{"id":5672,"date":"2023-10-05T01:01:00","date_gmt":"2023-10-04T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5672"},"modified":"2023-07-23T09:54:27","modified_gmt":"2023-07-23T07:54:27","slug":"le-visage-du-bagne-chapitre-19-albert-londres-au-bagne","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/10\/le-visage-du-bagne-chapitre-19-albert-londres-au-bagne\/","title":{"rendered":"Le Visage du Bagne : chapitre 19 Albert Londres au Bagne"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch19-706x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5673\" width=\"228\" height=\"331\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch19-706x1024.jpg 706w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch19-207x300.jpg 207w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch19-768x1113.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch19.jpg 854w\" sizes=\"(max-width: 228px) 100vw, 228px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>En l\u2019ann\u00e9e 1924<a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, me trouvant dans un cachot de la R\u00e9clusion cellulaire, j\u2019entendis le guichet s\u2019ouvrir et dans son encadrement je vis appara\u00eetre la sympathique t\u00eate du Commandant Masse. Il me dit ceci\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Roussenq, il y a ici un journaliste de Paris qui vient se renseigner sur le Bagne&nbsp;; il demande \u00e0 vous voir. Nous allons vous laisser seul avec lui et vous pourrez lui dire tout ce que bon vous semblera.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, une parenth\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Commandant Masse, qui dirigea \u00e0 plusieurs reprises les Iles du Salut, \u00e9tait un fonctionnaire qui ne manquait pas de doigt\u00e9. S\u00e9v\u00e8re \u00e0 l\u2019occasion, il savait \u00ab&nbsp;passer la main&nbsp;\u00bb quand il le fallait. En somme, c\u2019\u00e9tait un opportuniste. Il s\u2019\u00e9tait longuement entretenu \u00e0 mon sujet avec le visiteur qu\u2019il venait de m\u2019annoncer \u2013 et cela, d\u2019une fa\u00e7on tendancieuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Le guichet ayant \u00e9t\u00e9 repouss\u00e9, la porte s\u2019ouvrit pour livrer passage \u00e0 un homme qui ne payait pas de mine par sa stature, ni par sa corpulence. Les yeux bleus \u00e9taient d\u2019une singuli\u00e8re douceur&nbsp;; une l\u00e9g\u00e8re barbe blonde, encadrait un visage asc\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait Albert Londres<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous salu\u00e2mes, en \u00e9changeant une poign\u00e9e de main.<\/p>\n\n\n\n<p>La glace \u00e9tant rompue, nous nous ass\u00eemes sans fa\u00e7on sur le lit de camp et la conversation s\u2019engagea. L\u2019envoy\u00e9 sp\u00e9cial du \u00ab&nbsp;Petit Parisien&nbsp;\u00bb me posa de nombreuses questions, auxquelles je r\u00e9pondis. Carnet et crayon en mains, Albert Londres prenait des notes. Je lisais dans ses yeux d\u2019ap\u00f4tre une sympathie visible.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre entretien se prolongea pendant une heure.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de me quitter Albert Londres me promit d\u2019aller voir le m\u00e9decin pour me faire hospitaliser. Il devait en outre, lorsqu\u2019il arriverait \u00e0 Saint-Laurent, voir le Directeur \u00e0 mon sujet afin de me faire sortir du cachot. \u00c0 ce moment-l\u00e0, j\u2019en avais pour trois ans d\u2019avance \u00e0 subir. Effectivement, ayant \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 d\u2019office \u00e0 la visite m\u00e9dicale dans le courant de la semaine, je fus envoy\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital \u2013 o\u00f9 je devais rester deux mois. Pendant ce temps arriva une note directoriale portant remise totale des punitions de cachot qui me restaient \u00e0 subir.<\/p>\n\n\n\n<p>Albert Londres poursuivit son enqu\u00eate m\u00e9morable, qui devait \u00e9clater dans le monde comme un coup de tonnerre. Celui qui venait de d\u00e9couvrir le Bagne, le mit \u00e0 nu \u00e0 la face de l\u2019Univers civilis\u00e9, qui en fr\u00e9mit d\u2019indignation et d\u2019horreur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il le fit avec son talent coutumier, avec une foi et un courage remarquables. La concision du style, la pr\u00e9cision du d\u00e9tail, l\u2019objectivit\u00e9 de l\u2019ensemble, en ont fait un reportage unique dans les annales journalistiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, ce probe reportage ne manqua pas de soulever une vague d\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 et de scepticisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Pouvait-on croire, de prime abord, \u00e0 tant d\u2019invraisemblances&nbsp;? \u00c9tait-il possible que tant de crime aient pu impun\u00e9ment se perp\u00e9trer sous le couvert de la l\u00e9galit\u00e9&nbsp;? Ou bien tout au moins, n\u2019y avait-il pas dans tout cela une exag\u00e9ration manifeste&nbsp;? Avant de r\u00e9voquer en doute les pr\u00e9cises affirmations de Londres, on aurait mieux fait de se reporter \u00e0 un pr\u00e9c\u00e9dent historique d\u2019importance.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque le c\u00e9l\u00e8bre voyageur Marco Polo publia ses extraordinaires r\u00e9cits, il se heurta \u00e0 l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale&nbsp;; il fut trait\u00e9 de visionnaire et d\u2019imposteur. Et pourtant, il s\u2019\u00e9tait abstenu de rapporter des choses plus extraordinaires encore \u2013 pr\u00e9voyant que l\u2019entendement de ses contemporains ne se les assimilerait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019en est pas moins vrai que toutes les r\u00e9v\u00e9lations du grand voyageur v\u00e9nitien furent par la suite v\u00e9rifi\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi en est-il pour Albert Londres.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien loin d\u2019avoir exag\u00e9r\u00e9, il n\u2019a pas tout dit \u2013 lui non-plus. Il a vu des choses tellement incroyables, qu\u2019il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les taire plut\u00f4t que de les divulguer \u2013 il lui fallait m\u00e9nager une opinion non pr\u00e9venue.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout au plus, pourrait-on lui reprocher la fr\u00e9quence de tournures spirituelles qui d\u00e9tonnent avec la gravit\u00e9 du sujet. Pour un connaisseur averti, il est \u00e9galement indubitable qu\u2019Albert Londres s\u2019est laiss\u00e9 aller \u00e0 des erreurs de fait et de jugement \u2013 ainsi que nous le verrons \u2013 mais elles sont imputables, pour la plupart, \u00e0 une certaine d\u00e9formation professionnelle in\u00e9luctable.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux qui l\u2019ont suivi, dans la route qu\u2019il a fray\u00e9e&nbsp;: les Roubaud, les Lef\u00eavre, les Larique et autres, ont pleinement confirm\u00e9 ses dires.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne l\u2019article qu\u2019il m\u2019a consacr\u00e9, intitul\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Roussenq L\u2019Inco&nbsp;\u00bb j\u2019aurais bien des choses \u00e0 relever et \u00e0 mettre au point. Qu\u2019il me soit permis d\u2019en faire une br\u00e8ve analyse.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout d\u2019abord, il appara\u00eetra clairement que certaines affirmations de Londres controuv\u00e9es<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>dans leur forme, ne le sont nullement dans le fond.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9minent journaliste, qui poss\u00e9dait son m\u00e9tier en ses moindres d\u00e9tails, l\u2019a voulu ainsi pour mettre en lumi\u00e8re d\u2019une fa\u00e7on saisissante un caract\u00e8re, une situation ou un \u00e9tat d\u2019esprit&nbsp;! Ainsi, au d\u00e9but de son article il d\u00e9clare avoir vu grav\u00e9 de ma main sur un mur ext\u00e9rieur du camp de Saint-Joseph, cette inscription&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;&#8211; Face au soleil, Roussenq crache sur l\u2019Humanit\u00e9 &#8211;&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette inscription n\u2019a jamais exist\u00e9 que dans l\u2019imagination de Londres. Mais ce dernier a voulu ainsi frapper l\u2019esprit des foules&nbsp;; Il a sous-entendu qu\u2019un homme plong\u00e9 durant des ann\u00e9es dans un cachot et qui se voyait pour un jour favoris\u00e9 d\u2019un peu de soleil, ne pouvait qu\u2019avoir du m\u00e9pris pour une civilisation qui le tenait dans une telle s\u00e9questration.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me fait dire aussi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne peux pas croire avoir \u00e9t\u00e9 un petit enfant\u2026&nbsp;\u00bb Je ne l\u2019ai pas dit, mais en m\u2019attribuant cette parole, il est hors de doute que Londres a voulu faire p\u00e9n\u00e9trer le lecteur dans un monde de pens\u00e9es\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Et lorsqu\u2019il me fait dire \u00e9galement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je me plongeais dans le cachot, comme dans le sommeil&nbsp;\u00bb, pouvait-il trouver une expression aussi saisissante pour caract\u00e9riser d\u2019une fa\u00e7on aussi magistrale mon \u00e9tat d\u2019\u00e2me&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le \u00ab&nbsp;petit enfant&nbsp;\u00bb apparait r\u00e9trospectivement flanqu\u00e9 des joies de l\u2019innocence, souriant \u00e0 la vie \u00e0 cette \u00e9poque lointaine d\u2019un pass\u00e9 r\u00e9volu \u2013 alors que le moment pr\u00e9sent est si lourd de souffrances, d\u2019accablement et de d\u00e9sespoir\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sommeil l\u00e9thargique, auquel je me vouai \u00e9perdument dans le fond d\u2019un cachot, n\u2019\u00e9tait-il pas un antidote contre l\u2019injustice du sort et la m\u00e9chancet\u00e9 des hommes&nbsp;? Entre mes quatre murs, ainsi qu\u2019il me le fait dire plus loin \u00ab&nbsp;j\u2019oubliais le monde&nbsp;\u00bb qui m\u2019avait retranch\u00e9 de son sein. Mais si, ce faisant, j\u2019en perdais le contact mat\u00e9riel, il n\u2019en \u00e9tait pas moins vrai que je le maintenais par la pens\u00e9e \u2013 qui, elle, s\u2019\u00e9l\u00e8ve et se manifeste malgr\u00e9 tous les fers, toutes les cha\u00eenes et toutes les barri\u00e8res. Et cela donne un d\u00e9menti \u00e0 l\u2019impression contraire qui se d\u00e9gage du ton g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019ensemble de l\u2019article qu\u2019Albert Londres m\u2019a consacr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il est venu dans mon cachot, il m\u2019a trouv\u00e9 sans aucun v\u00eatement.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis plus d\u2019un mois que j\u2019avais droit \u00e0 des effets de rechange on se refusait syst\u00e9matiquement \u00e0 \u00e9changer les miens. Ce que voyant, je les avais purement et simplement mis en pi\u00e8ces&nbsp;: on avait n\u00e9glig\u00e9 de m\u2019en donner d\u2019autres<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>A ce sujet, le commandant Masse avait d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Londres&nbsp;: c\u2019\u00e9tait un fou enrag\u00e9, il d\u00e9chirait ses effets\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Et Londres me fait dire&nbsp;: j\u2019\u00e9tais un fou enrag\u00e9, je d\u00e9chirai mes effets\u2026<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> Ce n\u2019est pas la m\u00eame chose. Certains condamn\u00e9s faisaient cracher quelque tuberculeux dans une bo\u00eete et pr\u00e9sentaient ainsi ces crachats \u00e0 l\u2019analyse comme \u00e9tant les leur \u2013 afin d\u2019\u00eatre class\u00e9 dans la cat\u00e9gorie. Travestissant cette pratique et la transposant \u00e0 mon compte, Londres pr\u00e9tend que je transbordais ces crachats dans ma bouche\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Relativement aux cicatrices qui z\u00e8brent mes avant-bras, il pr\u00e9tend que c\u2019\u00e9tait pour voir couler mon sang et emb\u00eater les surveillants<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>. Alors que c\u2019\u00e9tait uniquement \u2013 ainsi qu\u2019on l\u2019a vu \u2013 pour aller \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, afin de pouvoir \u00e9crire \u00e0 ma m\u00e8re \u2013 de ce fait qu\u2019au cachot je n\u2019en avais pas la possibilit\u00e9. Ce sont l\u00e0 de petits d\u00e9tails qui ont leur importance.<\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple, s\u2019il \u00e9tait exact que le Gouverneur ait donn\u00e9 l\u2019ordre de ne plus me punir, il y a aussi autre chose&nbsp;: c\u2019est que les punitions qu\u2019on ne m\u2019infligeait plus, en tant que prononc\u00e9es par la Commission disciplinaire, \u00e9taient avantageusement remplac\u00e9es par la mise aux fers et \u00e0 la camisole de force\u2026 Ayant des ann\u00e9es de cachot d\u2019avance \u00e0 subir, toutes punitions \u00e9ventuelles de ce genre devaient donc rester inop\u00e9rantes. C\u2019est ce qu\u2019avait tr\u00e8s-bien compris le Gouverneur, qui alors eut recours \u00e0 une r\u00e9pression appropri\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 ces inexactitudes, il n\u2019en est pas moins vrai qu\u2019Albert Londres a \u00e9t\u00e9 le promoteur du mouvement et des campagnes qui eurent lieu en ma faveur, provoquant ainsi ma lib\u00e9ration du Bagne d\u2019abord et mon retour en France, par la suite.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne fallut pas longtemps au grand reporter pour se faire une opinion sur le Bagne, les for\u00e7ats et les garde-chiourmes. Son impression des premiers jours ne fit que se fortifier par la suite.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait dans son portefeuille un s\u00e9same, ouvre-toi&nbsp;! qui lui facilitait singuli\u00e8rement sa t\u00e2che&nbsp;: un pli officiel du Ministre des Colonies l\u2019accr\u00e9ditait aupr\u00e8s des autorit\u00e9s locales, qui devaient se mettre enti\u00e8rement \u00e0 sa disposition.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait aussi carte blanche pour s\u2019entretenir sans t\u00e9moin avec quiconque. Avec de pareils atouts, rien pour lui ne devait rester dans l\u2019ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Fin observateur, aucun d\u00e9tail ne lui \u00e9chappait \u2013 sans en avoir l\u2019air, il se rendait compte d\u2019un seul coup d\u2019\u0153il. La Tentiaire et ses supp\u00f4ts ne n\u00e9gligeaient rien pour se le rendre propice&nbsp;; on lui offrait des repas, des collations, des vins et des ap\u00e9ritifs d\u2019honneur. Albert Londres acceptait toutes ces attentions sans sourciller. Il \u00e9coutait de m\u00eame tous les r\u00e9quisitoires que l\u2019on dressait contre l\u2019\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout en opinant du bonnet, en apparence, il demeurait imp\u00e9n\u00e9trable\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque son reportage fut publi\u00e9, ce fut un beau concert de lamentations dans le camp de la Tentiaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Les invectives succ\u00e9daient aux invectives \u2013 mais Londres n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Albert Londres a d\u00e9nonc\u00e9 la honte du Bagne&nbsp;; il a flagell\u00e9 sans piti\u00e9 les abus de pouvoir monstrueux, les anomalies inadmissibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a signal\u00e9 la gabegie, les malversations. Il a montr\u00e9 ce qu\u2019il y avait d\u2019archa\u00efque et de p\u00e9rim\u00e9 dans ces rouages irresponsables qui consacraient un \u00e9tat de fait d\u00e9plorable.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas en vain qu\u2019il a d\u00e9pens\u00e9 tant de talent et tant de c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques mois plus tard une Commission fut nomm\u00e9e au Minist\u00e8re des Colonies, pour \u00e9tudier la r\u00e9forme du Bagne. Enfin, en 1925 parurent les d\u00e9crets qui ont profond\u00e9ment remani\u00e9 le Bagne dans sa structure, et qui ont apport\u00e9 de capitales modifications \u00e0 son r\u00e9gime initial.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9num\u00e9rons-en les principales&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>1\u00b0 Suppression du cachot.<\/p>\n\n\n\n<p>2\u00b0 Suppression du pain sec.<\/p>\n\n\n\n<p>3\u00b0 Suppression des fers.<\/p>\n\n\n\n<p>4\u00b0 Suppression du camp des Incorrigibles.<\/p>\n\n\n\n<p>5\u00b0 Adoucissement du r\u00e9gime de la R\u00e9clusion cellulaire.<\/p>\n\n\n\n<p>6\u00b0 Am\u00e9lioration de la nourriture.<\/p>\n\n\n\n<p>7\u00b0 Remplacement des lits de camp par des hamacs de couchage mont\u00e9s sur cadres.<\/p>\n\n\n\n<p>8\u00b0 Indemnit\u00e9s journali\u00e8res accord\u00e9es aux travailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici le nouveau r\u00e9gime de la R\u00e9clusion cellulaire&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9clusionnaires sortent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur matin et soir, pour \u00eatre occup\u00e9s \u00e0 certains travaux de nettoyage ou de salubrit\u00e9. Ils ne sont plus renferm\u00e9s dans leur cellule que pendant le repos de la sieste et \u00e0 la nuit \u2013 exception faite des jours non ouvrables. Ils ont droit au caf\u00e9 matinal. Ils peuvent \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s par anticipation au tiers ou au quart de leur peine au moyen de la lib\u00e9ration conditionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ensemble de la population p\u00e9nale per\u00e7oit des gratifications alimentaires, destin\u00e9es \u00e0 renforcer la ration initiale. Selon que les transport\u00e9s sont de 3\u00b0, de 2\u00b0 ou de 1<sup>\u00e8re<\/sup> classe, ils re\u00e7oivent par journ\u00e9e de travail, une indemnit\u00e9 de 0F50, 0F75 et un franc.<\/p>\n\n\n\n<p>La moiti\u00e9 de cette allocation est vers\u00e9e au p\u00e9cule r\u00e9serv\u00e9&nbsp;; l\u2019autre moiti\u00e9 figure au p\u00e9cule disponible et peut \u00eatre utilis\u00e9e pour l\u2019achat de menus objets ou de tabac.<\/p>\n\n\n\n<p>Le corps des surveillants militaires s\u2019est assagi&nbsp;; les revolvers ne partent plus tout seuls et on n\u2019abat plus des hommes pour un oui ou pour un non \u2013 sauf exception.<\/p>\n\n\n\n<p>En ces derni\u00e8res ann\u00e9es, le doublage et la r\u00e9sidence forc\u00e9e ont \u00e9t\u00e9 abolis \u2013 mais cette mesure ne comporte pas d\u2019effet r\u00e9troactif.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est encore un r\u00e9sultat posthume que l\u2019on doit \u00e0 celui qui a tant fait pour la cause des lib\u00e9r\u00e9s. Albert Londres, en effet, plaida cette cause de tout son c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il aurait voulu la suppression totale du Bagne, car c\u2019est par ce seul moyen que l\u2019on peut extirper le mal en sa racine<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis 1938 on n\u2019envoie plus de condamn\u00e9s en Guyane<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>, mais pr\u00e8s de trois mille for\u00e7ats et rel\u00e9gu\u00e9s sont encore l\u00e0-bas \u2013 et en admettant qu\u2019on ne renforce pas leur nombre, ils y resteront jusqu\u2019\u00e0 extinction. On ne supprime pas un organisme comme le Bagne sans cr\u00e9er un autre organisme pour le remplacer. Et c\u2019est pourtant ce que l\u2019on a pr\u00e9tendu faire. En attendant les grandes prisons centrales de d\u00e9tention et de r\u00e9clusion regorgent de condamn\u00e9s et de rel\u00e9gu\u00e9s. On ne sait plus o\u00f9 les loger.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon opinion est que lorsque sera apais\u00e9 l\u2019ouragan qui passe sur le monde, on renverra les for\u00e7ats \u00e0 cette guillotine s\u00e8che qu\u2019est la Guyane.<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, le nom d\u2019Albert Londres restera indissolublement li\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire du Bagne.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019illustre naufrag\u00e9 du <em>Georges Phillipar<\/em><a id=\"_ftnref9\" href=\"#_ftn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a> a bien m\u00e9rit\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 et de la civilisation. Il est mort sur la br\u00e8che, victime du devoir.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> En r\u00e9alit\u00e9 vers mai-juin 1923.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Les lignes qui suivent sont largement contradictoires avec la version communiste des souvenirs de Roussenq, publi\u00e9s par les \u00e9ditions de La D\u00e9fense en d\u00e9cembre 1933 sous le titre <em>25 ans de bagne<\/em>. Voir chapitre \u00ab\u00a0Roussenq le rouge 1933-2016\u00a0\u00bb dans les <em>Prol\u00e9gom\u00e8nes de la red\u00e9couverte des \u00e9crits d&rsquo;un homme devenu bagne<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Controuv\u00e9 (adj.) Invent\u00e9 de toutes pi\u00e8ces.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Dans la lettre qu\u2019il adresse au ministre des colonies le 1<sup>er<\/sup> avril 1923, Roussenq se plaint effectivement de n\u2019avoir touch\u00e9 qu\u2019une chemise au lieu des deux qui lui \u00e9taient r\u00e9glementairement dues depuis ao\u00fbt 1922 et aussi de n\u2019avoir pas per\u00e7u de vareuse de toile depuis plus de huit mois (ANOM H1523). Dans celle qu\u2019il \u00e9crit le 17 mai 1923 au directeur de l\u2019AP, il explique avoir \u00e9crit sur les murs de son cachot avec ses excr\u00e9ments et avoir d\u00e9chir\u00e9 ses effets parce que le chef de la r\u00e9clusion lui avait refus\u00e9 du papier \u00e0 lettre pour ses r\u00e9clamations (ANOM H5259)<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Le reporter recopie mot pour mot certaines notes et rapports que le commandant Masse lui montre.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> <strong>Note de Roussenq&nbsp;:<\/strong> On a vu que ces cicatrices provenaient de ce fait que je me tailladais les veines avec un morceau de verre.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Il est curieux de constater que Roussenq pratique avec Albert Londres ce qu\u2019il lui reproche plus haut\u00a0; la lettre ouverte du reporter au ministre des colonies Albert Sarraut que publie <em>Le Petit Parisien<\/em> le 6 septembre 1923 sous le titre \u00ab\u00a0quelques suggestions\u00a0\u00bb ne r\u00e9clame nullement \u00ab\u00a0la suppression totale du bagne\u00a0\u00bb comme l\u2019\u00e9crit l\u2019ancien bagnard\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas des r\u00e9formes qu\u2019il faut en Guyane, c\u2019est un chambardement g\u00e9n\u00e9ral.\u00a0\u00bb Londres propose alors quatre s\u00e9ries de r\u00e9formes visant la s\u00e9lection des d\u00e9tenus \u00e0 envoyer en Guyane pour \u00e9viter la promiscuit\u00e9, l\u2019am\u00e9lioration sanitaire des conditions de d\u00e9tention, la r\u00e9tribution du travail forc\u00e9 et enfin la suppression du doublage et de la r\u00e9sidence perp\u00e9tuelle.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> D\u00e9cret-loi du 17 juin 1938 supprimant la transportation.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> Le 16 mai 1932, le <em>Georges Philippar<\/em> qui transportait Londres du Japon vers l\u2019Europe prit feu au large du Y\u00e9men. Sur le sujet, voir Bernard Cahier, <em>Albert Londres<\/em> <em>Terminus Gardafui<\/em>, Arl\u00e9a, 2012.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En l\u2019ann\u00e9e 1924[1], me trouvant dans un cachot de la R\u00e9clusion cellulaire, j\u2019entendis le guichet s\u2019ouvrir et dans son encadrement je vis appara\u00eetre la sympathique t\u00eate du Commandant Masse. Il me dit ceci\u00a0: \u00ab&nbsp;Roussenq, il y a ici un journaliste de Paris qui vient se renseigner sur le Bagne&nbsp;; il demande \u00e0 vous voir. 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