{"id":5638,"date":"2023-09-27T01:01:00","date_gmt":"2023-09-26T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5638"},"modified":"2023-07-23T07:55:59","modified_gmt":"2023-07-23T05:55:59","slug":"le-visage-du-bagne-chapitre-11-au-cachot","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/09\/le-visage-du-bagne-chapitre-11-au-cachot\/","title":{"rendered":"Le Visage du Bagne : chapitre 11 Au cachot"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch11-694x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5639\" width=\"234\" height=\"345\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch11-694x1024.jpg 694w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch11-203x300.jpg 203w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch11-768x1134.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch11.jpg 842w\" sizes=\"(max-width: 234px) 100vw, 234px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00eele Royale, les cachots occupaient l\u2019aile droite des locaux disciplinaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient dispos\u00e9s sur deux files, s\u00e9par\u00e9es par un couloir assez \u00e9troit.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque cachot \u00e9tait flanqu\u00e9 d\u2019un lit de camp, muni du dispositif des fers.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ameublement se composait d\u2019un baquet \u00e0 eau, d\u2019un baquet \u00e0 vidange et d\u2019une couverture. Un trou \u00e9tait m\u00e9nag\u00e9 au plafond, et un petit tuyau recouvert d\u2019un capuchon en zinc l\u2019encadrait, qui pr\u00e9tendait \u00eatre un tuyau d\u2019a\u00e9ration \u2013 car il n\u2019y avait pas de fen\u00eatre. En outre, une plaque m\u00e9tallique encastr\u00e9e au bas de la porte, \u00e9tait perc\u00e9e d\u2019une quinzaine de trous, qui tendait au m\u00eame but \u2013 mais avec plus de succ\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi que je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, les punis de cachot \u00e9taient soumis au pain sec deux jours sur trois<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, et aux fers pendant la nuit. Le peu d\u2019air et de jour qui p\u00e9n\u00e9trait par la plaque de la porte, ne provenait pas directement de l\u2019ext\u00e9rieur, mais du couloir.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte de chaque cachot \u00e9tait tenue ouverte le matin, pendant trois minutes, pour permettre la corv\u00e9e des baquets et le balayage du local.<\/p>\n\n\n\n<p>Ind\u00e9pendamment de cela, les punis de cachot sortaient dans la cour pendant un quart d\u2019heure chaque semaine, \u00e0 l\u2019effet de prendre une douche.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Dans son \u00e9tincelant \u00ab&nbsp;Voyage aux Tropiques&nbsp;\u00bb, le grand \u00e9crivain Louis Chadourne \u2013 que la mort enleva pr\u00e9matur\u00e9ment aux Lettres fran\u00e7aises \u2013 a d\u00e9crit ses impressions d\u2019une visite qu\u2019il fit aux cachots de Saint-Laurent-du-Maroni.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019\u00e9tait fait enfermer dans l\u2019un d\u2019eux \u2013 pour se rendre compte.<\/p>\n\n\n\n<p>On en avait fait sortir l\u2019occupant, au pr\u00e9alable.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;&#8211; Pendant cinq minutes, dit-il en substance, je me trouvai plong\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9 la plus compl\u00e8te. Mon odorat \u00e9tait d\u00e9sagr\u00e9ablement impressionn\u00e9 par des \u00e9manations multiples faites d\u2019air confin\u00e9, de relents de tinette, de moisissure et de je ne sais quoi, dont l\u2019ensemble constituait une atmosph\u00e8re irrespirable.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me h\u00e2tai de frapper \u00e0 la porte pour me retrouver \u00e0 l\u2019air libre. Vraiment, je ne puis encore r\u00e9aliser comment des hommes peuvent r\u00e9sister pendant des mois et des ann\u00e9es dans de pareils cercueils&nbsp;; une telle vitalit\u00e9 ne laisse pas que d\u2019\u00eatre surprenante.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le noble c\u0153ur qu\u2019\u00e9tait Louis Chadourne, s\u2019est laiss\u00e9 aller \u00e0 ses impressions du moment.<\/p>\n\n\n\n<p>A la v\u00e9rit\u00e9, cette obscurit\u00e9 disparait apr\u00e8s un s\u00e9jour prolong\u00e9 \u2013 pour faire place \u00e0 un demi-jour qui permet de lire et d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>Et quant \u00e0 ces \u00e9manations, \u00e0 ces relents qui saisissent aux narines les amateurs, les habitu\u00e9s finissent par ne plus en \u00eatre incommod\u00e9s au bout d\u2019un certain temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils n\u2019en ont m\u00eame plus la sensation. Tant il est vrai que les impressions de premi\u00e8re vue, les apparences de prime abord, ne correspondent pas toujours \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La mise aux fers consistait \u00e0 l\u2019immobilisation d\u2019un pied, retenu par un anneau \u00e0 boucles, qui \u00e9tait lui-m\u00eame fix\u00e9 \u00e0 une barre de fer scell\u00e9e au lit de camp.<\/p>\n\n\n\n<p>On finissait par s\u2019habituer \u00e0 ce \u00ab&nbsp;plat de ferraille&nbsp;\u00bb, et m\u00eame par ne plus y porter attention.<\/p>\n\n\n\n<p>Le silence \u00e9tait de rigueur, aux locaux disciplinaires&nbsp;; le tabac \u00e9tait rigoureusement proscrit.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces d\u00e9fenses, d\u2019ailleurs, n\u2019avaient pour nous aucune valeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous organisions notre vie pour le mieux, \u00e9tant donn\u00e9 la pr\u00e9carit\u00e9 de notre situation et la marge de nos moyens.<\/p>\n\n\n\n<p>Au r\u00e9veil, une fois d\u00e9ferr\u00e9s, chacun de nous \u00e9voluait dans son \u00e9troit local, pour se d\u00e9gourdir les jambes.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la couverture, pli\u00e9e en quatre, \u00e9tait \u00e9tendue dans la porte et l\u2019on s\u2019y couchait de tout son long, la t\u00eate \u00e0 niveau de la plaque d\u2019a\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>Et les causeries allaient leur train, de cachot \u00e0 cachot. Mille sujets en \u00e9taient l\u2019objet, futiles ou s\u00e9rieux. Souvent nous jouions aux charades, aux devinettes, ou bien nous racontions des histoires \u00e0 tour de r\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p>En ma qualit\u00e9 de pensionnaire, pour ainsi dire perp\u00e9tuel, j\u2019\u00e9tais le boute-en train, l\u2019animateur de la machine \u00e0 tuer le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait pas rare que le surveillant de garde dans le hall voisin, vint s\u2019insinuer en trouble-f\u00eate dans la chaleur de nos \u00e9panchements verbaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il prenait des noms, en vue de traductions devant la Commission disciplinaire \u2013 qui nous octroyait g\u00e9n\u00e9reusement des prolongations.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019\u00e9tions pas toujours dispos\u00e9s \u00e0 encaisser le coup sans rien dire. Souvent, au contraire, le surveillant se voyait remis\u00e9 dans les r\u00e8gles. Il s\u2019entendait qualifier d\u2019\u00e9pith\u00e8tes qui \u00e9taient plut\u00f4tmalsonnantes<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous verrons un peu plus loin, ce qui en r\u00e9sultait.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque semaine, apr\u00e8s la r\u00e9union de la Commission de discipline, il y avait toujours quelques laur\u00e9ats qui venaient infuser un sang nouveau \u00e0 notre effectif. Ils nous apportaient les nouvelles du camp, et aussi du tabac, tass\u00e9 dans les \u00ab&nbsp;plans&nbsp;\u00bb. Ce tabac \u00e9tait soigneusement m\u00e9nag\u00e9, afin qu\u2019il dur\u00e2t la semaine, entre nous tous.<\/p>\n\n\n\n<p>A des heures d\u00e9termin\u00e9es, on se mettait en devoir de \u00ab&nbsp;tirer la touche&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire de fumer. Nos moyens de communication consistaient en des appareils de transmission d\u00e9nomm\u00e9s \u00ab&nbsp;t\u00e9l\u00e9s&nbsp;\u00bb, compos\u00e9s de brins de balais rattach\u00e9s ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Un bout de fil pendait \u00e0 leur extr\u00e9mit\u00e9, auquel on fixait les cigarettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le \u00ab&nbsp;t\u00e9l\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e9tait introduit dans le couloir par les trous d\u2019a\u00e9ration&nbsp;; il ob\u00e9issait \u00e0 un mouvement rotatif des doigts qui r\u00e9glait sa direction, afin de l\u2019acheminer \u00e0 proximit\u00e9 du cachot convenu.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela \u00e9tant, l\u2019occupant du cachot en question le saisissait \u00e0 l\u2019aide d\u2019un crochet, fait \u00e9galement avec des brins de balai, et se mettait en devoir de tirer sur la cigarette avant que de la faire circuler plus loin. Car une cigarette devait contenter plusieurs fumeurs. Il arrivait qu\u2019alors que le t\u00e9l\u00e9 \u00e9voluait ainsi dans le couloir en soubresauts serpentins, le surveillant chauss\u00e9 d\u2019espadrilles lui tombait dessus sans crier gare. C\u2019\u00e9tait un nouveau motif \u00e0 punition. On en vint \u00e0 nous enlever nos balayettes, afin de nous couper les communications.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la n\u00e9cessit\u00e9 rend inventif.<\/p>\n\n\n\n<p>Nos cachots \u00e9taient infest\u00e9s de cancrelats, autrement dit de cafards.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces bestioles nous vinrent en aide. On en saisissait une, de belle taille, et on lui attachait un long fil \u00e0 une patte de derri\u00e8re&nbsp;; on fixait la cigarette au milieu de ce fil \u2013 assez long pour faire va-et-vient \u2013 et on expulsait le cancrelat dans le couloir vers la gauche ou vers la droite, selon qu\u2019il devait aller dans le cachot de droite ou celui de gauche \u2013 sur la m\u00eame ligne. Aux coins de chaque porte, nous avions m\u00e9nag\u00e9 de petites excavations dans les murs, et c\u2019est par ces trous que s\u2019engouffrait notre messager, afin de retrouver une obscurit\u00e9 famili\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux locaux disciplinaires, la visite m\u00e9dicale avait lieu tous les jours&nbsp;; nous nous portions malades assez souvent \u2013 afin de prendre l\u2019air cinq minutes et de pouvoir am\u00e9liorer notre r\u00e9gime par une prescription appropri\u00e9e. En effet, lorsque c\u2019\u00e9tait un bon m\u00e9decin il nous prescrivait facilement un demi-litre de lait pendant quelques jours, ou bien une panade faite avec notre pain. Il arriva que certains Commandants du p\u00e9nitencier s\u2019oppos\u00e8rent \u00e0 la d\u00e9livrance de lait aux punis de cachot&nbsp;: alors, le m\u00e9decin envoyait les int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Par la suite, ces repr\u00e9sentants directs de l\u2019Administration se gardaient bien de renouveler leur veto.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9glementairement, la panade devait \u00eatre faite \u00e0 l\u2019eau et au sel, mais la plupart du temps les cuisiniers la pr\u00e9paraient au bouillon \u2013 \u00e0 moins que le surveillant de la cuisine, faisant preuve d\u2019incompr\u00e9hension, ne s\u2019y oppos\u00e2t. Lorsque nous avions affaire \u00e0 un m\u00e9decin \u00ab&nbsp;administratif&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire hostile aux condamn\u00e9s, nous pouvions nous fouiller<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Personnellement, je leur for\u00e7ais la main par des moyens extr\u00eames, mais efficaces, afin de me faire hospitaliser<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le faisais, surtout, en vue de pouvoir \u00e9crire \u00e0 ma m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Etant hospitalis\u00e9, ma punition se trouvait suspendue et je pouvais correspondre avec ma famille \u2013 chose qui ne m\u2019\u00e9tait pas permise en cours de punition.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est vrai que certains Commandants d\u2019esprit lib\u00e9ral, consentaient \u00e0 passer outre \u00e0 cet \u00e9gard \u2013mais ce n\u2019\u00e9tait pas toujours le cas.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque les circonstances l\u2019exigeaient, je me r\u00e9solvais donc aux grands moyens.<\/p>\n\n\n\n<p>Je faisais la gr\u00e8ve de la faim pendant le temps qu\u2019il fallait pour \u00e9mouvoir ces messieurs \u2013 ordinairement, de huit \u00e0 douze jours.<\/p>\n\n\n\n<p>On me donnait n\u00e9anmoins mon pain et mes vivres les jours de soupe, mais les boules de pain et les gamelles s\u2019accumulaient dans mon cachot. On me les laissait pour m\u2019induire en tentation, mais je n\u2019avais garde d\u2019y toucher. Ce supplice de Tantale, d\u2019ailleurs, ne durait gu\u00e8re que les deux ou trois premiers jours&nbsp;; au bout de ce temps je ne ressentais plus la faim. L\u2019estomac, resserr\u00e9, finissait par s\u2019accoutumer \u00e0 ne plus \u00eatre aliment\u00e9. Je m\u2019abstenais \u00e9galement de boire du l\u2019eau. A la fin, le m\u00e9decin \u00e9tait mand\u00e9 dans mon cachot et se voyait contraint de m\u2019hospitaliser \u2013 une huitaine de jours.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres fois, et pour varier, je me tailladais les veines des avant-bras avec un morceau de verre. Le sang coulait, et on m\u2019emportait \u00e0 l\u2019h\u00f4pital sur une civi\u00e8re. J\u2019avais soin de laisser couler le sang sous ma porte, afin que mes voisins puissent alerter de suite la surveillance. \u00c0 l\u2019h\u00f4pital, on me faisait d\u2019abord des points de suture, puis des pansements appropri\u00e9s&nbsp;; en ces occasions, j\u2019y restai ordinairement un mois. Ces \u00e9preuves, ne semblaient pas alt\u00e9rer sensiblement mon \u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral, qui se maintenait dans une m\u00e9diocrit\u00e9 stationnaire. Un Commandant des Iles, disait un jour au Chef de Centre, en ma pr\u00e9sence&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vois constamment Roussenq au cachot, et il demeure toujours le m\u00eame&nbsp;; c\u2019est incompr\u00e9hensible. Pour moi, cet homme-l\u00e0 doit \u00eatre b\u00e2ti \u00e0 chaux et \u00e0 sable.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La psychologie \u00e0 courte vue, comme on le verra, ne lui permettait pas de se rendre compte des causes d\u00e9terminantes de cette r\u00e9sistance physique. J\u2019ai dit qu\u2019\u00e0 la suite des interventions de la surveillance, lorsque nous \u00e9tions surpris en flagrant d\u00e9lit d\u2019infractions, les choses se g\u00e2taient parfois.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intelligence born\u00e9e des surveillants, finissait par r\u00e9aliser, \u00e0 la longue, l\u2019inop\u00e9rance<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> d\u2019une r\u00e9pression qui portait \u00e0 faux par son exc\u00e8s m\u00eame. En ce qui me concernait sp\u00e9cialement, j\u2019avais des ann\u00e9es de cachot d\u2019avance \u00e0 subir&nbsp;: que pouvait me faire une punition de plus ou de moins&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019en moquais royalement.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, en pr\u00e9sence de la continuit\u00e9 des infractions et de leur persistance, on employait des moyens coercitifs qui sortaient de l\u2019ordinaire, et m\u00eame de la l\u00e9galit\u00e9, quelquefois.<\/p>\n\n\n\n<p>En premier lieu, la mise aux fers de jour et de nuit \u00e9tait appliqu\u00e9e pour une dur\u00e9e de trois jours \u2013 renouvelable. Ensuite, en cas de persistance d\u2019insubordination verbale, on avait recours au b\u00e2illon.<\/p>\n\n\n\n<p>Le b\u00e2illon n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9glementaire mais ces gens-l\u00e0 n\u2019en avaient cure. Son application occasionnait des troubles respiratoires et autres malaises qui incitaient \u00e0 s\u2019en d\u00e9barrasser malgr\u00e9 les menottes, qui \u00e9taient \u00e9galement utilis\u00e9es en l\u2019occurrence. Cela ne manquait pas de mettre en fureur nos argousins<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>, qui avaient alors recours \u00e0 la camisole de force<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces circonstances critiques, alors que l\u2019air \u00e9tait charg\u00e9 d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 \u00e0 tel point que les r\u00e9volvers \u00e9taient tir\u00e9s des \u00e9tuis, la camisole \u00e9tait apport\u00e9e dans le couloir o\u00f9 l\u2019on pouvait la voir \u00e0 travers les trous, avec ses manches sans issue et toutes les cordes destin\u00e9es \u00e0 enserrer le corps.<\/p>\n\n\n\n<p>On savait alors ce que cela voulait dire. La moindre \u00e9tincelle mettait le feu aux poudres. Le Chef de Centre arrivait, suivi de surveillants et de porte-cl\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte du cachot o\u00f9 se trouvait le r\u00e9calcitrant \u00e9tait ouverte avec fracas.<\/p>\n\n\n\n<p>Les porte-cl\u00e9s faisaient irruption dans le local ; l\u2019homme \u00e9tait mis aux fers par les deux pieds<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a> \u2013 s\u2019il ne l\u2019\u00e9tait pas d\u00e9j\u00e0. On lui endossait la camisole en \u00ab&nbsp;torture&nbsp;\u00bb, les bras repli\u00e9s en croix de Saint-Andr\u00e9 contre le dos&nbsp;; puis on tirait les cordes fix\u00e9es aux manches jusqu\u2019\u00e0 ce que la main droite arriv\u00e2t \u00e0 hauteur de l\u2019\u00e9paule gauche, et la main gauche \u00e0 hauteur de l\u2019\u00e9paule droite. Les os craquaient, les patients suait sang et eau. N\u2019importe&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois ficel\u00e9 comme un saucisson, il \u00e9tait \u00e9tendu de tout son long sur le lit de camp. Dans cette position, il se voyait ligot\u00e9 au moyen de cordes qui passaient sous sa couche et le maintenaient ainsi sans qu\u2019il put faire un mouvement.<\/p>\n\n\n\n<p>Gardes-chiourmes et porte-cl\u00e9s se repaissaient de ce spectacle&nbsp;: ils avaient le dernier mot&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Triste triomphe, que celui ainsi obtenu sur une victime sans d\u00e9fense. Odieux sadisme, que de provoquer ces raffinements de cruaut\u00e9, qui n\u2019avaient m\u00eame pas l\u2019excuse d\u2019\u00eatre couverts par la loi&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Car la loi, ni les r\u00e8glements n\u2019autorisaient ces pratiques barbares renouvel\u00e9es d\u2019un autre \u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Le malheureux qui en \u00e9tait l\u2019objet connaissait de multiples tourments.<\/p>\n\n\n\n<p>Menac\u00e9 d\u2019\u00e9touffement, meurtri par tout le corps, il en arrivait \u00e0 souhaiter la mort \u2013 et j\u2019en parle en tout \u00e9tat de cause.<\/p>\n\n\n\n<p>Le moment venait enfin o\u00f9 il perdait connaissance, par l\u2019exc\u00e8s m\u00eame de la douleur. Alors, ces brutes ignobles, ces bourreaux sans entrailles, se d\u00e9cidaient \u00e0 mettre fin \u00e0 leurs men\u00e9es criminelles \u2013 honteux en eux-m\u00eames de descendre si bas dans l\u2019infamie<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> De l\u00e0 la haine de Roussenq des d\u00e9tournements de farine par les boulangers des \u00eeles.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> \u00ab Aimablement, un gardien m&rsquo;ouvre un cachot et consent \u00e0 m&rsquo;y enfermer. Un s\u00e9jour de cinq minutes dans le trou humide et obscur suffit \u00e0 fixer certaines id\u00e9es sur les d\u00e9fenses sociales et sur les avantages qu&rsquo;il y a d&rsquo;\u00eatre n\u00e9 d&rsquo;une famille ais\u00e9e, d&rsquo;avoir re\u00e7u une bonne \u00e9ducation et de n&rsquo;avoir jamais crev\u00e9 de faim, ni fr\u00e9quent\u00e9 un trop vilain monde. \u00bb Louis Chadourne, Le pot au noir, G. et A. Mornay, 1922, p.98-99. Roussenq a lu l\u2019ouvrage de Chadourne, qui le mentionne et en parle dans quatre de ses publications.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> <strong>Note de Roussenq&nbsp;:<\/strong> Ordinairement, les surveillants charg\u00e9s des locaux disciplinaires, \u00e9taient choisis parmi les plus rosses.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> La phrase porte \u00e0 confusion.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Soit d\u2019incessants courriers, des scarifications en tout genre, du tapage ou encore l\u2019utilisation de glaires de tuberculeux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Le mot n\u2019existe pas.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\"><em><strong>[7]<\/strong><\/em><\/a><em> <\/em>Argousin&nbsp;: Surveillant des for\u00e7ats<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Une des mises aux fers et \u00e0 la camisole de Roussenq, le 18 f\u00e9vrier 1912, donne lieu \u00e0 un grand nombre de lettres se plaignant notamment du surveillant-chef Capy. ANOM H5852.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> <strong>Note de Roussenq&nbsp;:<\/strong> Cela, contrairement aux dispositions formelles du d\u00e9cret pr\u00e9sidentiel en date du 6 ao\u00fbt 1904.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019\u00eele Royale, les cachots occupaient l\u2019aile droite des locaux disciplinaires. Ils \u00e9taient dispos\u00e9s sur deux files, s\u00e9par\u00e9es par un couloir assez \u00e9troit. Chaque cachot \u00e9tait flanqu\u00e9 d\u2019un lit de camp, muni du dispositif des fers. L\u2019ameublement se composait d\u2019un baquet \u00e0 eau, d\u2019un baquet \u00e0 vidange et d\u2019une couverture. 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