{"id":5652,"date":"2023-09-30T01:01:00","date_gmt":"2023-09-29T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5652"},"modified":"2023-07-23T08:54:33","modified_gmt":"2023-07-23T06:54:33","slug":"la-visage-du-bagne-chapitre-14-la-repression-judiciaire","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/09\/la-visage-du-bagne-chapitre-14-la-repression-judiciaire\/","title":{"rendered":"La Visage du Bagne : chapitre 14 La R\u00e9pression judiciaire"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch14-685x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5653\" width=\"237\" height=\"354\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch14-685x1024.jpg 685w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch14-201x300.jpg 201w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch14-768x1149.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch14.jpg 847w\" sizes=\"(max-width: 237px) 100vw, 237px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Les d\u00e9crets du 5 octobre 1889, ont institu\u00e9 le Tribunal Maritime Sp\u00e9cial<a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, charg\u00e9 de juger les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s, qui se rendent coupables de crimes ou de d\u00e9lits. D\u2019apr\u00e8s une de leurs dispositions\u00a0: tout condamn\u00e9 qui se rend coupable de d\u00e9lits ou de crimes pr\u00e9vus et punis par les lois p\u00e9nales ordinaires, sera passible des p\u00e9nalit\u00e9s suivantes\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p>1\u00b0, en ce qui concerne les d\u00e9lits, de six mois \u00e0 cinq ans d\u2019emprisonnement&nbsp;;<\/p>\n\n\n\n<p>2\u00b0, en ce qui concerne les crimes qui n\u2019encourent pas la peine capitale, de six mois \u00e0 cinq ans de r\u00e9clusion cellulaire&nbsp;;<\/p>\n\n\n\n<p>3\u00b0, la peine de mort sera applicable ainsi que le pr\u00e9voit le Code p\u00e9nal.<\/p>\n\n\n\n<p>En outre, sont punissables de six mois \u00e0 deux ans de r\u00e9clusion cellulaire les condamn\u00e9s \u00e0 temps qui se rendent coupables d\u2019\u00e9vasion, les condamn\u00e9s \u00e0 la peine perp\u00e9tuelle \u00e9tant passibles de deux ans \u00e0 cinq ans de r\u00e9clusion cellulaire.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autre part, les condamn\u00e9s qui se rendent coupables du d\u00e9lit ant\u00e9rieur de refus de travail, sont punis de six mois \u00e0 deux ans d\u2019emprisonnement ou de r\u00e9clusion cellulaire, selon qu\u2019ils subissent une peine temporaire ou une peine perp\u00e9tuelle. Les voies de fait envers les agents et les fonctionnaires, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9gard des officiers des services publics, sont punis de la peine de mort ou, en cas de circonstances att\u00e9nuantes, de deux ans \u00e0 cinq ans de r\u00e9clusion cellulaire.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019en 1917, le Tribunal Maritime Sp\u00e9cial \u00e9tait compos\u00e9 de cinq membres&nbsp;: un capitaine le pr\u00e9sidait, assist\u00e9 comme assesseurs d\u2019un lieutenant, d\u2019un sous-officier, d\u2019un magistrat de robe et d\u2019un repr\u00e9sentant de l\u2019Administration p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce tribunal a, depuis, \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit \u00e0 trois membres<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>&nbsp;: un capitaine-pr\u00e9sident, un juge de robe et le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 administratif. C\u2019est \u00e9galement un fonctionnaire de l\u2019Administration qui occupe le si\u00e8ge du minist\u00e8re public.<\/p>\n\n\n\n<p>Les sessions de ce Tribunal, qui n\u2019a de maritime que le nom, sont trimestrielles.<\/p>\n\n\n\n<p>Auparavant, alors qu\u2019il y avait une majorit\u00e9 militaire, le Tribunal pronon\u00e7ait de nombreux acquittements \u2013 notamment pour les d\u00e9linquants d\u2019\u00e9vasion \u2013 et toujours par trois voix contre deux. Depuis, c\u2019est une machine \u00e0 condamner&nbsp;; les acquittements sont tr\u00e8s \u2013 rares.<\/p>\n\n\n\n<p>Ordinairement, ce sont des surveillants sp\u00e9cialis\u00e9s qui sont charg\u00e9s de la d\u00e9fense des inculp\u00e9s, mais pour les affaires graves, ces derniers ont recours aux membres du barreau de Cayenne \u2013 soit qu\u2019ils les payent eux-m\u00eames, soit par souscriptions de leurs camarades.<\/p>\n\n\n\n<p>Les s\u00e9ances du Tribunal sp\u00e9cial sont publiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Les accus\u00e9s ont toute libert\u00e9 de se d\u00e9fendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9fenseurs-surveillants, eux-m\u00eames, sont cens\u00e9s faire abstraction de leur qualit\u00e9 premi\u00e8re&nbsp;; pour d\u00e9fendre leurs clients occasionnels, ils ne se g\u00eanent pas de prononcer de v\u00e9ritables r\u00e9quisitoires contre l\u2019Administration qui les paye&nbsp;: et certains d\u2019entre eux avaient pourtant la r\u00e9putation d\u2019\u00eatre s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, pour un inculp\u00e9 pr\u00e9venu d\u2019\u00e9vasion, ils d\u00e9veloppaient le th\u00e8me suivant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cet homme \u00e9taient dans un chantier forestier particuli\u00e8rement meurtrier&nbsp;; il voyait ses camarades tomber les uns apr\u00e8s les autres sous les coups de la maladie. Il avait \u00e0 se plaindre de la mauvaise nourriture et du mauvais vouloir de ses chefs. C\u2019est pourquoi il est parti.&nbsp;\u00bb Ceci, est un exemple. Comme on le voit, ces avocats improvis\u00e9s prenaient leur r\u00f4le au s\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant aux ma\u00eetres du barreau de Cayenne, ils s\u2019acquittaient de leur t\u00e2che avec un z\u00e8le et une ardeur louable \u2013 notamment lorsqu\u2019\u00e9tait en jeu la peine capitale.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque, dans l\u2019aust\u00e8re d\u00e9cor du pr\u00e9toire, cette derni\u00e8re \u00e9tait prononc\u00e9e debout, par le Capitaine-Pr\u00e9sident, un silence religieux accueillait la terrible sentence. Il y avait, en moyenne, sept ou huit condamnations \u00e0 mort annuellement, dont quatre ou cinq suivaient leur cours.<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres, \u00e9taient commu\u00e9es en cinq ou dix ans de r\u00e9clusion cellulaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent ces arr\u00eats \u00e9taient annul\u00e9s par la Cour de Cassation pour vices de forme.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e9tait \u00e0 recommencer, pour les inculp\u00e9s&nbsp;; ils comparaissaient de nouveau \u00e0 une session ult\u00e9rieure, mais dans la plupart des cas le Tribunal \u2013 enti\u00e8rement renouvel\u00e9 \u2013, confirmait la condamnation initiale.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait pas rare, dans ces conditions, de voir des condamn\u00e9s en instance de guillotine demeurer en suspens pendant dix-huit mois. On peut se figurer les transes par o\u00f9 ils passaient, les terribles souffrances morales qu\u2019ils enduraient, avant l\u2019instant final qui mettait enfin un terme \u00e0 leur tragique attente.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est parmi les transport\u00e9s, que le bourreau \u00e9tait choisi&nbsp;; il \u00e9tait nomm\u00e9 par le Ministre des Colonies, sur la proposition de l\u2019Administration p\u00e9nitentiaire. Il choisissait lui-m\u00eame ses aides, dont le plus ancien \u00e9tait son successeur \u00e9ventuel. Naturellement, le bourreau \u00e9tait honni de tous. Il logeait seul dans une baraque, aupr\u00e8s du Maroni, qui \u00e9tait gard\u00e9e par un chien policier. Il touchait ses vivres en nature et les pr\u00e9parait lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre le prix du sang, qu\u2019il percevait \u00e0 chaque ex\u00e9cution et dont il abandonnait une partie \u00e0 ses aides, il jouissait d\u2019avantages mat\u00e9riels et portait des effets civils. Plusieurs d\u2019entre eux furent trouv\u00e9s raide \u2013 morts, victimes du poison que leur avait vers\u00e9 des mains myst\u00e9rieuses\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>La guillotine \u00e9tait d\u00e9pos\u00e9e dans une cellule voisine de celles des condamn\u00e9s \u00e0 mort. De temps \u00e0 autre, le bourreau et ses aides la montaient dans la cour et l\u2019essayaient en d\u00e9capitant un tronc de bananier.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait donn\u00e9 aux condamn\u00e9s \u00e0 mort de voir ce spectacle&nbsp;; ils n\u2019avaient qu\u2019\u00e0 grimper \u00e0 leur fen\u00eatre, pour ce faire. Contrairement \u00e0 la coutume de rigueur en France, ils n\u2019avaient pas d\u2019entraves ni de camisole, dans leurs cellules. Ils pouvaient donc, s\u2019ils en avaient l\u2019envie, assister \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition du sort qui les attendait.<\/p>\n\n\n\n<p>De pareilles choses, qui d\u00e9passent l\u2019entendement, ne sont possibles qu\u2019\u00e0 la Guyane<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque retentissait le mugissement de la sir\u00e8ne, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e du courrier mensuel, le condamn\u00e9 se demandait avec anxi\u00e9t\u00e9 si le lendemain il ne serait pas livr\u00e9 au bourreau. En effet, d\u00e8s que les pi\u00e8ces officielles parvenaient, l\u2019ex\u00e9cution avait lieu dans les vingt-quatre heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Le secret le plus absolu \u00e9tait gard\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard \u2013 mais il ne manquait pas de transpirer, \u00e0 certains indices.<\/p>\n\n\n\n<p>A minuit, le bourreau et ses aides se rendaient sur les lieux pour monter la machine. Ce faisant, ils ne manquaient pas de faire du bruit \u2013 et le condamn\u00e9 qui se trouvait \u00e0 proximit\u00e9, \u00e9tait d\u00e8s lors fix\u00e9 sur son sort.<\/p>\n\n\n\n<p>(On ne saurait que r\u00e9prouver ces cruaut\u00e9s inutiles.) Vers cinq heures du matin, les autorit\u00e9s administratives et judiciaires p\u00e9n\u00e9traient dans la cellule du condamn\u00e9, qui avait \u00e9t\u00e9 entrav\u00e9 et ligot\u00e9 peu auparavant. Le greffier du Tribunal lui lisait la sentence, apr\u00e8s l\u2019annonce du rejet de pourvoi qui ne lui apprenait rien\u2026 Puis les autorit\u00e9s se retiraient \u00e0 quelque distance. Des aliments, du tabac, du rhum, \u00e9taient offerts \u00e0 un homme qui, bient\u00f4t, n\u2019allait plus avoir besoin de rien. Un pr\u00eatre de Saint-Laurent lui offrait les secours de son minist\u00e8re. Et enfin le bourreau prenait possession de celui qui lui appartenait d\u00e9sormais. Il proc\u00e9dait \u00e0 sa toilette fun\u00e8bre, pendant qu\u2019au dehors, aupr\u00e8s de l\u2019\u00e9chafaud, se rangeait un d\u00e9tachement des troupes coloniales, du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 o\u00f9 se tenait le groupe des autorit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0, l\u2019ex\u00e9cuteur des hautes-\u0153uvres \u00e9tait \u00e0 son poste&nbsp;; le condamn\u00e9 sortait de sa cellule, maintenu par les aides \u2013 il atteignait bient\u00f4t les marches de la machine de mort. Un bref commandement&nbsp;: portez, armes&nbsp;! pr\u00e9sentez, armes&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les t\u00eates se d\u00e9couvraient, devant celle qui allait tomber\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, les aides jetaient le patient sur la bascule&nbsp;; on entendait le bruit sec du d\u00e9clic, pr\u00e9c\u00e9dant le bruit sourd du couperet. Justice \u00e9tait faite&nbsp;! selon l\u2019expression consacr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 toutes les fen\u00eatres des cellules qui bordaient la cour, il y avait eu des spectateurs accroch\u00e9s aux barreaux.<\/p>\n\n\n\n<p>En des temps recul\u00e9s, un certain nombre de for\u00e7ats assistaient aux ex\u00e9cutions, t\u00eate nue et \u00e0 genoux \u2013 mais depuis longtemps cette coutume est tomb\u00e9e en d\u00e9su\u00e9tude.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus renomm\u00e9 parmi les ex\u00e9cuteurs, a \u00e9t\u00e9 certainement le bourreau Hespel, surnomm\u00e9 Chacal.<\/p>\n\n\n\n<p>Envoy\u00e9 \u00e0 vingt-et-un an aux bataillons d\u2019Afrique, il avait \u00ab&nbsp;pass\u00e9 au falot<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00bb et r\u00e9colt\u00e9 une ample moisson d\u2019ann\u00e9es de travaux publics. Condamn\u00e9 \u00e0 mort pour incendie de campement, sa peine avait \u00e9t\u00e9 commu\u00e9e en celle de vingt ans de d\u00e9tention militaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il purgea une partie de cette peine \u00e0 la Maison centrale de Clairvaux, au quartier sp\u00e9cial r\u00e9serv\u00e9 aux d\u00e9tenus de sa cat\u00e9gorie. Graci\u00e9 au bout d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es et rendu \u00e0 la vie civile, il devait par la suite \u00eatre envoy\u00e9 au Bagne par une Cour d\u2019assises.<\/p>\n\n\n\n<p>Tels \u00e9taient les \u00e9tats de service de cet individu extraordinaire, et dont la singuli\u00e8re fin devait clore une vie si mouvement\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Hespel resta en fonctions pendant six ann\u00e9es, durant lesquelles il trancha vingt-huit t\u00eates.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se vantait de faire son \u00ab&nbsp;travail&nbsp;\u00bb en artiste, dans le minimum de temps. Effectivement, en 1912, il pratiqua une triple ex\u00e9cution capitale \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni dans le d\u00e9lai \u2013 record de quatre minutes et quinze secondes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agissait d\u2019un trio d\u2019\u00e9vad\u00e9s qui avaient assassin\u00e9 une famille enti\u00e8re, enfants compris, en Guyane hollandaise. On les avait extrad\u00e9s, et les parents des victimes \u00e9taient venus assister \u00e0 leur ex\u00e9cution<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>. Hespel n\u2019\u00e9tait pas en odeur de saintet\u00e9 parmi les surveillants.<\/p>\n\n\n\n<p>Il leur faisait une guerre sans merci, et ses d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec eux devenaient par moments hom\u00e9riques. Il gardait cette attitude agressive, m\u00eame vis-\u00e0-vis des fonctionnaires les plus \u00e9lev\u00e9s. Le Gouverneur de la Colonie ayant ordonn\u00e9 qu\u2019il fut traduit devant la Commission de discipline, il le prit de haut et lui adressa une lettre de protestation, qu\u2019il terminait ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Veuillez agr\u00e9er, Monsieur le Gouverneur, la r\u00e9ciprocit\u00e9 des sentiments que vous me portez.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>De par ses fonctions, il se croyait invuln\u00e9rable&nbsp;; mais il fit tant et si bien, qu\u2019\u00e0 la fin il se vit destitu\u00e9 par d\u00e9cret minist\u00e9riel.<\/p>\n\n\n\n<p>On le remit donc dans son emploi de porte-cl\u00e9s, qu\u2019il occupait auparavant&nbsp;: L\u2019Administration, en effet, se devait de ne pas le rejeter dans la masse des condamn\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux ans plus tard, il \u00e9tait accus\u00e9 de l\u2019assassinat de l\u2019ancien maire de Gentilly, qui avait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9. Ce dernier habitait en for\u00eat un pavillon avec jardin, o\u00f9 il \u00e9levait de la volaille.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vol \u00e9tait le mobile du crime<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9tenu aux locaux disciplinaires sous cette inculpation Hespel apprit que c\u2019\u00e9tait un autre porte-cl\u00e9s qui l\u2019avait d\u00e9nonc\u00e9&nbsp;: sans perdre de temps, il lui ouvrit le ventre de bas en haut \u00e0 l\u2019aide d\u2019un poignard<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Traduit devant le Tribunal Sp\u00e9cial, il \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 mort \u00e0 son tour. C\u2019\u00e9tait chose peu banale, pour un ancien bourreau, d\u2019avoir \u00e0 subir le ch\u00e2timent dont il \u00e9tait le dispensateur&nbsp;! Il v\u00e9rifiait dans sa pl\u00e9nitude cette parole de l\u2019Evangile&nbsp;: Celui qui tuera par l\u2019\u00e9p\u00e9e, p\u00e9rira par l\u2019\u00e9p\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut se figurer les r\u00e9flexions que cette homme d\u00fbt se faire, pendant plus d\u2019une ann\u00e9e d\u2019attente, avant que de payer sa dette, \u00e0 partir du jour o\u00f9 la sentence fut prononc\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne se faisait d\u2019ailleurs pas d\u2019illusions.<\/p>\n\n\n\n<p>Son ancien aide-principal, devenu bourreau en titre, venait le voir presque chaque jour. Il lui apportait du tabac, des fruits, \u00e0 manger et \u00e0 boire.<\/p>\n\n\n\n<p>Solidarit\u00e9 professionnelle&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, le jour de l\u2019\u00e9ch\u00e9ance arriva. Hespel s\u2019y \u00e9tait pr\u00e9par\u00e9 depuis longtemps. Il ne manqua pas d\u2019ou\u00efr les bruits familiers cons\u00e9cutifs au montage de la machine.<\/p>\n\n\n\n<p>Et lorsque le cort\u00e8ge des autorit\u00e9s p\u00e9n\u00e9tra dans sa cellule, ce fut sans \u00e9motion apparente qu\u2019il entendit la fatale communication.<\/p>\n\n\n\n<p>Il but un verre de rhum, fuma une cigarette et marcha d\u2019un pied ferme vers le sinistre instrument de supplice qu\u2019il connaissait bien. S\u2019adressant \u00e0 son successeur<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>, il lui dit d\u2019un ton calme&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;-Tout est bien d\u2019aplomb&nbsp;? as-tu v\u00e9rifi\u00e9 la machine&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et sur r\u00e9ponse affirmative, il ajouta&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;-Surtout, je te recommande de ne pas me mettre la t\u00eate entre les jambes.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019en effet, les aides avaient l\u2019habitude, en mettant le d\u00e9capit\u00e9 dans le cercueil, de placer la t\u00eate dans cette irr\u00e9v\u00e9rencieuse position.<\/p>\n\n\n\n<p>Ayant fait cette ultime recommandation, il reprit d\u2019une voix assur\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Allons-y&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les assistants ne manqu\u00e8rent pas d\u2019\u00eatre fortement impressionn\u00e9s par le caract\u00e8re unique de cette sc\u00e8ne dramatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi finit l\u2019ancien bourreau Hespel, dit Chacal. Dans le cimeti\u00e8re d\u00e9laiss\u00e9, o\u00f9 transport\u00e9s et lib\u00e9r\u00e9s reposent parmi les herbes envahissantes, on creusa \u00e0 l\u2019\u00e9cart la fosse de Hespel \u2013 comme si ce dernier, m\u00eame dans la mort, devait porter le poids de l\u2019ostracisme des vivants.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> C\u2019est le d\u00e9cret du 4 octobre qui cr\u00e9e le TMS, celui du 5 de ce mois d\u00e9clare que les lois p\u00e9nales en vigueur dans les colonies p\u00e9nitentiaires sont applicables aux condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s qui s\u2019y trouvent.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Roussenq se trompe d\u2019une ann\u00e9e&nbsp;; c\u2019est le d\u00e9cret du 16 d\u00e9cembre 1916 qui r\u00e9duit le nombre de juges \u00e0 trois jusqu\u2019\u00e0 la fin des hostilit\u00e9s&nbsp;; celui du 12 avril 1921 p\u00e9rennise le nombre.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Roussenq raconte et g\u00e9n\u00e9ralise ici une exp\u00e9rience personnelle. Le 21 novembre 1915, le TMS inflige deux ans de travaux forc\u00e9s \u00e0 Paul Roussenq pour tentative d\u2019\u00e9vasion. Dans l\u2019attente de son retour aux \u00eeles, il est mis en cellule au camp de la transportation de Saint-Laurent mais doit passer devant la commission disciplinaire le 24 de ce mois. Avant de comparaitre, il est mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart des autres d\u00e9tenus devant les cellules n\u00b094 et 95 o\u00f9 se trouvent les condamn\u00e9s \u00e0 mort Albert Baqu\u00e9, m\u00b035472, et C\u00e9lestin Cassabois, m\u00b035536. Ils ont \u00e9t\u00e9 jug\u00e9s le 19 octobre pour \u00e9vasion, assassinat et tentative d\u2019assassinat, et attendent d\u00e9sormais l\u2019ex\u00e9cution de leur peine. Une conversation s\u2019est engag\u00e9e avec Roussenq qui s\u2019empresse de narrer au ministre des colonies le 25 novembre ce que les deux condamn\u00e9s lui ont dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le 20 courant, \u00e0 trois heures du soir, on a eu la cruaut\u00e9 de monter la guillotine en face de leurs cellules. \u00c0 deux reprises, un bananier a \u00e9t\u00e9 tranch\u00e9. Ces deux condamn\u00e9s \u00e0 mort ont assist\u00e9 par leur judas \u00e0 ce sinistre essai, fait au milieu des rires et des r\u00e9flexions dr\u00f4les (inf\u00e2mes) du bourreau et des surveillants. C\u2019est ignoble.&nbsp;\u00bb Baqu\u00e9 et Cassabois ont \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s le 11 f\u00e9vrier 1916. ANOM H1523, H5020, H1351 et H4112\/a.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> \u00ab&nbsp;Passer au falot&nbsp;\u00bb&nbsp;: Argot. Tribunal militaire.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> On ne retrouve pas trace dans les archives de cette triple ex\u00e9cution qui fait aussi partie, avec la violence de son comportement, de la l\u00e9gende Hespel. Isidore Hespel dit le Chacal est n\u00e9 le 3 mars 1867. Apr\u00e8s de nombreux larcins et s\u00e9jours en prison, il s\u2019engage dans la l\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re et bascule rapidement sur Biribi. Condamn\u00e9 \u00e0 mort par le conseil de guerre d\u2019Oran pour \u00e9vasions, violence sur ses sup\u00e9rieurs etc \u2026. sa peine est commu\u00e9e en 20 ans de r\u00e9clusion qu\u2019il va effectuer en 1893 au quartier de d\u00e9tention militaire \u00e0 Clairvaux. L\u00e0, il blesse un cod\u00e9tenu et part en 1895 pour vingt ans de travaux forc\u00e9s pour la Guyane. Il grimpe rapidement les \u00e9chelons en jouant double jeu avec la Tentiaire et obtient le poste d\u2019aide bourreau puis de bourreau. Ainsi Hespel fut ex\u00e9cuteur des hautes \u0153uvres au bagne&#8230; Il finit par tuer un surveillant mais n\u2019\u00e9cope que de cinq ans de r\u00e9clusion. Par la suite, il assassine un cod\u00e9tenu et c\u2019est dans sa cellule de condamn\u00e9 \u00e0 mort qu\u2019il re\u00e7oit Albert Londres. Il est ex\u00e9cut\u00e9 le 22 d\u00e9cembre 1923, peu de temps apr\u00e8s cette rencontre. M\u00e9galomane, imbu de sa personne, d\u00e9lateur et indicateur, cet homme est unanimement d\u00e9test\u00e9 par ses camarades qui ne voient en lui qu\u2019une \u00ab\u00a0bourrique\u00a0\u00bb. Il a des pr\u00e9tentions litt\u00e9raires et son dossier contient de tr\u00e8s nombreuses lettres et r\u00e9clamations au ministre, ce dossier est, avec celui de Roussenq, l\u2019un des plus volumineux. Matricules 28040\/13174, ANOM H1373.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Lucien Prosper Pirou est maire de Gentilly en 1912-1913&nbsp;; il est condamn\u00e9 le 19 avril 1913 \u00e0 15 ans de travaux forc\u00e9s pour tentative d\u2019homicide volontaire avec pr\u00e9m\u00e9ditation par la cour d\u2019assises de la Seine. Embarqu\u00e9 sur <em>La Loire<\/em> le 22 d\u00e9cembre, il porte le matricule 41296. Il passe \u00e0 la 1<sup>e<\/sup> classe des for\u00e7ats en avril 1917 et est propos\u00e9 pour une remise de peine de 3 ans en 1922 avant d\u2019\u00eatre assassin\u00e9 le 22 septembre de cette ann\u00e9e. ANOM H1398 et H4228\/b.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Le 18 septembre 1922, Isidore Hespel tue le transport\u00e9 \u00c9mile Lano\u00eb, matricule 40852, \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> Louis Ladurelle, matricule 45224, est ex\u00e9cuteur des hautes \u0153uvres de 1923 \u00e0 1933. Originaire de Lorraine, il est condamn\u00e9 le 16 mars 1921 par la cour d\u2019assises de Moselle \u00e0 vingt ans de travaux forc\u00e9s pour assassinat. Lib\u00e9r\u00e9 le 20 janvier 1937, il passe 4<sup>e<\/sup> 2<sup>e<\/sup> en mars de cette ann\u00e9e et retourne en France en avril (ANOM H1514 et H4311\/a). \u00c0 la diff\u00e9rence de Roussenq, ce n\u2019est plus, dans l\u2019interview qu\u2019il donne en m\u00e9tropole, un mais sept meurtres qui envoient Hespel \u00e0 la guillotine&nbsp;: \u00ab&nbsp;On lui reprochait sept meurtres&nbsp;! dont six concessionnaires en pleine for\u00eat. Apr\u00e8s cela, il a voulu s\u2019\u00e9vader du blockhaus.&nbsp;\u00bb (<em>Le Phare de La Loire<\/em>, 22 avril 1937)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les d\u00e9crets du 5 octobre 1889, ont institu\u00e9 le Tribunal Maritime Sp\u00e9cial[1], charg\u00e9 de juger les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s, qui se rendent coupables de crimes ou de d\u00e9lits. 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