{"id":6235,"date":"2026-05-30T01:10:00","date_gmt":"2026-05-29T23:10:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=6235"},"modified":"2026-05-20T17:52:36","modified_gmt":"2026-05-20T15:52:36","slug":"lupinose-nous-voila","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2026\/05\/lupinose-nous-voila\/","title":{"rendered":"Lupinose nous voil\u00e0"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Laurent-Marechaux-2-Hors-la-loi.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-6236\" width=\"291\" height=\"291\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Laurent-Marechaux-2-Hors-la-loi.jpg 340w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Laurent-Marechaux-2-Hors-la-loi-300x300.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Laurent-Marechaux-2-Hors-la-loi-150x150.jpg 150w\" sizes=\"(max-width: 291px) 100vw, 291px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Ancien militant du GAJ (groupe action jeunesse) puis du GAS (groupe d\u2019action solidariste) de Jean-Pierre Stirbois, Laurent Mar\u00e9chaux a dirig\u00e9 de 1975 \u00e0 1979 les <em>Cahiers du Solidarisme<\/em>. Il collabore depuis r\u00e9guli\u00e8rement au magazine <em>Historia<\/em> et publie son premier roman en 2005 aux \u00e9ditions La Dilettante. Quatre ans plus tard, son livre <em>Hors la loi<\/em> publi\u00e9 chez Arthaud veut rendre un hommage bien ambigu aux bandits de grand chemin et autres <em>anarchistes, ill\u00e9galistes, as de la g\u00e2chette<\/em>\u2026 &nbsp;qui ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 sortir du cadre de la l\u00e9galit\u00e9 pour affirmer leur attachement visc\u00e9ral au principe de libert\u00e9. Le livre, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 au format poche en 2018 a \u00e9t\u00e9 encens\u00e9 par la presse\u2026 <em>Le Figaro<\/em>, <em>Valeurs Actuelles<\/em>, <em>Causeur<\/em> et bien s\u00fbr <em>Historia<\/em> ont ador\u00e9 cette \u00e9num\u00e9ration de mauvais gar\u00e7ons. <em>Le Monde<\/em> aussi d\u2019ailleurs. Parmi les nombreux lascars et malandrins recens\u00e9s du VII<sup>e<\/sup> au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il en est un de la page 151 \u00e0 la page 155 du livre format poche, \u00ab&nbsp;\u00e9ternel rebelle&nbsp;\u00bb, qui est \u00ab&nbsp;entr\u00e9 dans la l\u00e9gende sous les traits&nbsp;\u00bb de \u2026 qui vous savez.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>L\u2019auteur s\u2019appuie sur la seule biographie d\u2019Alain Sergent pour parler d\u2019Alexandre Jacob, pr\u00e9nomm\u00e9 Marius bien \u00e9videmment. Aucune autre source ne semble avoir \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e. Pas m\u00eame les romans \u00e0 pr\u00e9tention biographique de Bernard Thomas. Laurent Mar\u00e9chaux sait-il alors qu\u2019il ne peut y avoir d\u2019article du <em>Petit Parisien<\/em> en date du 2 avril 1897 \u00e9voquant le coup du Mont de Pi\u00e9t\u00e9 de Marseille puisqu\u2019il a lieu en r\u00e9alit\u00e9 deux ans plus tard. Un peu de s\u00e9rieux dans la qu\u00eate des sources eut \u00e9t\u00e9 le bienvenu. Mais il est possible que ce soit une erreur de retranscription sur l\u2019ann\u00e9e\u2026 sauf qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019article du <em>Petit Parisien<\/em> non plus le 2 avril 1899 \u00e9voquant le coup de g\u00e9nie ill\u00e9galiste.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019auteur de ces quelques lignes sait-il qu\u2019Alain Sergent s\u2019appelle en r\u00e9alit\u00e9 Andr\u00e9 Mah\u00e9. Est-il en outre au courant du pass\u00e9 pour le moins trouble d\u2019Andr\u00e9 Mah\u00e9 durant la seconde guerre mondiale, pass\u00e9 de collaborateur dont on a pu voir dans les colonnes du Jacoblog comment il a pu infuser la vision donn\u00e9e sur cet <em>anarchiste de la Belle \u00c9poque<\/em> (et notamment la fin de la biographie)&nbsp;? Il n\u2019en demeure pas moins que l\u2019on retrouve ici les informations donn\u00e9es par Sergent, avec en introduction un bel amalgame o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 fantasm\u00e9e par une plume venue de cette infecte extr\u00eame-droite vient forc\u00e9ment alimenter l\u2019inspiration de Maurice Leblanc. Lupinose nous voil\u00e0&nbsp;? Laurent Mar\u00e9chaux aussi. Et il l\u2019a chop\u00e9e.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Laurent-Marechaux-1-1024x788.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-6237\" width=\"332\" height=\"255\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Laurent-Marechaux-1-1024x788.jpg 1024w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Laurent-Marechaux-1-300x231.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Laurent-Marechaux-1-768x591.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Laurent-Marechaux-1.jpg 1200w\" sizes=\"(max-width: 332px) 100vw, 332px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Laurent Mar\u00e9chaux<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Hors la loi<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Anarchistes, ill\u00e9galistes, as de la g\u00e2chette\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Ils ont choisi la libert\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Arthaud, 2009<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Marius Jacob (1879-1954)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ill\u00e9galiste et gentleman-cambrioleur<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les ill\u00e9galistes ne meurent pas sous les balles. Le 28 ao\u00fbt 1954, malade et fatigu\u00e9 par une vie d\u2019\u00e9ternel rebelle, Marius Jacob \u00e9crit une lettre \u00e0 ses amis : \u00ab Je vous quitte sans d\u00e9sespoir, le sourire aux l\u00e8vres, la paix dans le c\u0153ur\u2026 en faisant la nique \u00e0 toutes les infirmit\u00e9s qui guettent la vieillesse\u2026 J\u2019ai v\u00e9cu, je puis mourir \u00bb, puis il enfonce dans son bras d\u00e9charn\u00e9 une seringue emplie de morphine. Entr\u00e9 dans la l\u00e9gende sous les traits d\u2019Ars\u00e8ne Lupin, le gentleman-cambrioleur peut sans regret tirer sa r\u00e9v\u00e9rence. Ses nombreuses vies hors des lois lui survivront.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019origine alsacienne, sa famille s\u2019installe \u00e0 Marseille en 1850 et trouve dans la mer un gagne-pain providentiel. \u00c0 onze ans, Alexandre Marius, apr\u00e8s avoir obtenu son certificat d\u2019\u00e9tudes sur les bancs des Fr\u00e8res des \u00e9coles chr\u00e9tiennes, emprunte le sillage de son p\u00e8re, Joseph Jacob, et suit les traces des h\u00e9ros de Jules Verne, dont il a aval\u00e9 les romans ; il s\u2019engage comme mousse sur le Thibet \u00e0 destination du Congo. D\u2019\u00ab apprentisse \u00bb, le gamin devient novice-timonier \u00e0 bord de La Ville de Noum\u00e9a, d\u00e9barque \u00e0 Sydney et d\u00e9serte, d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de cette vie de cr\u00e8ve-la-faim. Sans le moindre sou, l\u2019adolescent r\u00eaveur s\u2019enr\u00f4le sur un baleinier qui pratique, \u00e0 d\u00e9faut de chasse aux c\u00e9tac\u00e9s, la piraterie. La fortune qu\u2019il y gagne a le go\u00fbt du sang. Il r\u00e9embarque pour la France et \u00e9chappe par chance \u00e0 la pendaison, ses anciens complices ayant, peu apr\u00e8s son d\u00e9part, \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s, jug\u00e9s et ex\u00e9cut\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Marseille, il reprend la mer et perd ses illusions en c\u00f4toyant, au gr\u00e9 de ses embarquements, la mis\u00e8re, les naufrages, l\u2019exploitation, les filouteries en tous genres, les transports douteux et la violence bestiale. \u00c0 seize ans, la maladie l\u2019\u00e9loigne de la mer et le rapproche de l\u2019anarchisme. Condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019inaction, le matelot d\u00e9soeuvr\u00e9 se r\u00e9fugie dans la lecture, d\u00e9vore Victor Hugo et s\u2019enflamme pour les pages de Quatre-Vingt-Treize d\u00e9non\u00e7ant les trois parasites de la soci\u00e9t\u00e9 : le pr\u00eatre, le juge et le soldat.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un naturel solitaire, l\u2019adolescent se lie avec un jeune voisin libertaire qui le convertit sans peine aux id\u00e9es r\u00e9volutionnaires propag\u00e9es par Proudhon et Bakounine. Alexandre d\u00e9vore les feuilles de chou anarchistes, s\u2019usant les yeux \u00e0 d\u00e9crypter L\u2019Agitateur ou L\u2019Indicateur anarchiste. En ce printemps 1893, l\u2019Europe est secou\u00e9e par une vague d\u2019attentats et d\u2019assassinats \u00e0 laquelle r\u00e9pond une r\u00e9pression impitoyable, transformant en h\u00e9ros des poseurs de bombes, vite condamn\u00e9s \u00e0 mort. Alexandre \u2013 qui se fait \u00e0 pr\u00e9sent appeler Marius \u2013 est gagn\u00e9 par la fi\u00e8vre activiste. Avec quelques camarades, l\u2019apprenti r\u00e9volutionnaire bricole des produits explosifs qu\u2019il n\u2019aura pas le temps d\u2019utiliser : il est d\u00e9nonc\u00e9 par un des nombreux indicateurs de police qui pullulent dans les cercles libertaires et \u00e9cope de six mois de prison.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9sormais fich\u00e9 et \u00e9pi\u00e9, Marius tente, comme typographe puis comme aide pharmacien, une insertion professionnelle hasardeuse. Son pass\u00e9 d\u2019activiste lui colle \u00e0 la peau et dissuade ses employeurs successifs de le garder. Le travailleur se retrouve \u00e0 la rue, priv\u00e9 de boulot, mais renforc\u00e9 dans ses convictions anarchistes. Aux gestes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s contre des \u00e9difices, le jeune r\u00e9prouv\u00e9 pr\u00e9f\u00e8re les attaques contre la propri\u00e9t\u00e9 : \u00ab Puisque les bombes font peur aux pauvres, volons les bourgeois, et redistribuons aux pauvres ! \u00bb \u00c0 dix-huit ans, Marius Jacob entre, avec humour et malice, dans l\u2019ill\u00e9galisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Son premier coup d\u2019\u00e9clat, narr\u00e9 par <strong>Le Petit Parisien du 2 avril 1897<\/strong>, est un coup de ma\u00eetre qui met tous les rieurs de France de son c\u00f4t\u00e9 : \u00ab Un commissionnaire du mont de Pi\u00e9t\u00e9 (de Marseille) vit arriver quatre personnes correctement v\u00eatues, dont l\u2019une, ceinte d\u2019une \u00e9charpe officielle, exhiba une commission rogatoire en se pr\u00e9tendant commissaire de police\u2026 et exigea la remise de nombreux bijoux, que ses acolytes renfermaient dans des bo\u00eetes. Il signa un re\u00e7u en r\u00e8gle, assurant que le tout serait rendu apr\u00e8s examen par le parquet. \u00bb En fuite, Jacob est condamn\u00e9 par contumace \u00e0 cinq ans de prison et trois mille francs d\u2019amende. Pour son malheur, l\u2019un de ses anciens complices le croise dans une rue de Toulon et, en \u00e9change de son propre acquittement, vend la m\u00e8che. Marius est arr\u00eat\u00e9 et transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Aix dans l\u2019attente d\u2019un nouveau proc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00e9chapper \u00e0 une sentence connue d\u2019avance, il simule la folie et est envoy\u00e9 \u00e0 l\u2019asile de Mont-Perril, d\u2019o\u00f9 il s\u2019enfuit avec l\u2019aide de son p\u00e8re, venu lui pr\u00eater main forte. Ces semaines d\u2019internement sont propices \u00e0 la r\u00e9flexion. Fini les fric-frac sans justification id\u00e9ologique : Jacob entend mettre son intelligence sup\u00e9rieure et son sens de l\u2019organisation au service du mouvement anarchiste. D\u00e9sormais, les fruits de ses exploits seront redistribu\u00e9s aux camarades en difficult\u00e9 ou financeront la cause.<\/p>\n\n\n\n<p>Marius cr\u00e9e les \u00ab Travailleurs de la nuit \u00bb, un gang d\u2019anarchistes articul\u00e9 en brigades cens\u00e9es respecter des r\u00e8gles librement consenties. On ne tue pas, sauf pour se d\u00e9fendre, et uniquement s\u2019il s\u2019agit de policiers ; on ne s\u2019attaque qu\u2019aux riches propri\u00e9taires, aux nobles, aux juges, aux militaires et aux biens du clerg\u00e9 ; une part du butin sera revers\u00e9e \u00e0 la mouvance anarchiste. Except\u00e9 Jacob, rares seront ses camarades \u00e0 mettre en pratique ces v\u0153ux pieux. Jacob a \u00e9galement r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 l\u2019approche op\u00e9rationnelle. Il ouvre \u00e0 Montpellier un commerce de quincaillerie, o\u00f9 il re\u00e7oit gratuitement de pr\u00e9cieux d\u00e9pliants d\u00e9crivant le fonctionnement des coffres-forts et acquiert \u00e0 Paris une fonderie qui transformera en lingots d\u2019or son butin, sans passer par des receleurs, trop bavards. Les \u00e9glises et les h\u00f4tels particuliers, r\u00e9pertori\u00e9s \u00e0 travers toute la France, sont ses cibles de pr\u00e9dilection, les d\u00e9guisements en tous genres (robe de cur\u00e9, tenue d\u2019officiers, smoking, etc.) sa marotte. Chaque brigade op\u00e8re par trois : un \u00e9claireur part seul rep\u00e9rer les lieux \u00e0 l\u2019aide d\u2019un \u00ab scell\u00e9 \u00bb \u2013 un carton pli\u00e9 et plac\u00e9 dans l\u2019encoignure de la porte d\u2019entr\u00e9e, afin de s\u2019assurer que le propri\u00e9taire est absent \u2013, ses deux complices arrivent le lendemain en train pour passer \u00e0 l\u2019action. De Cherbourg au Mans, en passant par Paris, Tours ou Orl\u00e9ans, la plupart des grandes villes fran\u00e7aises re\u00e7oivent les visites d\u2019Attila, le nom sous lequel Jacob signe ses forfaits en les agr\u00e9mentant de phrases humoristiques : \u00ab Aux juges de paix nous faisons la guerre \u00bb ou \u00ab Dieu Tout-Puissant, retrouve tes voleurs 2 \u00bb. Lors du proc\u00e8s d\u2019Amiens, il r\u00e9pondra de cent cinquante-six affaires identifi\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Par deux fois, Marius Jacob doit faire feu pour \u00e9chapper \u00e0 la police. Une premi\u00e8re fois \u00e0 Orl\u00e9ans, o\u00f9 il est interpell\u00e9 dans une chambre d\u2019h\u00f4tel avec son complice Roy\u00e8re. Atteint de plusieurs balles, l\u2019agent Couillot survit \u00e0&nbsp;ses blessures. Le 21 avril 1903, \u00e0 Abbeville, l\u2019affaire tourne mal et stoppe d\u00e9finitivement sa vie de cambrioleur. Surpris par une voisine alors qu\u2019ils op\u00e8rent dans un h\u00f4tel particulier, Jacob et ses deux complices \u2013 Bour et P\u00e9lissard \u2013 fuient \u00e0 travers champs et gagnent \u00e0 pied le bourg de Pont-R\u00e9my. Il est deux heures du matin, le prochain train n\u2019arrive qu\u2019\u00e0 six heures. Jacob, en militant incorrigible, tente pour passer le temps de convertir le garde-voie \u00e0 ses id\u00e9es libertaires. M\u00e9fiant, le bonhomme s\u2019absente quelques minutes pour alerter le commissariat d\u2019Abbeville. \u00c0 l\u2019ouverture des guichets, l\u2019agent Pruvost et le brigadier Auquier sont envoy\u00e9s sur place. Bour tue d\u2019une balle en plein coeur le premier, tandis que Jacob d\u00e9charge son arme sur le second, avant de se perdre dans la campagne et d\u2019\u00eatre appr\u00e9hend\u00e9, \u00e0 bout de force, aux abords d\u2019Airaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Leur proc\u00e8s s\u2019ouvre \u00e0 Amiens le 8 mars 1905. Malgr\u00e9 les charges qui p\u00e8sent contre lui \u2013 meurtre, vol en bande et association de malfaiteurs \u2013, passibles de la guillotine, Jacob conserve, comme le rapporte la presse locale, toute sa morgue :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Son regard \u00e9nergique lui donne un air dur. Il garde son chapeau sur la t\u00eate :<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cD\u00e9couvrez-vous, ordonne le pr\u00e9sident.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous \u00eates bien couvert, vous, r\u00e9plique Jacob.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Levez-vous.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous \u00eates bien assis ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00cates-vous d\u2019accord avec vos co-accus\u00e9s sur la r\u00e9cusation de quelques jur\u00e9s ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je ne suis d\u2019accord avec personne, nous ne reconnaissons pas \u00e0 vos jur\u00e9s le droit de nous juger.\u201d 3 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de la troisi\u00e8me audience, le g\u00e9nie de l\u2019effraction expose avec sa fougue habituelle ses id\u00e9es r\u00e9volutionnaires : \u00ab Le travail, loin de me r\u00e9pugner, me pla\u00eet\u2026 Ce qui m\u2019a r\u00e9pugn\u00e9, c\u2019est de suer sang et eau pour&nbsp;l\u2019aum\u00f4ne d\u2019un salaire, c\u2019est de cr\u00e9er des richesses dont j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 frustr\u00e9\u2026 Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Le vol, c\u2019est la restitution, la reprise de possession\u2026 Plut\u00f4t que de mendier ce \u00e0 quoi j\u2019avais droit, j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 m\u2019insurger et combattre pied \u00e0 pied mes ennemis en faisant la guerre aux riches, en attaquant leurs biens.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la sixi\u00e8me audience, l\u2019accus\u00e9 se prend de bec avec le pr\u00e9sident, entonne L\u2019Internationale, quitte le pr\u00e9toire et ne reviendra plus. Jacob a vingt-quatre ans. Le tribunal le condamne aux travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 et l\u2019exp\u00e9die en novembre 1905 en Guyane, au bagne des \u00eeles du Salut.<\/p>\n\n\n\n<p>Consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab un bandit exceptionnellement dangereux, \u00e0 surveiller de pr\u00e8s, de tr\u00e8s pr\u00e8s&nbsp;\u00bb, Jacob b\u00e9n\u00e9ficie pendant la travers\u00e9e d\u2019une cage sp\u00e9ciale, avec seulement trois autres bagnards, alors que ses compagnons de gal\u00e8re s\u2019entassent \u00e0 cinquante par cage. Si elle le prive d\u2019\u00eatre intern\u00e9 sur le continent guyanais o\u00f9 les conditions de d\u00e9tention sont moins \u00e9prouvantes, sa r\u00e9putation d\u2019irr\u00e9ductible et son double statut d\u2019intern\u00e9 A et B vont contribuer \u00e0 le sauver.<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres condamn\u00e9s respectent Marius qui s\u2019impose comme un leader.&nbsp;Pour lui commence un nouveau combat : faire plier l\u2019administration p\u00e9nitentiaire. Au prix d\u2019interminables s\u00e9jours au cachot, une pi\u00e8ce obscure sans ouverture o\u00f9 chaque soir le condamn\u00e9 est mis aux fers. Sa b\u00eate noire est le commandant Michel, responsable du camp, qui reconna\u00eetra qu\u2019il fallait abattre Jacob pour ne pas \u00eatre abattu par lui. Ses armes de pr\u00e9dilection : l\u2019\u00e9tude des codes de justice militaire et maritime et du Code p\u00e9nal, ainsi que la multiplication des plaintes aupr\u00e8s du ministre de la Justice. Dans son combat, Jacob re\u00e7oit un soutien de poids : celui du docteur Louis Rousseau, arriv\u00e9 en septembre 1920 aux \u00eeles du Salut en tant que m\u00e9decin militaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dix-huit fois, Jacob tente de s\u2019\u00e9chapper, confectionnant en cachette des voiles et imaginant mille stratag\u00e8mes pour prendre le large, des plus audacieux aux plus farfelus. Souvent d\u00e9nonc\u00e9, toujours malchanceux, Jacob ne parviendra jamais \u00e0 ses fins.<\/p>\n\n\n\n<p>Un \u00e9v\u00e9nement tragique va bouleverser ses ann\u00e9es de d\u00e9tention. En 1908, Capeletti, \u00ab une des mentalit\u00e9s les plus basses du bagne \u00bb, essaie de l\u2019empoisonner. Pr\u00e9venu par un autre bagnard, Jacob, saisi de fureur, tue \u00e0 coups de couteau la crapule. Le tribunal maritime le condamne \u00e0 cinq ans de r\u00e9clusion cellulaire, ramen\u00e9s en cassation \u00e0 deux ans \u2013 deux ann\u00e9es \u00e0 vivre seul dans une cellule o\u00f9 des barreaux tiennent lieu de plafond, et o\u00f9 toute parole est interdite.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019obstination de sa m\u00e8re et la mobilisation de l\u2019opinion publique finissent par payer. Apr\u00e8s vingt-deux ans de bagne, Jacob est autoris\u00e9 \u00e0 regagner fin1925 la France, pour effectuer \u00e0 Melun, puis \u00e0 Fresnes, ses trois derni\u00e8res ann\u00e9es de prison.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 soixante-quatorze ans, l\u2019anarchiste au grand c\u0153ur d\u00e9cide qu\u2019il est temps de se faire la belle. Il griffonne sur un bout de papier : \u00ab Linge lessiv\u00e9, rinc\u00e9, s\u00e9ch\u00e9, mais pas repass\u00e9. J\u2019ai la cosse. Excusez. Vous trouverez deux litres de ros\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la pani\u00e8re. \u00c0 votre sant\u00e9 ! \u00bb Il montre une derni\u00e8re fois que l\u2019humour, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et l\u2019ill\u00e9galisme peuvent faire bon m\u00e9nage.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ancien militant du GAJ (groupe action jeunesse) puis du GAS (groupe d\u2019action solidariste) de Jean-Pierre Stirbois, Laurent Mar\u00e9chaux a dirig\u00e9 de 1975 \u00e0 1979 les Cahiers du Solidarisme. Il collabore depuis r\u00e9guli\u00e8rement au magazine Historia et publie son premier roman en 2005 aux \u00e9ditions La Dilettante. Quatre ans plus tard, son livre Hors la loi [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[1452],"tags":[738,95,863,2018,1036,2010,121,2016,5407,750],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6235"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6235"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6235\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6238,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6235\/revisions\/6238"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6235"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6235"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6235"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}