{"id":6336,"date":"2026-09-05T01:10:00","date_gmt":"2026-09-04T23:10:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=6336"},"modified":"2026-07-10T16:11:03","modified_gmt":"2026-07-10T14:11:03","slug":"1917-aux-iles-du-salut","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2026\/09\/1917-aux-iles-du-salut\/","title":{"rendered":"1917 aux \u00eeles du Salut"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-Salut-2022.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-6339\" width=\"216\" height=\"387\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-Salut-2022.jpg 334w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-Salut-2022-168x300.jpg 168w\" sizes=\"(max-width: 216px) 100vw, 216px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>La guerre sous-marine fait rage mais le courrier, forc\u00e9ment censur\u00e9, semble arriver correctement en Guyane. Dix jours \u00e9branlent le monde en Russie. \u00c0 7000 km de la m\u00e9tropole, le for\u00e7at Jacob a-t-il connaissance de la r\u00e9volution bolchevique\u00a0? Les fronts craquent dans les tranch\u00e9es europ\u00e9ennes. Les poilus mettent la crosse en l\u2019air apr\u00e8s le d\u00e9sastre de l\u2019offensive du Chemin des Dames orchestr\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral Nivelle, boucher en ma\u00eetre de la strat\u00e9gie fran\u00e7aise. Le vainqueur de Verdun le remplace et r\u00e9tablit la situation. Michel et le fils de Jacques sont morts, nous apprend le courrier adress\u00e9 \u00e0 Marie. Michel\u00a0? C\u2019est Miguel Almereyda\u00a0; ami et soutien de Jacob, le fondateur du <em>Bonnet Rouge<\/em> est retrouv\u00e9 pendu dans sa cellule le 14 ao\u00fbt. Officiellement, c\u2019est un suicide. Le fils de Jacques Sautarel, ancien membre des Travailleurs de la Nuit, est mort au front quant \u00e0 lui pour la patrie et pour les industriels qui en profitent pour s\u2019enrichir.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacob n\u2019est alors pas dupe du bourrage de cr\u00e2ne m\u00e9diatique et persiste \u00e0 croire la guerre longue. Il envisage m\u00eame la paup\u00e9risation des masses \u00e0 la suite du conflit mondial. \u00ab&nbsp;C&rsquo;est malheureux d&rsquo;voir sur les grands boul&rsquo;vards tous ces gros qui font la foire.&nbsp;\u00bb en 1917 dit la <em>chanson de Craonne<\/em>. Et apr\u00e8s ce sera la m\u00eame chose \u00e9crit le fagot qui pr\u00e9dit m\u00eame \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e2ge d\u2019or des producteurs&nbsp;\u00bb. Mais Barrabas-Jacob met surtout en sc\u00e8ne sa famille imaginaire dans les onze lettres qui ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9es pour cette ann\u00e9e. \u00c9milienne fait \u00e9chouer la septi\u00e8me tentative d\u2019\u00e9vasion.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019en septembre, nous pouvons suivre dans la correspondance de l\u2019honn\u00eate bagnard les pr\u00e9paratifs et l\u2019\u00e9chec de cette Belle. L\u2019abondance de passages cod\u00e9s indique bel et bien la pr\u00e9paration d\u2019un nouveau coup. Marie-Myrrha-Lisa doit s\u2019occuper de \u00ab&nbsp;la succession d\u2019Auguste&nbsp;\u00bb pour que Julie \u00ab&nbsp;restaure sa sant\u00e9&nbsp;\u00bb et que Lucie \u00ab&nbsp;puisse sortir de l\u2019h\u00f4pital&nbsp;\u00bb, tout en faisant attention aux \u00ab&nbsp;troubles nerveux d\u2019Octave&nbsp;\u00bb et \u00e0 l\u2019attitude ambigu\u00eb de \u00ab&nbsp;Charles&nbsp;\u00bb (alias Malato signataire de l\u2019appel des Seize en faveur de l\u2019Union Sacr\u00e9e). \u00c9milienne est le pivot du projet men\u00e9 avec Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9mile Ferbos, matricule 36960, est \u00c9milie, \u00c9milienne ou encore Milou. Il joue les interm\u00e9diaires et doit r\u00e9ceptionner les revolvers, la voile, les costumes en caoutchouc et l\u2019argent que Marie doit envoyer. Il est lib\u00e9r\u00e9 le 27 mai 1917, et devient le matricule 12949. Il doit logiquement se retrouver \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni o\u00f9 il devra s\u2019occuper des d\u00e9lictueux paquets pour Jacob et Dieudonn\u00e9<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Ferbos garde pour lui et le colis, et l\u2019argent&nbsp;! L\u2019attitude d\u2019Emilie, qui fort heureusement \u00ab&nbsp;n\u2019en a point inform\u00e9 Octave&nbsp;\u00bb, r\u00e9sulterait selon Jacob d\u2019une mauvaise interpr\u00e9tation du livre de Max Stirner, <em>L\u2019unique et sa propri\u00e9t\u00e9<\/em>, qu\u2019il lui avait pr\u00eat\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;il se sentait gagn\u00e9 par la philosophie de l\u2019\u00e9go\u00efsme forcen\u00e9&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Soyons r\u00e9aliste. Ferbos ne risque presque rien \u00e0 voler Jacob et Dieudonn\u00e9, intern\u00e9s aux \u00eeles alors que lui se trouve libre sur la Grande Terre. Il peut donc c\u00e9der sans crainte \u00e0 la tentation.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/DESSIN-13-Copier.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4455\" width=\"137\" height=\"174\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/DESSIN-13-Copier.jpg 605w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/DESSIN-13-Copier-236x300.jpg 236w\" sizes=\"(max-width: 137px) 100vw, 137px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Dans le m\u00eame temps, la crise de dysenterie d\u2019Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9 entrave \u00e9galement l\u2019op\u00e9ration<a id=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>. L\u2019anarchiste ne peut suivre son compagnon. Les circonstances jouent une fois de plus en la d\u00e9faveur de Jacob. Le mauvais coup d\u2019\u00c9milie survient \u00e0 un moment o\u00f9 Alexandre Jacob envisageait une \u00e9vidente r\u00e9ussite de sa Belle. De l\u00e0, la d\u00e9ception du d\u00e9tenu. Est-ce pour cette raison qu\u2019il tente peu de temps apr\u00e8s un huiti\u00e8me et rocambolesque \u00e9vasion\u00a0qui, comme les pr\u00e9c\u00e9dentes, \u00e9choue. Mais cette fois, le bagnard est pris sur le fait et, le 1<sup>er<\/sup> novembre 1917, il annonce la nouvelle \u00e0 sa m\u00e8re, nouvelle triste, \u00ab\u00a0couleur grisaille comme les temps que nous vivons.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le 14 octobre, Alexandre Jacob sort de sa case \u00e0 la faveur de la nuit. Un cod\u00e9tenu, le matricule 41317, couvre le bruit en jouant de la musique. C\u2019est son ami L\u00e9on Rodriguez<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>, compromis en 1912 dans la Bande \u00e0 Bonnot. Jacob se jette \u00e0 la mer et se maintient \u00e0 la surface \u00e0 l\u2019aide de cinq flotteurs fabriqu\u00e9s clandestinement. Les forts courants le ram\u00e8nent rapidement sur les rochers de l\u2019\u00eele Royale. Epuis\u00e9, le bagnard se constitue prisonnier et absorbe en cellule des capsules de chlorhydrate de morphine. Il se les est procur\u00e9es tr\u00e8s certainement \u00e0 l\u2019infirmerie de l\u2019\u00eele. L\u2019absorption du poison fait partie du plan envisag\u00e9 par le bagnard. En provoquant un \u00e9tat de mort apparente, il esp\u00e8re que son corps soit jet\u00e9 \u00e0 la mer une deuxi\u00e8me fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Le choc thermique, issu du contact avec l\u2019eau, devrait le sortir imm\u00e9diatement de la catalepsie dans laquelle il se plonge volontairement. Soup\u00e7onneux, le m\u00e9decin qui constate le faux d\u00e9c\u00e8s fouille Jacob et trouve sur lui un reste de morphine. Jacob n\u2019est pas conduit, comme il l\u2019esp\u00e9rait, \u00e0 la morgue de l\u2019h\u00f4pital mais se r\u00e9veille en cellule apr\u00e8s avoir subi des lavements. De l\u00e0 la faiblesse g\u00e9n\u00e9rale et les troubles hallucinatoire \u00e9voqu\u00e9s dans son courrier en date du 1<sup>er<\/sup> novembre. L\u2019\u00e9vasion n\u2019a pas dur\u00e9 plus de douze heures. C\u2019est sur cette base que le bagnard entend construire son argumentaire de d\u00e9fense. Car il sait tr\u00e8s bien la r\u00e9trogradation de classe en commission disciplinaire et le verdict du TMS<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a> qu\u2019il risque. L\u2019hypoth\u00e8se de deux \u00e0 cinq ans de r\u00e9clusion viendrait alors entraver tous ses plans.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"123\" height=\"123\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>23 f\u00e9vrier 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pu t\u2019\u00e9crire au dernier courrier. Motif : trente jours de cellule<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Apr\u00e8s en avoir purg\u00e9 onze ans, ce n\u2019\u00e9tait pas pour me troubler. Aussi bien je me porte \u00e0 souhait, plein de courage et d\u2019esp\u00e9rance, et j\u2019aime \u00e0 croire que les nouvelles qui me viendront de <strong>Lisa<\/strong> ne seront pas pour alt\u00e9rer cette bonne, cette excellente disposition d\u2019\u00e2me. Amen !<\/p>\n\n\n\n<p>Par ces temps de guerre sous-marine \u00e0 outrance, il ne faut pas trop t\u2019\u00e9tonner si tu ne re\u00e7ois plus r\u00e9guli\u00e8rement chaque mois de mes nouvelles. Il y a perturbation dans le service postal maritime et bien heureux encore que les lettres exp\u00e9di\u00e9es arrivent \u00e0 destination. D\u2019ailleurs, pour plus de tranquillit\u00e9, va voir M. <strong>Colombani<\/strong>. Il est tr\u00e8s inform\u00e9, de bon conseil et ses renseignements t\u2019\u00e9claireront mieux que je ne le puis faire.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019une part, je suis pein\u00e9 de l\u2019indisposition, l\u00e9g\u00e8re d\u2019ailleurs, survenue \u00e0 <strong>M<sup>lle<\/sup> Gievan<\/strong>, mais, de l\u2019autre, je suis content que, malgr\u00e9 cela, elle ait pu \u00eatre d\u2019une grande utilit\u00e9 \u00e0 <strong>Julien<\/strong>. Dans le cas o\u00f9 le voyage \u00e0 Londres incommoderait sa fragile sant\u00e9 et sa bourse, que ne s\u2019adresse-t-elle \u00e0 un sp\u00e9cialiste fran\u00e7ais. J\u2019ai id\u00e9e qu\u2019\u00e0 Paris ou \u00e0 Marseille elle pourrait \u00eatre aussi bien trait\u00e9e et \u00e0 meilleur compte. \u00c0 d\u00e9faut d\u2019autres indications, la consultation du Bottin vous mettrait sur la voie. Toutefois, quand il s\u2019agit de la sant\u00e9, il ne faut pas y regarder de trop pr\u00e8s&nbsp;; ainsi, si la m\u00e9dication anglaise lui para\u00eet sup\u00e9rieure, mieux vaut pour elle s\u2019en tenir \u00e0 celle-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Les motifs que tu m\u2019avais communiqu\u00e9s dans ta derni\u00e8re me laissaient supposer que <strong>Billaud<\/strong> ne pourrait pas aller en permission \u00e0 Paris ; et, pr\u00e9sentement, avec la mobilisation civile, ce doit \u00eatre pis encore. N\u2019importe, ce qu\u2019on ne peut surmonter, on le tourne.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est te dire de ne compter que sur toi. Je sais bien que ce n\u2019est pas tr\u00e8s facile. Je me rends compte de toutes les difficult\u00e9s. Cependant, je te sais si courageuse, si opini\u00e2tre que j\u2019ai bon espoir. D\u2019ailleurs, tu as bien quelques amis d\u00e9vou\u00e9s qui, en raison du noble but de tes d\u00e9marches, voudront bien t\u2019aider de leur concours. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 bien pein\u00e9 de la mort de notre cousin <strong>Alexis<\/strong>. \u00c0 son \u00e2ge et dans sa triste situation, c\u2019est pourtant plus une d\u00e9livrance qu\u2019un accident.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas exactement ce que je croyais que cette revue. Non pas qu\u2019elle me d\u00e9plaise, car, au fond, bien que construite sur une m\u00e9taphysique discutable, l\u2019id\u00e9e ma\u00eetresse, la culture de l\u2019\u00e9nergie, est tr\u00e8s bonne. Mais j\u2019en ai assez de ces douze num\u00e9ros. Ne m\u2019adresse plus aucun imprim\u00e9. La grande offensive ne saurait tarder, car nous voil\u00e0 bient\u00f4t au printemps, et apr\u00e8s la victoire, si l\u2019on autorise encore l\u2019envoi des journaux, je t\u2019en informerai.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong> et aux camarades.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"135\" height=\"135\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>9 mars 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>Tu vois bien que tu les as re\u00e7ues mes lettres. Quant \u00e0 celle du mois d\u2019octobre, tu ne risquais pas de la recevoir, puisqu\u2019il n\u2019y a pas eu de courrier. Assur\u00e9ment que le courrier des Antilles peut \u00eatre atteint comme un autre. On ne vaccine pas encore les bateaux contre ce risque. Cependant, il ne faudrait pas que la crainte de ce p\u00e9ril f\u00eet d\u00e9voyer <strong>Lisa<\/strong> de sa promesse de m\u2019\u00e9crire \u00e0 chaque courrier et d\u2019assister <strong>Julie<\/strong>. C\u2019est un risque \u00e0 courir, rien plus. Il y en a bien d\u2019autres ! En face de tels \u00e9v\u00e9nements, il convient d\u2019\u00eatre sto\u00efque, d\u2019un sto\u00efcisme l\u00e9g\u00e8rement teint\u00e9 de fatalisme oriental. Ce qui n\u2019exclut pas, tu le comprends bien, la m\u00e9thode et l\u2019organisation. Serrons les dents, bronzons le c\u0153ur, mais que la gaiet\u00e9 ne quitte jamais nos l\u00e8vres. Tu le connais ce mot fameux : \u00ab Le sourire aux l\u00e8vres\u2026 \u00bb Faisons-le n\u00f4tre et advienne que pourra.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, si jamais <strong>Myrrha<\/strong>, ne pouvant vaincre certaines difficult\u00e9s, revenait bredouille de quelques-unes des d\u00e9marches au sujet de la succession d\u2019<strong>Auguste<\/strong>, il ne faudrait pas croire pour cela que tout soit perdu. Il y a toujours moyen d\u2019arranger les choses et m\u00eame les hommes. L\u2019essentiel est que les familles <strong>Gievany,<\/strong> <strong>Rabussat<\/strong> et <strong>Perlistz <\/strong>veuillent bien entrer en pourparlers. J\u2019ai id\u00e9e qu\u2019elles trouveront un terrain d\u2019entente, de conciliation gr\u00e2ce surtout aux bons offices de <strong>M<sup>e<\/sup> Andr\u00e9 Aron<\/strong>, qui est bien plac\u00e9 pour mener cette affaire \u00e0 bonne fin. D\u2019o\u00f9 je suis, je ne puis te donner aucun conseil solide sauf celui de tenir t\u00eate \u00e0 tes int\u00e9r\u00eats. D\u2019ailleurs, d\u2019apr\u00e8s les instructions que Julie a adress\u00e9es \u00e0 <strong>Myrrha<\/strong> en janvier dernier, et qui, comme tu me l\u2019as fait savoir, sont tr\u00e8s conciliantes, j\u2019en augure un bon r\u00e9sultat. Apr\u00e8s tous les deuils qui l\u2019ont frapp\u00e9e, il serait heureux que <strong>Julie<\/strong> p\u00fbt restaurer et sa sant\u00e9 et sa fortune si fortement compromises par cette guerre. Par ricochet, et encore que la part qui doit t\u2019en revenir soit plut\u00f4t modeste, ce bonheur, on peut bien je crois y donner ce mot, te serait tr\u00e8s sensible. C\u2019est pourquoi, il me serait doux que cela se termin\u00e2t au plus vite afin que je te sache un peu mieux \u00e0 l\u2019abri des nombreuses calamit\u00e9s qui s\u00e9vissent sur le pr\u00e9sent et menacent l\u2019avenir. En temps ordinaire, on pourrait augurer \u00e0 un mois pr\u00e8s de la liquidation ; mais, en ce moment, la c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 n\u2019est gu\u00e8re famili\u00e8re aux tribunaux civils. N\u00e9cessit\u00e9 oblige. Esp\u00e9rons toutefois que, entre juin et ao\u00fbt, le litige sera tranch\u00e9. Quoi qu\u2019il en soit, tiens-moi toujours au courant. En attendant, remonte le moral aux s\u0153urs <strong>Gievany<\/strong>. Explique-leur que le malaise qui les a atteintes n\u2019est pas grave, il ne saurait servir de pr\u00e9texte \u00e0 faire d\u00e9faut au jugement. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019elles comprendront.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai bien re\u00e7u cinq num\u00e9ros des <em>Hommes du jour<\/em>. Bien que je les lise avec un gros int\u00e9r\u00eat, il n\u2019est pas utile, comme je te l\u2019ai dit dans ma derni\u00e8re, que tu m\u2019en envoies d\u2019autres. Sauf de tes ch\u00e8res nouvelles, plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sujet de <strong>Milou<\/strong> et de ses proches, il faut bien comprendre dans quelle triste et difficile situation ils se trouvent. \u00c0 proximit\u00e9 du front, subissant constamment le contact, assez \u00e9loign\u00e9 il est vrai, mais n\u00e9anmoins tr\u00e8s dangereux de l\u2019artillerie ennemie, ils ont d\u00e9j\u00e0 fort \u00e0 faire pour se parer de ce danger. D\u2019autre part, ils ne sont pas all\u00e9s, comme <strong>Lise<\/strong>, \u00e0 l\u2019\u00e9cole de cette lutte, et manquent peut-\u00eatre d\u2019exp\u00e9rience. Tu le sais mieux que personne, la volont\u00e9 ne suffit pas toujours. Aussi bien, fais de ton mieux pour faciliter leur t\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 part du rhumatisme articulaire dans les doigts de la main, c\u2019est \u00e0 peine et non sans douleur que je te puis \u00e9crire, je me porte fort bien. Et si tu m\u2019as dit vrai pour ce qui te concerne, ma foi, tout est pour le mieux dans le plus guerroyant des mondes.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 \u00e0 <strong>tante<\/strong> (qu\u2019il te faut toujours aller visiter), \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong> et aux camarades s\u2019il y en a encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"129\" height=\"129\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>22 avril 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 toute la tristesse des temps que nous vivons, ta lettre de mars m\u2019a fait plaisir. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s touch\u00e9 aussi de l\u2019envoi et du symbole de la carte postale. Il est vrai que j\u2019avais omis de t\u2019accuser r\u00e9ception de celle re\u00e7ue en janvier et figurant une hirondelle. Je l\u2019avais pourtant re\u00e7ue. Je con\u00e7ois fort bien toutes les difficult\u00e9s auxquelles <strong>Lise<\/strong> a d\u00fb se heurter. Bien que tu ne m\u2019en aies rien dit, je pr\u00e9sume que le concours de notre ancien voisin, <strong>M. Rabussat<\/strong>, t\u2019a fait d\u00e9faut. Encore que je le d\u00e9plore, ce n\u2019est pas l\u00e0 chose qui nous puisse surprendre, et partant, d\u00e9tourner de nos bons vouloirs. Ne te tracasse pas pour cela, ma bien bonne. Ne n\u00e9glige rien pour satisfaire <strong>Lucien<\/strong> qui, au d\u00e9but des hostilit\u00e9s, doit avoir besoin de petites choses. Puisqu\u2019il est en contact permanent avec les troupes anglaises, tu peux lui envoyer les deux volumes de <strong>Gieveny<\/strong> de Dickens. Lui qui aime tant lire \u00e7a lui fera plaisir.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne manque pas d\u2019aller voir notre <strong>ami du Quai d\u2019Orsay<\/strong>. J\u2019esp\u00e8re que depuis son retour de Roumanie, il r\u00e9side toujours \u00e0 Paris, \u00e0 son ancienne adresse. Comme tu le reconnais toi-m\u00eame, il est de bon conseil. Ses instructions te seront pr\u00e9cieuses, en ce sens que, tr\u00e8s inform\u00e9 des choses parlementaires, il pourra t\u2019indiquer la juste mesure de tes efforts.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce oubli ou intention ? mais toujours est-il que tu ne m\u2019as rien dit de ta sant\u00e9. Serait-elle compromise ou simplement alt\u00e9r\u00e9e ? J\u2019aime \u00e0 croire que non. Ce n\u2019est pas le moment de l\u00e2cher la rampe. Use de tous les moyens en ton pouvoir pour te soigner et durer. Dans un moment aussi troubl\u00e9 que le n\u00f4tre, la contagion mentale, la suggestion collective d\u00e9terminent une foule de troubles nerveux dont il faut savoir si l\u2019on peut se garer. Aussi bien, ne va pas donner t\u00eate baiss\u00e9e dans toutes les sornettes, na\u00efves et illusoires, qui courent les rues, v\u00e9hicul\u00e9es par les papiers publics. Entre autres, la coupure de journal relative \u00e0 l\u2019opinion de M. de Casabianca n\u2019a qu\u2019une valeur toute relative. Il s\u2019agit l\u00e0, chez les uns, de moyens \u00e9lectoraux, et chez celui-ci d\u2019aliment de publicit\u00e9. Bref, ce sont des balan\u00e7oires. Avant tout, il faut savoir se tenir \u00e0 sa place, s\u2019avouer ce que l\u2019on est, non pas en soi, mais par opposition aux autres. Tu vois d\u2019ici la r\u00e9ponse qui r\u00e9sulte de telles questions. Ne pense plus \u00e0 ces balivernes nocives parce que dissolvantes qui, si tu n\u2019y prenais garde, t\u2019\u00e9puiseraient toute ton \u00e9nergie par l\u2019instillation goutte \u00e0 goutte d\u2019une continuelle d\u00e9ception. Il y a une autre m\u00e9thode, il y a d\u2019autres moyens. M\u00e9thode plus s\u00fbre, moyens plus prompts. Tu as d\u00e9j\u00e0 compris l\u2019une, devine les autres. Il s\u2019agit, tu le comprends bien, de la r\u00e9signation. Accepter son sort, le subir et se laisser vivre\u2026 ou tuer. Ce n\u2019est pas plus difficile que cela. Amen !<\/p>\n\n\n\n<p>Si j\u2019en excepte les douleurs rhumatismales dont souffrent mes doigts de la main \u2013 c\u2019est \u00e0 peine si je puis \u00e9crire et \u00e0 quel prix ! \u2013 ma sant\u00e9 est tr\u00e8s satisfaisante. C\u2019est donc te dire tout le tort que tu as de te chagriner pour moi. Pense plut\u00f4t \u00e0 toi, ma bien bonne. Je te le r\u00e9p\u00e8te encore une fois, ne te n\u00e9glige pas. Plus que jamais c\u2019est le moment d\u2019avoir le pied ferme et l\u2019\u0153il ouvert. Il est d\u00e9j\u00e0 fort malheureux lorsque la n\u00e9cessit\u00e9 contraint \u00e0 des sacrifices sans y en ajouter d\u2019autres, parfois inutiles, de notre propre mouvement.<\/p>\n\n\n\n<p>Aide Lucien dans la mesure de tes moyens, conforme-toi fid\u00e8lement \u00e0 ses instructions<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\">[7]<\/a> et quant \u00e0 moi, ne sois pas en peine. Je n\u2019ai besoin de rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong> et aux camarades.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"143\" height=\"143\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>18 mai 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>Encore un courrier qui, fort heureusement, a gliss\u00e9 comme une anguille \u00e0 travers les champs de mines et la zone de sous-marins ! Puissent ceux de demain \u00eatre aussi favoris\u00e9s. Tu dois voir par l\u00e0 que j\u2019ai re\u00e7u ta ch\u00e8re lettre et suis on ne peut plus satisfait des bonnes nouvelles qu\u2019elle contient. Dans ma derni\u00e8re, je t\u2019ai demand\u00e9 ta nouvelle photographie. J\u2019esp\u00e8re donc la recevoir au prochain courrier.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai tr\u00e8s bien compris le sens des d\u00e9marches que <strong>Lisa<\/strong> a entreprises pour <strong>Lucie<\/strong>. Comme toi, j\u2019estime qu\u2019elle ne pourrait faire mieux. Il ne me para\u00eet pas utile qu\u2019<strong>\u00c9milienne<\/strong> s\u2019adresse derechef \u00e0 <strong>Jean-Baptiste<\/strong>. Sa derni\u00e8re d\u00e9marche suffira sans doute pour faire comprendre \u00e0 sa <strong>tante<\/strong> la conduite qu\u2019elle doit tenir \u00e0 son endroit, puisque comme <strong>Lucie<\/strong> te l\u2019a dit, la r\u00e9ponse lui est parvenue. D\u2019ailleurs, ses blessures n\u2019\u00e9tant point de celles qui mettent la vie en danger, elle pourra toujours l\u2019aller remercier en personne d\u00e8s sa sortie de l\u2019h\u00f4pital. Je te recommande toujours de prendre garde aux avions. Tu dois savoir comme un accident est vite arriv\u00e9. Enfin, le malheur est r\u00e9parable. D\u00e9j\u00e0, par la corbeille de douceurs que <strong>Lisa<\/strong> lui a envoy\u00e9e aussi bien que par l\u2019espoir, fond\u00e9 d\u2019ailleurs, d\u2019une prompte gu\u00e9rison, sa sant\u00e9 doit \u00eatre, \u00e0 cette heure, bien remise. Je le lui souhaite de tout c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>De moi-m\u00eame, je ne te dirai pas grand-chose que tu ne saches ou devines. Je me laisse mourir \u00e0 la dose d\u2019un milligramme par jour. Comme je p\u00e8se encore soixante-cinq kilos, tu dois voir que je ne suis pas encore pr\u00eat \u00e0 rendre l\u2019\u00e2me. Je me porte, au contraire, fort bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu fais bien de ne plus m\u2019adresser ni livres, ni journaux. Tout est interdit. Plus tard, apr\u00e8s la guerre, je t\u2019enverrai la liste des nouveaux ouvrages que je d\u00e9sirerai recevoir. D\u2019ores et d\u00e9j\u00e0, t\u00e2che donc de trouver, reli\u00e9 en blanc et d\u2019occasion, un dictionnaire <em>Littr\u00e9<\/em>. Par la suite, tu me tiendras au courant de tes d\u00e9marches \u00e0 ce sujet. Mais, je te le r\u00e9p\u00e8te, ne m\u2019envoie aucun livre, pas de journaux, voire un simple prospectus. \u00c0 l\u2019avenir, lorsque la d\u00e9fense sera rapport\u00e9e, si elle l\u2019est jamais, je t\u2019en aviserai.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong>, \u00e0 <strong>M<sup>me<\/sup> Haraud<\/strong> et aux camarades.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"134\" height=\"134\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>1<sup>er<\/sup> juin 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les courriers Sud-Am\u00e9rique ne touchent pas aux Antilles. De l\u00e0 la non-r\u00e9ception de ma lettre qui, partie de la Guyane le 25 avril, n\u2019a pu arriver \u00e0 Paris que le 15 ou le 16 mai. Il n\u2019y a donc rien d\u2019anormal \u00e0 cet \u00e9gard. Quant \u00e0 celles que tu m\u2019adresses, je les ai toujours re\u00e7ues. D\u2019ailleurs, jusqu\u2019\u00e0 ce jour, le courrier Guyane-Antilles n\u2019a pas encore, que je sache, subi de dommages du fait de la guerre sous-marine. Esp\u00e9rons qu\u2019il en sera toujours ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9voir que les troubles nerveux d\u2019<strong>Octave<\/strong> r\u00e9cidiveraient un jour ou l\u2019autre. Les nombreux deuils qui l\u2019ont frapp\u00e9 ne sont pas pour lui porter la qui\u00e9tude et l\u2019\u00e9quilibre. Encore que la gu\u00e9rison parfaite ne se puisse esp\u00e9rer, il faut pourtant faire tout le possible pour y rem\u00e9dier. Au reste, je sais que tes soins ne lui feront pas d\u00e9faut. Les temps sont durs, et les maladies, trouvant un terrain propice, s\u2019en donnent \u00e0 c\u0153ur joie. C\u2019est ainsi que mes pauvres petites ni\u00e8ces <strong>Marie<\/strong> et <strong>Anne<\/strong>, d\u2019apr\u00e8s ce que tu m\u2019en as dit, ne sont pas des mieux portantes. C\u2019est bien f\u00e2cheux car elles \u00e9taient tout l\u2019espoir de ton fr\u00e8re <strong>Auguste<\/strong><a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Cependant bien que la typho\u00efde ne pardonne gu\u00e8re \u00e0 l\u2019adolescence, avec des soins d\u00e9vou\u00e9s et intelligents, vous pourrez peut-\u00eatre les sauver. Tu dois penser si je le souhaite. C\u2019est effrayant ce que cette guerre d\u00e9termine de douleurs et complique la vie. Enfin, les mots ne servent ici \u00e0 rien. Il faut r\u00e9sister ou p\u00e9rir. L\u2019axiome n\u2019est pas neuf. Il est vrai de toute \u00e9ternit\u00e9. Aussi bien, sans toutefois aller donner du museau dans un optimisme b\u00e9at et rose sans \u00e9pines, le mieux est encore, tout en ne n\u00e9gligeant aucun effort, de ne pas se laisser aller \u00e0 la d\u00e9sesp\u00e9rance. Les choses sont ce qu\u2019elles peuvent \u00eatre, rien plus, rien moins.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la succession de <strong>Lucie<\/strong>, tu me parais mieux plac\u00e9e que moi pour \u00e9mettre une opinion fond\u00e9e. Comment veux-tu que je te donne mon appr\u00e9ciation sur une question dont je ne connais que quelques \u00e9l\u00e9ments. Je ne sais presque rien du droit civil et ne suis instruit du litige que par les quelques mots que tu m\u2019en as dit. Dans ces sortes de proc\u00e8s o\u00f9 la proc\u00e9dure, tr\u00e8s dilatoire, permet de tirer les choses en longueur, il est bon de s\u2019armer de patience, surtout en ce moment o\u00f9 le nombre des affaires augmente, cependant que le personnel de la magistrature est tr\u00e8s r\u00e9duit. N\u00e9anmoins, depuis le temps que cette affaire est inscrite au r\u00f4le, il est probable que, sauf appel et pourvoi du demandeur, elle soit d\u00e9finitivement jug\u00e9e cette ann\u00e9e. D\u2019ailleurs, l\u2019avou\u00e9 de la famille, <strong>M<sup>e<\/sup> Baron<\/strong>, est \u00e0 m\u00eame de te renseigner beaucoup mieux que moi \u00e0 ce sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019avertissement mis en t\u00eate de ma lettre relativement \u00e0 l\u2019envoi de colis doit suffire pour t\u2019indiquer que tu n\u2019as pas besoin de te presser pour l\u2019achat des livres dont je t\u2019ai parl\u00e9. D\u2019ailleurs, tu dois le voir \u00e0 mon \u00e9criture, mes rhumatismes dactyles ne vont pas mieux, en sorte que je ne puis gu\u00e8re travailler. Plus tard, apr\u00e8s la guerre, nous reparlerons de cela, en admettant que nous soyons assez jeunes pour en voir la fin.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong> et aux camarades.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n\n<p>P.-S. J\u2019esp\u00e8re que tu m\u2019auras envoy\u00e9 ta nouvelle photo. Je l\u2019attends au courrier prochain.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"131\" height=\"131\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>28 juin 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai bien re\u00e7u ta ch\u00e8re lettre ainsi que la photographie qu\u2019elle contenait mais je ne sais encore rien des colis d\u2019imprim\u00e9s annonc\u00e9s. Ces colis allant presque toujours \u00e0 Cayenne avant d\u2019arriver aux \u00eeles, je ne les recevrai que dans quelques jours, si toutefois on me les remet. La situation \u00e9conomique n\u2019est pas plus brillante ici qu\u2019en Europe. La plan\u00e8te semble fatigu\u00e9e de cette d\u00e9bauche de mitraille. Dans la colonie, il est fortement question de culture intensive, d\u2019emploi et de bon rendement de la main-d\u2019\u0153uvre p\u00e9nale. Si les projets sont faciles, les r\u00e9sultats le sont moins.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, on parle fort d\u2019envoi au continent des condamn\u00e9s intern\u00e9s. Naturellement, cette mesure ne me concerne pas. Une d\u00e9cision minist\u00e9rielle, prise en f\u00e9vrier 1908, oblige l\u2019autorit\u00e9 locale \u00e0 me tenir aux \u00eeles \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. La vie y est bien monotone, indigente de toutes les mani\u00e8res, mais le climat y est sain. Cela suffit \u00e0 ma r\u00e9signation.<\/p>\n\n\n\n<p>Les ans ont bien ravin\u00e9 ton front, mais le regard est toujours vif, brillant. Or, comme j\u2019ai toujours pes\u00e9 la valeur d\u2019un homme comme celle d\u2019un poisson, sur la vivacit\u00e9 de l\u2019\u0153il, j\u2019en augure que tu as encore une volont\u00e9 forte que le pire des malheurs ne saurait \u00e9branler. Au reste, nous qui n\u2019avons absolument rien \u00e0 perdre, je ne vois pas trop \u00e0 quoi nous pourrions en bonne logique appliquer ce mot, si familier \u00e0 ceux qui pleurent mais qu\u2019un homme d\u2019action doit s\u2019interdire. Je me fais une id\u00e9e de ce que doit \u00eatre la vie \u00e9conomique \u00e0 Paris comme ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Et nous n\u2019en sommes qu\u2019au temps des roses. Nul ne peut pr\u00e9dire ce que durera encore la guerre. Elle peut aussi bien se prolonger des ann\u00e9es comme finir demain. Tout ce qui se dit \u00e0 la tribune de l\u2019Europe n\u2019est que de fa\u00e7ade. Le jeu de la guerre c\u2019est comme celui du poker. Le bluff y est de rigueur. C\u2019est pourquoi les profanes que nous sommes ne peuvent rien savoir. Mais ce que l\u2019on peut pr\u00e9voir \u00e0 coup s\u00fbr, c\u2019est qu\u2019apr\u00e8s la guerre la vie \u00e9conomique sera encore plus p\u00e9nible qu\u2019aujourd\u2019hui. La valeur du franc pourrait bien d\u00e9gringoler au centime. Ce sera la ruine des rentiers mais l\u2019\u00e2ge d\u2019or des producteurs. Cependant, comme il est de r\u00e8gle sociale aussi bien que naturelle que celui qui produit serve de p\u00e2ture \u00e0 celui qui fait produire, les choses ne tarderont pas \u00e0 s\u2019\u00e9quilibrer, je veux dire \u00e0 revenir \u00e0 ce qu\u2019elles \u00e9taient, ce qu\u2019elles seront toujours. Amen !<\/p>\n\n\n\n<p>Je me trouve en fort bonne disposition d\u2019esprit et de corps. Mon \u0153il n\u2019a rien de celui d\u2019un poisson \u00e0 la glace. Je me tiens droit. Au courrier prochain, je te dirai ce qu\u2019il y a de positif dans tous ces bruits de projets dont je t\u2019ai parl\u00e9 au d\u00e9but et, si j\u2019estime qu\u2019il pourrait y avoir quelque chose \u00e0 tenter pour moi, te ferai faire quelques d\u00e9marches aupr\u00e8s du ministre par l\u2019entremise de notre ami du Quai d\u2019Orsay, \u00e0 qui, d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0, je te prie de pr\u00e9senter mes plus sinc\u00e8res remerciements. Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"139\" height=\"139\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>30 juillet 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>Je les ai bien re\u00e7ues toutes tes lettres, ainsi que les cartes postales et tes deux photographies. Quant au colis d\u2019imprim\u00e9s, je n\u2019en ai pas encore eu de nouvelles. Il doit s\u2019agir d\u2019un retard et, au pis-aller, comme c\u2019est peu de chose, \u00e7a n\u2019a pas d\u2019importance. \u00c0 l\u2019avenir, ne m\u2019adresse plus ni revues, ni journaux, car je ne m\u2019int\u00e9resse pas beaucoup aux choses de la guerre. Au d\u00e9but, cela a \u00e9t\u00e9 une fi\u00e8vre qui a secou\u00e9 tout le monde&nbsp;; mais, \u00e0 pr\u00e9sent, la curiosit\u00e9 \u00e9tant \u00e9mouss\u00e9e, c\u2019est tomb\u00e9 dans le train-train des \u00e9v\u00e9nements ordinaires. D\u2019ailleurs, encore que rev\u00eatant plusieurs formes, tant\u00f4t hypocrite et toute de ruses, tant\u00f4t franchement cynique et toute de violences, la guerre est \u00e9ternelle et ne pourrait prendre fin qu\u2019avec la fin du monde. Tu vois d\u2019ici que cela ne sera pas pour demain, et que, si nous avons souffert parfois de quelques d\u00e9faites, nous sommes encore assez jeunes pour assister \u00e0 de futures et \u00e9clatantes victoires. En attendant, accommodons-nous de notre sort en vivant le mieux possible, sans oublier toutefois que le sachant-vivre implique le savoir-mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019as pas su me dire, me pr\u00e9ciser la cause r\u00e9elle de l\u2019humeur d\u2019<strong>Octave<\/strong>. Notre ancien voisin <strong>Charles<\/strong> en est-il pour quelque chose ? Je l\u2019ai cru un moment et en ai \u00e9t\u00e9 fort pein\u00e9. Cependant, comme tes explications n\u2019\u00e9taient pas claires, j\u2019ai pens\u00e9 que je m\u2019\u00e9tais tromp\u00e9. Il vaut mieux qu\u2019il en soit ainsi. Au reste, ce n\u2019est pas la peine que tu te chagrines pour ces choses-l\u00e0. Tu as fait ton devoir de bonne parente, c\u2019est l\u2019essentiel. Les circonstances d\u00e9cideront du reste. C\u2019est une niaiserie que de se mettre martel en t\u00eate. Si <strong>\u00c9milie<\/strong> n\u2019est pas encore all\u00e9e rendre visite \u00e0 <strong>Auguste<\/strong> c\u2019est, \u00e0 n\u2019en point douter, qu\u2019<strong>Octave<\/strong> y a mis obstacle. La vie en province diff\u00e8re de celle de Paris. Tu sais cela mieux que moi. Donc tu peux tranquilliser <strong>Lisa<\/strong>. Si, pendant quelques mois, <strong>Octave<\/strong> se refuse \u00e0 lui donner son fils, cela ne veut pas dire qu\u2019il ne changera jamais d\u2019id\u00e9e. La r\u00e9solution a \u00e9t\u00e9 prise dans un moment de col\u00e8re et rien ne vous dit qu\u2019il ne regrette pas d\u00e9j\u00e0 sa m\u00e9chancet\u00e9. Esp\u00e9rez et vous verrez que tout s\u2019arrangera au mieux des int\u00e9r\u00eats de toute la famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong>, sans oublier <strong>M<sup>me<\/sup> Haraud<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"146\" height=\"146\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>3 septembre 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, encore un coup, les affaires de <strong>Julien<\/strong> n\u2019ont pas march\u00e9 \u00e0 souhait. Faut-il pour cela, et \u00e0 cause de cela, d\u00e9sesp\u00e9rer de l\u2019avenir ? Je ne le lui conseille pas. Et, pour peu qu\u2019il ait encore du ressort, j\u2019esp\u00e8re qu\u2019il sera de mon avis. Sa fianc\u00e9e, <strong>\u00c9milienne<\/strong>, \u00e0 qui il pr\u00eatait beaucoup de probit\u00e9 et un sens moral tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9, l\u2019a tromp\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re de <strong>Roger<\/strong>, avec, cependant, cette excuse att\u00e9nuante, qu\u2019elle n\u2019en a point inform\u00e9 <strong>Octave<\/strong>. Mince d\u2019excuse ! Quand je pense \u00e0 tous les efforts, \u00e0 tous les tracas que ce mariage a d\u00fb susciter \u00e0 <strong>Lisa<\/strong>, je souris d\u2019un sourire philosophique sur la vanit\u00e9 d\u2019une foule de mots : m\u00e9thode, prudence, sagacit\u00e9, etc. Cependant, si on y r\u00e9fl\u00e9chit bien, dans toute entreprise o\u00f9 notre sort d\u00e9pend de la puissance d\u2019autrui, il est bien rare qu\u2019il en soit autrement. Au fond, inutile de philosopher sur un fait accompli. Il ne reste plus \u00e0 <strong>Lisa<\/strong> qu\u2019\u00e0 se garantir pour l\u2019avenir contre les tentatives probables d\u2019\u00c9milienne qui, de Suisse ou d\u2019ailleurs, pourrait tenter de la tromper. \u00c0 la premi\u00e8re occasion, mets-la en garde.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jacques<\/strong> non plus n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 heureux. La mort de son fils a d\u00fb le toucher beaucoup. Je le revois encore \u00e0 Amiens, en face de nous, aux c\u00f4t\u00e9s de sa s\u0153ur et de sa m\u00e8re. Je suis s\u00fbr qu\u2019en cet instant il n\u2019aurait pas augur\u00e9 grand-chose de mon sort. Et pourtant\u2026 Si la justice de Dieu est une bonne r\u00e9plique de celle des hommes, je suis certain de filer tout droit au paradis. En attendant, je voudrais bien commencer par t\u00e2ter du purgatoire. \u00c0 cet effet, tu devrais t\u00e2cher de faire quelques d\u00e9marches pour moi. Comme je te l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, je suis intern\u00e9 par d\u00e9cision minist\u00e9rielle. Or, tant que le ministre ne reviendra pas sur cette d\u00e9cision, toutes les am\u00e9liorations que la loi accorde aux condamn\u00e9s resteront pour moi lettre morte. Vois si, avec le concours de tes amis, tu peux faire quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes amiti\u00e9s \u00e0 Jacques et \u00e0 sa famille, \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong> et, de ton tr\u00e8s affectionn\u00e9 ses plus affectueuses caresses,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"139\" height=\"139\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>20 septembre 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on ne jugeait des choses que par ce que l\u2019on voit, j\u2019en serais encore \u00e0 douter des r\u00e9sultats de la guerre sous-marine tant les courriers arrivent ici, j\u2019ose dire, r\u00e9guli\u00e8rement. Pas une de tes ch\u00e8res lettres qui ne me soient parvenues, et tu peux en dire autant de celles que je t\u2019ai adress\u00e9es. Esp\u00e9rons que nous continuerons \u00e0 jouir de cette faveur du sort. Seul ce colis d\u2019imprim\u00e9s a \u00e9t\u00e9 perdu, et encore, pas pour tous, puisque, comme tu l\u2019as suppos\u00e9, il se pourrait fort bien que ce soit <strong>\u00c9milie<\/strong> qui s\u2019en soit empar\u00e9. Ce jour-l\u00e0, tu as d\u00fb douter de la clairvoyance de <strong>Julie<\/strong>. S\u2019\u00eatre tromp\u00e9e \u00e0 ce point-l\u00e0 ! Que veux-tu ? Lorsque, comme elle, on est oblig\u00e9 de s\u2019en remettre \u00e0 autrui pour un tas d\u2019insignifiantes commissions, il faut toujours s\u2019attendre \u00e0 \u00eatre tromp\u00e9. C\u2019est un risque \u00e0 courir. Au fond, c\u2019est peu de chose. Je suis s\u00fbr qu\u2019elle n\u2019y pense d\u00e9j\u00e0 plus. C\u2019est \u00e9gal, cela fait la troisi\u00e8me fois. Aussi bien, \u00e0 sa place, et quitte \u00e0 r\u00e9aliser un moins gros b\u00e9n\u00e9fice, je ferais tout moi-m\u00eame et par moi-m\u00eame. Tu devrais bien le lui conseiller. Je suis certain qu\u2019elle t\u2019\u00e9couterait.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai appris par les journaux illustr\u00e9s la mort de <strong>Michel<\/strong>. \u00c9trange !<\/p>\n\n\n\n<p>Il est f\u00e2cheux que <strong>Titin<\/strong> ait quitt\u00e9 Paris. J\u2019esp\u00e8re que ce ne sera pas pour longtemps. Toutefois, dans le cas o\u00f9 son devoir le retiendrait au front plus longtemps qu\u2019il ne croit, il pourra toujours d\u00e9l\u00e9guer quelqu\u2019un de ses amis et de sa profession pour donner suite \u00e0 la mission qu\u2019<strong>Auguste<\/strong> lui a confi\u00e9e, et dont il sera, il y a lieu de le pr\u00e9sumer, satisfait.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, tu sais comment il faut entendre les d\u00e9marches dont je t\u2019ai parl\u00e9 dans ma derni\u00e8re lettre. Avec les \u00e9v\u00e9nements actuels, ces sortes de questions n\u2019ayant qu\u2019un tr\u00e8s m\u00e9diocre int\u00e9r\u00eat, il faut plut\u00f4t s\u2019attendre \u00e0 une r\u00e9ponse d\u00e9favorable. D\u2019ailleurs, de cette guerre, il peut en r\u00e9sulter tant d\u2019impr\u00e9vu, insoup\u00e7onn\u00e9, que l\u2019espoir est toujours fond\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 tous, et \u00e0 toi, ma bien bonne, les plus affectueuses caresses de ton<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"133\" height=\"133\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>1<sup>er<\/sup> novembre 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai bien re\u00e7u tes deux lettres y compris celle du 22 septembre. Tu vois qu\u2019elle n\u2019a pas subi le sort du courrier anglais. Je connaissais d\u00e9j\u00e0 cette affaire de <strong>Miguel<\/strong>. Lorsque les passions politiques s\u2019emparent d\u2019une cause, il est bien malais\u00e9 d\u2019y d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9, car les croyances n\u2019ont rien de commun avec la raison. C\u2019est pourquoi il est plus d\u00e9cent, plus correct de ne pas faire chorus avec l\u2019opinion g\u00e9n\u00e9rale presque toujours calomnieuse et si partiale envers les vaincus.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi aussi, j\u2019ai quelques nouvelles \u00e0 t\u2019apprendre ; mais elles sont plut\u00f4t tristes, couleur grisaille comme les temps que nous vivons. J\u2019ai tent\u00e9 de m\u2019\u00e9vader, seul, par des moyens impropres que mon \u00e9tat de sant\u00e9 ne me permettait pas de pouvoir supporter. J\u2019ai \u00e9chou\u00e9 et me voil\u00e0 en d\u00e9tention pr\u00e9ventive. Au minimum, ce sera deux ans de r\u00e9clusion. Sur le coup, estimant que ma physiologie ne serait pas assez saine pour surmonter cette \u00e9preuve, je me suis empoisonn\u00e9. Mais, soit \u00e0 cause des soins que j\u2019ai re\u00e7us, soit faute d\u2019une dosim\u00e9trie exacte, je n\u2019ai r\u00e9ussi qu\u2019\u00e0 me d\u00e9labrer l\u2019organisme. Je suis tr\u00e8s d\u00e9bilit\u00e9. D\u2019une faiblesse g\u00e9n\u00e9rale, j\u2019ai, en plus, des troubles hallucinatoires. Excuse-moi de ce geste, ma bien bonne ; j\u2019ai \u00e9t\u00e9 faible, moins courageux que toi, qui, au travers de tant de vicissitudes, tiens bon jusqu\u2019au bout. Ce moment de d\u00e9pression morale pass\u00e9, le toxique \u00e9tant en grande partie \u00e9limin\u00e9, la r\u00e9action s\u2019est faite et je me suis promis d\u2019accepter mon sort, si p\u00e9nible soit-il, afin de t\u2019accompagner le plus loin possible sur le chemin de la vie. Ne te chagrine pas, ma bien bonne ; pour peu que la sant\u00e9 me revienne, \u00e7a ne sera rien. Et puis, tu sais bien que j\u2019en ai \u00e9prouv\u00e9 bien d\u2019autres d\u00e9j\u00e0 et que mis\u00e8re et douleur ne sont pas pour me surprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cela, tu dois comprendre qu\u2019il n\u2019est pas utile que tu donnes suite aux d\u00e9marches que je t\u2019avais charg\u00e9e d\u2019entreprendre \u00e0 mon endroit. Au reste, nous n\u2019y perdons rien. Soigne-toi bien, ne sois pas en peine pour moi. Si tu y tiens, adresse-moi, chaque mois, Le <em>Mercure de France<\/em>. Cette lecture me suffira.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong> ainsi qu\u2019\u00e0 tous nos amis communs.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" width=\"162\" height=\"162\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>7 novembre 1917<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n\n\n\n<p>Tu t\u2019es un peu trop press\u00e9e pour ces d\u00e9marches. Je crains fort qu\u2019\u00e0 cause de la poursuite dont je suis l\u2019objet elles soient plut\u00f4t mal accueillies. Enfin, comme nous y sommes accoutum\u00e9s, cela ne nous surprendra pas. Le mauvais c\u00f4t\u00e9 de l\u2019affaire c\u2019est de toujours frapper \u00e0 vide et d\u2019user ainsi des relations qui, en meilleures conditions, auraient pu nous \u00eatre utiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais encore rien de d\u00e9cisif quant \u00e0 ma situation. Serai-je traduit devant la juridiction maritime sp\u00e9ciale ou bien devant la disciplinaire ? Dans le premier cas, c\u2019est une peine de deux \u00e0 cinq ans de r\u00e9clusion cellulaire, dans le second, c\u2019est une punition de un \u00e0 trente jours de cachot. La diff\u00e9rence est sensible. Comme les faveurs ne m\u2019ont jamais effleur\u00e9 de leurs ailes, je m\u2019attends \u00e0 toutes les rigueurs. Au prochain courrier, je pense pouvoir te dire ce qui aura \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 par M. le gouverneur.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que je ne sois pas beaucoup robuste, je me tra\u00eene un peu plus ais\u00e9ment qu\u2019il y a vingt jours. J\u2019esp\u00e8re que lorsque l\u2019on me permettra d\u2019aller au travail, le grand air me r\u00e9tablira vite. Tu dois bien concevoir que ce n\u2019est pas dans une cellule que je puis recouvrer la sant\u00e9. Dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 je suis, trois ou quatre mois de ce r\u00e9gime et je serai couch\u00e9 par le scorbut. Triste perspective, \u00e0 laquelle, cependant, il faut s\u2019attendre et faire front. Je n\u2019oublie jamais qu\u2019en 1911 je suis descendu, en un mois de maladie, de 64 \u00e0 42 kilos ! J\u2019\u00e9tais gros comme un <em>esque<\/em>. Tout \u00e9tant relatif, \u00e0 me comparer \u00e0 ce moment-l\u00e0, je me porte pr\u00e9sentement comme un charme. D\u2019ailleurs, je ne m\u2019en fais pas. Je nage, pour ainsi dire, dans une sorte de douce b\u00e9atitude morale, proche parente, en sa forme, du bouddhisme europ\u00e9en qui me fait tout accepter sans me plaindre. \u00c0 quoi bon ? puisque les choses ne peuvent \u00eatre autres qu\u2019elles ne sont. Quand on ne peut pas \u00eatre vague, il faut se r\u00e9signer \u00e0 \u00eatre bouchon.<\/p>\n\n\n\n<p>La nouvelle concernant <strong>Baptiste<\/strong> m\u2019a fait plaisir. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il saura tirer profit et succ\u00e8s des d\u00e9marches dont la famille l\u2019a charg\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ma derni\u00e8re, je t\u2019ai pri\u00e9 de m\u2019adresser, chaque mois, un num\u00e9ro du <em>Mercure de France<\/em>. Mais tu peux le remplacer ou y joindre des revues d\u2019avant-guerre ainsi que des ouvrages de lecture, science, litt\u00e9rature, philosophie et des papiers illustr\u00e9s. Seuls les journaux quotidiens et politiques sont interdits. Bien entendu, je te parle de revues et autres ouvrages que tes amis pourraient te donner. Il ne s\u2019agit pas de faire de d\u00e9penses inutiles. Ce n\u2019est pas le moment. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 bien assez, et m\u00eame de trop, de te falloir couvrir les frais d\u2019envoi. Ne te chagrine pas pour moi, ma bien bonne, Ce qui est fait est bien fait. Niaiserie et faiblesse que de ne pas le dig\u00e9rer. L\u2019essentiel est que tu ne sois pas malade.<\/p>\n\n\n\n<p>Soigne-toi, ne te n\u00e9glige pas et tout sera pour le mieux dans le plus fou des mondes.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong> ainsi qu\u2019\u00e0 nos amis communs.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Sergent Alain, <em>Un anarchiste de la Belle \u00c9poque<\/em>, Paris, Le Seuil, 1950, p.172.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Sergent Alain, op. cit., p.172.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Sergent Alain, op. cit., p.172.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Sergent Alain, op. cit., p.172.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Le 10 avril 1918, le TMS condamne Jacob \u00e0 2 ans de r\u00e9clusion cellulaire (ANOM H5028)&nbsp;; il est acqiut\u00e9 en appel le 31 mars 1919 (ANOM H5031)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Punition de trente jours de cellule donn\u00e9e par la commission disciplinaire des \u00eeles du Salut en d\u00e9cembre 1916 pour d\u00e9claration mensong\u00e8re. ANOM, dossier H1481.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Jacob insiste vraiment sur l\u2019aide dont il a besoin.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Ce code semble signifier que des camarades proches de Jacob se sont fait arr\u00eater par la police.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La guerre sous-marine fait rage mais le courrier, forc\u00e9ment censur\u00e9, semble arriver correctement en Guyane. Dix jours \u00e9branlent le monde en Russie. \u00c0 7000 km de la m\u00e9tropole, le for\u00e7at Jacob a-t-il connaissance de la r\u00e9volution bolchevique\u00a0? Les fronts craquent dans les tranch\u00e9es europ\u00e9ennes. 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