{"id":5664,"date":"2023-10-03T01:01:00","date_gmt":"2023-10-02T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5664"},"modified":"2023-07-23T09:30:53","modified_gmt":"2023-07-23T07:30:53","slug":"le-visage-du-bagne-chapitre-17-la-poubelle-du-bagne","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/10\/le-visage-du-bagne-chapitre-17-la-poubelle-du-bagne\/","title":{"rendered":"Le Visage du Bagne : chapitre 17 La poubelle du Bagne"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch17-740x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5665\" width=\"251\" height=\"347\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch17-740x1024.jpg 740w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch17-217x300.jpg 217w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch17-768x1062.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch17.jpg 874w\" sizes=\"(max-width: 251px) 100vw, 251px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Sur la route qui relie Saint-Laurent au Nouveau-Camp, d\u2019une longueur de quinze kilom\u00e8tres environ, on rencontre assez souvent un groupe plus ou moins important encadr\u00e9 de porte-cl\u00e9s, et compos\u00e9 de malades et d\u2019impotents. Ce cort\u00e8ge s\u2019achemine lentement, sans coh\u00e9sion. Les plus ingambes forment l\u2019avant-garde, les autres suivent comme ils le peuvent. De temps \u00e0 autre, une halte rassemble tout ce monde \u00e9parpill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit d\u2019un convoi qui se dirige vers le Nouveau-Camp. On a continu\u00e9 \u00e0 lui donner ce nom par habitude, alors que depuis longtemps il ne le m\u00e9ritait plus.<\/p>\n\n\n\n<p>En pleine for\u00eat, sur une \u00e9minence d\u00e9bois\u00e9e, se trouvent une quinzaine de cases construites avec des poteaux rassembl\u00e9s, recouvertes de bardeaux et de feuilles s\u00e8ches. Dans ce paysage de d\u00e9solation, parmi ces baraques archa\u00efques, v\u00e9g\u00e8tent et meurent mis\u00e9rablement plusieurs centaines d\u2019\u00eatres pitoyables qui furent peut-\u00eatre des hommes mais qui sont devenus des d\u00e9chets d\u2019humanit\u00e9<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>De mon temps, deux cases \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9es aux tuberculeux&nbsp;; une trentaine de ces condamn\u00e9s \u00e0 la mort lente, repr\u00e9sentaient toutes les vari\u00e9t\u00e9s du bacille de Hock<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Toujours en vertu de l\u2019axiome pris \u00e0 rebours&nbsp;: qui s\u2019assemble se ressemble, diarrh\u00e9iques, ulc\u00e9reux, fi\u00e9vreux, faisaient bande \u00e0 part, selon leur sp\u00e9cialit\u00e9. La cat\u00e9gorie des \u00e9clop\u00e9s, sympathisait avec celle des malb\u00e2tis et des aveugles. Quelques demi-fous trouvaient un refuge ici et l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Des lib\u00e9r\u00e9s qui crevaient de famine \u00e0 Saint-Laurent, venaient aussi s\u2019\u00e9chouer l\u00e0, dans ce r\u00e9ceptacle de la mis\u00e8re humaine \u2013 sans doute pour contracter des germes de contamination. En effet, quiconque \u00e9taient sain ne pouvait le demeurer longtemps dans ce vaste nid \u00e0 microbes. Dans chaque case, deux rang\u00e9es de hamacs accul\u00e9s contre les murs de poteaux, ne laissaient qu\u2019un espace \u00e9troit dans leur intervalle. Le sol \u00e9tait de terre battue. Derri\u00e8re les cases, align\u00e9es \u00e9galement sur deux rang\u00e9es, il y avait des cabinets en plein air, constitu\u00e9es par des fosses \u00e0 ciel ouvert qui empoisonnaient l\u2019air \u00e0 trois cent m\u00e8tres \u00e0 la ronde.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques-uns de ces d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s du sort occupaient leurs loisirs \u00e0 tresser des chapeaux de paille&nbsp;; la plupart restaient \u00e9tendus sur leur couche, sans \u00e9prouver le besoin d\u2019une quelconque activit\u00e9. Le commerce \u00e9tait nul, dans cet antre de la mis\u00e8re et de la mort&nbsp;; on ne trouvait \u00e0 acheter que quelques fruits et du tabac.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne se passait pas de jour sans qu\u2019il se produisit un ou deux d\u00e9c\u00e8s. Le cimeti\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas loin, et les formalit\u00e9s \u00e9taient vite remplies.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux surveillants seulement \u00e9taient charg\u00e9s de veiller sur ces agonisants.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne les voyait qu\u2019aux appels, qui avaient lieu devant les cases, ne se souciant pas de donner prise \u00e0 la contagion.<\/p>\n\n\n\n<p>Une barri\u00e8re haute d\u2019un m\u00e8tre \u00e0 peine, entourait le camp, pour la forme.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle semblait dire aux rares passants&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Si vous avez envie de vous suicider lentement , vous n\u2019avez qu\u2019\u00e0 m\u2019enjamber \u2013 ici on ne refuse personne.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et \u00e0 ceux qui \u00e9taient l\u00e0 intra-muros, elle aurait pu dire aussi&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ici, on ne vous retient pas, vous \u00eates l\u00e0 parce que vous le voulez bien&nbsp;; si le c\u0153ur vous en dit vous pouvez me franchir ais\u00e9ment.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le c\u0153ur ne leur disait rien de cela&nbsp;; ils n\u2019avaient pas en eux l\u2019\u00e9nergie n\u00e9cessaire pour tenter la grande aventure. La plupart en \u00e9taient d\u2019ailleurs physiquement incapables. Ils n\u2019attendaient qu\u2019une seule chose&nbsp;: la mort, qui viendrait les d\u00e9livrer de leurs maux.<\/p>\n\n\n\n<p>De temps \u00e0 autre, un de ces laiss\u00e9-pour compte arrive au terme de sa lib\u00e9ration&nbsp;; neuf fois sur dix, il demande \u00e0 \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 sur place&nbsp;: o\u00f9 irait-il&nbsp;? On le dirige alors dans le local des lib\u00e9r\u00e9s, et ce changement d\u2019une case dans une autre, constituera la seule transformation de sa situation ant\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00e9decin vient passer la visite au Nouveau-Camp tous les quinze jours. Il prescrit du lait, des m\u00e9dicaments&nbsp;; parmi les plus malades il en envoie deux ou trois \u00e0 l\u2019h\u00f4pital \u2013 pour y mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019h\u00f4pital, le d\u00e9faut de place se fait sentir. Les m\u00e9decins sont forc\u00e9s de mettre exeat des malades non gu\u00e9ris, qu\u2019ils envoient en convalescence aux Iles du Salut.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ceux auxquels l\u2019air marin est contraire, ils les \u00e9vacuent au Nouveau-Camp. Ce n\u2019est certainement pas l\u00e0 qu\u2019ils se r\u00e9tabliront, mais que faire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La Tentiaire s\u2019est toujours refus\u00e9e \u00e0 installer un camp convenable pour ces hommes diminu\u00e9s physiquement \u2013 malgr\u00e9 l\u2019insistance du Corps m\u00e9dical.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y aurait pourtant une solution radicale pour provoquer le licenciement de cette agglom\u00e9ration macabre, et ce serait de l\u2019assainir par le feu. Albert Londres a fait de ce lieu pestif\u00e9r\u00e9 une peinture saisissante<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>&nbsp;; il l\u2019a compar\u00e9 \u2013 avec juste raison, \u00e0 la Cour des Miracles. Mais le Nouveau-Camp a r\u00e9sist\u00e9 aux coups de plume du ma\u00eetre-journaliste. Il se dresse toujours dans son cadre r\u00e9pulsif, engloutissant lentement et un \u00e0 un les pauvres parias dont le Bagne n\u2019a plus voulus.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Roussenq parle par exp\u00e9rience&nbsp;; s\u2019il ne le dit pas ici, il l\u2019\u00e9crit en revanche dans <em>La Bourgogne R\u00e9publicaine<\/em> qui publie le 8 juillet 1937 la onzi\u00e8me partie de son \u00ab&nbsp;Visage du bagne&nbsp;\u00bb (voir chapitre \u00ab&nbsp;Prol\u00e9gom\u00e8nes de la red\u00e9couverte des \u00e9crits d\u2019un homme devenu bagne&nbsp;\u00bb)&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai s\u00e9journ\u00e9 trois jours dans cette Cour des Miracles comme l\u2019a justement d\u00e9nomm\u00e9e Albert Londres. Je me suis pleinement rendu compte de ce que je pr\u00e9cise. J\u2019\u00e9tais \u00e0 la case des lib\u00e9r\u00e9s qui sont trait\u00e9s exactement comme les condamn\u00e9s s\u00e9journant en ce lieu. Ils y vont sur leur demande.&nbsp;\u00bb Le s\u00e9jour de Roussenq doit se situer vers la fin de l\u2019ann\u00e9e 1929.<\/p>\n\n\n\n<p>[2] \u00c9crit comme tel, il faut comprendre bien s\u00fbr le bacille de Koch, du nom de son d\u00e9couvreur Robert Koch en 1882.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Albert Londres, article \u00ab&nbsp;La cour des miracles&nbsp;\u00bb dans <em>Le Petit Parisien<\/em>, 24 ao\u00fbt 1923.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur la route qui relie Saint-Laurent au Nouveau-Camp, d\u2019une longueur de quinze kilom\u00e8tres environ, on rencontre assez souvent un groupe plus ou moins important encadr\u00e9 de porte-cl\u00e9s, et compos\u00e9 de malades et d\u2019impotents. Ce cort\u00e8ge s\u2019achemine lentement, sans coh\u00e9sion. 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