{"id":5624,"date":"2023-09-24T01:01:00","date_gmt":"2023-09-23T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5624"},"modified":"2023-07-22T18:00:05","modified_gmt":"2023-07-22T16:00:05","slug":"le-visage-du-bagne-chapitre-8-le-service-de-sante","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/09\/le-visage-du-bagne-chapitre-8-le-service-de-sante\/","title":{"rendered":"Le Visage du Bagne : chapitre 8 Le Service de Sant\u00e9"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch8-681x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5626\" width=\"219\" height=\"329\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch8-681x1024.jpg 681w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch8-199x300.jpg 199w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch8-768x1155.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch8.jpg 817w\" sizes=\"(max-width: 219px) 100vw, 219px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Le Service de Sant\u00e9 de la Guyane, est compos\u00e9 de m\u00e9decins-militaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Cr\u00e9\u00e9 sp\u00e9cialement pour les besoins du Bagne, il donne \u00e9galement des soins \u00e0 la population civile de la Colonie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Chef de ce Service est ordinairement un m\u00e9decin-Colonel, r\u00e9sidant \u00e0 Cayenne. Les autres m\u00e9decins qui sont sous ses ordres, sont \u00e9tablis dans les diff\u00e9rents p\u00e9nitenciers. Leurs grades s\u2019\u00e9chelonnent de celui de m\u00e9decin-aide-major \u00e0 un galon, \u00e0 celui de m\u00e9decin-Commandant, \u00e0 quatre galons.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces praticiens d\u00e9vou\u00e9s n\u2019ont de militaire que le nom.<\/p>\n\n\n\n<p>La Guyane compte quatre h\u00f4pitaux&nbsp;: deux aux Iles du Salut<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, un \u00e0 Cayenne et un \u00e0 Saint-Laurent. Il y a, en outre, deux l\u00e9proseries, une \u00e9tant destin\u00e9e aux condamn\u00e9s et l\u2019autre aux indig\u00e8nes<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les h\u00f4pitaux de la Guyane, au point de vue des soins et du r\u00e9gime alimentaire des malades, \u00e9taient mieux partag\u00e9s que ceux de la m\u00e9tropole. La visite des salles \u00e9tait biquotidienne, chaque malade \u00e9tait soigneusement examin\u00e9 et auscult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le comptable prenait note des ordonnances, dans leurs moindres d\u00e9tails.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque malade, selon son cas particulier, \u00e9tait l\u2019objet d\u2019un r\u00e9gime alimentaire sp\u00e9cial&nbsp;: r\u00e9gime lact\u00e9, r\u00e9gime gras, r\u00e9gime particulier. Le lait (condens\u00e9) \u00e9tait \u00e0 volont\u00e9. Le r\u00e9gime gras, abondant et nutritif, renforc\u00e9 d\u2019un demi-litre de vin par jour, \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 aux bless\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Quant au r\u00e9gime particulier, qui \u00e9tait celui de la plupart des malades, il comprenait une foule de plats au choix&nbsp;: viandes r\u00f4ties ou saignantes, poissons, \u0153ufs sous toutes les formes, l\u00e9gumes appr\u00eat\u00e9s, salades, frites, etc. Et avec cela, des biscuits secs, des pruneaux, des noix et des figues, des raisins secs, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin, il y avait du caf\u00e9 au lait et du chocolat au lait.<\/p>\n\n\n\n<p>Les jours de f\u00eate et le dimanche, il y avait du poulet.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque repas du r\u00e9gime particulier comportait&nbsp;: un hors-d\u2019\u0153uvre, un potage gras ou maigre, un plat de viande, un plat de l\u00e9gumes, un fromage et un dessert \u2013 le tout, au choix.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on songe qu\u2019en France, dans les h\u00f4pitaux, la visite se fait au pas de course&nbsp;; si l\u2019on consid\u00e8re que tous les malades, non-soumis \u00e0 la di\u00e8te, ont le m\u00eame r\u00e9gime alimentaire \u2013 et quel r\u00e9gime&nbsp;! (des haricots \u00e0 moiti\u00e9 cuits, du riz, de la ragougnasse) on reconnaitra que les m\u00e9decins du Bagne faisaient bien les choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Un surveillant-major dirigeait les infirmiers. Ces derniers, en g\u00e9n\u00e9ral, s\u2019acquittaient de leurs fonctions r\u00e9guli\u00e8rement et avec go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient estim\u00e9s des m\u00e9decins, qui savaient discerner leurs m\u00e9rites et leurs capacit\u00e9s. J\u2019en ai connus qui \u00e9taient d\u2019anciens docteurs \u2013 sans qu\u2019ils en fussent plus estim\u00e9s, en raison de leur morgue.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00f4le des m\u00e9decins-militaires au Bagne est de tout premier ordre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les for\u00e7ats, ce sont des dieux sauveurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019Administration, c\u2019est une force qui ne laisse pas que de la g\u00eaner dans son omnipotence. Les m\u00e9decins du bagne remplissent une mission sacr\u00e9e, avec une ferveur, un d\u00e9vouement et une abn\u00e9gation de tous les instants. Ils le font simplement, obscur\u00e9ment, avec la seule satisfaction du devoir accompli.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour eux, il n\u2019y a pas de for\u00e7ats, il n\u2019y a que des malades \u2013 des hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en vain que la Tentiaire ne cessera de leur apporter des obstacles, de leur cr\u00e9er des difficult\u00e9s, d\u2019opposer \u00e0 leur bon vouloir la mauvaise volont\u00e9 et la force d\u2019inertie&nbsp;: sans se d\u00e9courager, comblant les lacunes, parant aux insuffisances, ils mettent toute leur \u00e9nergie \u00e0 lutter de tout leur pouvoir et de toutes leurs forces contre ces manifestations hostiles et inhumaines qui tendent \u00e0 entraver leur sacerdoce.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne, par exemple, les m\u00e9dicaments et les fournitures m\u00e9dicales, le Tentiaire fait en sorte de retarder le plus possible l\u2019envoi des commandes&nbsp;; elle limite les cr\u00e9dits et subordonne les livraisons \u00e0 une foule de dispositions paperassi\u00e8res qui n\u2019ont d\u2019autre fin que de les retarder ind\u00e9finiment.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est pourquoi les m\u00e9dicaments les plus usuels et les plus indispensables faisaient souvent d\u00e9faut&nbsp;: la teinture d\u2019iode, l\u2019alcool \u00e0 90\u00b0, les bandes \u00e0 pansement, le chloroforme, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette carence inconcevable occasionnait l\u2019aggravation des plaies, elle emp\u00eachait ou retardait toutes op\u00e9rations urgentes. Des malades durent subir des op\u00e9rations majeures sans anesth\u00e9sie&nbsp;; d\u2019autres succomb\u00e8rent par suite de la p\u00e9nurie de vaccins \u2013 notamment du vaccin antit\u00e9tanique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait pas rare que les m\u00e9decins fassent venir des m\u00e9dicaments \u00e0 leurs frais, du champagne pour leurs grands malades<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019\u00e9taient les m\u00e9decins, l\u2019Administration nous aurait fait manger des b\u0153ufs qu\u2019ils reconnaissaient impropres \u00e0 la consommation, des conserves avari\u00e9es, de la farine \u00e9chauff\u00e9e infest\u00e9e de charan\u00e7ons<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait forcer la main \u00e0 cette grande irresponsable, afin que les r\u00e8gles les plus \u00e9l\u00e9mentaires de l\u2019hygi\u00e8ne ne fussent pas m\u00e9connues.<\/p>\n\n\n\n<p>En raison de la salubrit\u00e9 du climat, le corps m\u00e9dical avait fait des Iles du Salut un lieu de convalescence.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent, en effet, l\u2019encombrement des h\u00f4pitaux de Cayenne et de Saint-Laurent, obligeait les m\u00e9decins \u00e0 \u00e9vacuer des malades dont le r\u00e9tablissement n\u2019\u00e9tait pas au point. Alors ils les envoyaient en convalescence aux Iles pour une p\u00e9riode de un \u00e0 trois mois. Les convalescents n\u2019\u00e9taient pas soumis au travail&nbsp;; ils pouvaient aller se promener et prendre l\u2019air \u2013 \u00e9tant toutefois accompagn\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Il arriva que cela n\u2019eut plus l\u2019heur de plaire \u00e0 ces messieurs de la Tentiaire, et le Directeur s\u2019opposa \u00e0 l\u2019acheminement des convalescents vers les Iles du Salut. Il d\u00e9signa le camp sablonneux des H\u00e2ttes, \u00e0 l\u2019embouchure du Maroni, comme lieu d\u2019affectation de cette cat\u00e9gorie de condamn\u00e9s. Inform\u00e9, le Chef de Service de Sant\u00e9 manda \u00e0 Cayenne le M\u00e9decin-Chef des Iles, pour conf\u00e9rer avec lui sur la situation. A son retour, ce dernier prit une mesure radicale&nbsp;: il mit les Iles du Salut en quarantaine. Nul ne pouvait plus y p\u00e9n\u00e9trer ni en sortir&nbsp;; aucun bateau ne pouvait d\u00e9sormais y accoster.<\/p>\n\n\n\n<p>Un laps de temps d\u2019une huitaine de jours s\u2019\u00e9coula, pendant lesquels les disques du s\u00e9maphore se d\u00e9menaient \u00e9perdument&nbsp;; les t\u00e9l\u00e9grammes succ\u00e9daient aux t\u00e9l\u00e9grammes, venant de Saint-Laurent et de Cayenne. Cette situation ne pouvait se prolonger ind\u00e9finiment&nbsp;: le Directeur capitula et la quarantaine fut lev\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi, gr\u00e2ce \u00e0 leur \u00e9nergie et \u00e0 leur obstination, que les m\u00e9decins arrivaient \u00e0 avoir le dernier mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi faut-il jeter une ombre \u00e0 ce tableau&nbsp;? La v\u00e9rit\u00e9 m\u2019oblige pourtant \u00e0 noter que certains m\u00e9decins, reniant leur caract\u00e8re traditionnel, n\u2019\u00e9taient pas \u00e0 la hauteur de leur t\u00e2che, soit qu\u2019ils n\u2019avaient rien de fonci\u00e8rement bon en eux-m\u00eames, soit qu\u2019ils fussent anim\u00e9s d\u2019une malveillance pr\u00e9con\u00e7ue \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal.<\/p>\n\n\n\n<p>On aurait dit qu\u2019ils \u00e9prouvaient de la satisfaction \u00e0 multiplier les mentions de&nbsp;: non-malade, qui entra\u00eenaient une punition&nbsp;; d\u2019infliger des quatre et huit jours de di\u00e8te-hydrique (subis \u00e0 l\u2019isolement) \u00e0 des hommes qui avaient le tort de persister \u00e0 se pr\u00e9senter \u00e0 la visite parce qu\u2019ils \u00e9taient malades&nbsp;; \u00e0 ne donner syst\u00e9matiquement aucun soin aux hommes punis. L\u2019un d\u2019eux, probablement imbu de sadicit\u00e9<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>, avait imagin\u00e9 d\u2019ordonner des pointes de feu d\u2019un genre sp\u00e9cial \u2013 qui \u00e9taient une fa\u00e7on d\u2019[ip\u00e9ca] punitif mais combien raffin\u00e9e&nbsp;! Il avait fait installer un brasier portatif aupr\u00e8s de la salle de visite&nbsp;; sur ce brasier, rougissait un fer \u00e0 souder. Tous ceux \u00e0 qui il avait ordonn\u00e9 des pointes de feu devaient tendre l\u2019\u00e9chine \u00e0 ce singulier caut\u00e8re&nbsp;: Certains, qui refus\u00e8rent de se pr\u00eater \u00e0 cette torture, se virent punir de trente jours de cachot<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Et que penser de cet autre qui passait la visite avec un r\u00e9volver sur la table&nbsp;? Je pourrais d\u00e9signer nomm\u00e9ment ces m\u00e9decins indignes, \u00e0 quoi bon&nbsp;?<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre portent-ils en eux-m\u00eames le poids de leur criminelle conduite.<\/p>\n\n\n\n<p>Je dois dire que leur nombre fut infime, qu\u2019ils \u00e9taient hautement d\u00e9savou\u00e9s par leurs coll\u00e8gues et que, de m\u00eame qu\u2019une hirondelle ne fait pas le printemps, quelques brebis galeuses de cet acabit ne sauraient entacher la longue tradition de devoir et d\u2019humanit\u00e9, ainsi que les hautes qualit\u00e9s professionnelles du Corps de service de sant\u00e9 \u00e0 la Guyane. Dans son remarquable livre m\u00e9morial&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vingt mois aux Iles du Salut&nbsp;\u00bb le M\u00e9decin-Commandant Rousseau fustige s\u00e9v\u00e8rement ces transfuges qui ont failli \u00e0 l\u2019honneur de leur Corps&nbsp;; un tel jugement, venant de cette plume autoris\u00e9e, ne peut que consacrer leur d\u00e9ch\u00e9ance<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le M\u00e9decin-Commandant Rousseau aura laiss\u00e9 au Bagne un souvenir inoubliable. D\u2019une simplicit\u00e9 et d\u2019une modestie sans \u00e9gales, il \u00e9tait l\u2019incarnation de la bont\u00e9 m\u00eame. Sa claire intelligence planait sereinement au-dessus des contingences. Il savait se pencher sur les mis\u00e8res des condamn\u00e9s, avec toute la sollicitude et toute la ferveur d\u2019un ap\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019\u00e9tait bien en effet un ap\u00f4tre du Bien, un de ces hommes d\u2019\u00e9lite qui honorent l\u2019humanit\u00e9 et qui la rach\u00e8tent de tant de d\u00e9faillances<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa valeur professionnelle allait de pair avec sa valeur morale.<\/p>\n\n\n\n<p>On verra plus loin quel enfer \u00e9tait la R\u00e9clusion cellulaire&nbsp;: l\u2019\u00e9minent praticien auquel je rends un hommage \u00e9mu en ces lignes, \u00e9tait le p\u00e8re de ces malheureux reclus<a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> \u2013 dont il devait, par la suite, contribuer grandement avec Albert Londres, \u00e0 rendre le sort singuli\u00e8rement plus acceptable. \u00c0 chacune des visites hebdomadaires qu\u2019il faisait \u00e0 l\u2019\u00eele Saint-Joseph, il hospitalisait un dizaine de r\u00e9clusionnaires. La salle qui leur \u00e9tait destin\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et qui contenait une trentaine de lits, en y comprenant les annexes, \u00e9tait constamment au complet. Les sortants faisaient place aux rentrants. Gr\u00e2ce \u00e0 un roulement \u00e9quitable, chaque r\u00e9clusionnaire venait faire un stage \u00e0 l\u2019h\u00f4pital tous les trois mois.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame en \u00e9tait-il pour les punis de cachot \u2013 lesquels avaient acc\u00e8s dans toutes les salles.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet homme de bien avait pour ses malades les attentions les plus d\u00e9licates&nbsp;; son intuition le faisait aller au-devant de leurs d\u00e9sirs. En pleine nuit, il se levait pour aller voir un malade grave et lui donner les soins appropri\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me plaignis un jour aupr\u00e8s de lui de ce fait que l\u2019Administration ne d\u00e9livrait pas de savon aux punis de cachot hospitalis\u00e9s&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je verrai cela&nbsp;\u00bb me r\u00e9pondit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, s\u2019arr\u00eatant \u00e0 mon lit, il sortit de sa poche un petit paquet de forme cubique qu\u2019il me remit. C\u2019\u00e9tait du savon qu\u2019il m\u2019apportait de chez lui. Il donnait d\u2019ailleurs bien des choses \u2013 m\u00eame de l\u2019argent pour acheter du tabac. Il fit des dons de livres \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de la Transportation et \u00e0 la R\u00e9clusion cellulaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dou\u00e9 d\u2019une psychologie avertie, d\u2019une p\u00e9n\u00e9tration infaillible, il \u00e9tait indulgent aux faiblesses humaines \u2013 parmi lesquelles il faut bien compter l\u2019ingratitude. Mais cela n\u2019avait pas de prise pour cette grande \u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque le M\u00e9decin-Commandant Rousseau quitta ces lieux, o\u00f9 il avait tant donn\u00e9 de lui-m\u00eame, pour retourner en France, une indicible \u00e9motion s\u2019empara de tous. De chez lui jusqu\u2019\u00e0 l\u2019embarcad\u00e8re le sol \u00e9tait jonch\u00e9 de fleurs et les larmes \u00e9taient dans tous les yeux<a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s \u2013 \u00e9mu lui-m\u00eame, il nous fit \u00e0 tous ses adieux \u2013 nous promettant de ne pas nous oublier par-del\u00e0 les mers\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Et il a tenu sa parole. Son nom restera \u00e0 jamais grav\u00e9 dans les fastes du Bagne.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> <strong>Note de Roussenq&nbsp;:<\/strong> Outre l\u2019h\u00f4pital de la Transportation, il y a en effet un h\u00f4pital militaire aux Iles du Salut, o\u00f9 sont soign\u00e9s les surveillants et les soldats du d\u00e9tachement local.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Roussenq oublie de mentionner une infirmerie-h\u00f4pital \u00e0 Kourou et un service ambulancier \u00e0 Saint-Jean-du-Maroni.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Passage surprenant alors que Roussenq signale pr\u00e9c\u00e9demment la chert\u00e9 des produits alimentaires venus de m\u00e9tropole&nbsp;! Il n\u2019en demeure pas moins que le champagne poss\u00e8de de r\u00e9elles propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9dicinales utilis\u00e9es d\u00e8s le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Une fl\u00fbte de ce breuvage contient quelque 4.000 composants sous forme ionique : des sels min\u00e9raux, des oligo\u00e9l\u00e9ments, des vitamines et des sucres complexes. Sa formule int\u00e8gre aussi des mol\u00e9cules identiques \u00e0 celles de certains m\u00e9dicaments anesth\u00e9siants. La boisson, outre ses vertus digestives et diur\u00e9tiques, est encore reconnue comme un puissant antiseptique et un antioxydant permettant de fluidifier le flux sanguin.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Le propos de Roussenq est confirm\u00e9 par le docteur Rousseau en 1930&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai vu (\u2026), malgr\u00e9 mes protestations \u00e9crites, distribuer aux trois cents hommes d\u2019un p\u00e9nitencier un boeuf mort du charbon. Un boeuf vivant fut abattu pour le personnel. Ce jour-l\u00e0, les condamn\u00e9s eurent le poids r\u00e9glementaire. Aucun ne mangea.&nbsp;\u00bb (<em>op. cit.<\/em>, p.111)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Le mot n\u2019existe pas.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> <strong>Note de Roussenq&nbsp;:<\/strong> Des cicatrices ind\u00e9l\u00e9biles r\u00e9sult\u00e8rent de ces pratiques barbares qui, d\u2019ailleurs, furent condamn\u00e9es. Ce m\u00e9decin-bourreau d\u00fbt faire l\u2019objet d\u2019une sanction venue de haut&nbsp;: il se rembarqua pour la France, apr\u00e8s quelques mois seulement de s\u00e9jour en Guyane.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Le 2 mai 1917, le TMS condamne Roussenq \u00e0 cinq ans de r\u00e9clusion pour voie de fait sur le m\u00e9decin major Eug\u00e8ne Guillen de l\u2019Administration p\u00e9nitentiaire ; L&rsquo;Inco reconnait avoir crach\u00e9 sur le m\u00e9decin qui refusait de l&rsquo;examiner. ANOM H5026.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> Le titre exact est <em>Un m\u00e9decin au bagne<\/em>&nbsp;; le livre est sorti en 1930 aux \u00e9ditions Fleury et a \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 2020 par les \u00e9ditions Nada. Louis Rousseau passe effectivement vingt-mois \u00e0 pratiquer sa m\u00e9decine aux \u00eeles de Salut de septembre 1920 \u00e0 mai 1922.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> Le propos de Roussenq est confirm\u00e9 par les souvenirs d\u2019Antoine Mesclon, de Ren\u00e9 Belbenoit, de Jacob Law ou encore d\u2019Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9 qui \u00e9voque \u00ab&nbsp;un saint la\u00efc&nbsp;\u00bb. Voir bibliographie.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> \u00c0 partir de 1922, date de son d\u00e9part de Guyane, le D<sup>r<\/sup> Louis Rousseau apparait dans la correspondance cod\u00e9e du bagnard anarchiste Alexandre Jacob sous les traits de \u00ab&nbsp;l\u2019Oncle&nbsp;\u00bb. C\u2019est avec l\u2019ancien cambrioleur que Louis Rousseau imagine et \u00e9crit son livre.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> \u00c0 son d\u00e9part, raconte Ren\u00e9 Belbeno\u00eet dans <em>Les Compagnons de la Belle<\/em> (p.142), les for\u00e7ats lui offrent \u00ab un gros bouquet de fleurs cueillies par eux \u00bb en t\u00e9moignage de leur profonde estime.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Service de Sant\u00e9 de la Guyane, est compos\u00e9 de m\u00e9decins-militaires. Cr\u00e9\u00e9 sp\u00e9cialement pour les besoins du Bagne, il donne \u00e9galement des soins \u00e0 la population civile de la Colonie. Le Chef de ce Service est ordinairement un m\u00e9decin-Colonel, r\u00e9sidant \u00e0 Cayenne. 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