ce n’est pas du Lycurgue ni du Solon cela ; mais c’est tout de même de la justice, de la justice de bagne, s’entend.

Entre ces deux faits, une grève éclata à l’île St Joseph. Deux causes déterminèrent ce mouvement. L’une la misère, la faim – la faim qui déchire la poitrine, rend malade, débilite les plus robustes ; la faim qui abat, décourage, rend morose ; la faim qui de minute en minute enlève à l’homme une partie de sa chair, de son sang, de sa moelle et en fait enfin une sorte de brute sans énergie jusqu’au jour trop proche hélas ! où la cachexie qui le guette comme une proie, l’envoie en pâture aux requins. Depuis quatre mois le café – et quel café ! était donné sans sucre ; la soupe était servie sans saindoux, une soupe que des chiens, aucun animal autre qu’un homme, puis-je dire, n’aurait voulu. Goutez à cela la mauvaise alimentation et vous aurez une idée à peu près exacte de la situation. L’autre cause fut les rigueurs du chef de camp Raymond, rigueurs qui se peuvent se résumer en un mot : travail excessif, travail au-dessus des forces de ceux à qui il était imposé.

Je dois vous dire, monsieur l’inspecteur général que, bien que subissant ces misères comme mes compagnons de chaîne, comme eux je ne voulus point m’en mêler, du moins au moyen d’une grève. Ce moyen peut avoir sa raison d’être dans une société libre en apparence. Que des forçats salariés s’insurgent contre les prétentions de leurs exploiteurs passe ; que le travail lutte contre le capital, d’accord : mais les ouvriers ne subissent que la loi de la nécessité alors que nous nous subissons une peine. Eux peuvent parfois parler en maîtres tandis que nous ne sommes que des vaincus de la guerre sociale et comme tels nous n’avons pas plus de droit que n’en avaient les îlotes de l’ancienne Sparte. Notre droit c’est de nous taire, de souffrir et de mourir : nous n’en avons point d’autres. À moins… Voilà ce que j’expliquai à quelqu’un. Je fis même plus en conseillant aux plus ardents de renoncer à leur projet en leur démontrant qu’il ne pouvait manquer de tourner à leur désavantage.

« Tu as tort, me dirent quelques-uns dont il ne me sied pas de citer les noms ; tu devrais faire comme nous. Tu verras que nous obtiendrons le remplacement de Raymond. »

Les grands enfants ! le remplacement de Raymond ! que de naïveté, que d’ignorance dans cette prétention. Pourquoi pas demander le changement du ministre ? Je m’évertuai encore à leur dire qu’ils n’étaient pas des potaches et que le bagne n’était pas un lycée où quelques fois les collégiens se mutinent pour obtenir le renvoi d’un pion ou d’un professeur. Mais on ne raisonne pas plus avec l’ignorance qu’avec l’intérêt, car il est bond e dire qu’il y en avait qui étaient intéressés à ce que cela se produisit. Le bagne a aussi ses pêcheurs en eau trouble. Bref, pour éviter et le marteau et l’enclume je me fis porter malade de façon à ne pas aller au travail.

Dès le second jour, Mr le Commandant vint visiter les mutins et au lieu de faire en sorte de calmer l’effervescence il ne sut que leur dire des menaces qui ne firent que les exciter. La troupe vint, les vivres furent supprimés. Les ventres jamais pleins de coutume furent tout à fait vides ces jours-là. Les nerfs étaient tendus, les cerveaux échauffés. C’est alors qu’au courant de ce qui se complotait – le cinquième jour je crois – je résolus d’éteindre l’incendie dont les flammes auraient pu lécher plus d’une vie, en écrivant une lettre à Mr le Commandant Supérieur. Cette lettre fut lue par tous les condamnés avant d’arriver à son destinataire. C’est vous dire que je fus contraint en apparence d’abonder dans le sens de la pluralité des avis, bien que ma conclusion indiquât clairement le moyen de mettre un terme au conflit, à la satisfaction de tous. Après la réception de ma lettre le Commandant vint de nouveau et parla, cette fois, comme il devait parler, sagement et avec plus d’humanité qu’on était en droit d’en espérer chez un homme de sa fonction. Le lendemain le travail reprit et la machine de misère se remit en marche, comme par le passé. Certes, je le dis bien haut, je n’ai pas écrit cette lettre pour prévenir une révolte à dire vrai ; ces messieurs de la surveillance auraient tort de me savoir gré de cette intervention. Car, si j’ai agi ainsi, c’est tout simplement parce que j’ai su prévenir les fâcheuses conséquences qu’il en résulterait pour nous autres forçats, alors que le plus grand nombre, égarés par la passion, y demeuraient aveugles. Et si Mr le Commandant d’une part, et Mr le directeur, de l’autre, eussent eu pour deux liards de sagacité, ils ne m’auraient point fait et ne me ferais pas un éternel reproche de cette lettre. Ah ! si j’eusse été un Altmayer, un Galloy ; si au lieu d’agir avec conscience et dans l’intérêt de mes compagnons de misère, malheureux égarés, j’eusse flatté leur projet, excité leur passion d’une part, tout en avisant l’Autorité de l’autre, en un mot si j’eusse provoqué une tuerie oh ! alors, à la bonne heure ! ces messieurs m’auraient comblé de faveurs, comme en ont été comblés et les Altmayer, et les Galloy, de même que tous ceux du même acabit. L’un, Altmayer, a été plus qu’un Commandant au bagne ; l’autre, Galloy, en dépit de nombreuses canailleries, a eu sa peine commuée en réclusion. Cependant qu’ont-ils été sinon des mouchards provocateurs, des scélérats qui ont su exploiter la peur de leurs geôliers en machinant des complots qu’ils dénonçaient ensuite manière de prouver l’utilité de leur espionnage afin d’en tirer profit. Ce furent là de bons forçats, des enfants gâtés de l’Administration pénitentiaire. Et, moi, qui n’ait rien provoqué du tout, qui loin d’être l’instigateur de ce mouvement ai tout fait pour le calmer, je n’ai jamais cessé depuis d’être le bouc émissaire de l’affaire, en butte à la méchanceté du chef de camp Raymond et du commandant Lhuerre. Pour l’un comme pour l’autre, je suis un gêneur dont ils ont à cœur de se débarrasser dès qu’ils le pourront et ils croient ce moment arrivé dans le fait de ma prévention. Lors de l’une des séances de la Cion Dre du mois de janvier de cette année, Mr le Commandant s’est écrié en s’adressant à l’un de mes co-détenus :

« Jacob sera condamné. »

« Jacob sera condamné » affirmation mémorable bien que discutable et qui se peut traduire par : « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour faire condamner Jacob » Soit. Il reste à savoir si messieurs les membres du tribunal maritime spécial tiendront compte de ses efforts.

J’en arrive à Mr le chef de camp Raymond, officier de police judiciaire à l’occasion. Je serais modeste si je disais que cet agent ne m’a pas en odeur de sainteté ; plus exact, plus vrai serais-je en disant qu’il me hait et qu’il n’a jamais manqué l’occasion de le manifester. Pourquoi ? me direz-vois. Mais pour plusieurs raisons : d’abord je ne suis pas un mouchard et pense plutôt à m’évader qu’à aller lui répéter les commérages d’une case : ensuite, en souvenir de la lettre que j’ai écrite pendant la grève et dont je viens de vous entretenir ; et puis enfin parce que comme le Commandant, comme tous ceux qui me gardent, il n’a souci qu’à se débarrasser de moi. Et pour un gardien de forçat, les moyens ne signifient rien pourvu qu’il obtienne un résultat. Ne croyez pas que j’exagère, monsieur. Il faut vivre dans ce milieu de maudits pour se pénétrer des infamies qui s’y commettent. Comme l’a dit Balzac, là où règne la misère il n’y a plus ni crimes ni vertus ni morale mais seulement des besoins. De sorte que toutes les saletés, les friponneries que commettent les transportés sont considérés par la plupart comme des besoins. De même pour les surveillants. La promiscuité les contamine et l’individu n’étant que le résultat du milieu dans lequel il vit, on peut dire qu’ils ont la plupart de leurs vices sans avoir aucune de leurs qualités. Sibellé de punition : besoin ; coup de revolver : besoin ; mensonges, faux rapports, faux témoignages, besoin encore besoin toujours. À quoi bon s’embarrasser de scrupules, de conscience, ne s’agit-il pas d’écraser ceux que la société a rejeté de son sein ? Donc, tout est bon pour vaincre, d’autant plus que, bien souvent, les maîtres, abusés peut-être, glorifient la besogne des serviteurs.

D’ailleurs, monsieur, il n’y a rien de tels que des preuves pour attester la vérité et les preuves ne me font point défaut. Voyez plutôt. Le 25 Xbre à la suite d’une tentative d’empoisonnement dont je fus victime, moi et deux de mes co-détenus, je tuai celui qui avait attenté à mes jours dans les circonstances que je vous ai relaté déjà, en substance et verbalement. Dès que le chef de camp Raymond arriva sur les lieux, en deux mots je lui expliquai l’affaire. Savez-vous, monsieur, ce qu’il me répondit ? – « C’est vous, me répliqua-t-il, qui avez mis du poison dans votre soupe. » Certes, il n’y a là rien de bien grave, me direz-vous, bien que de telles paroles soient fort déplacées, dans sa bouche. Je vous l’accorde, monsieur. Tout au plus est-ce là une légèreté de sa part, envisagée sous le rapport des conséquences. Légèreté aussi lorsque pendant mon interrogatoire, il me dit, menaçant : « Estimez-vous heureux que je n’aie pas été de service sur le camp, sinon je vous étendais raide mort. » Mais considérées à un autre point de vue – et c’est à celui-là seul que je m’attache – ces paroles dénotent suffisamment un sentiment de haine à mon endroit pour qu’il soit utile que j’insiste davantage, ce me semble. Il ne s’agit là que de mots. Passons aux actes, aux procédés. Au moment de mon arrestation je lui présentai la gamelle contenant la soupe afin qu’il procéda en ma présence, en la présence de tous les intéressés, à la mise des scellés, comme son devoir le lui imposait. Il n’en fit rien. Appelant un porte-clefs auquel il me dit de la remettre, il lui ordonna sde la porter dans le poste – le poste est une sorte de cahute où surveillants, porte-clefs et quelques rares transportés peuvent pénétrer à leur aise, sans contrôle ni empêchement ; en outre, en supposant qu’elle fut fermée (ce qui est douteux en raison de l’émoi causé par le meurtre) il existe trois ouvertures sur ses parties latérales, dont l’une donne exactement au-dessus de la table, permettant ainsi de saisir ce qui se trouve à portée de la main. Combien de temps la gamelle demeura-t-elle dans ce local, quels sont ceux qui l’approchèrent pour la patouiller ? autant de questions auxquelles je ne puis répondre. Ce que je sais c’est qu’elle fut descendue à l’habitation du chef de cam par un porte-clefs sans être accompagné de surveillant. Ce que je sais mieux encore c’est que arrêté à dix heures vingt-cinq minutes du matin je ne fus extrait de la cellule que j’occupai à la réclusion que plusieurs heures après afin d’assister à la mise des scellés à la gamelle. C’est vous dire qu’il m’est permis de supposer sinon d’affirmer que le contenu de la gamelle a pu être substitué. En une telle occurrence qui peut me prouver, ce qui s’appelle prouver que mes présomptions sont dénuées de fondement. Tout ce que l’on pourra me dire c’est qu’un chef de camp, un surveillant sont incapable d’une telle infamie. Des mots, que cela ! et on ne saura, ne pourra me fournir que des mots alors que je demande des preuves. Et puis, un porte-clefs – cette manière de surveillant – possède-t-il la même immunité de soupçons ? Allons ! cela dépasse le non-sens, frise le grotesque. Par la moralité de la victime qui était un empoisonneur avéré, par les témoignages de ceux qui ont vu le geste de Capelletti, par la déclaration de celui qui nous a avisés – et ce sont là des preuves, j’imagine – nous sommes autorisés de croire que Capelletti n’a pas mis de l’élixir de longue vie dans notre soupe, mais bien une matière nocive. Et puisque les conclusions de l’expert sont négatives il y a un point à éclaircir. Il est bon de vous dire, monsieur, que, jusqu’à présent, tant le Commandant que le chef de camp ignorent mon intention de m’élever contre ce point capital, contre ce vice d’information. Et je crains fort que s’ils apprenaient cela avant qu’une enquête fut faite, les intéressés auraient tôt fait de s’entendre comme larrons en foire à prouver (à leur manière) qu’une substitution n’a pu avoir lieu. La négligence du chef de camp – j’appelle cela une négligence ; mais vous me comprenez et c’est l’essentiel – est d’autant pus grave qu’ils mettront d’efforts à la cacher peut-être, à la pallier à coup sûr. C’est pourquoi ayant appris officieusement que Mr le Procureur général devait passer aux îles, sous peu, je désirerais qu’en sa qualité de magistrat ou d’inspecteur – il est les deux à la fois – il vint me visiter afin que je puisse lui donner les noms des témoins à interroger pour enquêter à l’égard de cette négligence. Sinon, si je suis contraint de faire faire l’enquête par le personnel des îles, comme les instructeurs sont aussi es témoins, je risque fort d’être joué de la belle manière. Bien qu’il s’agisse là d’une question d’ordre judiciaire j’aime à croire, monsieur l’inspecteur général que mon désir est du ressort de vos compétence. Dans le cas contraire, je vous prierais de vouloir bien m’en aviser afin que je puisse m’adresser directement à Mr le procureur général.

D’autre part, en raison des conclusions du médecin expert, une contre-expertise s’impose. Comme il est fort probable qu’elle me sera refusée par le juge instructeur comme il m’a été refusé jusqu’ici d’ailleurs de me donner une copie in-extenso du rapport du dit expert, j’aurai là encore l’occasion de m’adresser à vous afin que cette seconde expertise soit faite par un médecin civil, Mr Devez, docteur ès science, à Cayenne. Présentement, de ma part, cette demande serait prématurée puisque je en connais du premier rapport que ce que le Commandant a bien voulu m’en dire c’est-à-dire que les conclusions de l’expert étaient négatives ; rien de plus.

Dans l’attente d’une favorable décision, veuillez agréer, monsieur l’inspecteur général, mes civilités empressées.

Jacob

Adre Jacob 34777

Iles du Salut le 5/2/09

NB :  cette lettre a été remise sous enveloppe cachetée en les mains du surveillant du quartier spécial.

 

 

24 mars 1909

Déclaration du nommé Jacob Alexandre

Té en cours de peine mle 34777

Lieu : île Royale

Administration de la Justice de la Guyane française

Parquet du Procureur Général

Chef du service judiciaire

 

L’an mil neuf cent neuf et le 24 mars à trois heures du soir, par devant nous, Alexandre Le François, Chef du service judiciaire, étant à l’île Royale au quartier spécial, assisté de M. Béton André, Secrétaire du Parquet Général greffier ad-hoc, a comparu Jacob Alexandre Marius dit Georges, dit Escande, té en cours de peine, mle 34777, qui nous a fait la déclaration suivante :

Le 25 décembre 1908 je m’aperçus que la soupe de lentilles que l’on me servait présentait des caractères d’intoxication (dur este j’étais prévenu de ce fait par le té Taillefer qui m’avait déclaré avoir vu Cappelletti verser une substance quelconque dans ma gamelle).

Furieux je m’élançai sur Cappelletti et je le frappai de plusieurs coups de couteau qui entraînèrent subitement sa mort. Mis immédiatement en état d’arrestation, je donnai moi-même la gamelle la soupe au Chef de Camp Raymond. Ce ne fut que quelques heures après que celui-ci me fit appeler dans son bureau pour procéder devant moi à la mise sous scellés de a gamelle incriminée. C’est à dire que cette opération, n’ayant pas été effectuée immédiatement, n’offrait à mes yeux aucune garantie ; du reste, pendant cette opération, je remarquai que le pain trempé dans la soupe était du pain blanc et non du pain de ration.

Aujourd’hui, en outre de cette preuve qui alors eut été insuffisante il existe le rapport médico-légal du médecin major Benjamin où il est dit en substance : « cette soupe est composée de pain » « bouillon de bœuf »… et plus loin « sans trace de matière colorante ».

Or ce jour-là, c’est-à-dire le 25 décembre, tous les transportés de l’île Saint Joseph ont eu au repas du matin, comme régime, des lentilles et du bouillon de lentilles. C’est démontrer que la soupe soumise à l’analyse chimique n’était pas la mienne.

J’insiste sur ce détail, parce que si l’on n’y voit pas la preuve du cas de légitime défense dans lequel je me trouvais, j’espère au moins que l’on pourra y trouver les circonstances les plus atténuantes de la faute que j’ai commise. Du reste ce Cappelletti avait la réputation de chercher à empoisonner ses co-détenus.

D’autre part le chef de Camp Raymond a de plus fait disparaitre du dossier une pièce importante : c’est une lettre de moi au Commandant en le priant de vouloir bien insister près du médecin major pour lui poser certaines questions relatives à ma défense.

Les témoins que je voudrais entendre à l’appui de mes déclarations sont :

1° Les surveillants :

Auguste , lequel est venu me chercher aux locaux de la réclusion ;

Martineau, lequel étant de service à la réclusion ce jour-là pourra dire également l’heure à laquelle son collègue Auguste est venu me chercher :

Gauthier et Allard qui diront l’heure à laquelle le surveillant chef Raymond leur a remis la gamelle.

Raymond, surveillant chef, qui m’a dit lors de mon arrestation et après que je lui eus expliqué le motif pour lequel je venais de frapper Cappelletti m’a répondu : « mais c’est vous-même qui avez mis du poison dans votre soupe. » Il devra aussi faire connaître combien de temps après la remise de ma gamelle il y a apposé des scellés.

2° lui demander en outre pourquoi les scellés ont été apposés en ma présence seule tandis que nous étions trois accusés.

Plus n’a déclaré, a persisté après lecture et a signé avec nous et le greffier.

 

 

24 mars 1909

Déclaration du nommé Ferrand Joseph

Té en cours de peine mle 34724

Lieu : île Royale

Administration de la Justice de la Guyane française

Parquet du Procureur Général

Chef du service judiciaire

 

L’an mil neuf cent neuf et le 24 mars à quatre heures du soir, par devant nous, Alexandre Le François, Chef du service judiciaire, étant à l’île Royale au quartier spécial, assisté de M. Béton André, Secrétaire du Parquet Général greffier ad-hoc, a comparu Jacob Ferrand Joseph, té en cours de peine, mle 34724, qui nous a fait la déclaration suivante :

Je proteste contre la partialité avec laquelle le surveillant Raymond a conduit l’enquête au sujet du meurtre du nommé Cappelletti, dont je suis accusé avec Jacob.

J’ai entendu en effet le surveillant Raymond dire a haute voix, devant tout le monde, s’adressant à Jacob : « mais c’est peut-être vous-même qui avez mis du poison dans votre soupe. » Ces paroles ont eu pour conséquence d’influencer les témoins qui auraient pu voir le geste de Cappelletti.

La preuve c’est que j’ai entendu indirectement des transporter murmurer et dire entre eux : « Je ne veux pas me mêler de cette affaire et, si même je savais quelque chose, je ne dirais rien car Raymond est bien capable d’avoir changé la gamelle et nous serions accusés de faux témoignage. »

Cappelletti était craint et redouté de tout le monde, il avait déjà d’ailleurs tenté d’empoisonner Gelin et il avait constamment son couteau à la main.

Je suis intervenu dans la rixe entre Jacob et Cappelletti pour défendre mon frère de lait ou les séparer, et si j’ai frappé moi-même Cappelletti, c’est parce que j’avais reçu de lui une blessure à la main droite ; mais je n’avais pas l’intention de frapper, j’avais d’ailleurs mon couteau dans la main gauche et je m’en servais pour soutenir par-dessous le plat de lentilles qui était brûlant.

Je me demande pourquoi le surveillant Raymond n’a pas constaté dans enquête la blessure que je portais au pommeau de la main droite : j’ai été pensé par l’infirmier et un surveillant dont je ne me rappelle pas le nom et qui est encore à Saint Joseph, en a constaté les dimensions.

Je proteste contre la façon dont les scellés ont été apposés sur la gamelle qui contenait ma soupe, celle de Jacob et celle de Michel. J’aurais dû assister à cette opération, ce qui fait que j’ignore si c’était ma soupe ou celle d’un autre qui a été soumise à l’analyse.

Je me demande si M. Raymond n’avait pas intérêt à ce qu’il n’y ait que deux yeux au lieu de quatre à contrôler cette opération.

Plus n’a déclaré, a persisté après lecture et a signé avec nous et le greffier.

 

 

Iles du Salut

Le 26 mars 1909

Monsieur le Procureur Général

Un autre des surveillants militaires que je vous ai cités, hier, afin d’être interrogé par vous à l’égard des faits dont je vous ai instruit, il serait bon que vous entendissiez aussi, je vous prie, les transportés porte-clefs dont les noms suivent :

Atman dit Amido ou Amida dit Atman lequel est, je crois, celui qui a descendu la gamelle du camp au bureau – autant dire aux appartements – du surveillant chef Raymond ;

Boucher, lequel, à défaut du précédent, peut avoir accompli le même service ;

Flachet ou Chaffet qui, en sa qualité de planton au service intérieur, pourrait donner d’utiles indication au même sujet ;

et enfin le simple transporté Gasparini, larbin du surveillant chef qui, bien que tout dévoué à son maître pourrait cependant – le hasard est si grand ! – jeter quelques lumières sur cette ténébreuse affaire.

Recevez, monsieur e procureur général mes civilités

Jacob 34777

îles du Salut le 25 mars 1909

 

 

 

[1] ANOM, H674 et H4023/b.

[2] CIRA Marseille, fonds Jacob.

[3] Alain Sergent, Un anarchiste de la Belle Époque, Le Seuil, 1950, p.149-150.

[4] Antoine Mesclon, Comment j’ai subi quinze ans de bagne, Editions Sociales, Paris 1926, p.63 à 66.

[5] Soit les dossiers H4098/b et H1481.

[6] Soit les dossiers H4998 et H5000.

[7] Archives territoriales de la Guyane, fonds 1Y.

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