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Le bestiaire libertaire d’Élisée Reclus
Chroniques noir & rouge n° 4, février 2021

Un autre carnaval des animaux

Depuis quelques décennies déjà, l’œuvre d’Élisée Reclus connaît un regain d’intérêt, qu’il faut sans doute attribuer non seulement à la reprise en compte des idées anarchistes pour penser (et agir) hors des sentiers battus, mais aussi à la lucidité de ses analyses qui, sous couvert d’études géographiques, prévoyaient les désastres écologiques. En effet son expérience de grand voyageur et de promeneur impénitent, sa sensibilité envers la nature, qu’elle soit sauvage ou domestiquée par l’industrie humaine, et même ses élans poétiques devant les merveilles ou les fureurs de celle-là lui ont permis, contrairement à maints théoriciens de cabinet, de prévoir combien le progrès des sciences et des techniques instrumentalisé par le capitalisme allait non seulement aggraver l’exploitation des classes laborieuses et renforcer la domination de la classe bourgeoise, mais aussi combien il allait mettre en péril, de plus en plus gravement, les équilibres naturels. Aussi lui parut-il nécessaire de s’interroger, et d’interroger tout véritable esprit révolutionnaire, sur le statut proprement scandaleux que se donne l’homme – ou tout au moins cette construction anthropologique créée par la civilisation occidentale issue du christianisme – en se plaçant au-dessus de la nature, et de ses trois règnes dont il se veut, par arrêt divin, le maître sans conteste. Adam et Ève, chassés du paradis sur intervention d’un archangélique huissier, eurent en dédommagement la charge assez sadique de dominer le monde qui s’ouvrait à leurs yeux : depuis la transmission pluriséculaire de cette fable lugubre jusqu’aux actuels registres de nos angoisses écologiques, du réchauffement climatique aux déforestations et désertifications subtropicales, des pollutions des océans aux accumulations de déchets radioactifs, etc., la classe dominante renforcée par l’ignorance ou l’apathie du reste de la population se fait fort d’exploiter, c’est-à-dire de tirer le maximum de profit du monde naturel. Celui-ci qui, examiné par le petit bout des lorgnettes théologiques ou philosophiques, est nommé la Nature avec un grand N (cachant certes une grande haine), est communément réduit à l’appellation d’environnement, quantifiable en termes de ressources mises à la disposition de leurs propriétaires. C’est vouloir nous faire oublier bien sûr que nous sommes des êtres vivants parmi des milliards d’autres êtres vivants, dont bon nombre ne se contentent pas de nous environner, mais tambourinent insolemment dans nos corps : certain virus, ces temps-ci, nous rappelle qu’il est plus que temps d’admettre que la place de l’homme dans la nature n’est pas dans un rapport de domination mais dans un lien d’appartenance à inventer, sans doute, en réinvestissant dans toute sa puissance sémantique et symbolique l’idée d’harmonie.

On connaît la célèbre sentence d’Élisée Reclus : « L’homme est la nature prenant conscience d’ellemême. » J’avoue que cette grandiose déclaration me laisse parfois perplexe, qui ne me semble pas indemne de quelque anthropocentrisme pouvant redonner à une humanité satisfaite d’assurer ainsi son rôle et ses fins, le goût de se parer des dépouilles d’un dieu heureusement déchu. Cette prise de conscience du fait que la nature est non pas une altérité radicale mais qu’elle est à la fois ce qui fonde et ce qui meut le mouvement de la conscience dans le mouvement même du monde objectif implique que les rapports de la communauté humaine en quête de sa propre émancipation avec la nature, avec l’ensemble du monde vivant soient renouvelés sur une base non plus de domination et d’exploitation, mais de coopération voire même, pour reprendre une grande idée de Kropotkine, d’entraide.

Mais comment renouveler non pas seulement les domaines affectifs de la sensibilité et de la sensualité qui, à moins d’être tout à fait abruti par ces dangereux psychotropes que sont la soif de richesse et le goût du pouvoir, s’ouvrent encore aisément à qui a du cœur, mais aussi la pensée rationnelle qui, dans notre civilisation, commande notre rapport au monde, en signifiant par mille artifices conceptuels la différence radicale entre l’homme et tout autre être vivant ? On sait que les civilisations dites primitives – chasse, cueillette, élevage, jardinage –, s’inscrivaient dans un plan général, une cosmogonie dans laquelle la société des hommes et celles des animaux, des plantes, des pierres mêmes, participaient continuellement à un jeu d’échanges et non pas de prédation utilitariste, jeu qui impliquait également le monde mystérieux des esprits et des ancêtres du temps du rêve. Certes nous n’avons pas pour propos de réinstaurer ni l’animisme, ni le totémisme – dont pourtant des formes assez caricaturales se faufilent dans les méandres de la deep ecology –, mais il y a une belle leçon à retenir du chasseur sioux qui, avant de tuer de quelques flèches un bison, lui adressait, comme à un frère, ses excuses. Quelle distance éthique entre cette scène légendaire et ce que nous savons des massacres d’animaux dans les abattoirs industriels, tels qu’ils sont fréquemment révélés par l’association L 214 ?

Ce souci éthique était déjà celui d’Élisée Reclus, pour qui l’émancipation de l’humanité ne sera pas complète si elle ne s’accompagne nécessairement d’une transformation de nos rapports avec la gent animale. C’est l’intérêt du livre de Roméo Bondon, Le Bestiaire libertaire d’Élisée Reclus, que de souligner cet aspect trop mésestimé de la pensée du grand géographe anarchiste. Dans une lettre adressée à l’un de ses amis anglais, Richard Heath, Reclus affirmait toute l’étendue de son idéal libertaire :

Cela n’était pas si courant à l’époque d’étendre la dénonciation de l’exploitation et de la domination à celles subies par les animaux sauvages et domestiques, et dont les formes changeaient et s’aggravaient avec le capitalisme et sa tendance à réifier tout être vivant dans un rapport de production et d’échange marchand. C’est au XIXe siècle, pendant la révolution industrielle, que l’agriculture et l’élevage traditionnels commencent à se transformer en cette industrie agro-alimentaire qui, pour mieux suivre les cours de la Bourse, dévaste et dénature si bien paysages et estomacs. Roméo Bondon rappelle ainsi que le travail à la chaîne fut d’abord expérimenté à une échelle industrielle dans les abattoirs de Chicago, dans lesquels entraient d’immenses troupeaux de bœufs qui ensuite en ressortaient en une avalanche de boîtes de corned beef. Reclus est allé à Chicago, qu’il nomme « Porcopolis », et la visite de ces « usines à viande » ne l’émeut que par quelques degrés supplémentaires d’horreur par rapport à une première expérience traumatisante qu’il avait subie, enfant, chez le boucher de son village, où la vue des sanguinolentes carcasses d’animaux à l’étal lui fit perdre connaissance.

Cette malheureuse circonstance imprima en profondeur la sensibilité de Reclus, et devenue objet d’un débat moral, c’est ainsi qu’au cours de sa vie adulte, il devint végétarien. Jointe à la pratique du naturisme et à un mode de vie ascétique, n’excluant tout de même pas une sexualité sans doute heureuse, cette attitude fort peu bourgeoise était en avance de quelques années sur celle que pratiquèrent dans leur vie quotidienne la plupart des anarchistes individualistes. Elle était une façon pour Reclus d’affirmer sa solidarité avec les animaux, dont il dénonçait l’oppression et l’exploitation accrues par l’incessante recherche du profit. Cependant concernant la domestication des animaux, ses positions sont variables : tantôt elle lui paraît comparable à l’esclavage qu’il eut l’occasion d’observer de près lors de son premier voyage aux États-Unis, et tantôt elle lui paraît concourir à l’amélioration des espèces bovine et ovine. Mais l’important est bien, lorsqu’il dénonce le vaste éventail des souffrances animales, sa revendication d’une solidarité qui doit être étendue à toutes les bêtes. Le séquençage de l’ADN nous a appris que nous ne différions que de très peu de l’espèce porcine et bien sûr de moins encore des grands singes : Reclus ne doutait pas que l’humanité primitive reçut ses premiers apprentissages des animaux : « Le monde animal, duquel nous tirons nos origines et qui fut notre éducateur dans l’art de l’existence, qui nous enseigna la chasse et la pêche, l’art de nous guérir et de nous construire des demeures, la pratique du travail en commun, celle de l’approvisionnement, nous est devenu étranger », écrivait-il dans un texte justement nommé « La grande famille ». Entraide, association, coopération, ces revendications du projet anarchiste sont donc déjà le fait du monde animal, et si l’émancipation passe par l’éducation, il est certain que le premier éducateur est la nature. Cependant s’il y a un parallélisme à développer entre ces conduites animales et celles qui seront le lot de l’humanité après le triomphe de l’anarchie, y a-t-il pour autant communication et échange véritable avec les animaux ? Chacun a pu certes observer un partage d’affects avec les animaux familiers, mais que peut-il en être avec les animaux que Reclus juge nuisibles tels les loups et les aigles ? Le loup pourtant fut domestiqué et, dans une option résolument optimiste, Fourier n’ouvrait-il pas la voie au possible lorsqu’il imaginait qu’au temps d’harmonie, les navires seraient guidés ou même tirés par des anti-baleines ? Cette prévision toute fantaisiste de l’évolution, Reclus n’en est guère éloigné lorsque tablant de façon générale sur une dialectique de progrès et de regrès, d’évolutions et de révolutions qui concernent aussi bien le monde naturel que l’humanité, il affirme constater des « progrès intellectuels chez les animaux », en l’occurrence chez les grands singes. Façon, comme le pratiquait également son ami Kropotkine, de tirer parti des théories de Darwin…

Déjà en son temps, Reclus a pu constater le déclin de la biodiversité et la disparition d’espèces sauvages. Ainsi était-il ennemi de la chasse, lorsqu’elle n’était pas le fait de peuples, tels les Inuits, qui ne pouvaient subsister autrement. La chasse à l’éléphant par exemple lui paraissait particulièrement insupportable et, en général, l’activité cynégétique n’a-t-elle pas quelque analogie avec la guerre ? Pour préserver des espèces animales en voie de disparition, la question commença à se poser à la fin du XIXe siècle de créer des réserves naturelles. Reclus n’a rien contre, bien au contraire, quand bien même il s’agit de l’appropriation de territoires naturels par l’État et son administration ; cependant celles-ci doivent impérativement à ses yeux être à l’abri de toute utilisation mercantile, par le tourisme par exemple. Le monde naturel doit être approché non seulement parce que c’est le lieu d’apprentissage par excellence des nécessités de la vie, mais aussi parce que c’est un lieu de beauté.
L’approche esthétique de la nature par Reclus n’est pas à négliger, affirme Roméo Bondon. Elle est la démonstration a contrario des laideurs de la civilisation industrielle, et elle donne le désir d’une vie sociale plus harmonieuse, d’un « temps des cerises » où sentiment esthétique et éthique raisonnée se confondent en une même conquête de la liberté. Au terme de son délectable petit ouvrage, Roméo Bondon insiste sur la liaison d’interdépendance faite chez Reclus entre son amour de la nature et son « éthique végétarienne ». Si le géographe imagine la cité de « l’idéal anarchique » débarrassée des « boucheries pleines de cadavres » et donc enfin belle tout à fait, j’entends cela, moi qui ne rechigne pas devant un bon pot au feu, comme manifestant son désir non du triomphe égoïste de ses goûts culinaires, mais comme preuve de ses luttes et de ses espoirs dans l’émancipation future de la communauté humaine enfin libérée de tous rapports de domination et d’oppression et libérée également de la nécessité, souvent perverse, de faire subir ces mêmes rapports au monde animal.

Guy Girard

Roméo Bondon, Le Bestiaire libertaire d’Élisée Reclus, Atelier de création libertaire, Lyon, 2020, 128 pages, 8 €