{"id":6023,"date":"2025-11-02T01:10:00","date_gmt":"2025-11-02T00:10:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=6023"},"modified":"2025-10-15T19:16:22","modified_gmt":"2025-10-15T17:16:22","slug":"lenfer-nimois-du-bagne-8","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2025\/11\/lenfer-nimois-du-bagne-8\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Enfer n\u00eemois du bagne 8"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le_Republicain_du_Gard-20-janvier-1936-portrait-539x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5983\" width=\"176\" height=\"334\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le_Republicain_du_Gard-20-janvier-1936-portrait-539x1024.jpg 539w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le_Republicain_du_Gard-20-janvier-1936-portrait-158x300.jpg 158w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le_Republicain_du_Gard-20-janvier-1936-portrait.jpg 653w\" sizes=\"(max-width: 176px) 100vw, 176px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>Le R\u00e9publicain du Gard<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mardi 28 janvier 1936<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>L&rsquo;Enfer du Bagne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>(M\u00c9MOIRES D&rsquo;UN CONDAMN\u00c9 MILITAIRE)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>par Paul ROUSSENQ<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>(SUITE)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>le puni de cachot \u00e9tait mis en possession du tout par l&rsquo;interm\u00e9diaire, et souvent un billet accompagnait l\u2019envoi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il arrivait cependant que le porte-cl\u00e9s en question, faisant montre de duplicit\u00e9, informait le surveillant qu\u2019il avait la presque certitude qu\u2019un homme de corv\u00e9e avait pass\u00e9 objets de contrebande \u00e0 un tel \u2013 celui-l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment qu&rsquo;il avait ravitaill\u00e9. \u2013 Alors une fouille avait lieu&nbsp;; le tabac et le restant \u00e9taient saisis et le porte-cl\u00e9s en b\u00e9n\u00e9ficiait. Il faisait donc d&rsquo;une pierre deux coups.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment passer son temps, durant des ann\u00e9es de cachot&nbsp;? On causait \u00e9tendus sur notre couverture devant la porte&nbsp;; on jouait aux charades ou bien l&rsquo;on racontait des histoires. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas sans al\u00e9as. Parfois le porte-cl\u00e9s ouvrait tout doucement la porte du couloir donnant dans les cachots ; le surveillant se glissait derri\u00e8re lui en pantoufles.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Un tel et un tel, vous serez traduits devant la Commission disciplinaire pour bavardage&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La plupart du temps on l&rsquo;envoyait sur les roses, car on s&rsquo;en fichait. On jouait les \u00ab&nbsp;Mis\u00e9rables, en des termes peu acad\u00e9miques ; le rapport s&rsquo;aggravait.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, l&rsquo;on recommen\u00e7ait.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les moments critiques, lorsque la camisole de force \u00e9tait d\u00e9pos\u00e9e dans le couloir pr\u00eate \u00e0 servir, on usait de diplomatie.<\/p>\n\n\n\n<p>On recourait au t\u00e9l\u00e9phone intermural. Ainsi on engageait des conversations frapp\u00e9es. C&rsquo;\u00e9tait bien simple. Les lettres de l&rsquo;alphabet ayant un num\u00e9ro correspondant de 1 \u00e0 25, on frappait chaque lettre par de petits coups sur le mur avec la deuxi\u00e8me phalange, de l&rsquo;index de la main droite et le voisin comptait ces coups au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;il les percevait. Un espace de temps d&rsquo;une seconde ou deux \u00e9tait observ\u00e9 entre chaque lettre et un coup sourd frapp\u00e9 avec le poing signifiait la fin d&rsquo;un mot. Par exemple pour dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c7a va&nbsp;?&nbsp;\u00bb on frappait d&rsquo;abord trois coups : a, b, c, puis un seul coup \u00e0, puis un coup de poing. Ensuite vingt-deux coups&nbsp;: v, et enfin un seul coup&nbsp;: a.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;un frappait l&rsquo;autre \u00e9coutait l&rsquo;oreille coll\u00e9e nu mur, et retenait chaque mot. Cela allait tr\u00e8s vite, \u00e0 force d&rsquo;habitude.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;aide de brins de balai (nous en avions un dans nos cachots) on communiquait de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, pour se faire passer une cigarette, un billet ou un journal. Un morceau de fil servait \u00e0 relier les brins et un autre pour attacher ce que l&rsquo;on passait. Quelquefois nous saisissions un gros cafard- il y en avait pas mal \u2013 on lui attachait un long fil \u00e0 la patte et \u00e0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 du fil ce que l&rsquo;on devait envoyer au voisin imm\u00e9diat, et ensuite on le l\u00e2chait hors du cachot par une ouverture de la porte mal jointe. Le cafard fuyait contre le mur et entrait dans le cachot voisin par une voie analogue, tra\u00eenant le fil et le reste.<\/p>\n\n\n\n<p>Le camarade s&rsquo;en saisissait et mettait la main sur l&rsquo;envoi.<\/p>\n\n\n\n<p>La Commission disciplinaire \u00e9tait compos\u00e9e du Commandant du p\u00e9nitencier (qui n&rsquo;est pas un militaire) et de deux assesseurs fonctionnaires. Elle si\u00e9geait une fois par semaine \u00e0 l&rsquo;effet de punir les d\u00e9linquants.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce jour \u00e9tait attendu fi\u00e9vreusement par les punis en souffrance. On attendait les nouveaux postulants pour faire de la fum\u00e9e. En effet, lorsqu&rsquo;un condamn\u00e9 \u00e9tait dans le cas d\u2019\u00eatre puni de cachot, il prenait pr\u00e9cautions. Le \u00ab&nbsp;plan&nbsp;\u00bb \u00e9tait garni de tabac compress\u00e9, de feuilles \u00e0 cigarettes et d&rsquo;allumettes \u00e9court\u00e9es (pour tenir moins de place). Le \u00ab&nbsp;plan&nbsp;\u00bb est un \u00e9tui d\u2019aluminium de la forme d\u2019un \u00e9tui \u00e0 aiguilles et de la grosseur d&rsquo;une petite saucisse. Il est \u00e0 vis, et parfaitement \u00e9tanche. Les condamn\u00e9s s&rsquo;en servent principalement pour cacher leur argent pour rentrer du tabac au cachot, ou du moins s&rsquo;en servaient pour ce dernier usage, car le cachot a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On introduit le \u00ab&nbsp;plan&nbsp;\u00bb imbib\u00e9 de salive dans l&rsquo;anus et il va se loger dans l\u2019intestin. Pour l\u2019en faire sortir, il suffit d\u2019aller \u00e0 la selle.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque les punis de cachot \u00e9taient peu nombreux, on ne les mettait pas c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. On les pla\u00e7ait de loin en loin pour rendre plus difficile les communications.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais on allongeait les brins de balai qui se d\u00e9roulaient dans le couloir comme un serpent. Il advenait que cet appareil de transmission se coin\u00e7ait quelque part et qu\u2019il demeurait en souffrance. Le surveillant le d\u00e9couvrait et c\u2019\u00e9tait une fouille g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque la conversation languissait et que je n\u2019avais pas de voisins imm\u00e9diats pour discourir, je demandais du papier pour libeller une quelconque r\u00e9clamation \u00e0 seule fin d\u2019emb\u00eater la Tentiaire. Les motifs ne manquaient pas. Ou bien, avec un crayon, je me rem\u00e9morais sur les murs les d\u00e9partements avec leurs pr\u00e9fectures. Tant que je n\u2019en avais pas \u00e9puis\u00e9 le nombre, je marchais en r\u00e9fl\u00e9chissant, tournant et retournant dans mon cachot. Ou bien, j&rsquo;inscrivais par ordre alphab\u00e9tique, les pr\u00e9noms masculins et f\u00e9minins&nbsp;; je faisais le compte des jours, heures, minutes et secondes que j&rsquo;avais v\u00e9cus. Il fallait bien passer le temps d&rsquo;une fa\u00e7on ou de l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ainsi que je conservais mon moral intact, durant ces interminables ann\u00e9es de cachot. En ces jours d\u00e9j\u00e0 lointains, o\u00f9 serein et impassible je subissais les coups d&rsquo;une repression excessivement dure qui aurait vite eu raison d&rsquo;un caract\u00e8re moins tremp\u00e9 au vent de l&rsquo;adversit\u00e9, je ne d\u00e9sesp\u00e9rais pas d&rsquo;un avenir meilleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9v\u00e9nements ont confirm\u00e9 cet optimisme. J&rsquo;ai travers\u00e9 toutes ces \u00e9preuves victorieusement, sans \u00eatre diminu\u00e9 moralement et physiquement. Certes, je ne jouis pas des plaisirs de la vie et de ses joies&nbsp;; j&rsquo;ignore la douceur d&rsquo;un foyer, les caresses d&rsquo;une femme, je ne mange pas \u00e0 ma faim et je couche plus souvent \u00e0 la belle \u00e9toile que dans un lit.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout ce qui peut m&rsquo;advenir ne sera que de la petite bi\u00e8re \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce que j&rsquo;ai subi. La libert\u00e9 est une belle chose, en d\u00e9pit de toutes les privations mat\u00e9rielles, et je la go\u00fbte nonobstant.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le-Republicain-du-Gard-1936-Enfer-du-Bagne.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5985\" width=\"290\" height=\"132\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le-Republicain-du-Gard-1936-Enfer-du-Bagne.jpg 511w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le-Republicain-du-Gard-1936-Enfer-du-Bagne-300x136.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 290px) 100vw, 290px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>Les incorrigibles<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu&rsquo;en 1925, le Camp des Incorrigibles \u00e9tait situ\u00e9 \u00e0 Charvein, de sinistre m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait un centre de r\u00e9pression inou\u00efe, les abus, les exc\u00e8s et les crimes qui furent commis en ce lieu par le personnel de surveillance et ses auxiliaires, resteront \u00e0 jamais dans les fastes sombres du Bagne. D\u00e8s cinq heures du matin, sous bonne escorte, les \u00ab&nbsp;incos&nbsp;\u00bb prenaient le chemin de l&rsquo;abatis, qui se trouvait souvent \u00e0 plusieurs kilom\u00e8tres, en pleine for\u00eat. Ils \u00e9taient seulement rev\u00eatus d&rsquo;un lambeau d&rsquo;\u00e9toffe qui leur recouvrait les parties sexuelles. Les moustiques les d\u00e9voraient.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9s sur les lieux de l&rsquo;exploitation foresti\u00e8re on les attelait aux lourdes pi\u00e8ces de bois qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de tra\u00eener tels des b\u00eates de somme. Ils tiraient avec ensemble sur leur bricole pass\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, avan\u00e7ant peu, sur un sol ingrat, suant et peinant. Us avaient les pieds en sang&nbsp;; souvent une pluie battante les fouettait., mais il fallait aller de l&rsquo;avant&nbsp;: marche ou cr\u00e8ve&nbsp;! Les garde-chiourme les invectivaient \u00e0 chaque instant, abrit\u00e9s sous leurs parapluies, leur promettant cachot et pain sec. Et ce n&rsquo;\u00e9tait pas menaces vaines. Aussi, ces malheureux cherchaient- ils \u00e0 s&rsquo;enfuir, non pour aller bien loin mais pour \u00eatre \u00e0 l&rsquo;abri momentan\u00e9ment de ces incessantes brimades. Ils le faisaient sous les balles, car les surveillants arm\u00e9s en permanence de leur carabine, les canardaient comme des lapins. Ils avaient ce droit, ainsi que des instructions de viser aux bons endroits.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne se passait gu\u00e8re de semaine sans que la foudre parle et. que le sang coule.<\/p>\n\n\n\n<p>La plupart du temps, les bless\u00e9s \u00e9taient achev\u00e9s sur place. Si parfois un fugitif parvenait \u00e0 \u00e9chapper aux balles, alors on lan\u00e7ait \u00e0 ses trousses la meute des porte-cl\u00e9s arabes, arm\u00e9s de sabres d&rsquo;abatis bien aiguis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces brutes entaillaient profond\u00e9ment les \u00e9paules et coupaient des bras. Car par un geste instinctif, les fugitifs cherchaient \u00e0 parer les coups de l&rsquo;arme terrible. J&rsquo;en ai connu de ces manchots, mutil\u00e9s de la sorte.<\/p>\n\n\n\n<p>Il arrivait que ces coups de sabre entra\u00eenaient, une mort prompte. Alors, on enterrait l&rsquo;homme assassin\u00e9 dans un carr\u00e9 de terrain situ\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 du camp sans aucun contr\u00f4le ni nulle formalit\u00e9. Et l&rsquo;acte de d\u00e9c\u00e8s \u00e9tait \u00e9tabli par le Chef de camp, comme provenant de mort naturelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul ROUSSENQ.<\/p>\n\n\n\n<p>(A suivre) (Tous droits de reproduction r\u00e9serv\u00e9s)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le R\u00e9publicain du Gard Mardi 28 janvier 1936 L&rsquo;Enfer du Bagne (M\u00c9MOIRES D&rsquo;UN CONDAMN\u00c9 MILITAIRE) par Paul ROUSSENQ (SUITE) le puni de cachot \u00e9tait mis en possession du tout par l&rsquo;interm\u00e9diaire, et souvent un billet accompagnait l\u2019envoi. 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