Atelier de création libertaire Les éditions Atelier de création libertaire          1979-2021 : 42 ans de culture libertaire
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Entretien avec l’Atelier de création libertaire
Chroniques noir & rouge n° 5, mai 2021

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Quand, dans quel contexte et comment a été fondée une maison d’édition indépendante comme l’Atelier de création libertaire ? Aviez-vous auparavant une expérience dans le domaine éditorial ?

En 1979, à Lyon, la « mouvance » libertaire se retrouvait dans les locaux loués depuis 1975 par l’ACLR (Association pour la culture et les loisirs rationalistes) sur les pentes de la Croix-Rousse, au « fameux » numéro 13 de la rue Pierre-Blanc. Parmi les diverses activités qui s’y déroulaient, la rédaction et une partie de la fabrication de la revue IRL [1] (Informations rassemblées à Lyon, devenue par la suite Informations et réflexions libertaires). L’esprit qui y régnait était celui de l’après-Mai 68, et, plus précisément, une sorte d’anarchisme non dogmatique et ouvert aux expériences et aux idées qui circulaient dans le quartier, mais pas seulement, consistant à s’engager davantage dans des activités quotidiennes que dans des revendications « idéologiques [2] ».

Le groupe qui s’occupait du journal était composé d’une petite dizaine de personnes, dont quelques-un·es qui avaient vécu 68 et d’autres qui étaient arrivé·es au milieu des années 1970, prêt·es à y rester quelques années. À l’époque, IRL était probablement l’un des seuls périodiques en France se revendiquant libertaire et, en même temps, exprimant concrètement un désir de développer une information, une réflexion qui soit effectivement critique, et pas seulement vis-à-vis de l’État, des patrons, de l’armée ou de la religion. Mais une critique qui ne devait pas épargner nos propres idées, notre histoire et nos mouvements. C’est ainsi qu’IRL ouvrait, en quelque sorte, une brèche noire et rouge sur le monde, et non enfermée dans les guerres idéologiques qui traversaient (qui traversent toujours ?) les groupes et organisations anarchistes.

Pour vous donner une idée de la situation, nous voudrions vous rappeler qu’à l’époque la librairie Publico ne regardait pas d’un bon œil notre revue, et il a fallu un peu de temps avant qu’IRL soit mis en vente dans la plus ancienne des librairies anarchistes françaises.

Néanmoins, notre enthousiasme dans la fabrication, l’expédition et la vente de la revue n’avait d’égal que nos énergies, qui semblaient inépuisables, même si le travail nécessaire pour faire sortir chaque numéro était important… et rappelons-nous qu’il n’y avait pas encore d’ordinateurs pour nous simplifier le travail !

En même temps, nous observions ce qui se passait autour de nous, et nous nous reconnaissions de plus en plus dans la démarche de ces personnes qui avaient lancé, par exemple, la revue Interrogations [3], ainsi que dans les efforts d’un groupe d’Italien·nes envisageant de faire basculer l’anarchisme de sa forme classique à celle qu’on a appelée quelque temps « contemporaine [4] ». Ce dernier se proposant moins de faire de la propagande, ou de s’intéresser à telle ou telle organisation politique, mais plus tourné vers la réflexion, l’échange et la compréhension de la réalité pouvant, éventuellement, nous donner des armes culturelles pour affronter non plus les problématiques du XIXe siècle, mais celles d’aujourd’hui.

C’est ainsi que, tout en continuant à publier IRL jusqu’en 1990, nous avons pensé qu’il fallait l’accompagner d’une structure éditoriale pouvant supporter cette recherche ouverte sur le devenir de l’anarchisme. Et ce fut donc en 1979 que l’Atelier de création libertaire publia son premier titre, Interrogations sur l’autogestion, qui résumait déjà à lui seul l’objectif qui nous animait.

L’Atelier de création libertaire est une maison d’édition libertaire non dogmatique et ouverte à divers courants contemporains. Quelle est votre ligne éditoriale ?

Issus du milieu anarchiste et libertaire, et avec l’objectif de proposer une réflexion sur le devenir d’un anarchisme sans œillères, nous n’avions pas une ligne éditoriale précise, mais le souci de chercher des textes pouvant accompagner cette recherche ; des textes écrits et pensés aujourd’hui, et pas seulement par des camarades estampillé·es anarchistes. Du coup, nous laissions à d’autres groupes le loisir et l’engagement de continuer à faire de la propagande, tandis que nous avons essayé, avec le temps, de devenir un des points d’appui pour solliciter des personnes au statut de chercheurs et chercheuses dans des institutions, par exemple universitaires, mais aussi celles et ceux qui, tout en militant dans des groupes politiques, font un travail de recherche et de critique sociale… non dogmatique. En quelques mots, si nous devions esquisser une ligne éditoriale pour résumer notre activité, ce serait bien entendu la volonté de proposer une « culture libertaire » qui, par définition, devrait être non dogmatique… même si ce n’est pas forcément toujours le cas !

Qui sont vos auteurs ? Comment vous parviennent les tapuscrits que vous éditez ?

La majorité de nos auteurs et autrices sont, « naturellement », issu·es du milieu libertaire. Nous les avons rencontré·es tout au long de notre histoire, lors de colloques, de rencontres, de débats, ou nous ont été présenté·es par ce qu’on peut appeler le « deuxième cercle », composé de toutes celles et ceux qui, depuis le début, nous soutiennent, en réalisant tel ou tel travail : traduction, correction des textes, aide à la diffusion, etc.

Comment menez-vous le processus de publication ? Prenez-vous en charge les différentes étapes de l’édition ?

Notre nom, Atelier de création libertaire, ne veut pas être seulement un symbole mais, dès le départ, il a voulu rendre compte de notre engagement pratique et quotidien nécessaire à la réalisation d’un livre, par la relecture, la composition, la mise en page, le choix des illustrations, et puis l’expédition, et toutes les autres tâches, comme la gestion et la comptabilité, les relations avec les librairies – militantes ou non –, la participation à des salons ou l’organisation de colloques. Mais ce choix date aussi de la période IRL, où le journal était entièrement composé, monté, encarté, mis sous enveloppe par le collectif de rédaction et ses ami·es.

Comment distribuez-vous vos textes en France et à l’étranger ? Comment vos livres sont-ils vendus ?

Après avoir publié quelques livres, nous avons essayé d’être diffusés par un distributeur parisien, Alternative, qui a fait faillite. Et nous avons alors compris comment fonctionnait la diffusion : placement en masse, donc des états des ventes extrêmement flatteurs… puis des retours presque aussi importants et donc des sommes à rembourser. Alors un nouveau titre sortait pour équilibrer les choses, et on retombait dans le même cercle infernal ! Et tous ces livres qu’on devait imprimer en plus et qui nous revenaient, au bout de quelques mois.

Désormais, sauf pour l’impression, nous faisons tout nous-mêmes. Et nous nous occupons aussi de l’expédition – quotidienne, les librairies nous en félicitent ! –, des commandes faites par l’intermédiaire de librairies militantes ou non, ou directement par des lecteurs et lectrices, depuis notre site, ou alors « à l’ancienne », courriers timbrés et chèques soigneusement orthographiés !

En ce qui concerne notre présence sur Internet, nous avons pris le virage au tout début, avec un site vitrine statique puis, très rapidement, nous sommes passés à un site dynamique utilisant un outil de gestion de contenu libre (Spip), que nous utilisons toujours. Ce site contient l’intégralité de notre catalogue et permet d’effectuer des commandes en ligne. De plus, depuis le début, nous envoyons une newsletter à nos lecteurs et lectrices. D’abord papier, envoyée par la poste, puis, très rapidement, par la voie du mail. En 2009, nous avons décidé d’investir aussi les réseaux sociaux, principalement Twitter, qui nous permet de tenir nos followers au courant de l’évolution de nos productions, des projets de couverture, voire de certaines bonnes pages. Une page Facebook et un compte Instagram, de même qu’un SeenThis (moins actif), etc. Bref, tout cela enrichit notre réseau et permet de nous faire connaître bien au-delà du petit cercle militant.

Pour finir sur ce point, nous sommes par contre diffusés en Suisse par Servidis. Au début, c’était un ami libraire qui assurait aussi un service de diffusion et, quand il a arrêté et transféré son activité chez Servidis, il nous a proposé d’y aller aussi.

Nous accueillons aussi divers blogs : un sur le quartier de la Croix-Rousse, un autre sur des Images de libertaires lyonnais, un hommage à nos ami·es. Ainsi que des blogs faisant référence à des publications que nous avons éditées et permettant d’élargir la connaissance sur ces divers sujets : Alexandre Jacob et les illégalismes, animé par Jean-Marc Delpech, Michel Bakounine, le blog de Jean-Christophe Angaut, ou les anarchistes italiens dans le monde, celui d’Isabelle Felici [5].

Y a-t-il une prédominance des ventes sur Internet ou une prédominance des livres physiques dans les magasins ?

Les librairies, et, il faut le répéter, pas seulement les « militantes », mais aussi « l’ensemble » des librairies ayant des rayons compatibles avec nos publications, représentent le socle, la visibilité, une présence importante, nécessaire pour rendre compte de la réalité de l’Atelier de création libertaire qui, par son catalogue de plus de 230 titres, représente une part importante de la pensée libertaire contemporaine. Les ventes directes (principalement en ligne, car les gens ont quasi abandonné le courrier et nous n’avons plus trop la force de faire des salons, même en période de non-Covid) sont croissantes en chiffres d’affaires mais, depuis quelques années, elles ont été largement dépassées par les ventes en librairie qui ont considérablement augmenté et qui forment maintenant la grosse majorité de nos ventes. Ce qui est aussi un signe d’une reconnaissance plus large que nous avons de la part des librairies qui nous considèrent comme n’importe quel éditeur et suivent notre production. Et aussi que, au-delà de notre réseau, des lecteurs et lectrices, qui ont entendu parler de nous, filent dans leurs librairies préférées pour commander nos livres.

La crise économique actuelle peut-elle favoriser l’intérêt pour les textes critiques publiés par des éditeurs indépendants ?

Nous ne pensons pas que la crise économique « actuelle » favorise particulièrement les éditions des éditeurs indépendants. Et cela pour deux raisons : la première est que, depuis que nous avons ouvert notre atelier, en 1979, nous avons vécu plusieurs crises. À dire vrai, nous avons plutôt l’impression d’être toujours dans une période particulière où la crise rôde, aussi bien d’un point de vue politique qu’économique ou social. Deuxièmement, ce que nous pouvons constater aujourd’hui, et c’est la vraie nouveauté de ces dernières deux ou trois décennies, c’est que, malgré le « recul » des idéologies politiques aux couleurs sépia, les nouveaux mouvements sociaux, ceux que nous aimons appeler « alternatifs », ont apporté des semences nouvelles qui se répandent au gré des vents de l’histoire, mais sont toujours en première ligne. C’est ce terreau-là qui fait que les maisons d’édition indépendantes, et plus précisément celles qui proposent une vision critique, alternative et, disons-le, libertaire du monde, continuent à fleurir dans les rayons des librairies. Et c’est ce qui attire, après chaque nouveau mouvement social, des esprits curieux, soucieux de mieux appréhender le devenir du monde en cherchant des armes culturelles pour y faire face.

Comment voyez-vous l’avenir des éditeurs indépendants ?

L’avenir de ces structures éditoriales indépendantes diffusant une critique sociale n’est pas indépendant des mouvements sociaux, des besoins, des expériences, des idées, des « utopies » qui ne sont pas mortes, mais qui cherchent des mots actuels pour s’ancrer dans nos vies de tous les jours.

Quelles sont les différences entre la période que nous vivons et les périodes convulsives des années soixante-dix et quatre-vingt, l’époque où est né l’Atelier de création libertaire ?

Pour nous qui avons la tête dans les livres, bien que nous ayons été et soyons toujours en lien étroit avec les ami·es libertaires, que nous participions à des mouvements et que nous en rendions compte à notre façon, très sincèrement, nous ne voyons pas, ou plutôt nous n’avons pas l’impression d’avoir vécu hier une période compulsive, face à celle qui le serait moins aujourd’hui. En ce qui nous concerne, ces 42 ans d’activités ont été, dans l’ensemble, toujours assez agités, assez riches, par la publication régulière de nos titres, ce qui implique beaucoup, beaucoup de travail, de stress, d’inquiétude… Pour celles et ceux qui ont eu des enfants, pensez ce que cela veut dire, le miracle d’une naissance. Et là, pour nous, il s’agit d’une douzaine d’enfants par an ! Parce que ce travail, que nous avons toujours réalisé en tant que militants et pas en tant que salariés, reste pour nous une période excitante et, déjà, nous attendons avec anxiété la naissance de notre prochain enfant…

Quelle est l’œuvre que vous aimez le plus dans votre catalogue ? Et quels auteurs aimeriez-vous publier, et quels sont ceux que vous ne publierez jamais ?

Nous n’avons pas une œuvre que nous aimons en particulier. En reprenant l’idée de l’enfant, nous les chérissons tous. Mais si nous devions indiquer ceux qui nous semblent plus représentatifs de notre démarche, ce sont sans doute les ouvrages issus des divers colloques que nous avons eu le plaisir d’organiser. Nous pensons que, dans la diversité des propos qui y sont recueillis, dans la diversité des intervenant·es (universitaires et militant·es), on trouve la richesse de la culture libertaire, celle que nous voudrions continuer à proposer pour les prochains 42 ans… Si le dieu des anarchistes nous prête vie ! D’ailleurs l’ensemble de notre catalogue est riche de cette diversité s’imbriquant comme un puzzle plein de couleurs, où l’on sent battre ce cœur anarchiste qui est le nôtre. Enfin, pour l’honnêteté de notre propos, disons que, au fil des années, notre proximité envers l’écologie sociale et le municipalisme libertaire, les théories et les pratiques anarchistes nonviolentes, une pédagogie émancipatrice, et la poésie vivante des histoires de vie de nos compagnons et compagnes de tous les jours, et que nous avons présentés dans plusieurs textes, sont le chemin que l’on aimerait poursuivre, nous, jusqu’à notre retraite personnelle et définitive, et que d’autres, reprenant des crayons de couleur, dessinent ensuite le portrait des nouvelles révolutions.

Jean-Marc Bonnard et Mimmo Pucciarelli

Propos recueillis par Daniel Pinós

Pour contacter l’ACL : Atelier de création libertaire, BP 1186, 69202 Lyon cedex 01.
Téléphone : 07 68 93 49 90
Et le site Internet :
http://www.atelierdecreationlibertaire.com

Contact :
Éditions Noir et Rouge
75 avenue de Flandre
75019 PARIS
ed.noiretrouge@gmail.com


NOTES :

[1On trouvera des photos sur le blog « Images de libertaires lyonnais » : <http://atelierdecreationlibertaire....> et la totalité des numéros en version téléchargeable sur le site du CRAS : <https://cras31.info/spip.php?article497>

[2Voir entre autres parmi les livres que nous avons publiés : Claude Parisse, les Anarchistes et l’organisation (1989) et La Gryffe. La longue histoire d’une librairie libertaire (2020) ; Mimmo Pucciarelli, l’Imaginaire des libertaires aujourd’hui (1999) et le Rêve au quotidien. Les expériences collectives à la Croix-Rousse 1975-1995 (1996).

[3Interrogations était une revue internationale anarchiste parue entre 1974 et 1979. Le directeur de la rédaction, pendant une période, a été Louis Mercier-Vega au sujet duquel nous avons publié en 1999 Présence de Louis Mercier.

[4Nous avons publié en 1985 quatre volumes recueillant les actes de la rencontre « Un anarchisme contemporain Venise 1984 », rencontre qui a rassemblé à Venise, sur une semaine, des milliers d’anarchistes venu·es du monde entier : la Révolution, l’État et l’anarchie, Aventures de la liberté et Anarcho-syndicalisme et luttes ouvrières. En 1986, un livre de photos sur cette rencontre est paru dans une coédition internationale multilingue : Ciao anarchici. Images d’une rencontre internationale anarchiste.

[5On retrouve les liens sur la page d’accueil de notre site : <http://www.atelierdecreationliberta...> .