{"id":6284,"date":"2026-07-12T01:10:00","date_gmt":"2026-07-11T23:10:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=6284"},"modified":"2026-07-09T15:20:25","modified_gmt":"2026-07-09T13:20:25","slug":"deuxieme-semestre-1916-aux-iles-du-salut-lisa-milou-et-julie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2026\/07\/deuxieme-semestre-1916-aux-iles-du-salut-lisa-milou-et-julie\/","title":{"rendered":"Deuxi\u00e8me semestre 1916 aux \u00eeles du Salut : Lisa, Milou et Julie"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"342\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseau-Carte-Postale-iles-du-Salut-recto-1024x342.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5501\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseau-Carte-Postale-iles-du-Salut-recto-1024x342.jpg 1024w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseau-Carte-Postale-iles-du-Salut-recto-300x100.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseau-Carte-Postale-iles-du-Salut-recto-768x257.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseau-Carte-Postale-iles-du-Salut-recto-1536x513.jpg 1536w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseau-Carte-Postale-iles-du-Salut-recto-2048x685.jpg 2048w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Seules cinq lettres de Jacob \u00e0 sa m\u00e8re couvrent le deuxi\u00e8me semestre 1916&nbsp;; la guerre continue son \u0153uvre de mort en Europe et le for\u00e7at n\u2019est pas dupe \u00e0 7000 km de l\u2019hexagone des nouvelles d\u2019une victoire imminente auquel le bourrage de cr\u00e2ne m\u00e9diatique aimerait faire croire. Pass\u00e9 \u00e0 la deuxi\u00e8me classe depuis le 1<sup>er<\/sup> avril, le matricule 34777, qui poursuit ses \u00e9tudes de droit et de criminologie en autodidacte, voit ses conditions de d\u00e9tention s\u2019am\u00e9liorer. Cela signifie un comportement conforme aux r\u00e8glements et un d\u00e9tenu relativement calme aux yeux de l\u2019AP. Cela prouve surtout la circonspection de Jacob et ses efforts pour \u00e9viter tout rep\u00e9rage nuisible \u00e0 ses inavouables entreprises.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Il dispose d\u2019une libert\u00e9 de mouvement plus large et peut ainsi adresser plus facilement des courriers clandestins. Nous ne savons pas combien de messages de ce type Elisabeth a re\u00e7u de sa malicieuse fille. Le 27 septembre, le matricule 34777 affirme ne pas croire que Tr\u00e9v\u00e9 puisse d\u00e9noncer l\u2019\u00ab&nbsp;espi\u00e8glerie de Julie&nbsp;\u00bb \u00e0 Sitane. Tr\u00e9v\u00e9&nbsp;? Sitane&nbsp;? Julie&nbsp;? Le premier pourrait \u00eatre un for\u00e7at et le second d\u00e9signer l\u2019Administration P\u00e9nitentiaire. Jacob fait alors allusion \u00e0 la tentative de faire sauter le vapeur Maroni en 1915 qu\u2019il a racont\u00e9e en 1950 \u00e0 Alain Sergent, son premier biographe. Il n\u2019existe bien \u00e9videmment aucune source officielle permettant de cr\u00e9diter les affirmations de l\u2019ancien bagnard devenu un honn\u00eate et vieux marchand forain dans le Berry&nbsp;:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Floreal___lhebdomadaire_illustre-18-juin-1921-1024x821.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-6288\" width=\"225\" height=\"180\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Floreal___lhebdomadaire_illustre-18-juin-1921-1024x821.jpg 1024w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Floreal___lhebdomadaire_illustre-18-juin-1921-300x241.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Floreal___lhebdomadaire_illustre-18-juin-1921-768x616.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Floreal___lhebdomadaire_illustre-18-juin-1921.jpg 1360w\" sizes=\"(max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;En 1915, dans le d\u00e9sarroi des changements de personnel d\u00fbs aux hostilit\u00e9s, un for\u00e7at r\u00e9ussit \u00e0 d\u00e9rober quinze cartouches de dynamite avec leur d\u00e9tonateur. Ensuite, il ne sut quoi en faire et se confia \u00e0 Jacob qui leur trouva aussit\u00f4t une destination. Depuis le d\u00e9but des hostilit\u00e9s, Le Maroni ne marchait plus au charbon mais au bois. Jacob se procura une m\u00e8che, \u00e9vida quinze b\u00fbchettes du stock r\u00e9serv\u00e9 au vapeur et pla\u00e7a dans chacune d\u2019elle une cartouche. (\u2026) Au prochain voyage du Maroni, le gouverneur de la Guyane, le directeur du bagne, le procureur g\u00e9n\u00e9ral se trouveraient sur le navire. Quand le Maroni reprit la mer, Jacob attendit la suite avec impatience. Elle fut d\u00e9cevante pour lui. Pendant quelques temps, il avait cach\u00e9 ses cartouches sous une roche et elles avaient \u00e9t\u00e9 sans doute d\u00e9t\u00e9rior\u00e9es par l\u2019eau de mer. Les cartouches produisirent simplement un retour de flammes dans la chaudi\u00e8re, comme un feu de Bengale, d\u00e9clara le chef m\u00e9canicien qui ne sut jamais \u00e0 quoi attribuer le ph\u00e9nom\u00e8ne. Les autorit\u00e9s p\u00e9nitentiaires, le gouverneur m\u00eame, l\u2019avaient \u00e9chapp\u00e9 belle&nbsp;\u00bb<a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est probable que, \u00e0 cette \u00e9poque, Jacob loge dans la fameuse Case Rouge de l\u2019\u00eele Royale que Ren\u00e9 Belbenoit \u00e9voque en 1938 dans <em>Dry Guillotin<\/em><a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a> et se mette \u00e0 fr\u00e9quenter Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9, de la bande \u00e0 Bonnot. Les deux comparses partagent la m\u00eame foi pour l\u2019anarchie, la m\u00eame haine de la prison, la m\u00eame ardeur \u00e0 retrouver la libert\u00e9. D\u00e8s le mois de septembre, nous pouvons suivre dans la correspondance d\u2019Alexandre Jacob les pr\u00e9paratifs d\u2019une septi\u00e8me \u00e9vasion. L\u2019abondance de passages cod\u00e9s indiquerait bel et bien la pr\u00e9paration d\u2019un nouveau coup dans lequel intervient un nouveau membre de la famille imaginaire du for\u00e7at&nbsp;: Emilienne<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Emilienne, Emilie, Milie ou encore Milou n\u2019est pas Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9. Emilienne est un interm\u00e9diaire que l\u2019on voit \u00e9voluer avec Octave, Colombat et Louis qui pourrait \u00ab\u00a0changer de pensionnat\u00a0\u00bb. La technique de Jacob est d\u00e9sormais bien rod\u00e9e. Il demande encore une fois \u00e0 sa m\u00e8re de lui envoyer du mat\u00e9riel (costumes de caoutchouc, voile, revolvers, etc\u2026) et de l\u2019argent. Milou se chargera de la r\u00e9ception. \u00c9mile Romain Ferbos, est n\u00e9 \u00e0 Bordeaux en 1882. Il est le bagnard matricule 36960 et est pass\u00e9 \u00e0 la 1<sup>e<\/sup> classe en octobre 1915. Il doit \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 prochainement. En d\u00e9cembre 1907 il a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 huit ans de travaux forc\u00e9s par la cour d\u2019assises de la Gironde pour vols qualifi\u00e9s. IL d\u00e9barque en Guyane en 1908 et tente de s\u2019\u00e9vader deux ans plus tard. Le TMS lui inflige deux ans suppl\u00e9mentaires le 9 avril 1910. Il est ainsi probable qu\u2019il soit enferm\u00e9 dans les cachots de l\u2019\u00eele Saint-Joseph o\u00f9 se trouve Jacob \u00e0 cette date o\u00f9 encore que les deux hommes se soient rencontr\u00e9s \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni \u00e0 l\u2019occasion de leur proc\u00e8s. Le 27 mai 1917, Ferbos devient le matricule 12949 et doit logiquement se retrouver \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni o\u00f9 il devra s\u2019occuper des d\u00e9lictueux paquets pour Jacob et Dieudonn\u00e9. Ferbos est Emilie.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseau-Carte-Postale-ile-Royale-recto-1024x653.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5506\" width=\"343\" height=\"216\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>25 juillet 1916<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Royale<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans ma derni\u00e8re, j\u2019ai oubli\u00e9 de t\u2019annoncer le principal : la r\u00e9ception des deux <em>Larousse<\/em>. Je m\u2019en suis aper\u00e7u apr\u00e8s la remise de ma lettre, trop tard. Au dernier envoi, seul l\u2019ouvrage de R. Hesse m\u2019a \u00e9t\u00e9 provisoirement saisi. Je tiens ce provisoire pour d\u00e9finitif. J\u2019ai re\u00e7u aussi les num\u00e9ros du <em>Journal de Gen\u00e8ve<\/em> et des <em>Hommes du jour<\/em>. Quant \u00e0 ces documents sur la transportation, je crains fort que tu ne te sois mal expliqu\u00e9e au libraire, \u00e0 moins que celui-ci n\u2019ait abus\u00e9 de ta confiance. Ainsi, je t\u2019avais indiqu\u00e9 <em>Lois, d\u00e9crets et r\u00e8glements relatifs \u00e0 la transportation<\/em>, cependant que je re\u00e7ois, que j\u2019ai re\u00e7u une notice sur le m\u00eame sujet, int\u00e9ressante seulement au point de vue statistique, et si peu ! Je serais curieux de conna\u00eetre le prix de ces 300 grammes de papier noirci d\u2019encre. N\u2019oublie jamais qu\u2019en mati\u00e8re de commerce l\u2019honn\u00eatet\u00e9 est chose toute relative. C\u2019est sans doute ce qui a fait dire \u00e0 un penseur magnifique : \u00ab Les hommes ne vivraient pas longtemps en soci\u00e9t\u00e9 s\u2019ils n\u2019\u00e9taient dupes les uns des autres. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Tes craintes, relativement \u00e0 ma sant\u00e9, sont toujours celles d\u2019une bonne m\u00e8re, je veux dire exag\u00e9r\u00e9es. Moi-m\u00eame, j\u2019ai bien suppos\u00e9 un moment qu\u2019il pouvait s\u2019agir de troubles fonctionnels des localisations c\u00e9r\u00e9brales, ou encore d\u2019arthritisme. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est tout simplement du rhumatisme articulaire, intermittent et pas trop rosse, qu\u2019un r\u00e9gime appropri\u00e9 et normal corrige salutairement. S\u2019il est permis d\u2019\u00e9lever des doutes sur l\u2019effet curatif de ce r\u00e9gime, on doit tenir pour probants ses effets pr\u00e9ventifs. Ainsi, de lac\u00e9d\u00e9monienne m\u00e9moire, je ne crois pas que des hommes aient \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 une sustentation aussi frugale. Serait-ce une r\u00e9surrection des id\u00e9es ch\u00e8res \u00e0 S\u00e9n\u00e8que sous forme de n\u00e9o-sto\u00efcisme alimentaire ? Cela ou autre chose, sois bien certaine, ma bien bonne, que ma sant\u00e9 est, \u00e0 cet \u00e9gard, \u00e0 l\u2019abri de tout accident d\u00fb \u00e0 l\u2019acide urique.<\/p>\n\n\n\n<p>En relisant tes lettres, je m\u2019aper\u00e7ois de l\u2019histoire des ciseaux. Es-tu bien certaine de les avoir oubli\u00e9s dans le colis ? En tout cas, je n\u2019en ai pas \u00e9t\u00e9 inform\u00e9, et, \u00e0 pr\u00e9sent, il est trop tard pour demander des recherches. Fais-en ton deuil et n\u2019en parlons plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu me pr\u00eates une clairvoyance que je n\u2019ai pas. Comment veux-tu, ma bien bonne, que je puisse me prononcer \u00e0 ce sujet ? Pour \u00e9mettre une opinion de go\u00fbt, de sentiment, ce n\u2019est pas difficile. Une niaiserie quelconque suffit \u00e0 cela. Autre chose est de se prononcer sur une question de fait. En la mati\u00e8re, cela implique des aptitudes qu\u2019\u00e0 peine vingt hommes dans toute l\u2019Europe peuvent poss\u00e9der. Pour parler d\u2019une chose avec exactitude, scientifiquement, il est indispensable de la bien conna\u00eetre, sinon on risque fort d\u2019imiter les \u00ab experts \u00bb militaires de la presse dont les pronostics sont plut\u00f4t inspir\u00e9s de l\u2019\u00e9cole de Mme de Th\u00e8bes que de celle de Bacon. La prescience n\u2019est pas des choses de ce monde (ni d\u2019aucun) et nul ne peut conna\u00eetre le r\u00e9sultat d\u2019une action avant qu\u2019elle ne soit enti\u00e8rement consomm\u00e9e. Contentons-nous donc de ce que chaque jour nous apporte sans vouloir ratiociner sur le devenir. Pr\u00e9sentement, les derni\u00e8res nouvelles re\u00e7ues ici paraissent autoriser la confiance en un r\u00e9sultat long encore mais heureux. C\u2019est tout ce que l\u2019on peut augurer. En attendant il faut vivre. Vivre, mot simple comportant une complexit\u00e9 de choses \u00e0 l\u2019infini. Pour toi, encore que tu m\u2019assures ne pas \u00eatre g\u00ean\u00e9e et jouir d\u2019une bonne sant\u00e9, le vivre, p\u00e9nible pour chacun en ces temps exceptionnels, ne doit pas \u00eatre des plus gai ni des plus facile. Je m\u2019en rends bien compte et en souffre, d\u2019autant plus que je suis impuissant \u00e0 y pouvoir rem\u00e9dier. Si seulement j\u2019obtenais la 1<sup>re<\/sup> classe aux promotions prochaines, nous pourrions tenter les d\u00e9marches dont je t\u2019ai parl\u00e9, et, si elles avaient un r\u00e9sultat heureux, comme il faut l\u2019esp\u00e9rer d\u2019ailleurs, je pourrais alors faire quelque chose pour toi. Je ne manque ni d\u2019aptitudes ni de vouloir et le travail ne m\u2019effrayant pas, je trouverais ais\u00e9ment un employeur. Pour le moment, il nous faut attendre et esp\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je re\u00e7ois ta ch\u00e8re lettre du 3 juillet. Ne te mets pas en peine pour les livres. Pour le moment, j\u2019en ai assez. Pourquoi veux-tu que je re\u00e7oive plus que ne puis \u00e9tudier ? Je ne perds pas mon temps. Je b\u00fbche ferme. Plus tard, lorsque le besoin s\u2019en fera sentir, je te demanderai les autres. Pour les objets d\u2019\u00e9critoire, il n\u2019est pas utile que tu uses ces relations qui seront beaucoup mieux employ\u00e9es pour des d\u00e9marches plus s\u00e9rieuses et urgentes. Soigne-toi bien et esp\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9s sinc\u00e8res \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong>, \u00e0 <strong>Louise<\/strong> et aux camarades.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"320\" height=\"240\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/vuesurlilestjosephdepuislaroyale-11.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-946\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/vuesurlilestjosephdepuislaroyale-11.jpg 320w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/vuesurlilestjosephdepuislaroyale-11-300x225.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 320px) 100vw, 320px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>22 ao\u00fbt 1916<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman<\/strong>,<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as une fa\u00e7on vraiment sto\u00efque, et qui fait plaisir, d\u2019accepter tes maux. Sans doute que, comme tu le remarques, si tu serres les dents, cela prouve que tu en as encore. Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, celui que l\u2019on a d\u00e9capit\u00e9 (saint Denis de chr\u00e9tienne m\u00e9moire, par exemple) aurait pu en induire qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas une hu\u00eetre. Cependant, l\u2019argument me para\u00eet sp\u00e9cieux. Ainsi, en ton cas, ce ne sont pas les dents qui sont en cause ; elles ne sont que l\u2019accessoire. Il s\u2019agit d\u2019un r\u00e9flexe acquis par habitude professionnelle dont le trouble a son si\u00e8ge dans le syst\u00e8me nerveux. Le fait de serrer les dents en d\u00e9coupant un objet n\u2019a rien de grave en soi. Mais la cause de ce sympt\u00f4me peut l\u2019\u00eatre, en ce sens que, de local, la l\u00e9sion qui provoque ce trouble peut \u00e9voluer vers le g\u00e9n\u00e9ral. Soigne-toi, ma bien bonne ; tu verras que tu t\u2019en trouveras mieux. Du repos, des fortifiants te seraient tr\u00e8s probablement efficaces.<\/p>\n\n\n\n<p>De tous les ouvrages dont tu me cites les titres, un seul, je crois, me serait remis&nbsp;: celui de Malebranche. Les appr\u00e9ciations \u00e0 ce sujet sont arbitraires. Aucune r\u00e8gle n\u2019en d\u00e9cide avec pr\u00e9cision. Zola et Balzac ne sont pas bien pris\u00e9s. D\u2019ailleurs, la saisie du P.-L. Courier peut nous servir d\u2019exemple et de crit\u00e8re. C\u2019est dire de ne pas faire d\u2019inutiles d\u00e9penses en frais d\u2019envoi. N\u00e9anmoins, remercie bien cette personne de son offre gracieuse et adresse-moi, si tu veux, <em>La Recherche sur la v\u00e9rit\u00e9<\/em>. Philosophe cart\u00e9sien, m\u00e9taphysicien, spiritualiste, l\u2019auteur est bien pensant et peut \u00eatre class\u00e9, je pense, dans les meilleurs moralistes. \u00c0 ce titre, l\u2019ouvrage me sera remis. Je le relirai avec infiniment de plaisir, certain que mon m\u00e9canisme pensant n\u2019en variera pas d\u2019un pouce et surtout sans l\u2019illusion d\u2019y d\u00e9couvrir l\u2019objet \u00e9nonc\u00e9 dans le titre. La V\u00e9rit\u00e9 ? En m\u00e9taphysique, elle est partout o\u00f9 il nous pla\u00eet de la trouver. Il suffit, pour cela, de conduire nos recherches avec foi, pieusement, en surface et non en profondeur ; car, pour si peu que l\u2019on fouille, une question appelle une autre question, et, au bout du rouleau, il y a toujours un point d\u2019interrogation. Un philosophe moderne, voire modernisant, cynique autant que magnifique, a dit : \u00ab Il n\u2019y a rien de vrai. Tout est permis. \u00bb Je pense comme lui, sauf r\u00e9serve que je craindrais de vivre dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le troupeau s\u2019inspirerait de cet aphorisme. Un beau diamant ne saurait convenir \u00e0 la cravate d\u2019un voyou.<\/p>\n\n\n\n<p>La mort d\u2019<strong>H\u00e9l\u00e8ne<\/strong> me peine, comme peine la disparition de tous ceux qui nous sont chers par le c\u0153ur et l\u2019esprit, mais ne me surprend pas. Plut\u00f4t d\u00e9bile, d\u2019un \u00e2ge tr\u00e8s respectable, passablement lamin\u00e9e par le cylindre mis\u00e8re, il \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9voir que sa fin serait proche. J\u2019ai encore l\u00e0 la lettre qu\u2019elle m\u2019\u00e9crivit de Tunis. Je l\u2019y retrouve telle que je l\u2019ai connue, tr\u00e8s bonne, d\u00e9vou\u00e9e, compatissante, tr\u00e8s femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Parlons un peu de nous. De toi d\u2019abord. Je m\u2019en rapporte \u00e0 tes dires pour croire \u00e0 ta bonne sant\u00e9. C\u2019est l\u00e0 pour moi la nouvelle d\u2019entre les meilleures nouvelles. Fais en sorte, si possible, que cela dure. Il me pla\u00eet aussi de te savoir en compagnie, en bonne et jolie compagnie. \u00c0 ton \u00e2ge, et avec ton idiosyncrasie, la solitude prolong\u00e9e finit par devenir pesante et conduit souvent au pessimisme \u2013 ce dont il faut te garder comme de la peste. Je te passe \u00e0 broyer du rouge, du blanc, du lilas, m\u00eame du tricolore, mais jamais du noir. Le mot du chancelier anglais : \u00ab Le sourire aux l\u00e8vres jusqu\u2019au billot, inclusivement \u00bb est toute une doctrine<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. La gaiet\u00e9, ce qui ne signifie pas l\u2019insouciance, jusque dans les situations les plus p\u00e9nibles, les plus d\u00e9cevantes, c\u2019est ce qui distingue et caract\u00e9rise les \u00e2mes bien tremp\u00e9es. Donc pas de chagrin. Ma sant\u00e9 est tr\u00e8s satisfaisante et mon sort est en bonne voie d\u2019am\u00e9lioration. D\u00e8s que j\u2019aurai satisfait aux conditions exig\u00e9es par la r\u00e8gle, je tenterai les d\u00e9marches dont je t\u2019ai parl\u00e9 d\u00e9j\u00e0 et \u00e0 l\u2019\u00e9gard desquelles tu t\u2019emploieras de ton mieux \u00e0 faire aboutir en priant les personnes que tu sais de vouloir bien les appuyer. Je m\u2019adresserai aussi \u00e0 M<sup>e<\/sup> Hatt\u00e9 afin de faire rectifier les erreurs p\u00e9joratives contenues dans le rapport du parquet g\u00e9n\u00e9ral d\u2019Amiens. J\u2019y mettrai la main sous peu et t\u2019adresserai la p\u00e9tition en temps opportun.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as fort bien fait d\u2019aller voir M. <strong>Colombani<\/strong>. \u00c0 l\u2019occasion, retournes-y. Il est de bon conseil.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cette heure, je n\u2019ai encore re\u00e7u qu\u2019une lettre. Il est probable que vendredi, au retour du courrier, je recevrai l\u2019autre ou les autres, s\u2019il y en a pour moi, ainsi que les imprim\u00e9s que tu ne m\u2019as pas annonc\u00e9s d\u2019ailleurs, mais dont, cependant, je pr\u00e9sume l\u2019envoi.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9s sinc\u00e8res \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong> et mes respectueuses civilit\u00e9s \u00e0 ton h\u00f4te. Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n\n<p>P.-S. J\u2019esp\u00e8re que le pr\u00e9c\u00e9dent Gallais t\u2019aura cr\u00e9\u00e9 une m\u00e9moire, et que, en cas de substitution<\/p>\n\n\n\n<p>de demande, tu conseilleras \u00e0 <strong>Lisa<\/strong> d\u2019user de circonspection.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/aquarellejacob.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-299\" width=\"313\" height=\"244\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/aquarellejacob.jpg 320w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/aquarellejacob-300x233.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 313px) 100vw, 313px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>27 septembre 1916<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Te revoil\u00e0 encore seule. Dans un sens c\u2019est plut\u00f4t heureux, car l\u2019arriv\u00e9e tr\u00e8s prochaine, pour ne pas dire pr\u00e9sente, de l\u2019oncle <strong>Colombat<\/strong> te donnera pas mal d\u2019occupation. Je n\u2019ai pas besoin de te recommander de soigner ses moindres d\u00e9sirs. \u00c0 son \u00e2ge, on aime \u00e0 se reposer de bien des tracas. \u00c9vite-lui surtout toute discussion avec <strong>Octave<\/strong>. D\u2019autre part, je ne crois pas qu\u2019il soit de bon go\u00fbt de le mettre en relation avec M<sup>e<\/sup> Andr\u00e9. L\u2019affinit\u00e9 intellectuelle a ses limites et il me para\u00eet t\u00e9m\u00e9raire d\u2019oser penser que celui-ci puisse approuver les id\u00e9es de celui-l\u00e0. En mati\u00e8re de croyance chacun est dans le vrai. Le mieux est donc de vous en tenir au petit comit\u00e9 <strong>Lisa-Milou<\/strong>. Quant \u00e0 <strong>Tr\u00e9v\u00e9<\/strong>, je ne crois pas que, dans le cas simplement [illisible] d\u2019ailleurs o\u00f9 il serait au courant de l\u2019espi\u00e8glerie de <strong>Julie<\/strong>, il pousserait l\u2019ind\u00e9licatesse d\u2019en aviser <strong>Sitane<\/strong>. Comme tu le connais mieux que moi, c\u2019est \u00e0 toi qu\u2019il appartient d\u2019en appr\u00e9cier l\u2019hypoth\u00e8se, et partant d\u2019y rem\u00e9dier si possible<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait de bouquins, ne te tracasse pas les m\u00e9ninges. Sauf ce livre anglais, \u00e9dition originale ou traduction fran\u00e7aise, dont je t\u2019ai indiqu\u00e9 par ailleurs l\u2019adresse de l\u2019\u00e9diteur, je n\u2019en ai pas besoin d\u2019autres. Ce recueil de textes l\u00e9gaux et r\u00e9glementaires tant cherch\u00e9 et introuvable a \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9 pour la derni\u00e8re fois en 1896. Laisse-le reposer en paix et que les mites aient son \u00e2me. Je saurai bien m\u2019en passer. Plus tard, si toutefois j\u2019en avais absolument besoin, il sera toujours temps de t\u2019en informer.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors tu ne sais pas en quoi consiste l\u2019am\u00e9lioration possible de mon sort ? Je vais t\u00e2cher de te l\u2019expliquer en deux mots. Et d\u2019abord, il te faut savoir que deux verbes, dans le langage judiciaire et administratif, dominent toute la l\u00e9gislation. Ce sont devoir et pouvoir. Ainsi, quand il s\u2019agit de r\u00e9primer une infraction, le texte dit toujours, invariablement : devra. S\u2019agit-il, au contraire, de temp\u00e9rer la rigueur de la r\u00e9pression (circonstances att\u00e9nuantes, lib\u00e9ration conditionnelle) ou bien d\u2019accorder une faveur (obtention de la 2<sup>e<\/sup> et de la 1<sup>re<\/sup> classe, de la concession de terrain, etc.) le texte dit alors toujours invariablement : pourra. Conclusion : devra implique un droit, tandis que pourra signifie \u00e0 peine la possibilit\u00e9 d\u2019une faveur. Ainsi, par exemple, j\u2019ai le droit de subir ma peine et quelque bonne que soit ma conduite, quelque correcte que soit ma moralit\u00e9, la r\u00e8gle ne m\u2019autorise d\u2019aucun moyen pour obtenir l\u2019une quelconque de ces r\u00e9compenses. L\u2019administration est seule juge de la question, et ne d\u00e9cide que d\u2019apr\u00e8s son optique et son bon vouloir. Gr\u00e2ce \u00e0 la bienveillance d\u2019un chef de p\u00e9nitencier, bon psychologue, j\u2019ai obtenu la 2<sup>e<\/sup> classe, et, probablement, je passerai \u00e0 la 1<sup>re<\/sup> \u00e0 la fin de ce mois, du moins, j\u2019esp\u00e8re, avant fin avril prochain. Et apr\u00e8s ? Apr\u00e8s, il y a fort \u00e0 parier que je n\u2019en serai pas plus avanc\u00e9. Th\u00e9oriquement, l\u2019obtention de la 1<sup>re<\/sup> classe permet le b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une foule de faveurs. Mais il ne faut pas oublier le magique \u00ab pourra \u00bb. Ainsi, un condamn\u00e9 de 1<sup>re<\/sup> classe peut \u00eatre employ\u00e9 chez les particuliers, \u00e0 titre d\u2019assign\u00e9, il peut aussi obtenir une concession urbaine ou rurale : la r\u00e8gle l\u2019autorise m\u00eame \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier de la lib\u00e9ration conditionnelle. Mais il faut toujours en revenir l\u00e0 : peut ce n\u2019est pas doit. En sorte que, pour ne parler que de mon cas, comme je suis intern\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire que je dois subir ma peine aux \u00eeles du Salut, il m\u2019est impossible d\u2019obtenir une concession et il est fort douteux que l\u2019on m\u2019accorde le r\u00e9gime de l\u2019assignation. Quant \u00e0 l\u2019application de la loi du 14 ao\u00fbt 1875, il n\u2019y faut pas songer. D\u2019une part, il me para\u00eet difficile de pouvoir l\u2019appliquer aux peines perp\u00e9tuelles, et, de l\u2019autre, encore que le d\u00e9cret du 4 septembre 1891 en reconnaisse formellement le b\u00e9n\u00e9fice possible aux for\u00e7ats de 1<sup>re<\/sup> classe, la pratique administrative se refuse de l\u2019appliquer.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu dois voir que ces explications ne sont pas des plus optimistes. \u00c0 quoi bon se fourrer le beaupr\u00e9 dans l\u2019\u00e9cubier. J\u2019attends. Au moment opportun, j\u2019adresserai une ultime p\u00e9tition au d\u00e9partement et verrai alors \u00e0 quoi m\u2019en tenir. J\u2019ai fouill\u00e9, \u00e9pluch\u00e9 tous les textes, lu et comment\u00e9 bon nombre de doctrinaires, de juristes, de jurisconsultes et de criminalistes ; j\u2019ai rapproch\u00e9 et compar\u00e9 les syst\u00e8mes, les th\u00e8ses et les th\u00e9ories&nbsp;; j\u2019ai amass\u00e9 une foule de notes, de faits, relev\u00e9 les erreurs et les contradictions et Dieu seul (ou Lucifer) savent s\u2019il y en a. Quand mon travail sera termin\u00e9 et exp\u00e9di\u00e9 au ministre, qui, j\u2019esp\u00e8re, le lira avec int\u00e9r\u00eat, je t\u2019en informerai afin que les personnes que tu sais veuillent bien interc\u00e9der en ma faveur. C\u2019est tout pour le moment. Nous verrons ensuite. Amen !<\/p>\n\n\n\n<p>Pas mauvaise la sant\u00e9. Tout doux, couci-cou\u00e7a. Je me tiens droit. L\u2019app\u00e9tit est de beaucoup sup\u00e9rieur \u00e0 la digestion. Faute de pouvoir grandir, je mincis. C\u2019est toujours autant de gagn\u00e9 en admettant que l\u2019on joue \u00e0 qui perd gagne. Surtout ne m\u2019envoie pas de l\u2019Urodonal. Je suis presque un asc\u00e8te et l\u2019uric\u00e9mie ne me taquinera pas les muscles. N\u2019aie pas peur de \u00e7a. Pense plut\u00f4t \u00e0 toi, ma bien bonne. Soigne-toi bien. Voici bient\u00f4t l\u2019hiver. Ne fais pas d\u2019imprudences. Au printemps ou \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 prochain, il faut esp\u00e9rer que bien des maux prendront fin. Encore un coup. Amen !<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9s sinc\u00e8res \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong>, \u00e0 <strong>Milou<\/strong>. Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n\n<p>N.B. N\u2019oublie pas d\u2019aller prestement \u00e0 la gare attendre l\u2019oncle <strong>Colombat<\/strong>. C\u2019est toujours en novembre qu\u2019il vient \u00e0 Paris.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>28 septembre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ception de ta lettre m\u2019oblige d\u2019ajouter un mot. C\u2019est \u00e0 toi, qui es en place, de voir ce qu\u2019il te convient de faire \u00e0 l\u2019endroit de <strong>Louis<\/strong>. Proc\u00e8de au mieux des circonstances. Si tu estimes qu\u2019il peut \u00eatre mieux \u00e0 Charlemagne, change-le de pensionnat.<\/p>\n\n\n\n<p>Au dernier moment, on nous informe qu\u2019\u00e0 partir du 1<sup>er<\/sup> janvier prochain les journaux ne nous seront plus remis. Tiens-en compte, en attendant la d\u00e9cision du ministre qui, peut-\u00eatre, d\u00e9cidera de continuer la distribution.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sujet de notre ami <strong>Billaud<\/strong> dont tu m\u2019as dit avoir re\u00e7u la photo, il se pourrait qu\u2019il ne puisse, faute de permission (on ne doit pas en \u00eatre prodigue), venir \u00e0 Paris pour l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019oncle <strong>Colombat<\/strong>. Susceptible comme on l\u2019est \u00e0 son \u00e2ge, ce pauvre vieux, dont l\u2019entendement est plut\u00f4t \u00e9troit, pourrait croire \u00e0 de l\u2019indiff\u00e9rence de sa part. Aussi bien, fais en sorte de le raisonner afin de lui \u00e9viter tout motif de m\u00e9contentement. Le contrecoup, si toutefois il se produisait, ne sera pas pour toi, j\u2019esp\u00e8re, un obstacle \u00e0 la bonne m\u00e9thode de la pieuse et fraternelle mission dont tu t\u2019es charg\u00e9e. Encore un coup, fais pour le mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/londres14-1024x788.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5796\" width=\"269\" height=\"207\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/londres14-1024x788.jpeg 1024w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/londres14-300x231.jpeg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/londres14-768x591.jpeg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/londres14-1536x1182.jpeg 1536w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/londres14-2048x1576.jpeg 2048w\" sizes=\"(max-width: 269px) 100vw, 269px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>15 novembre 1916<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ta derni\u00e8re lettre ne me permettait pas d\u2019esp\u00e9rer une si bonne nouvelle. Ai-je besoin de te dire tout le plaisir que j\u2019en \u00e9prouve ? Cependant, sous r\u00e9serve d\u2019erreur possible de ma part, il m\u2019a sembl\u00e9 que <strong>Lisa<\/strong> ne portait pas \u00e0 ce mariage tout l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019il m\u00e9ritait. Serait-elle g\u00ean\u00e9e pour la dot, craindrait-elle de ne pouvoir remplir toutes ses obligations, que sais-je encore ? Ou bien serait-ce ind\u00e9cision int\u00e9rieure, esp\u00e9rance plac\u00e9e ailleurs, du c\u00f4t\u00e9 Hatt\u00e9 et Cie, par exemple ? Ce serait alors d\u2019une belle myopie de sa part. J\u2019aime mieux croire que c\u2019est moi qui me trompe. Qu\u2019elle se grave en m\u00e9moire ces paroles grandes, simples, fortes et belles comme le monarque qui les pronon\u00e7a : \u00ab Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019esp\u00e9rer pour entreprendre, ni de r\u00e9ussir pour pers\u00e9v\u00e9rer. \u00bb Lorsque, comme elle, on s\u2019est promis un but, il faut savoir s\u2019imposer un oui et un non, une ligne droite et ne pas recourir tant\u00f4t \u00e0 Dieu, tant\u00f4t au diable. Ce sont les ind\u00e9cis, les impuissants, tout ce que l\u2019humanit\u00e9 compte de crapoussins, au propre et au figur\u00e9, qui prient, supplient et mendient ; les forts, eux, ne comptent que sur eux-m\u00eames, ne s\u2019adressent qu\u2019\u00e0 eux-m\u00eames. L\u2019homme que sa fille a choisi et qu\u2019elle conna\u00eet depuis de longues ann\u00e9es est digne de tous les respects. Je ne comprends pas, d\u00e8s lors, ses h\u00e9sitations. J\u2019esp\u00e8re que, avec l\u2019aide de M<sup>e<\/sup> Billaud qui, \u00e0 sa premi\u00e8re permission, viendra du front pour te visiter, vous parviendrez \u00e0 lui faire changer ses id\u00e9es mystiques et par trop sentimentales. Tiens-moi au courant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne m\u2019explique pas la disparition de ma lettre d\u2019octobre. Je t\u2019ai \u00e9crit comme \u00e0 l\u2019ordinaire. Entre autres choses, je t\u2019y disais de ne plus m\u2019envoyer de journaux quotidiens, la r\u00e9ception en \u00e9tant interdite \u00e0 partir du mois de janvier prochain. Je recevrai encore ceux de ce courrier-ci, puis ceux arrivant en d\u00e9cembre. Les autres te seront r\u00e9exp\u00e9di\u00e9s. Toutefois, l\u2019interdiction ne vise que les journaux quotidiens. Les revues, magazines, illustr\u00e9s restent autoris\u00e9s. C\u2019est te dire que tu pourras toujours m\u2019adresser <em>Les Hommes du jour<\/em> ainsi qu\u2019une publication mensuelle d\u2019un haut int\u00e9r\u00eat philosophique et scientifique <em>La Volont\u00e9<\/em>. L\u2019abonnement est de 3 francs par an. \u00c9diteur : 15, rue du Louvre. Je t\u2019y disais aussi dans cette lettre perdue de faire au mieux au sujet de <strong>Louiset<\/strong>. Si tu crois bon de le changer de pensionnat, je n\u2019y vois pas d\u2019inconv\u00e9nient.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu ne m\u2019as rien dit de ta sant\u00e9 que cependant j\u2019esp\u00e8re toujours satisfaisante. Ton fils, lui, ne va pas mal. Les bonnes graines, dit-on, ne moisissent jamais. C\u2019est sans doute pourquoi, et malgr\u00e9 que je mijote depuis tant d\u2019ann\u00e9es dans la basse-fosse du bagne, je ne suis pourtant pas encore piqu\u00e9 des vers. Je me tiens droit de toutes les mani\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019occasion, lorsque tu auras des nouvelles de M<sup>lle<\/sup> <strong>Gievety<\/strong>, ne manque pas de m\u2019en faire part.<\/p>\n\n\n\n<p>Somme toute, malgr\u00e9 la guerre et tout son long cort\u00e8ge de mis\u00e8re, la situation n\u2019est pas des plus p\u00e9nibles. J\u2019ai m\u00eame id\u00e9e que pour <strong>Lucie<\/strong>, elle n\u2019a encore jamais \u00e9t\u00e9 aussi riche en espoirs \u00e9pur\u00e9s de toute illusion. Aussi bien, m\u2019\u00e9tonnerais-je que <strong>Lisa<\/strong> qui doit \u00eatre au courant de ces choses ne partage\u00e2t pas la confiance, la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 que pr\u00e9sage sa future union<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong>, \u00e0 <strong>Jacques<\/strong> et \u00e0 sa famille, ainsi qu\u2019aux<\/p>\n\n\n\n<p>camarades. Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"330\" height=\"239\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-249\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1.jpg 330w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1-300x217.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 330px) 100vw, 330px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">vue a\u00e9rienne des \u00eeles du Salut<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>18 d\u00e9cembre 1916<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la suite d\u2019un retard tr\u00e8s sensible, le courrier repart ce mois-ci aussit\u00f4t apr\u00e8s son arriv\u00e9e. De cette circonstance r\u00e9sulte la n\u00e9cessit\u00e9 de t\u2019\u00e9crire avant la r\u00e9ception de tes ch\u00e8res nouvelles. Je ne pourrai donc te r\u00e9pondre qu\u2019au courrier suivant, tr\u00e8s prochain d\u2019ailleurs. J\u2019esp\u00e8re que tes nouvelles seront bonnes quant \u00e0 ta sant\u00e9 et aux d\u00e9marches pour <strong>Julia<\/strong>. C\u2019est l\u2019essentiel. Encore qu\u2019une stricte m\u00e9thode doive \u00eatre observ\u00e9e par <strong>Lisa<\/strong> en se conformant aux instructions d\u2019<strong>Auguste<\/strong>, il serait bon, toutefois, de ne pas s\u2019enliser dans les questions de d\u00e9tail auxquelles elle ne pourrait se soumettre. Ainsi, par exemple, si M. <strong>Billaud<\/strong> ne pouvait venir \u00e0 Paris, en permission. Il faudrait alors, cela va de soi, que Lisa s\u2019adress\u00e2t \u00e0 un autre officier. D\u2019ailleurs, tu peux \u00eatre tranquille aussi bien dans la bonne volont\u00e9 de Lisa que dans ses aptitudes. Elle fera pour le mieux. Recommande-lui particuli\u00e8rement de soigner les int\u00e9r\u00eats de notre petit <strong>Louis<\/strong>. Si, pour \u00e9viter tout conflit avec les parents d\u2019<strong>Octave<\/strong>, il vous fallait le changer de pensionnat, n\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 vous y soumettre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ma derni\u00e8re, je t\u2019ai dit d\u00e9j\u00e0 de ne plus m\u2019envoyer de journaux quotidiens. Je me r\u00e9p\u00e8te afin que tu ne fasses pas d\u2019inutiles d\u00e9penses. Quant \u00e0 ma lettre de septembre, j\u2019esp\u00e8re que tu l\u2019auras re\u00e7ue le courrier suivant. Informe-m\u2019en.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9s sinc\u00e8res \u00e0 <strong>tante<\/strong>, \u00e0 ta <strong>bonne voisine<\/strong> et aux camarades.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Sergent Alain, <em>Un anarchiste de la Belle \u00c9poque<\/em>, Paris, Le Seuil, 1950, p.167-168.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Ren\u00e9 Belbenoit, Les compagnons de la belle, 324 p., traduit de l\u2019am\u00e9ricain \u00ab dry guillotine \u00bb, Les \u00e9ditions de France, Paris, 1938, p.144-145<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Jacob Alexandre, <em>\u00c9crits<\/em>, volume II, p.78-87, lettres du 18 mai, du 30 juillet, du 3 septembre, du 20 septembre 1917 et du 24 janvier 1918.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Thomas More. Cette citation para\u00eet plaire particuli\u00e8rement \u00e0 Jacob.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> L\u2019espi\u00e8glerie de Julie pourrait bien \u00eatre la tentative de faire sauter le Maroni ; d\u2019autre part, l\u2019oncle Colombat a une r\u00e9sonance \u00e9tonnamment proche de Colombes dont Jacob parle pr\u00e9c\u00e9demment.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Vraisemblablement, Jacob parle ici de son espoir d\u2019un passage imminent en 1<sup>e<\/sup> classe.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Seules cinq lettres de Jacob \u00e0 sa m\u00e8re couvrent le deuxi\u00e8me semestre 1916&nbsp;; la guerre continue son \u0153uvre de mort en Europe et le for\u00e7at n\u2019est pas dupe \u00e0 7000 km de l\u2019hexagone des nouvelles d\u2019une victoire imminente auquel le bourrage de cr\u00e2ne m\u00e9diatique aimerait faire croire. 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