{"id":5680,"date":"2023-10-07T01:01:00","date_gmt":"2023-10-06T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5680"},"modified":"2023-07-23T10:24:16","modified_gmt":"2023-07-23T08:24:16","slug":"le-visage-du-bagne-chapitre-21-la-vie-des-liberes","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/10\/le-visage-du-bagne-chapitre-21-la-vie-des-liberes\/","title":{"rendered":"Le Visage du Bagne : chapitre 21 La Vie des Lib\u00e9r\u00e9s"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch21-689x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5681\" width=\"243\" height=\"361\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch21-689x1024.jpg 689w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch21-202x300.jpg 202w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch21-768x1142.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch21.jpg 821w\" sizes=\"(max-width: 243px) 100vw, 243px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Pour beaucoup de bagnards, la lib\u00e9ration \u00e9tait une mauvaise farce. Au Bagne, ils avaient la ration d\u2019assur\u00e9e, tandis que l\u2019apr\u00e8s-Bagne \u00e9tait lourd d\u2019incertitude et d\u2019inconnu.<\/p>\n\n\n\n<p>La Tentiaire fournissait \u00e0 chaque lib\u00e9r\u00e9 un complet de toile bleu, une chemise, des souliers-godasses et un chapeau. Si l\u2019int\u00e9ress\u00e9 avait quelque argent \u00e0 son p\u00e9cule, on lui en remettait la moiti\u00e9 \u2013 le restant \u00e9tant r\u00e9serv\u00e9 pour le cas d\u2019une hypoth\u00e9tique rentr\u00e9e en France. Apr\u00e8s cela, d\u00e9brouille-toi&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il fut un temps o\u00f9 il y avait du travail pour tous les lib\u00e9r\u00e9s, lorsque l\u2019exploitation du balata \u00e9tait florissante en Guyane.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la d\u00e9couverte du caoutchouc synth\u00e9tique, l\u2019accumulation pl\u00e9thorique des stocks sur les march\u00e9s mondiaux, port\u00e8rent un coup mortel \u00e0 la production locale \u2013 dont la qualit\u00e9 \u00e9tait d\u2019ailleurs m\u00e9diocre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de cette \u00e9poque, sur un millier de lib\u00e9r\u00e9s r\u00e9partis en Guyane, deux cent environ \u00e9taient employ\u00e9s \u00e0 des travaux salari\u00e9s, une centaine travaillaient ou s\u2019\u00e9taient \u00e9tablis \u00e0 leur compte et la grande majorit\u00e9 en \u00e9tait r\u00e9duit \u00e0 vivre d\u2019exp\u00e9dients. Un certain nombre de lib\u00e9r\u00e9s recevaient des subsides de leurs familles, plus ou moins r\u00e9guli\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n<p>Saint-Laurent \u00e9tait le grand centre de r\u00e9sidence des lib\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Des maisons en bois, ou plut\u00f4t des baraques, leur servaient de logements&nbsp;; elles \u00e9taient divis\u00e9es en compartiments cloisonn\u00e9s qui formaient autant de chambres.<\/p>\n\n\n\n<p>Pauvres chambres de lib\u00e9r\u00e9s&nbsp;! Les propri\u00e9taires locaux les louaient \u00e0 raison de vingt-cinq \u00e0 cinquante francs par mois.<\/p>\n\n\n\n<p>Les occupants les meublaient sommairement d\u2019un ou plusieurs hamacs, selon leur nombre, d\u2019une table, de bancs et d\u2019escabeaux. Un mat\u00e9riel de cuisine, un peu de vaisselle et c\u2019\u00e9tait tout.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait pourtant les privil\u00e9gi\u00e9s qui pouvaient se payer ce luxe.<\/p>\n\n\n\n<p>Combien d\u2019autres allaient se coucher \u00e0 la belle \u00e9toile, sous les bambous, ou bien au march\u00e9 couvert\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux qui travaillaient devaient tirer des plans pour joindre les deux bouts, avec leurs dix francs de salaire journalier.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui ne travaillaient pas devaient faire en sorte de ne pas mourir de faim tout de m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>On les voyait devant la porte du Camp attendre la sortie des travailleurs afin de pouvoir r\u00e9colter au passage un demi pain, un morceau de viande, que leurs anciens compagnons leur donnaient au passage. Les uns visitaient les commer\u00e7ants, pour voir s\u2019il n\u2019y avait pas une corv\u00e9e \u00e0 faire, un coup de main \u00e0 donner. D\u2019autres servaient d\u2019interm\u00e9diaires entre les condamn\u00e9s et les civils, pour toutes sortes de trafics plus ou moins illicites.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques vieux se livraient \u00e0 la mendicit\u00e9. Il y avait des petits voleurs, qui ne laissaient rien tra\u00eener. Cependant, il n\u2019y avait pas de vols importants, ni de cambriolages&nbsp;; la propri\u00e9t\u00e9 \u00e9tait trop bien prot\u00e9g\u00e9e par les propri\u00e9taires eux-m\u00eames&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Chiens de garde, gardes de nuit, d\u00e9clenchements automatiques, sonneries \u00e9lectriques d\u2019avertissement, tout \u00e9tait mis en \u0153uvre pour d\u00e9courager les malandrins.<\/p>\n\n\n\n<p>La population indig\u00e8ne, les commer\u00e7ants, n\u2019\u00e9taient pas sans soulager la grande mis\u00e8re des lib\u00e9r\u00e9s<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. On voyait ceux-ci tra\u00eener dans les rues de Saint-Laurent, mal v\u00eatus et mal ras\u00e9s, le teint h\u00e2ve et le ventre creux la plupart du temps. Ils allaient pieds-nus, toujours en qu\u00eate d\u2019un coup \u00e0 boire ou d\u2019une occasion \u00e0 profiter. Car lorsque ces malheureux avaient quatre sous en poche, c\u2019\u00e9tait pour boire. Ils noyaient leurs maux et leurs peines dans l\u2019ivresse \u2013 ce qui les d\u00e9gradait davantage.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quelques ann\u00e9es, l\u2019Arm\u00e9e du Salut a organis\u00e9 un poste \u00e0 Saint-Laurent<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. L\u2019Administration lui a conc\u00e9d\u00e9 une certaine \u00e9tendue de terrain dont elle assure l\u2019exploitation au moyen de la main-d\u2019\u0153uvre des lib\u00e9r\u00e9s<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>. Il s\u2019agit surtout de culture mara\u00eech\u00e8re.<br>Une trentaine de lib\u00e9r\u00e9s y sont occup\u00e9s par roulement et re\u00e7oivent en \u00e9change de leur travail l\u2019assurance du vivre et du couvert. Cette \u0153uvre d\u2019assistance, qui ne fonctionne que sur une \u00e9chelle r\u00e9duite, pourrait susciter cependant d\u2019utiles \u00e9mulations.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un jour faste, chaque mois pour la population de Saint-Laurent, lib\u00e9r\u00e9s y compris, c\u2019est lors de l\u2019arriv\u00e9e du courrier. Lorsque le bruit strident de la sir\u00e8ne se fait entendre, toute la ville se pr\u00e9cipite aux abords de l\u2019appontement&nbsp;; c\u2019est un cohue indescriptible. Les toilettes claires de l\u2019\u00e9l\u00e9ment f\u00e9minin, voisinent avec les complets immacul\u00e9s du sexe fort. Les lib\u00e9r\u00e9s se faufilent sans vergogne parmi ces \u00e9l\u00e9gances exotiques, ils attendent des lettres, eux aussi, et peut-\u00eatre de l\u2019argent ou un colis.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les flancs du courrier, il y a des tonnes de marchandises dont le d\u00e9chargement procurera deux ou trois journ\u00e9es de travail \u00e0 bon nombre de lib\u00e9r\u00e9s \u2013 une \u00e2pre comp\u00e9tition va se livrer bient\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur Lavilla, un homme de couleur qui sert de factotum \u00e0 la succursale de la Compagnie transatlantique, a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pressenti les jours pr\u00e9c\u00e9dents par tous les lib\u00e9r\u00e9s besogneux de Saint-Laurent \u2013 en vue de l\u2019embauchage.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 tous, il a fait des promesses, donn\u00e9 des assurances et de l\u2019espoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il faut \u00eatre sur les lieux pour \u00eatre port\u00e9 sur la liste d\u2019embauchage.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, d\u00e8s le courrier arriv\u00e9, la masse fam\u00e9lique des lib\u00e9r\u00e9s est-elle l\u00e0 \u2013 se pressant \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019appontement. M. Lavilla arrive, grimpe sur un tonneau, se met en devoir de sortir son calepin et son crayon.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;B\u00e9bert&nbsp;! M. Lavilla\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Charlot&nbsp;! M. Lavilla\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Fil-de-fer&nbsp;! M. Lavilla\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Lombardo&nbsp;! M. Lavilla\u2026 etc. etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Les noms et les surnoms fusent, se croisent et s\u2019entrecroisent parmi le tumulte. Un vaste cercle grouillant d\u2019o\u00f9 n\u2019\u00e9mergent que des t\u00eates et des bras lev\u00e9s, entoure l\u2019honn\u00eate M. Lavilla, qui inscrit les noms f\u00e9brilement.<\/p>\n\n\n\n<p>Par moments, il se voit interpeller vivement, il est m\u00eame bafou\u00e9&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Est-ce que tu me marques, sale peau de boudin&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Si tu ne me prends pas, tu peux num\u00e9roter tes abatis&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>La s\u00e9ance continue. Il arrive fr\u00e9quemment que le crayon de M. Lavilla fait semblant de marquer un nom mais il ne fait qu\u2019effleurer le papier sans le laisser de trace \u2013 pour donner le change aux recal\u00e9s. C\u2019est la fin&nbsp;; M. Lavilla rentre son carnet et s\u2019appr\u00eate \u00e0 descendre de son tonneau. Mais quelques forcen\u00e9s, qui ont l\u2019intuition d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9s foncent en avant, jouant des coudes et provoquant un remous. La futaille<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> s\u2019\u00e9branle sous l\u2019irr\u00e9sistible pouss\u00e9e&nbsp;; M. Lavilla tr\u00e9buche, fait des efforts pour maintenir son \u00e9quilibre et finalement vient choir sur le premier rang des aspirants-dockers.<\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement pour lui, l\u2019infortun\u00e9 a tomb\u00e9 sur des habitu\u00e9s qu\u2019il favorise toujours, en raison de leur mauvais caract\u00e8re. Ces derniers le transportent hors du cercle fatal, et le voil\u00e0 qui se dirige vers le proche bureau de la Compagnie. Il est l\u00e0 en s\u00fbret\u00e9. Sur le perron, ayant tir\u00e9 de sa poche le fatidique carnet, il se met en devoir de faire l\u2019appel des \u00e9lus. Aussit\u00f4t, ceux-ci se dirigent vers l\u2019appontement pour former des \u00e9quipes.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, des blasph\u00e8mes et des impr\u00e9cations sont lanc\u00e9s de la bouche des \u00e9limin\u00e9s \u00e0 l\u2019adresse du pauvre M. Lavilla \u2013 qui s\u2019empresse vivement de rentrer dans le bureau<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>\/<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va sans dire que tout d\u00e9chargement est une mine d\u2019or pour les dockers improvis\u00e9s. Les caisses sont d\u00e9fonc\u00e9es, all\u00e9g\u00e9es puis reclou\u00e9es&nbsp;; les bonnes bouteilles sont bues sur place. C\u2019est un pillage organis\u00e9.<br>Lorsque sonne l\u2019heure de la paye, les lib\u00e9r\u00e9s qui tiennent des gargotes sont l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du bureau \u2013 attendant au passage les clients auxquels ils ont fait cr\u00e9dit. C\u2019est pour eux le seul moyen de se faire payer.<br>Pendant quelques jours, de nombreux disciples de Bacchus \u00e9volueront en zig-zags dans les rues de Saint-Laurent \u2013 puis la vie morne et monotone reprendra son cours. Il y a des lib\u00e9r\u00e9s entrepreneurs d\u2019\u00e9vasions&nbsp;; moyennant une r\u00e9tribution ils s\u2019occupent de l\u2019achat de la pirogue et des vivres<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a aussi ceux qui remplissent l\u2019office d\u2019interm\u00e9diaires entre les condamn\u00e9s et leurs familles, pour les envois d\u2019argent \u2013 moyennant une honn\u00eate commission.<br>Certains autres, familiers de la for\u00eat se sp\u00e9cialisent dans la chasse aux papillons<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en Guyane que l\u2019on forme les plus belles collections \u2013 et les plus compl\u00e8tes \u2013 de ces insectes ail\u00e9s. Certains, v\u00e9ritables arcs-en-ciel aux merveilleux coloris, valent jusqu\u2019\u00e0 mille francs \u2013 ils sont d\u2019ailleurs tr\u00e8s-rares. Quelques lib\u00e9r\u00e9s se livrent aussi \u00e0 la p\u00eache. Ils ont leurs canots amarr\u00e9s au d\u00e9grad chinois. C\u2019est \u00e0 ce d\u00e9grad (petit port de p\u00eache) que viennent accoster les Indiens Peaux-rouges, dans leurs l\u00e9g\u00e8res pirogues faites de troncs d\u2019arbres \u00e9vid\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils apportent du gibier et du poisson sal\u00e9, et quelques fois de l\u2019or&nbsp;; ils s\u2019approvisionnent en m\u00eame temps de munitions, de tabac et aussi de tafia \u2013 cette eau-de-vie locale qui contribue dans une si grande mesure \u00e0 la disparition progressive de leur race.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils viennent en famille, hommes, femmes, et enfants. Les m\u00e2les adultes sont dou\u00e9s d\u2019une anatomie parfaite dont on se rend compte ais\u00e9ment, rev\u00eatus qu\u2019ils sont d\u2019un simple pagne. Leurs compagnes ne leur c\u00e8dent en rien \u00e0 cet \u00e9gard. Fines et \u00e9lanc\u00e9es, les hanches nettement accus\u00e9es et la taille svelte elle ont des seins ravissants et fermes. Les enfants, tout nus, sont d\u2019une pr\u00e9cocit\u00e9 extr\u00eame. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de quatre ans, ils nagent d\u00e9j\u00e0 comme des poissons.<\/p>\n\n\n\n<p>Les lib\u00e9r\u00e9s tentent rarement de s\u2019\u00e9vader&nbsp;; L\u2019avachissement o\u00f9 ils sont plong\u00e9s pour la plupart, leur enl\u00e8ve tout ressort. Ce faisant, ils sont passibles de la peine de un \u00e0 trois ans de travaux forc\u00e9s, en cas d\u2019\u00e9chec.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y en a pas mal qui se mettent sous le coup de la juridiction correctionnelle, pour des vols de peu d\u2019importance. Ils encourent alors une peine de prison qui entra\u00eene pour eux la rel\u00e9gation.<\/p>\n\n\n\n<p>Disons quelques mots, en terminant, de cette peine pr\u00e9tendue accessoire et qui \u00e9quivaut en fait \u00e0 celle des travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La loi de 1884, qui a institu\u00e9 la rel\u00e9gation, pr\u00e9voit que sera rel\u00e9gu\u00e9 tout r\u00e9cidiviste de vol ayant encouru plus de trois condamnations sup\u00e9rieures \u00e0 trois mois<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>La plupart des rel\u00e9gu\u00e9s sont loin d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 des individus dangereux pour la Soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ont commis quelques vols de poules ou de lapins, ils se sont rendus coupables de quelques vols \u00e0 l\u2019\u00e9talage, \u00e0 quelques larcins sans importance. Pour ces m\u00e9faits, ils ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s \u00e0 trois mois et un jour, quatre mois ou six mois de prison.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ont purg\u00e9 leurs peines&nbsp;: en d\u2019autres pays, ils seraient quittes envers la Soci\u00e9t\u00e9 \u2013 en France, on leur inflige par surcro\u00eet une peine qui \u00e9quivaut, je le r\u00e9p\u00e8te, \u00e0 celle des travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rel\u00e9gu\u00e9s, en effet, sont assujettis aux m\u00eames r\u00e8gles que les for\u00e7ats.<br>Un p\u00e9nitencier leur est affect\u00e9, qui est celui de Saint-Jean-du-Maroni. Ils travaillent en commun, sous la garde des surveillants de l\u2019Administration p\u00e9nitentiaire&nbsp;; ils sont pay\u00e9s \u00e0 raison de vingt centimes par jour. Ils sont nourris et habill\u00e9s tout comme leurs camarades for\u00e7ats.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout au plus jouissent-ils de certains avantages.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, au bout de quelques ann\u00e9es de bonne conduite, ils peuvent obtenir le b\u00e9n\u00e9fice de la rel\u00e9gation individuelle \u2013 alors, ils sont libres dans la Colonie, ainsi que les lib\u00e9r\u00e9s. Mais c\u2019est un leurre. Car bient\u00f4t ils demandent eux-m\u00eames, le plus souvent, \u00e0 \u00eatre r\u00e9int\u00e9gr\u00e9s au p\u00e9nitencier de Saint-Jean. Ne trouvant pas de travail, endurant la faim et les privations, ils pr\u00e9f\u00e8rent retourner sous la f\u00e9rule administrative<a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cinq ans de bonne conduite et d\u2019assiduit\u00e9 au travail, ils peuvent aussi \u00eatre relev\u00e9s de la rel\u00e9gation, ayant ainsi la possibilit\u00e9 de rentrer en France. Mais cette possibilit\u00e9 n\u2019est r\u00e9alisable qu\u2019\u00e0 la condition de poss\u00e9der la somme n\u00e9cessaire au voyage \u2013 et bien peu sont dans ce cas<a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont donc autant d\u2019\u00e9paves que l\u2019on jette en libert\u00e9 dans un pays o\u00f9 la main-d\u2019\u0153uvre ne trouve pas \u00e0 s\u2019employer.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas que les ressources naturelles fassent d\u00e9faut \u2013 elles abondent, au contraire. Mais les capitaux craignent tant de risques, quant \u00e0 l\u2019exploitation de ces richesses, que l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re ne pas les engager.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autre part, si certaines exploitations sucri\u00e8res et foresti\u00e8res ont recours \u00e0 la cession de main d\u2019\u0153uvre p\u00e9nale, les rel\u00e9gu\u00e9s sont exclus de cette faveur. Ils sont connus, en Guyane, sous le nom de pied-de-biche. En France, ce qualificatif est appliqu\u00e9 aux clochards, aux mendiants qui tirent les sonnettes et soul\u00e8vent le pied-de-biche symbolique fix\u00e9 aux portes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qualificatif m\u00e9prisant, indique bien que la grande majorit\u00e9 des rel\u00e9gu\u00e9s est une masse de pauvres diables dont le seul crime a \u00e9t\u00e9 de tordre le cou \u00e0 quelques poules ou d\u2019avoir fait main-basse sur quelque saucisson.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en vain qu\u2019Albert Londres a lanc\u00e9 un \u00e9loquent plaidoyer en faveur de ces malheureux<a href=\"#_ftn12\" id=\"_ftnref12\"><sup>[12]<\/sup><\/a>. Les pouvoirs publics et les h\u00e9ritiers d\u2019une jurisprudence p\u00e9rim\u00e9e, sont demeur\u00e9s sourds \u00e0 l\u2019appel de cette grande voix, dans laquelle s\u2019incarnait celle de l\u2019opinion publique.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> <strong>Note de Roussenq&nbsp;:<\/strong> Les m\u00e9decins s\u2019employaient \u00e0 en secourir le plus grand nombre. Une salle sp\u00e9ciale \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital pour les lib\u00e9r\u00e9s n\u00e9cessiteux, qui contenait quinze lits. Ils allaient y passer une quinzaine de jours, par roulement.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Sur le sujet voir Charles P\u00e9an, <em>Terre de bagne<\/em> (La Renaissance moderne, 1930), <em>Le Salut des parias<\/em> (Gallimard 1935) et<em> Conqu\u00eate en terre de bagne<\/em> (Altis 1948).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Une autre de ces exploitations se trouvait sur la commune de Remire-Montjoly. Sur le sujet, voir Michael Mestre, <em>Du Mont Joly au Montravel: Arch\u00e9ologie d&rsquo;un projet inachev\u00e9<\/em>, Direction Culture, Jeunesse et Sports de Guyane (DCJS), 2021.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Futaille&nbsp;: Tonneau pour le vin, les liqueurs.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> <strong>Note de Roussenq&nbsp;:<\/strong> J\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 cette sc\u00e8ne, que j\u2019ai essay\u00e9 de rendre.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Rajoutons que cette sc\u00e8ne se d\u00e9roule tr\u00e8s certainement \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 1929 avant que Roussenq ne per\u00e7oivent des subsides du Secours Rouge International et se fasse biblioth\u00e9caire et \u00e9crivain public. Voir chapitre \u00ab&nbsp;Les beaux voyages&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Roussenq fait-il allusion \u00e0 l\u2019affaire Bouzy-Burkowsky dans laquelle il est malencontreusement impliqu\u00e9 en 1930\/1931&nbsp;? Voir chapitre \u00ab&nbsp;Les beaux voyages&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> L\u00e0 encore, Roussenq parle par exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> Loi sur la rel\u00e9gation des r\u00e9cidivistes date en r\u00e9alit\u00e9 du 27 mai 1885. L\u2019article 4 de cette loi d\u00e9finit les conditions de la rel\u00e9gation&nbsp;:deux condamnations aux travaux forc\u00e9s ou \u00e0 la r\u00e9clusion (alin\u00e9a 1), une condamnation aux travaux forc\u00e9s ou \u00e0 la r\u00e9clusion ET deux condamnations \u00e0 plus de trois mois d\u2019emprisonnement (alin\u00e9a2),quatre et non trois condamnations \u00e0 plus de trois mois d\u2019emprisonnement (alin\u00e9a 3), sept condamnations dont deux \u00e0 plus de trois mois d\u2019emprisonnement et cinq pour des faits estim\u00e9s de moindre importance comme le vagabondage, l\u2019infraction \u00e0 interdiction de s\u00e9jour, la pratique de jeux illicites sur la voie publique, la prostitution (alin\u00e9a 4). L\u2019article 12 sp\u00e9cifie que la rel\u00e9gation est applicable apr\u00e8s la derni\u00e8re sanction subie. Nous sommes donc bien en pr\u00e9sence d\u2019une loi frappant d\u2019une double-peine les multir\u00e9cidivistes de la petite et moyenne d\u00e9linquance vot\u00e9e \u00e0 l\u2019initiative du groupe opportuniste (les r\u00e9publicains mod\u00e9r\u00e9s) \u00e0 l\u2019approche des \u00e9lections l\u00e9gislatives.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> Les rel\u00e9gu\u00e9s individuels n\u2019ont jamais exc\u00e9d\u00e9 plus de 10% de l\u2019effectif total. Mais, comme le fait remarquer Jean-Lucien Sanchez dans l\u2019interview qu\u2019il donne au <em>Jacoblog<\/em>, le 29 mars 2014, \u00ab&nbsp;le minist\u00e8re des Colonies donne des ordres \u00e0 partir de la fin du XIXe si\u00e8cle pour qu\u2019un plus grand nombre de rel\u00e9gu\u00e9s soient admis \u00e0 la rel\u00e9gation individuelle. Les rel\u00e9gu\u00e9s \u00e9tant \u00e0 la charge de son budget, le passage \u00e0 l\u2019individuelle lui permet d\u2019effectuer de substantielles \u00e9conomies. Leur nombre atteint 826 en 1914 pour chuter brutalement, apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, \u00e0 400 individus, chiffre qui ne variera plus en moyenne jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019application de la rel\u00e9gation en Guyane.&nbsp;\u00bb (http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2014\/03\/dix-questions-a-jean-lucien-sanchez\/)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> Roussenq fait allusion \u00e0 l\u2019article 16 de la loi de 1885.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\">[12]<\/a> Albert Londres, article \u00ab&nbsp;Chez les pieds-de-biche&nbsp;\u00bb dans <em>Le Petit Parisien<\/em>, 28 ao\u00fbt 1923.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour beaucoup de bagnards, la lib\u00e9ration \u00e9tait une mauvaise farce. Au Bagne, ils avaient la ration d\u2019assur\u00e9e, tandis que l\u2019apr\u00e8s-Bagne \u00e9tait lourd d\u2019incertitude et d\u2019inconnu. La Tentiaire fournissait \u00e0 chaque lib\u00e9r\u00e9 un complet de toile bleu, une chemise, des souliers-godasses et un chapeau. 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