{"id":5994,"date":"2025-10-26T01:10:00","date_gmt":"2025-10-25T23:10:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5994"},"modified":"2025-10-13T18:26:34","modified_gmt":"2025-10-13T16:26:34","slug":"lenfer-nimois-du-bagne-1","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2025\/10\/lenfer-nimois-du-bagne-1\/","title":{"rendered":"L&rsquo;enfer n\u00eemois du bagne 1"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le_Republicain_du_Gard-20-janvier-1936-portrait-539x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5983\" width=\"143\" height=\"272\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le_Republicain_du_Gard-20-janvier-1936-portrait-539x1024.jpg 539w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le_Republicain_du_Gard-20-janvier-1936-portrait-158x300.jpg 158w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le_Republicain_du_Gard-20-janvier-1936-portrait.jpg 653w\" sizes=\"(max-width: 143px) 100vw, 143px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>Le R\u00e9publicain du Gard<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lundi 20 janvier 1936<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>L&rsquo;ENFER DU BAGNE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>(M\u00c9MOIRES D&rsquo;UN CONDAMN\u00c9 MILITAIRE)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>par Paul ROUSSENQ<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;histoire de Paul Roussenq, condamn\u00e9 \u00e0 vingt ans de travaux forc\u00e9s pour avoir br\u00fbl\u00e9 ses effets militaires dans une cellule o\u00f9 il \u00e9tait enferm\u00e9, est des plus simples.<\/p>\n\n\n\n<p>En deux mots, la voici.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 seize ans, il a quitt\u00e9 la maison familiale pour \u00e9viter une correction de son p\u00e8re, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une v\u00e9tille&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il partit au hasard des chemins, travaillant de ci, de l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait en 1903.<\/p>\n\n\n\n<p>Il arriva dans les environs de Chamb\u00e9ry lorsqu\u2019il fut arr\u00eat\u00e9 par des gendarmes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;vos papiers&nbsp;?&#8230;<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Les voil\u00e0.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pour son malheur, Roussenq n&rsquo;avait sur lui ni sou ni maille&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il fut \u00e9crou\u00e9 \u00e0 la prison de Chamb\u00e9ry sous l&rsquo;inculpation de vagabondage.<\/p>\n\n\n\n<p>Condamn\u00e9 \u00e0 deux mois de prison il relevait appel.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours de l&rsquo;audience et \u00e0 la suite de multiples incidents, il lan\u00e7a un cro\u00fbton de pain dans la direction de la Cour&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui lui valut une peine de cinq ans de prison.<\/p>\n\n\n\n<p>Dirig\u00e9 sur la Maison Centrale de Clairvaux, il obtint la gr\u00e2ce d&rsquo;une ann\u00e9e, sur avis favorable du Directeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il revint \u00e0 Saint-Gilles. Le caract\u00e8re particulier de sa condamnation fit que ses concitoyens ne lui tinrent pas rigueur.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes en 1910. Appel\u00e9 au r\u00e9giment, il fut dirig\u00e9 sur le 5<sup>e<\/sup> bataillon d&rsquo;Infanterie l\u00e9g\u00e8re d&rsquo;Afrique, en garnison \u00e0 Gab\u00e8s&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Quinze jours apr\u00e8s son arriv\u00e9e ses id\u00e9es antimilitaristes lui valurent une punition de soixante jours de prison, dont vingt-et-un de cellule&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Un soir, il se d\u00e9v\u00eatit de son bourgeron et de son pantalon de treillis. Il les accrocha aux barreaux de la fen\u00eatre et y mit le feu&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>II frappa \u00e0 la porte \u00e0 coups redoubl\u00e9s. Le corps de garde le trouva \u00e0 moiti\u00e9 asphyxi\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Traduit devant le Conseil de Guerre, le 5 Mai 1908, il fut condamn\u00e9 \u00e0 20 ANS DE TRAVAUX FORCES ET 15 ANS D&rsquo;INTERDICTION DE SEJOUR pour&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tentative d&rsquo;incendie volontaire d&rsquo;un b\u00e2timent \u00e0 l&rsquo;usage de l&rsquo;Arm\u00e9e, laquelle tentative manifest\u00e9e par un commencement d&rsquo;ex\u00e9cution, n&rsquo;a manqu\u00e9 son effet que par suite de circonstances ind\u00e9pendantes de la volont\u00e9 de son auteur&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, Paul Roussenq a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 pour avoir br\u00fbl\u00e9 ses effets militaires dont il<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e9tait rev\u00eatu, dans la cellule o\u00f9 il \u00e9tait enferm\u00e9, essentiellement construite en pierres et en ciment.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand on vient de \u00ab&nbsp;vivre&nbsp;\u00bb le fameux proc\u00e8s de Serge Stavisky et qu&rsquo;on en conna\u00eet le verdict, on peut trouver cette sanction par trop s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref&nbsp;! Comme on le voit, ce qui voua Paul Roussenq au bagne c&rsquo;est son ind\u00e9pendance, ses id\u00e9es antimilitaristes, son impulsion, son illusionnisme et rien de plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Entendons par l\u00e0 que l&rsquo;auteur des m\u00e9moires sur le bagne, dont nous commen\u00e7ons la publication aujourd&rsquo;hui, n&rsquo;est ni un assassin, ni un voleur, ni un bandit&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Condamn\u00e9 par un tribunal pour une faute b\u00e9nigne, sa col\u00e8re lui fit jeter un cro\u00fbton de pain dans la direction de ses juges&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle pouvait \u00eatre sa conduite au \u00ab&nbsp;Bat&rsquo; d&rsquo;Af&nbsp;\u00bb apr\u00e8s quatre ans pass\u00e9s \u00e0 la prison de Clairvaux&nbsp;?&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle pouvait \u00eatre sa conduite an sein de cette arm\u00e9e vers laquelle il allait malgr\u00e9 lui&nbsp;?&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Une suite ininterrompue de fautes et de rebellions contre les punitions qui en d\u00e9coulent, une haine d\u00e9j\u00e0 profonde pour des chefs \u00e0 qui il d\u00e9nie le droit de commander et refuse son ob\u00e9issance.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul Roussenq a pay\u00e9 sa dette&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Vingt ans pass\u00e9s \u00e0 Cayenne l&rsquo;ont assagi&#8230; L\u00e0-bas aux Iles du Salut, il appartenait \u00e0 cette cat\u00e9gorie de for\u00e7ats qui acceptent le Bagne comme un attribut de l&rsquo;ordre social&nbsp;: ceux que les surveillants d\u00e9nomment les \u00ab fortes t\u00eates \u00bb. (D&rsquo;ailleurs Albert Londres n&rsquo;a-t-il pas consacr\u00e9 tout un chapitre dans son livre fameux \u00e0 \u00ab&nbsp;Roussenq l&rsquo;Incorrigible&nbsp;\u00bb&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>II ne s&rsquo;est soumis \u00e0 la discipline que par force. Il ne fut jamais avide de martyre. Il ne fut jamais z\u00e9l\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230;Car il ne s&rsquo;est jamais consid\u00e9r\u00e9 comme un m\u00e9cr\u00e9ant repenti.<\/p>\n\n\n\n<p>Rappelons, pour m\u00e9moire que, \u00e9mu d&rsquo;une peine aussi lourde, le Conseil G\u00e9n\u00e9ral du Gard a vot\u00e9 le v\u0153u suivant au cours des sessions de 1927-1928 et 1929&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le Conseil G\u00e9n\u00e9ral du Gard, consid\u00e9rant que la peine est d\u00e9mesur\u00e9ment s\u00e9v\u00e8re en proportion de la faute commise, r\u00e9clame sa lib\u00e9ration imm\u00e9diate&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme nous l&rsquo;avons dit l&rsquo;histoire de \u00ab&nbsp;l&rsquo;Enfer du Bagne&nbsp;\u00bb r\u00e9v\u00e9lera la vie des for\u00e7ats telle que l&rsquo;a v\u00e9cue Paul Roussenq pendant vingt ans&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est-\u00e0-dire de fa\u00e7on tr\u00e8s objective et avec une scrupuleuse v\u00e9rit\u00e9 des faits et des actes. Ecrits avec beaucoup de pr\u00e9cision et d&rsquo;humaine compr\u00e9hension, les m\u00e9moires de Paul Roussenq constituent de nouvelles charges pour le dossier du bagne&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, s&rsquo;ils ajoutent une condamnation \u00e0 celles d\u00e9j\u00e0 prononc\u00e9es par les enqu\u00eates d&rsquo;un Albert Londres, d&rsquo;un Marc Chadourne ou d&rsquo;un Alexis Danan, jamais ils n&rsquo;apportent \u00e0 la criminalit\u00e9 une place excessive comme le firent ces romanciers c\u00e9l\u00e8bres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;Enfer du Bagne \u00bb est l&rsquo;histoire int\u00e9grale et vraie de la vie des for\u00e7ats. C&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;un condamn\u00e9 militaire ECRITE PAR LUI-MEME, apr\u00e8s vingt ans pass\u00e9s aux Iles du Salut. Ecoutez-l\u00e0&#8230;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le-Republicain-du-Gard-1936-Enfer-du-Bagne.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5985\" width=\"337\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le-Republicain-du-Gard-1936-Enfer-du-Bagne.jpg 511w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Le-Republicain-du-Gard-1936-Enfer-du-Bagne-300x136.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 337px) 100vw, 337px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>LE D\u00c9PART POUR LA GUYANE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A bord de \u00ab&nbsp;La Loire&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>au fond des cages<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>De la prison militaire de Tunis, je fus achemin\u00e9 par \u00e9tapes vers le d\u00e9p\u00f4t de for\u00e7ats de l&rsquo;Harrach, situ\u00e9 \u00e0 Maison-Carr\u00e9e pr\u00e8s d&rsquo;Alger. Il y avait l\u00e0 presqu&rsquo;exclusivement des arabes ; nous \u00e9tions une vingtaine de condamn\u00e9s militaires. La discipline \u00e9tait stricte pour les indig\u00e8nes, quelque peu rel\u00e2ch\u00e9e pour les m\u00e9tropolitains. Les fils du d\u00e9sert \u00e9taient men\u00e9s durement. La plupart n&rsquo;\u00e9prouvaient pas une grande ferveur pour le travail, et ils se portaient en foule \u00e0 la visite m\u00e9dicale pour se faire exempter. Justement, 1\u2019ancien m\u00e9decin de la marine qui exer\u00e7ait au d\u00e9p\u00f4t depuis de longues ann\u00e9es, venait de prendre sa retraite. Il fut remplac\u00e9 par un jeune docteur tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu&rsquo;un arabe se pr\u00e9sentait \u00e0 la visite, il r\u00e9pondait g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la question&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qu&rsquo;est-ce que tu as&nbsp;?&nbsp;\u00bb par cette r\u00e9ponse&nbsp;: \u00ab&nbsp;Moussieu li rnajour, moi y en a mal partout&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Troumba&nbsp;!&nbsp;\u00bb pronon\u00e7ait alors le praticien. Comme on le sait ce mot, arabe, signifie, lavement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, \u00e0 la promenade, les b\u00e9n\u00e9ficiaires de la mention sus-indiqu\u00e9e \u00e9taient appel\u00e9s nomm\u00e9ment et rang\u00e9s en file indienne. Un arabe infirme attendait de pied ferme, arm\u00e9 d\u2019une formidable seringue \u00e0 chevaux. Un \u00e0 un, les patients saisis par deux gaillards, commis \u00e0 cet effet, \u00e9taient soumis au traitement, non sans cris et des grincements de dents&nbsp; qui mettaient l&rsquo;assistance en joie.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t la m\u00e9morable \u00ab&nbsp;troumba&nbsp;\u00bb se r\u00e9v\u00e9la rem\u00e8de efficace, d&rsquo;ordre aussi pr\u00e9ventif que curatif. La visite m\u00e9dicale fut presque totalement d\u00e9sert\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je restais environ cinq mois au d\u00e9p\u00f4t d\u2019Harrach, et \u00e0 la fin de d\u00e9cembre 1908, au moment m\u00eame o\u00f9 se produisait la catastrophe de Messine \u2013 qui fit cent mille victimes \u2013 le transport \u00ab&nbsp;Loire&nbsp;\u00bb me recevait dans ses flancs et quittait la rade d\u2019Alger pour la Guyane.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions \u00e0 bord environ 600 condamn\u00e9s, 350 de France et 250 d&rsquo;Afrique. Dans les cages, c&rsquo;\u00e9tait un grouillement d\u2019\u00eatres humains qui n\u2019avaient pas l\u2019air de s&rsquo;en faire. Ils \u00e9taient heureux apr\u00e8s de longs mois d\u2019attente durant lesquels ils avaient \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 une dure discipline, d\u2019aller l\u00e0-bas en Guyane pour tenter l\u2019\u00e9vasion.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils savaient qu\u2019ils pourraient causer et fumer \u00e0 leur aise en attendant. Ce qui ferait diversion et les changerait de la rigoureuse discipline du d\u00e9p\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0, ils s\u2019\u00e9taient procur\u00e9 du tabac en troquant du linge et des provisions \u00e0 l\u2019\u00e9quipage.<\/p>\n\n\n\n<p>Des groupes se formaient les discussions allaient bon train. Parfois des coups \u00e9taient \u00e9chang\u00e9s, et les combattants allaient faire connaissance avec les cachots du bord.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 Gibraltar, le mal de mer toucha la presque totalit\u00e9 de cette cargaison humaine, temp\u00e9rant les haines et les discordes. Nous arriv\u00e2mes en vue des Iles du Salut le 14 janvier 1909. Une dizaine de for\u00e7ats, morts durant la travers\u00e9e, avaient \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s par-dessus bord.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le d\u00e9barquement aux Iles du Salut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;aspect des \u00eeles du Salut, au premier abord, n&rsquo;a rien d&rsquo;effrayant, au contraire.<\/p>\n\n\n\n<p>On dirait trois corbeilles de verdure pos\u00e9es sur l&rsquo;Oc\u00e9an. Des milliers de cocotiers dressent vers le ciel leurs cimes alti\u00e8res, se balan\u00e7ant au gr\u00e9 de la brise venant du large. Des constructions, petites et grandes, trouent cette verdure de la tache de leurs toits rouge\u00e2tres.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;Oc\u00e9an bat furieusement ces rochers, et l&rsquo;on entend constamment le bruit de tonnerre des vagues furieuses aux cr\u00eates blanches.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a l\u00e0 trois \u00eelots exclusivement p\u00e9nitentiaires : 1. l&rsquo;Ile Royale qui est la plus grande&nbsp;; 2. L\u2019Ile Saint-Joseph&nbsp;; 3. l&rsquo;Ile du Diable.<\/p>\n\n\n\n<p>On nous fait descendre dans des chalands, et nous atterrissons \u00e0 l&rsquo;Ile Saint-Joseph, qui est \u00e0 m\u00eame de recevoir le convoi en raison des nombreuses \u00ab cases \u00bb qu&rsquo;elle contient.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le quai, un nombre imposant de gardes-chiourme (surveillants militaires) nous attendent, revolver au c\u00f4t\u00e9. On fait appels et contre- appels. Nous sommes compt\u00e9s et recompt\u00e9s. La sueur coule de nos fronts, car il fait terriblement chaud en ce pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Des files de cocotiers bordent la route o\u00f9 nous sommes align\u00e9s sac au dos. Nous lorgnons leurs fruits rafra\u00eechissants qui pendent, \u00e0 25 m\u00e8tres de hauteur. C&rsquo;est le supplice de Tantale.<\/p>\n\n\n\n<p>Un na\u00eff \u00e9met cette r\u00e9flexion que les poires sont grosses en Guyane&nbsp;; on se gausse de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes tenus l\u00e0 pendant des heures&nbsp;; on fait l&rsquo;inventaire de nos sacs, on op\u00e8re le matriculage de nos v\u00eatements et de notre linge. Avant de partir on nous avait donn\u00e9 deux paires de souliers, dont une de rechange, et deux complets de rechange en toile. On ne trouve rien de mieux que de nous enlever une paire de souliers et un complet. Mais ce ne sera pas une \u00e9conomie pour l&rsquo;Etat, un placement fructueux sera op\u00e9r\u00e9 de ces d\u00e9pouilles \u00ab&nbsp;opimes&nbsp;\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, on nous empile dans de vastes cas\u00e9s, sortes de hangars clos munis de bat-flancs, qui servent de salle \u00e0 manger et de dortoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Les baquets d&rsquo;eau saum\u00e2tre sont vid\u00e9s en un clin d&rsquo;\u0153il, tant nous sommes alt\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;autres baquets arrivent. Ils contiennent des haricots \u00e0 moiti\u00e9 cuits qui prennent un bain dans du bouillon, de l&rsquo;eau chaude, simplement&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le moment on ne nous d\u00e9livre pas de cueill\u00e8res et comme gamelles nous avons \u00e0 notre disposition des bo\u00eetes de conserves vides, aux bords taillants. On se d\u00e9brouille au petit bonheur.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce repas du soir est plut\u00f4t maigre. Il constituera l&rsquo;ordinaire vesp\u00e9ral de chaque jour. Des anciens, qui ne sont pas renferm\u00e9s et qui devraient vaquer aux emplois qu&rsquo;ils occupent, viennent aux fen\u00eatres grill\u00e9es&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul>\n<li>Avez-vous du linge de corps, du saucisson, du chocolat&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Oui, on en a&nbsp;!<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Alors on \u00e9change du linge et des provisions achet\u00e9s en cantine avant le d\u00e9part, en vue du voyage, contre des paquets de tabac. On va donc pouvoir fumer comme des sapeurs&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>De tous c\u00f4t\u00e9s s&rsquo;ouvrent les paquets.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, \u00f4 stupeur&nbsp;! ils sont remplis de bourre de cocos\u2026 Les anciens nous ont \u00ab&nbsp;poss\u00e9d\u00e9s&nbsp;\u00bb&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>On se promet bien, \u00e0 notre tour, de \u00ab&nbsp;poss\u00e9der&nbsp;\u00bb les bleus du prochain convoi\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Avec les \u00ab&nbsp;Fortes T\u00eates&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, il fut proc\u00e9d\u00e9 au classement des condamn\u00e9s en vue de leur r\u00e9partition dans les divers p\u00e9nitenciers et camps de la Colonie.<\/p>\n\n\n\n<p>La plupart furent dirig\u00e9s sur Cayenne, Kourou, et St-Laurent-du-Maroni. Une cinquantaine d&rsquo;entre nous furent maintenus aux Iles du Salut, d\u00e9sign\u00e9s par leurs dossiers comme \u00e9tant des fortes t\u00eates.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fus du-nombre : un antimilitariste ne se perd pas de vue. On me laissa donc \u00e0 l&rsquo;Ile St-Joseph.<\/p>\n\n\n\n<p>Je commen\u00e7ais \u00e0 faire connaissance avec les lieux, les \u00eatres et les choses.<\/p>\n\n\n\n<p>En face, se dressait l&rsquo;Ile Royale, qui a la forme d&rsquo;un mamelon, flanqu\u00e9e \u00e0 droite de l&rsquo;\u00eele du Diable o\u00f9 Dreyfus s\u00e9journa et o\u00f9 sont s\u00e9questr\u00e9s ceux qui ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s \u00e0 la d\u00e9portation dans une enceinte fortifi\u00e9e. Ullmo y prit la succession du capitaine Dreyfus.<\/p>\n\n\n\n<p>A quatorze kilom\u00e8tres, j&rsquo;apercevais la c\u00f4te de la Guyane, basse et mar\u00e9cageuse, bord\u00e9e par les pal\u00e9tuviers aquatiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me fallut quelques jours pour me rendre compte de la fa\u00e7on dont les choses se manipulaient et de la mani\u00e8re de vivre, ainsi que des us et coutumes de ces lieux maudits.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul ROUSSENQ.<\/p>\n\n\n\n<p>(A suivre)<\/p>\n\n\n\n<p>(Tous droits de reproduction r\u00e9serv\u00e9s).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le R\u00e9publicain du Gard Lundi 20 janvier 1936 L&rsquo;ENFER DU BAGNE (M\u00c9MOIRES D&rsquo;UN CONDAMN\u00c9 MILITAIRE) par Paul ROUSSENQ L&rsquo;histoire de Paul Roussenq, condamn\u00e9 \u00e0 vingt ans de travaux forc\u00e9s pour avoir br\u00fbl\u00e9 ses effets militaires dans une cellule o\u00f9 il \u00e9tait enferm\u00e9, est des plus simples. 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