{"id":5648,"date":"2023-09-29T01:01:00","date_gmt":"2023-09-28T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5648"},"modified":"2023-07-23T08:43:27","modified_gmt":"2023-07-23T06:43:27","slug":"le-visage-du-bagne-chapitre-13-les-incorrigibles","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/09\/le-visage-du-bagne-chapitre-13-les-incorrigibles\/","title":{"rendered":"Le Visage du Bagne : chapitre 13 Les Incorrigibles"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch13-690x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5649\" width=\"249\" height=\"369\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch13-690x1024.jpg 690w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch13-202x300.jpg 202w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch13-768x1139.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch13.jpg 830w\" sizes=\"(max-width: 249px) 100vw, 249px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>\u00c0 une vingtaine de kilom\u00e8tres de Saint-Laurent-du-Maroni, sur les bords d\u2019une crique<a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, se trouvaient deux groupes de baraquements en bois. Le premier, \u00e9tait le camp libre, le second (entour\u00e9 de palissades) \u00e9tait le camp disciplinaire des Incorrigibles de Charvein.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait form\u00e9 de plusieurs cases, dont les murs \u00e9taient constitu\u00e9s de poteaux \u00e0 travers lesquels on pouvait voir ce qui se passait et entendre ce qui se disait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on envoyait tous ceux qui avaient encouru plus de trois mois de cachot dans un m\u00eame trimestre, ainsi que les \u00e9vad\u00e9s punis disciplinairement ou acquitt\u00e9s par le Tribunal Maritime sp\u00e9cial.<\/p>\n\n\n\n<p>Charvein&nbsp;! Ce mot r\u00e9sonnait lugubrement aux oreilles de ceux qui ne connaissait la chose que par ou\u00ef-dire. Il \u00e9tait l\u2019\u00e9vocation d\u2019un cauchemar pour les autres qui savaient\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>En principe, il fallait six mois de bonne conduite en ces lieux, pour en \u00eatre d\u00e9class\u00e9, mais ce minimum de s\u00e9jour obligatoire \u00e9tait, en fait,&nbsp; largement d\u00e9pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00ab&nbsp;Incos&nbsp;\u00bb, ainsi qu\u2019ils \u00e9taient d\u00e9nomm\u00e9s par abr\u00e9viation, \u00e9taient soumis \u00e0 des travaux extr\u00eamement p\u00e9nibles. Compl\u00e8tement nus, de la t\u00eate jusqu\u2019aux pieds \u2013 \u00e0 part une sorte de l\u00e9ger cale\u00e7on [\u2026] au-dessus des genoux et appel\u00e9 l\u00e0-bas trousse-c\u2026 \u2013 ils partaient avant le jour pour rejoindre l\u2019abattis, situ\u00e9 \u00e0 plusieurs kilom\u00e8tres. Avec un quart de caf\u00e9 dans le ventre, ils devaient abattre de l\u2019ouvrage jusqu\u2019\u00e0 onze heures.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Les surveillants et les porte-cl\u00e9s ne les perdaient pas de vue.<\/p>\n\n\n\n<p>Ind\u00e9pendamment de leurs r\u00e9volvers, les premiers nomm\u00e9s \u00e9taient arm\u00e9s de carabines. Sous aucun pr\u00e9texte, les Incos ne devaient se d\u00e9rober \u00e0 la vue des surveillants&nbsp;: on les obligeait \u00e0 satisfaire sur place leurs besoins naturels.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 cette consigne, nombreux furent ceux qui prirent la fuite au nez et \u00e0 la barbe de leurs gardiens ou profitant d\u2019un moment d\u2019inattention.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussit\u00f4t, les carabines remplissaient leur office&nbsp;; les coups de feu claquaient, se r\u00e9percutant dans le silence sylvestre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les uns \u00e9taient atteints, bless\u00e9s ou tu\u00e9s, les autres parvenaient \u00e0 \u00e9chapper aux balles et \u00e0 gagner les profondeurs de la for\u00eat. Mais alors que la chasse \u00e0 l\u2019homme commen\u00e7ait&nbsp;; une partie des surveillants et les porte-cl\u00e9s arabes s\u2019\u00e9gaillaient dans toutes les directions pour rejoindre les fugitifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Malheur \u00e0 ceux qui \u00e9taient atteints&nbsp;: ils \u00e9taient abattus sur place, le plus souvent, par les surveillants ou bien mutil\u00e9s et laiss\u00e9s pour morts par les sauvages porte-cl\u00e9s \u2013 lesquels \u00e9taient arm\u00e9s de sabres d\u2019abatis tr\u00e8s effil\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai connu quelques rescap\u00e9s auxquels il manquait un bras ou une jambe, ou dont le corps portait de profondes cicatrices.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9n\u00e9ralement, ces \u00e9vasions d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es avaient lieu en groupes, afin de diviser les poursuites.<\/p>\n\n\n\n<p>De 1910 \u00e0 1925, soixante-cinq condamn\u00e9s furent ainsi assassin\u00e9s \u00e0 Charvein \u2013 on ne peut qualifier autrement des meurtres aussi l\u00e2ches. Des surveillants \u00e9taient r\u00e9put\u00e9s pour ne pas manquer leur homme \u00e0 cent m\u00e8tres&nbsp;; certains d\u2019entre eux se vantaient (?) d\u2019avoir plusieurs victime inscrites sur leur tableau de chasse. Par contre, d\u2019autres surveillants ne tiraient que par acquit de conscience et parce que telle \u00e9tait la consigne, ou se contentaient de viser aux jambes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux-l\u00e0, du moins, n\u2019avaient pas une pierre \u00e0 la place du c\u0153ur. A l\u2019abattis<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>si le travail \u00e9tait dur, du moins \u00e9tait-il s\u00e9dentaire. Il n\u2019en \u00e9tait pas de m\u00eame au halage des pi\u00e8ces de bois.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait tra\u00eener ces derni\u00e8res depuis les lieux d\u2019abattage jusqu\u2019\u00e0 la scierie, qui \u00e9tait \u00e9tablie \u00e0 proximit\u00e9 du camp.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux longues cordes \u00e9taient nou\u00e9es \u00e0 la lourde pi\u00e8ce de bois&nbsp;; ces cordes \u00e9taient munies de bricoles de m\u00e8tre en m\u00e8tre, auxquelles s\u2019attelaient ce b\u00e9tail humain.<\/p>\n\n\n\n<p>On se mettait en route p\u00e9niblement&nbsp;; il y avait des moments d\u2019arr\u00eat provoqu\u00e9s par les fondri\u00e8res<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> et les chicots \u2013 troncs d\u2019arbres coup\u00e9s \u00e0 ras du sol.<\/p>\n\n\n\n<p>Haletants, \u00e0 bout de forces, les hommes tiraient quand-m\u00eame sur la bricole, stimul\u00e9s dans leur commun effort par les&nbsp;: oh, hisse \u2013 la&nbsp;! gar\u00e7ons&nbsp;; oh, hisse-la&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Les surveillants rabrouaient les uns et les autres, prenaient des noms en vue de la mise au pain sec&nbsp;; les porte-cl\u00e9s ne demeuraient pas en reste et donnaient des bourrades au petit bonheur en criant&nbsp;: roumis, ro&nbsp;! ce qui signifiait&nbsp;: allez, m\u00e9cr\u00e9ants&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le cort\u00e8ge dantesque poursuivait sa marche \u00e9puisante&nbsp;; la sueur ruisselait sur les corps tann\u00e9s par les intemp\u00e9ries. S\u2019il pleuvait, il fallait quand-m\u00eame aller de l\u2019avant&nbsp;: marche ou cr\u00e8ve&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, on atteignait la scierie&nbsp;; on allait pouvoir manger la soupe. Pas tous. Ceux qui, \u00e0 tort ou \u00e0 raison avaient \u00e9t\u00e9 signal\u00e9s pour \u00ab&nbsp;mauvaise volont\u00e9 au travail&nbsp;\u00bb \u00e9taient dirig\u00e9s vers la case des punis de pain sec.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux Incorrigibles, o\u00f9 la Commission disciplinaire de Saint-Laurent allait si\u00e9ger tous les quinze jours \u2013 pr\u00e9sid\u00e9e quelquefois par le Directeur \u2013 la punition de cachot pouvait \u00eatre prononc\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 soixante jours, pour un seul motif. Le Chef de camp avait le droit d\u2019infliger la mise au pain sec jusqu\u2019\u00e0 trois jours cons\u00e9cutifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela cr\u00e9ait de fr\u00e9quents abus.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Incos \u00e9taient astreints \u00e0 la r\u00e8gle du silence et le tabac leur \u00e9tait interdit. Ils causaient et fumaient quand-m\u00eame, mais \u00e0 leurs risques et p\u00e9rils. Ils couchaient aux fers la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>On les leur mettait imm\u00e9diatement avant la distribution de la soupe du soir. Chacun mettait sa boucle num\u00e9rot\u00e9e au pied droit et attendait que les porte-cl\u00e9s y introduisent la longue barre de fer qui les reliait toutes. Cette barre \u00e9tait ensuite cadenass\u00e9e. Au pied de chaque homme, se trouvait une bo\u00eete de conserve vide, pour satisfaire ses besoin naturels pendant la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>La soupe se distribuait une fois la mise aux fers op\u00e9r\u00e9e. Il arrivait que pendant le repas certains \u00e9prouvassent l\u2019envie d\u2019utiliser les bo\u00eetes \u00e0 vidange \u2013 car la diarrh\u00e9e s\u00e9vissait \u00e0 l\u2019\u00e9tat end\u00e9mique.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ce n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re app\u00e9tissant pour les autres. C\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs dans le programme administratif que de provoquer un tel \u00e9tat de choses.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019effectif moyen des Incorrigibles \u00e9tait de cent-cinquante hommes&nbsp;; sur ce nombre, il y en avait une trentaine en permanence dans les cachots, une vingtaine \u00e0 la case des malades et une quinzaine \u00e0 la case du pain sec. Les malades en instance de visite \u00e9taient \u00e9galement soumis au pain et \u00e0 l\u2019eau \u2013 \u00e0 moins qu\u2019ils justifient d\u2019un minimum de trente-neuf degr\u00e9s de fi\u00e8vre.<\/p>\n\n\n\n<p>La visite m\u00e9dicale avait lieu tous les quinze jours. Les m\u00e9decins faisaient leur devoir. Ils hospitalisaient les malades gravement atteints, r\u00e9digeaient pour les autres toutes prescriptions utiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la plupart du temps ces prescriptions n\u2019\u00e9taient pas ex\u00e9cut\u00e9es, ou bien les malades n\u2019\u00e9taient pas pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 la visite. De temps \u00e0 autre un d\u00e9c\u00e8s survenait&nbsp;: on creusait une fosse de plus dans le carr\u00e9 mortuaire voisin, et tout \u00e9tait dit.<\/p>\n\n\n\n<p>La souffrance et les privations r\u00e9gnaient partout dans ce lieu de r\u00e9pression inou\u00efe. Chef de camp et surveillants disposaient d\u2019un pouvoir illimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en vain que l\u2019on avait recours aux r\u00e9clamations, les lettres ne partaient pas. Il se commettait l\u00e0, sous le couvert de l\u2019impunit\u00e9, abus sur abus et crimes sur crimes.<\/p>\n\n\n\n<p>Des gardes-chiourmes qui n\u2019avaient rien d\u2019humain, jouaient aux cartes la vie d\u2019un homme&nbsp;; celui qui perdait devait se charger de l\u2019ex\u00e9cution. Le pr\u00e9texte \u00e9tait vite trouv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On cherchait en vain \u00e0 bien se conduire pour obtenir le bienheureux d\u00e9classement&nbsp;: il y avait toujours quelque surveillant qui se mettait en travers pour le retarder. Au moment o\u00f9 l\u2019on croyait doubler le cap de la d\u00e9livrance, un rapport inattendu survenait qui remettait tout en jeu. On aurait dit que ce moment avait \u00e9t\u00e9 choisi \u00e0 cet effet \u2013 ce qui \u00e9tait vrai, le plus souvent.<\/p>\n\n\n\n<p>De six mois en six mois, les ann\u00e9es se passaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Il arriva que l\u2019un de ceux-l\u00e0 qui se trouvaient ainsi maintenus ind\u00e9finiment, vit arriver enfin le jour de sa lib\u00e9ration du Bagne. Cette fois, il fallait bien lui ouvrir la porte. Une lettre adress\u00e9e au Procureur G\u00e9n\u00e9ral de la Colonie lui fut remise, pour \u00eatre jet\u00e9e \u00e0 la bo\u00eete \u00e0 Saint-Laurent.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette lettre, r\u00e9dig\u00e9e par une plume comp\u00e9tente, contenait le d\u00e9tail de tous les abus, de toutes les irr\u00e9gularit\u00e9s et de tous les crimes qui se commettaient \u00e0 Charvein. Ce procureur g\u00e9n\u00e9ral, nouvellement install\u00e9, venait d\u00e9j\u00e0 de faire parler de lui \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une inspection qu\u2019il venait d\u2019effectuer au Camp de Cayenne. Un Inco ayant menac\u00e9 le Chef de Camp de se plaindre \u00e0 lui, s\u2019\u00e9tait attir\u00e9 cette r\u00e9plique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Procureur G\u00e9n\u00e9ral, il est comme les autres&nbsp;; avec un canard, on lui bouche le bec.&nbsp;\u00bb Ces propos, tenus r\u00e9cemment, avaient \u00e9t\u00e9 port\u00e9s \u00e0 la connaissance de l\u2019int\u00e9ress\u00e9, dans la lettre pr\u00e9cit\u00e9e. Celle-ci fut dissimul\u00e9e dans la doublure du chapeau de paille du lib\u00e9r\u00e9 en question \u2013 qui s\u2019empressa de la mettre \u00e0 la Poste d\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Saint-Laurent.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle parvint effectivement \u00e0 son adresse. Apr\u00e8s l\u2019avoir re\u00e7ue, le Chef du Service Judiciaire, qui \u00e9tait en m\u00eame temps Inspecteur permanent des \u00c9tablissements p\u00e9nitentiaires de la Guyane Fran\u00e7aise, s\u2019empressa de profiter d\u2019un vapeur en partance pour Saint-Laurent, pour y prendre passage, accompagn\u00e9 de son secr\u00e9taire particulier.<\/p>\n\n\n\n<p>Il arriva \u00e0 la capitale administrative du Maroni comme une bombe, sans \u00eatre attendu. De suite, il ordonna que les moyens de transport lui fussent fournis pour se rendre \u00e0 Charvein. Ce qui fut fait. Pendant ce temps, le t\u00e9l\u00e9phone avait fonctionn\u00e9, le Chef de Camp des Incorrigibles avait \u00e9t\u00e9 alert\u00e9. Ce dernier ne savait o\u00f9 donner de la t\u00eate&nbsp;; il \u00e9tait litt\u00e9ralement affol\u00e9. Comme il re\u00e7ut la communication vers midi, il donna des ordres pour que les hommes ne sortissent pas au travail \u2013 car on les aurait fait rappeler. Il fit faire un grand nettoyage \u00e0 la h\u00e2te, rassembla ses surveillants et se mit en devoir de pr\u00e9parer une r\u00e9ception conforme au rang du visiteur. Malgr\u00e9 le peu de temps qu\u2019il avait devant lui, il donna des ordres pour la pr\u00e9paration d\u2019un succulent repas o\u00f9 devaient alterner le poisson et le gibier, le tout arros\u00e9 de vins g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que l\u2019on plumait le canard symbolique \u2013 destin\u00e9 \u00e0 circonvenir les visiteurs de marque \u2013 le premier magistrat de la Colonie, qui voyageait en \u00ab&nbsp;pousse&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> ne tarda pas d\u2019arriver. Au terminus de la ligne Decauville, le Chef de camp et ses s\u00e9ides, en tenue blanche et gant\u00e9s de frais, \u00e9taient l\u00e0 pour le recevoir. Le premier nomm\u00e9, apr\u00e8s un grand salut militaire, s\u2019empressa de lui pr\u00e9senter ses hommages, lui souhaitant la bienvenue et terminant son improvisation par ces mots aimables&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si Monsieur le Procureur G\u00e9n\u00e9ral veut bien accepter de venir prendre quelques rafra\u00eechissements, tout l\u2019honneur sera pour moi. Avec cette chaleur\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le Procureur G\u00e9n\u00e9ral, la lettre d\u00e9nonciatrice en poche, avait \u00e9cout\u00e9 cette harangue avec une impassibilit\u00e9 distante. A la fin, n\u2019y tenant plus, il lan\u00e7a cette apostrophe \u2013 qui tomba comme la foudre sur le groupe constern\u00e9 des garde-chiourmes&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tr\u00eave de plaisanterie&nbsp;; que l\u2019on me conduise imm\u00e9diatement aux locaux disciplinaires. Aujourd\u2019hui il n\u2019y aura pas de canard, pour me boucher le bec&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Suivi de son secr\u00e9taire, le Procureur p\u00e9n\u00e9tra dans les locaux de punition et se fit ouvrir toutes les portes des cachots \u2013 m\u00eame de ceux que l\u2019on disait \u00eatre vides. Apr\u00e8s quoi, il ordonna au Chef de Camp et \u00e0 ses agents de se retirer \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Ces derniers ob\u00e9irent, l\u2019oreille basse et n\u2019en menant pas large.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors l\u2019\u00e9nergique magistrat commen\u00e7a une enqu\u00eate qui restera ineffa\u00e7able dans les annales du Bagne, et qui eut de multiples rebondissements. S\u2019adressant paternellement aux punis, les assurant qu\u2019ils seraient \u00e0 l\u2019abri de toutes repr\u00e9sailles, il les invita \u00e0 le mettre au courant de tout ce qui se passait d\u2019ill\u00e9gal et de r\u00e9pr\u00e9hensible. Tous ces malheureux, dont certains \u00e9taient confin\u00e9s depuis de longs mois dans les cachots et qui portaient sur leurs traits les stigmates de la mis\u00e8re psychologique, furent agr\u00e9ablement surpris d\u2019entendre un langage si nouveau pour eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, s\u2019ex\u00e9cut\u00e8rent-ils \u00e0 qui mieux mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils montr\u00e8rent leurs chevilles meurtries par des boucles sp\u00e9ciales non-r\u00e9glementaires, qui leur rentraient dans les chairs douze heures sur vingt-quatre&nbsp;; ils montr\u00e8rent leurs cachots infest\u00e9s de punaises, maintenus dans une humidit\u00e9 permanente par le jet de seaux d\u2019eau. Ils conduisirent le visiteur aupr\u00e8s de plusieurs de leurs camarades qui ne pouvaient se lever de leur dure couche, qui \u00e9taient ainsi depuis de longs jours et que l\u2019on ne voulait pas pr\u00e9senter \u00e0 la visite m\u00e9dicale \u2013 sous pr\u00e9texte qu\u2019ils n\u2019avaient qu\u2019\u00e0 se lever pour s\u2019y rendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les fameux cachots blind\u00e9s, furent l\u2019objet d\u2019une visite particuli\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Construits enti\u00e8rement en t\u00f4le et expos\u00e9s en plein soleil, d\u2019une exigu\u00eft\u00e9 qui ne pouvait s\u2019av\u00e9rer davantage, c\u2019\u00e9taient de v\u00e9ritables s\u00e9pulcres caniculaires. Ces deux cachots, issus d\u2019une imagination d\u00e9moniaque, avaient \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins muets de plus d\u2019une agonie<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>. \u00c0 l\u2019occasion de la visite annonc\u00e9e, on en avait \u00e9vacu\u00e9 les occupants \u2013 qui se trouvaient dans le groupe de punis qui \u00e9taient aupr\u00e8s du Procureur G\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>Quinze jours auparavant, un homme \u00e9tait mort des suites de coups re\u00e7us dans son cachot, que lui avaient ass\u00e9n\u00e9s les porte-cl\u00e9s sur l\u2019ordre des garde-chiourmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le magistrat enqu\u00eateur put se rendre compte des traces de sang qui maculaient le cachot o\u00f9 le meurtre avait eu lieu. \u00c0 mesure qu\u2019il poursuivait ses investigations, il ne pouvait s\u2019emp\u00eacher de faire \u00e9clater son indignation. Il invita tous les punis valides \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer leurs locaux, leur promettant qu\u2019ils en sortiraient le soir m\u00eame ou le lendemain.<\/p>\n\n\n\n<p>Se rendant ensuite \u00e0 la case des malades, il fut tristement impressionn\u00e9 par le spectacle qui s\u2019offrit \u00e0 sa vue&nbsp;: des fi\u00e9vreux \u00e9taient en proie au d\u00e9lire, d\u2019autres se plaignaient en se tenant le ventre. Il y avait des ulc\u00e9reux dont les plaies s\u2019\u00e9talaient sans pansement. Les uns et les autres \u00e9taient l\u00e0, \u00e9tendus sur le lit de camp, ainsi que des victimes promises \u00e0 une mort prochaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Procureur se tourna vers le Chef de Camp, qu\u2019il avait fait mander, et lui demanda des explications&nbsp;: elles furent confuses et embrouill\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s lui, on attendait le m\u00e9decin, (c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque un de ces m\u00e9decins administratifs qui s\u2019acquittaient de leurs fonctions d\u2019un c\u0153ur l\u00e9ger) le lait n\u2019\u00e9tait pas arriv\u00e9 de St-Laurent, il n\u2019y avait pas de bandes \u00e0 pansements&nbsp;; ceux qui \u00e9taient au pain sec parmi eux, \u00e9taient des simulateurs, etc. Pendant que le Procureur interrogeait les uns et les autres, son secr\u00e9taire prenait des notes.<\/p>\n\n\n\n<p>On arriva enfin dans la cour du quartier&nbsp;; les hommes qui \u00e9taient dans les cases y furent rassembl\u00e9s, d\u2019apr\u00e8s les ordres du magistrat enqu\u00eateur, qui leur dit en substance&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mes amis, je suis venu ici pour mettre un terme aux abus qui s\u2019y commettent. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 appris bien des choses. Que ceux qui ont des plaintes \u00e0 me faire part viennent me trouver tout \u00e0 l\u2019heure \u00e0 la salle de visite. J\u2019y serai seul avec mon secr\u00e9taire. Soyez sans crainte, demain vous aurez de nouveaux gardiens et vous ne subirez plus de s\u00e9vices. Je vous en donne ma parole.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Effectivement, de nombreux condamn\u00e9s d\u00e9fil\u00e8rent devant lui&nbsp;; il fut \u00e9difi\u00e9 sur bien des points et dut m\u00eame se contenter des premi\u00e8res auditions, leur r\u00e9p\u00e9tition sur des faits identiques ne pouvant l\u2019\u00e9clairer davantage.<\/p>\n\n\n\n<p>Il demanda \u00e0 l\u2019appareil le Directeur et le M\u00e9decin-Chef de Saint-Laurent et s\u2019entretint avec eux longuement. Tard dans la soir\u00e9e, il regagnait le chef-lieu administratif, par les m\u00eames moyens de locomotions d\u2019o\u00f9 il en \u00e9tait parti \u2013 en \u00ab&nbsp;pousse&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Procureur-G\u00e9n\u00e9ral Liontel, qui venait ainsi de se signaler avec un tel \u00e9clat, \u00e9tait originaire de la Guadeloupe<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>&nbsp;; il devait, par la suite, confirmer ses promesses du d\u00e9but. Son enqu\u00eate au Camp disciplinaire de Charvein eut les cons\u00e9quences suivantes&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>1\u00b0 Le chef de camp et tous les surveillants furent remplac\u00e9s d\u00e8s le lendemain.<\/p>\n\n\n\n<p>2\u00b0 Une action judiciaire fut ouverte \u00e0 la suite de laquelle intervint un non-lieu g\u00e9n\u00e9ral (de puissantes influences ayant agi), mais qui eut pour r\u00e9sultat la destitution du Chef de Camp et de plusieurs surveillants \u2013 ainsi que celle des porte-cl\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>3\u00b0 Tous les malades graves furent hospitalis\u00e9s&nbsp;; tous les punis de cachot b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent d\u2019une mesure g\u00e9n\u00e9rale de gr\u00e2ce.<\/p>\n\n\n\n<p>4\u00b0 Les boucles de ferrage non-r\u00e8glementaires furent d\u00e9truites&nbsp;; les cachots blind\u00e9s furent d\u00e9molis.<\/p>\n\n\n\n<p>5\u00b0 Un arr\u00eat\u00e9 minist\u00e9riel fixa dor\u00e9navant les attributions des porte-cl\u00e9s, excluant les condamn\u00e9s arabes de ces emplois.<\/p>\n\n\n\n<p>6\u00b0 Des instructions directoriales d\u00e9taill\u00e9es, furent donn\u00e9es relativement au fonctionnement du Camp disciplinaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Un nouveau Chef de camp, anim\u00e9 d\u2019un nouvel esprit, changea la face des choses du tout au tout, et du jour au lendemain.<\/p>\n\n\n\n<p>Les malades ne furent plus mis au pain sec&nbsp;; on les envoyait d\u2019urgence \u00e0 l\u2019h\u00f4pital dans l\u2019intervalle des visites, si leur \u00e9tat l\u2019exigeait.<\/p>\n\n\n\n<p>Les travailleurs ne relev\u00e8rent plus que de la Commission de discipline&nbsp;; le Chef de Camp ne pouvait dor\u00e9navant les mettre au pain et \u00e0 l\u2019eau \u2013 ce dont on avait tellement abus\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les locaux disciplinaires furent blanchis et d\u00e9sinfect\u00e9s. On ferma les yeux sur la r\u00e8gle du silence et l\u2019interdiction du tabac \u2013 sous r\u00e9serves de ne pas \u00e9lever la voix et de ne pas fumer avec ostentation.<\/p>\n\n\n\n<p>Au travail, les hommes furent m\u00e9nag\u00e9s selon leur capacit\u00e9 potentielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Des porte-cl\u00e9s europ\u00e9ens rempla\u00e7aient les arabes et se montraient corrects et m\u00eame serviables.<\/p>\n\n\n\n<p>Des jardins furent cr\u00e9\u00e9s, o\u00f9 l\u2019on planta des l\u00e9gumes et des bananiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux mois apr\u00e8s, ils donnaient d\u00e9j\u00e0 un rapport appr\u00e9ciable. Les produits de ces jardins venaient am\u00e9liorer la ration r\u00e9glementaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi trait\u00e9s, mangeant \u00e0 leur faim, les hommes \u00e9taient tranquilles et mettaient du c\u0153ur \u00e0 l\u2019ouvrage. Les locaux disciplinaires demeuraient \u00e0 peu pr\u00e8s vides et il n\u2019y avait plus d\u2019\u00e9vasion. Le Procureur G\u00e9n\u00e9ral Liontel \u00e9tait revenu pour se rendre compte.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce magistrat humain et int\u00e8gre, avait ainsi constat\u00e9 par lui-m\u00eame les r\u00e9sultats satisfaisants qui \u00e9taient obtenus \u00e0 l\u2019aide de bons traitements, alors que les m\u00e9thodes rigides n\u2019occasionnaient que le pire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019occasion de son passage, il demanda et obtint du Directeur qui l\u2019accompagnait, \u00e0 ce que tous les hommes ayant plus d\u2019une ann\u00e9e de pr\u00e9sence et au moins trois mois sans punition fussent l\u2019objet d\u2019une mesure sp\u00e9ciale de d\u00e9classement du camp disciplinaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelque temps apr\u00e8s, il \u00e9tait nomm\u00e9 \u00e0 une autre poste dans une autre Colonie. Il y avait l\u00e0, \u00e0 n\u2019en pas douter, une man\u0153uvre de l\u2019Administration.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s son d\u00e9part, et insensiblement, on en revint aux anciens errements. Le Chef de Camp fut chang\u00e9&nbsp;; d\u2019autres vinrent et disparurent aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut des alternatives diverses, de bonne et de mauvaise fortune. Puis finalement l\u2019ancien \u00e9tat de choses reprit le dessus, avec quelques variantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Tant il est vrai que l\u2019Administration, elle aussi, est une grande Incorrigible \u2013 selon le mot d\u2019Albert Londres<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il appartenait \u00e0 ce dernier, \u00e0 l\u2019occasion de sa fameuse enqu\u00eate, de r\u00e9agir vigoureusement contre ces iniquit\u00e9s et ces crimes qui \u00e9taient le monop\u00f4le du Camp de Charvein. Parce qu\u2019il avait touch\u00e9 ces maux du doigt, qu\u2019il les avait vus de ses yeux, il les a d\u00e9nonc\u00e9s avec une sainte indignation.<\/p>\n\n\n\n<p>Et non-seulement il a eu ce grand m\u00e9rite, mais encore le bonheur de voir que ses efforts n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 vains.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, en 1925 le Camp disciplinaire de Charvein a \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9. Une section disciplinaire a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e aux Iles du Salut, o\u00f9 les n\u00e9o-Incorrigibles ne subissent pas un traitement plus s\u00e9v\u00e8re que le commun des condamn\u00e9s. Mais le terrible souvenir de Charvein n\u2019est pas pr\u00e8s de s\u2019effacer, dans la m\u00e9moire des for\u00e7ats chevronn\u00e9s\u2026 Ils en garderont aussi l\u2019empreinte ind\u00e9l\u00e9bile qui les a marqu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> <strong>Note de Roussenq&nbsp;:<\/strong>Les criques, sont de petites rivi\u00e8res qui se jettent dans le Maroni. Ce dernier est un beau fleuve qui prend sa source dans les monts Tumuc-Humac.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Roussenq \u00e9crit tant\u00f4t le mot avec un seul [t], tant\u00f4t avec deux. Les deux orthographes sont accept\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a>&nbsp; Fondri\u00e8re (n.f.)&nbsp;: Crevasse dans le sol.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> <strong>Note de Roussenq&nbsp;:<\/strong> Le \u00ab pousse \u00bb est une sorte de wagonnet, muni d\u2019un caisson \u00e0 si\u00e8ges, et roulant sur rails decauville sous l\u2019impulsion de coureurs \u00e0 pied \u2013 g\u00e9n\u00e9ralement des arabes.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Les \u00ab\u00a0cachots blind\u00e9s\u00a0\u00bb font irr\u00e9m\u00e9diablement penser aux peines du silo et du tombeau pratiqu\u00e9es \u00e0 Biribi.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Maximilien Liontel (1851-1924) n\u2019est pas originaire de la Guadeloupe mais de la Guyane. N\u00e9 \u00e0 Cayenne, ce bel exemple de la m\u00e9ritocratie r\u00e9publicaine fait partie de la promotion du Shah \u00e0 Saint-Cyr en 1872-1873. C\u2019est d\u2019ailleurs l\u00e0 que le mar\u00e9chal Mac-Mahon le qualifie de \u00ab&nbsp;n\u00e8gre&nbsp;\u00bb, surnom dont il se glorifie lui-m\u00eame non sans un humour certain dans une lettre ouverte \u00e0 la revue <em>L\u2019Interm\u00e9diaire des chercheurs et curieux en 1906<\/em>&nbsp;!&nbsp; R\u00e9form\u00e9 en 1873, il obtient une licence de droit l\u2019ann\u00e9e suivante, puis est nomm\u00e9 substitut du procureur de la R\u00e9publique de Saint-Denis de la R\u00e9union en 1875. Il grimpe alors rapidement la hi\u00e9rarchie judiciaire et on le retrouve en poste \u00e0 Sa\u00efgon en 1877, \u00e0 la Martinique en 1880, \u00e0 la Guadeloupe en 1882 avant de revenir en Guyane en 1887 comme procureur de la R\u00e9publique et chef du service judiciaire de Cayenne. Il est nomm\u00e9 pr\u00e9sident de la cour d\u2019appel de Pondich\u00e9ry en 1894 avant d\u2019occuper le poste de pr\u00e9sident du tribunal sup\u00e9rieur de Papeete et d\u2019assurer de 1900 \u00e0 1901 la pr\u00e9sidence du Conseil d&rsquo;appel du Dahomey avec pour mission la r\u00e9forme de la justice dans les colonies du Sud (Dahomey, Guin\u00e9e et C\u00f4te d&rsquo;Ivoire). Mais il entre vite en conflit avec l\u2019administration coloniale du fait de son intransigeance&nbsp;; cela explique sa mutation en 1901 sur la Guadeloupe puis, le 5 novembre 1901, en Guyane o\u00f9 il occupe le poste de procureur g\u00e9n\u00e9ral, chef du service judiciaire, jusqu\u2019\u00e0 sa retraite en 1907. L\u2019anecdote ici narr\u00e9e avec force de d\u00e9tail par Roussenq a donc eu lieu entre 1901 et 1907&nbsp;; il ne l\u2019a pas v\u00e9cue et n\u2019en est pas contemporain. Elle fait donc partie de ces histoires, de ces mythes que les bagnards et autres se transmettent en travestissant et en arrangeant la r\u00e9alit\u00e9 des faits.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Nous ne retrouvons cette expression ni dans <em>Au bagne<\/em>, ni dans <em>L\u2019homme qui s\u2019\u00e9vada<\/em>, ni dans <em>Adieu Cayenne<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 une vingtaine de kilom\u00e8tres de Saint-Laurent-du-Maroni, sur les bords d\u2019une crique[1], se trouvaient deux groupes de baraquements en bois. Le premier, \u00e9tait le camp libre, le second (entour\u00e9 de palissades) \u00e9tait le camp disciplinaire des Incorrigibles de Charvein. 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