{"id":5620,"date":"2023-09-23T01:01:00","date_gmt":"2023-09-22T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5620"},"modified":"2023-07-22T17:35:35","modified_gmt":"2023-07-22T15:35:35","slug":"le-visage-du-bagne-chapitre-7-sous-le-casque-blanc","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/09\/le-visage-du-bagne-chapitre-7-sous-le-casque-blanc\/","title":{"rendered":"Le Visage du Bagne : chapitre 7 Sous le casque blanc"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch7-692x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5621\" width=\"217\" height=\"321\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch7-692x1024.jpg 692w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch7-203x300.jpg 203w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch7-768x1137.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch7.jpg 829w\" sizes=\"(max-width: 217px) 100vw, 217px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Tout surveillant-militaire nouvellement arriv\u00e9 en Guyane, et je suppose qu\u2019il est c\u00e9libataire, est loin d\u2019\u00eatre cousu d\u2019or. G\u00e9n\u00e9ralement, toute sa fortune se trouve dans une mallette et une ou deux valises. Quelquefois m\u00eame, une seule valise constitue tout son bagage.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est ni plus mauvais ni meilleur que le commun des mortels&nbsp;; c\u2019est un homme comme beaucoup d\u2019autres, ayant ses d\u00e9fauts et ses qualit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame que le for\u00e7at finit par s\u2019identifier avec le Bagne, qui le fa\u00e7onne de son moule, ainsi l\u2019apprenti-surveillant finira par devenir un garde-chiourme consomm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>De prime abord, le m\u00e9canisme du Bagne, ses extraordinaires particularit\u00e9s, ne manquent pas que de l\u2019effarer&nbsp;; il se demande o\u00f9 il a mis ses pieds. Peu \u00e0 peu, cependant, il fera corps avec cet ensemble dont il ne pourra plus se dissocier.<\/p>\n\n\n\n<p>Car le Bagne ne d\u00e9teint pas moins sur les surveillants que sur les condamn\u00e9s. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Les surveillants-militaires n\u2019ont jamais re\u00e7u une solde suffisante pour leurs besoins, m\u00eame \u00e9tant c\u00e9libataires. \u00c0 plus forte raison s\u2019ils sont mari\u00e9s et charg\u00e9es de famille.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Avant la guerre de 1914-18, ils d\u00e9butaient avec une solde de 137<sup>F<\/sup>,50 par mois, dont ils devaient se contenter durant les trois ou quatre ans qu\u2019ils demeuraient de troisi\u00e8me classe.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me classe comportait un traitement de 150 francs et la premi\u00e8re classe arrivait \u00e0 un chiffre de 180 francs. Vers 1930, en plein r\u00e8gne de l\u2019argent-papier, ils recevaient selon leur grade une solde qui atteignait respectivement 1500 francs, 1800 francs et 2400 francs. Il faut savoir le co\u00fbt de la vie en Guyane, pour appr\u00e9cier l\u2019insuffisance de ces traitements<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, les produits de la Colonie sont \u00e0 la port\u00e9e de toutes les bourses&nbsp;; encore en 1930, une douzaine de belles bananes se payait de 1<sup>F<\/sup>,25 \u00e0 1<sup>F<\/sup>,50&nbsp;; le gros gibier valait huit \u00e0 dix francs le kilo et le poisson encore moins.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais par contre, tout ce qui venait de France atteignait des prix fantastiques. Lorsqu\u2019en France un kilo de pommes de terre se payait 0<sup>F<\/sup>,75, il valait de 3 \u00e0 4<sup>F<\/sup> \u00e0 la Guyane&nbsp;; les oignons passaient de 1<sup>F<\/sup>,50 \u00e0 cinq ou six francs, l\u2019ail suivait la m\u00eame proportion \u2013 ainsi que toutes les denr\u00e9es p\u00e9rissables.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en \u00e9tait de m\u00eame pour les conserves, pour les v\u00eatements et pour les chaussures. Le vin voyait son prix initial se quadrupler, etc, etc. Il y avait la douane, les pertes. D\u2019autre part, les surveillants n\u2019avaient aucune distraction \u2013 dans un tel pays et dans un tel milieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils buvaient \u00e0 s\u2019enivrer, aussi bien avec le tafia local qu\u2019avec le vin et les alcools de France, y compris l\u2019absinthe.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait leur seul d\u00e9rivatif \u2013 avec les cartes. Triste d\u00e9rivatif, qui les poussait \u00e0 faire usage de leurs armes \u00e0 l\u2019\u00e9gard de malheureux sans d\u00e9fense.<\/p>\n\n\n\n<p>Albert Londres, Louis Roubaud, Georges Le F\u00e8vre, Marius Larique \u2013 et d\u2019autres encore<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a> ont \u00e9t\u00e9 unanimes \u00e0 fl\u00e9trir ces actes r\u00e9voltants sur lesquels je n\u2019insisterai pas, mais que je dois noter en passant pour ne rien laisser dans l\u2019ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Au reste, je dois dire une fois pour toutes que lorsque je parle soit des condamn\u00e9s, soit des surveillants, je m\u2019en tiens \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, car il y a des exceptions qui ne sauraient en souffrir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne manquait pas de surveillants qui pour rien au monde n\u2019auraient attent\u00e9 \u00e0 la vie humaine, sauf dans un cas patent de l\u00e9gitime d\u00e9fense. Et m\u00eame, nombre d\u2019entre eux s\u2019oppos\u00e8rent mainte et maintes fois \u00e0 des gestes homicides de la part de leurs coll\u00e8gues.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a une mentalit\u00e9 ambiante, qui r\u00e8gne parmi les surveillants aussi bien que chez les condamn\u00e9s&nbsp;; ils sont divis\u00e9s en deux clans&nbsp;: celui des continentaux et celui des corses \u2013 de beaucoup le plus nombreux. Parmi eux, \u00e9galement, se d\u00e9roule une sourde lutte pour la possession des places et des emplois de faveurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces places et ces emplois, offrent en effet beaucoup d\u2019avantages, notamment au sujet des gains illicites, de la sant\u00e9 et de la tranquillit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas la m\u00eame chose, pour un surveillant, d\u2019\u00eatre envoy\u00e9 en pleine brousse, dans un chantier malsain au lieu d\u2019\u00eatre affect\u00e9 aux h\u00f4pitaux ou dans les cuisines.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019ensuit qu\u2019entre eux se d\u00e9veloppent les ferments de la jalousie, de la m\u00e9disance et de la haine. Ind\u00e9pendamment des cuisines et des h\u00f4pitaux, il y a les cambuses, les boulangeries, les cultures mara\u00eech\u00e8res, qui sont des postes lucratifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Sont recherch\u00e9s \u00e9galement les emplois de bureau, les affectations \u00e0 la R\u00e9clusion cellulaire, \u00e0 l\u2019asile d\u2019ali\u00e9n\u00e9s, aux s\u00e9maphores, etc. Tous ceux qui d\u00e9tiennent ces places, ne manquent pas de les exploiter au maximum \u00e0 leur profit.<\/p>\n\n\n\n<p>Et par ricochet, ils sont \u00e0 m\u00eame d\u2019en \u00ab&nbsp;croquer&nbsp;\u00bb \u00e0 la ronde.<\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple, le pr\u00e9pos\u00e9 \u00e0 la boulangerie fera b\u00e9n\u00e9ficier de pains suppl\u00e9mentaires et de farine \u2013 sans bourse d\u00e9lier \u2013 le charg\u00e9 des cultures, celui de la cambuse et de l\u2019h\u00f4pital, desquels il recevra \u00e0 son tour des l\u00e9gumes, des fruits, de la graisse, de la viande, des bo\u00eetes de lait condens\u00e9\u2026 Et ainsi de suite, pour tous et chacun&nbsp;: passe-moi la rhubarbe, et je te passerai le s\u00e9n\u00e9<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut bien vivre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ces braves surveillants ont d\u2019autres cordes \u00e0 leur arc. Ils ach\u00e8tent et revendent les \u00ab&nbsp;articles du Bagne&nbsp;\u00bb fabriqu\u00e9s par les condamn\u00e9s&nbsp;; ils leur ach\u00e8tent \u00e9galement du savon, des chaussures, des chemises, etc., toutes choses fournies par l\u2019\u00e9tat aux transport\u00e9s. Et s\u2019ils ne l\u2019ach\u00e8tent pas eux-m\u00eames, ils le font par l\u2019interm\u00e9diaire de leurs \u00ab&nbsp;gar\u00e7ons de famille&nbsp;\u00bb \u2013 quand on ne leur apporte pas tout cela \u00e0 domicile. Tout le monde y trouve son compte.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux Iles du Salut, notamment \u2013 qui sont exclusivement p\u00e9nitentiaires \u2013 beaucoup de surveillants se font les interm\u00e9diaires des condamn\u00e9s et des familles, en vue des envois d\u2019argent \u2013 lesquels sont r\u00e9glementairement prohib\u00e9s. L\u2019int\u00e9ress\u00e9 \u00e9crit une lettre, dans laquelle il demande \u00e0 sa famille de placer une telle somme en billets de banque, dans une lettre cachet\u00e9e \u2013 mais sans valeur d\u00e9clar\u00e9e \u2013 adress\u00e9e \u00e0 un surveillant d\u00e9nomm\u00e9. Il remet cette lettre entre les mains de ce surveillant \u2013 lequel la met lui-m\u00eame dans la bo\u00eete du courrier, \u00e0 son passage mensuel.<\/p>\n\n\n\n<p>En m\u00eame temps, le condamn\u00e9 a soin d\u2019indiquer \u00e0 sa famille qu\u2019elle ait \u00e0 placer un signe convenu dans la lettre \u00e0 lui adress\u00e9e par voie administrative \u2013 pour bien marquer que l\u2019argent a \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque la lettre charg\u00e9e arrive, le surveillant fait appeler l\u2019int\u00e9ress\u00e9 pour lui remettre la moiti\u00e9 ou les trois cinqui\u00e8mes de la somme, selon le pourcentage convenu d\u2019avance. Le reste servira \u00e0 bonifier sa solde.<\/p>\n\n\n\n<p>Des surveillants fournissent du vin et de l\u2019eau de vie aux condamn\u00e9 \u2013 au prix fort. Ils leurs fournissent aussi toutes sortes de marchandises, qu\u2019ils font venir \u2013 \u00e0 des taux r\u00e9mun\u00e9rateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ne d\u00e9daignent pas, non plus, de leur procurer des places et des emplois de faveur, en usant de leur influence&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019y mettre le prix.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pourrai allonger la liste de toutes ces sources de revenus \u2013 je pense qu\u2019elle est suffisamment \u00e9difiante. Les Iles du Salut sont un p\u00e9nitencier de faveur pour les surveillants&nbsp;; aussi, font-ils des pieds et des mains pour y \u00eatre vers\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils y ont non seulement la possibilit\u00e9 d&rsquo;arrondir leur solde mieux que partout ailleurs, mais encore ils y sont \u00e0 l\u2019abri de toutes les maladies qui pullulent \u00e0 la \u00ab&nbsp;grande terre&nbsp;\u00bb \u2013 ainsi que l\u2019on d\u00e9signe la Guyane continentale.<\/p>\n\n\n\n<p>Les surveillants c\u00e9libataires, ou bien ceux qui sont mari\u00e9s mais qui ont laiss\u00e9 leur famille en France, sont certainement les plus mal lotis. C\u2019est parmi eux que l\u2019on recrute le personnel affect\u00e9 aux chantiers forestiers, ou bien on les place dans des postes ingrats o\u00f9 il n\u2019y a rien \u00e0 \u00ab&nbsp;gratter&nbsp;\u00bb, relativement parlant.<\/p>\n\n\n\n<p>Car tous ces surveillants que l\u2019on a vu arriver d\u00e9butants, avec une valise \u00e0 la main et la bourse plate s\u2019en retournent \u00e0 leur premier cong\u00e9 avec un chargement de bagages, colis, paniers et ballots, invraisemblable. Ils ont le portefeuille bien garni et un compte en banque.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ont gagn\u00e9, \u00e0 la loterie du destin \u2013 alors que bien de leurs coll\u00e8gues ont laiss\u00e9 leurs os dans les cimeti\u00e8res de la Guyane.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout p\u00e9nitencier prend la teinte de celui qui le dirige \u2013 \u00e0 moins que ce dernier ne soit dou\u00e9 d\u2019aucune personnalit\u00e9 ni d\u2019aucun ressort. Selon que le Commandant poss\u00e8de une main ferme ou qu\u2019il est coulant, les condamn\u00e9s sont \u00ab&nbsp;brid\u00e9s&nbsp;\u00bb ou bien ils b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019un certain laisser-aller. Les surveillants, en g\u00e9n\u00e9ral, se conforment aux directives et \u00e0 l\u2019exemple du commandement.<\/p>\n\n\n\n<p>Les chefs de p\u00e9nitencier intelligents, pr\u00e9f\u00e8rent employer la tol\u00e9rance et user d\u2019indulgence, plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre stricts sur les r\u00e8glements et impitoyables \u00e0 l\u2019\u00e9gard des d\u00e9linquants.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, ils ont la tranquillit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les partisans de la mani\u00e8re forte, au contraire, sont contraints de compter avec les r\u00e9sistances, le mauvais vouloir des r\u00e9calcitrants et aussi contre la force d\u2019inertie. Ils s\u2019attirent des histoires et n\u2019ont pas toujours le dernier mot.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai connu des Commandants, pour ainsi dire hybrides de caract\u00e8re et de temp\u00e9rament, n\u2019ayant pas de volont\u00e9 et toujours dispos\u00e9s \u00e0 donner raison \u00e0 celui qui parlait le dernier.<\/p>\n\n\n\n<p>De tels administrateurs n\u2019\u00e9taient gu\u00e8re pris\u00e9s par la population p\u00e9nale. Les condamn\u00e9s pr\u00e9f\u00e9raient avoir affaire \u00e0 un commandant s\u00e9v\u00e8re et \u00e9nergique, mais juste et comp\u00e9tent, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 un autre, bon enfant mais faible et inapte \u00e0 faire valoir leurs droits \u2013 ou bien \u00e0 une autre cat\u00e9gorie d\u2019administrateurs qui ne faisaient rien d\u2019eux-m\u00eames et se laissaient influencer par les Chefs de camp ou de Centres.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-dessus d\u2019eux, le Directeur de l\u2019Administration p\u00e9nitentiaire faisait figure d\u2019une autorit\u00e9 sup\u00e9rieure, certes, mais qui ne s\u2019av\u00e9rait pas d\u00e9terminante.<\/p>\n\n\n\n<p>Les uns et les autres se diff\u00e9renciaient singuli\u00e8rement du personnel de surveillance, et cela \u00e0 tous les points de vue. Sauf exceptions \u2013 assez rares \u2013 ils \u00e9taient suffisamment \u00e9clair\u00e9s pour avoir le discernement et la mesure convenables.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019occasion, ils savaient refreiner les exc\u00e8s de leurs subalternes.<\/p>\n\n\n\n<p>Relativement \u00e0 l\u2019arrondissement qu\u2019ils pouvaient faire \u00e0 leurs traitements \u2013 assez \u00e9lev\u00e9s \u2013 et aux profits qu\u2019ils \u00e9taient susceptibles de s\u2019octroyer, ils y mettaient une certaine discr\u00e9tion, louable en soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi eux, j\u2019ai eu affaire \u00e0 d\u2019excellentes personnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 ma r\u00e9pugnance \u00e0 faire des personnalit\u00e9s, je ne puis m\u2019emp\u00eacher de citer l\u2019excellent Commandant Jean-Romain, originaire de la Guadeloupe. Il dirigea les Iles du Salut en 1926-27. Il avait fait une longue carri\u00e8re dans les bureaux, \u00e0 Saint-Laurent, o\u00f9 il \u00e9tait parvenu au grade de sous-chef. D\u2019un caract\u00e8re ind\u00e9pendant, ne se pliant ni aux caprices, ni \u00e0 la flatterie, il avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 Commandant aux Iles, pour ainsi dire par disgr\u00e2ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait pas sans me conna\u00eetre, du moins de r\u00e9putation.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u2019ayant fait mander \u00e0 son bureau peu apr\u00e8s son arriv\u00e9e, nous e\u00fbmes une longue conversation qui m\u2019enchanta. Nous avions caus\u00e9 entre hommes \u2013 et je dirai m\u00eame, en amis. Cet entretien eut des suites.<\/p>\n\n\n\n<p>M. Jean-Romain me pla\u00e7a au s\u00e9maphore, poste de tout repos o\u00f9 je jouissais de certains avantages.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, quelques surveillants ayant eu la vell\u00e9it\u00e9 de me chercher noise, il y mit bon ordre<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, ce fut au tour du Chef de Centre de me cr\u00e9er des difficult\u00e9s. Ce dernier fut nettement mis \u00e0 sa place \u00e0 un tel point que, outr\u00e9, il ordonna de me rayer des carnets d\u2019appel et de ne plus s\u2019occuper de moi \u2013 comme si je ne faisais plus partie du p\u00e9nitencier. Je n\u2019en demandais certes pas d\u2019avantage&nbsp;! Je pouvais \u2013 en dehors de mon service \u2013 aller et venir dans l\u2019ile Royale, p\u00eacher, me baigner, consid\u00e9rer les surveillants d\u2019un \u0153il narquois \u00e0 les en faire p\u00e2lir de col\u00e8re contenue.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais chercher mes vivres individuels \u00e0 la cuisine et ne me pr\u00e9sentais plus aux appels.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus&nbsp;: un camarade \u00e9tait-il menac\u00e9 de punition, sollicitait-il un emploi, d\u00e9sirait-il changer de camp ou tout autre chose&nbsp;? J\u2019allais trouver le Commandant Jean-Romain pour plaider sa cause et ne manquais pas de la gagner.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce parangon des fonctionnaires avait une s\u0153ur, d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9e, qui \u00e9tait bonne comme le pain. Souvent, elle me faisait attabler dans la salle \u00e0 manger \u2013 o\u00f9 son fr\u00e8re venait me retrouver \u2013 et je faisais bonne ch\u00e8re tout en avalant de bons verres de vin. Je n\u2019\u00e9tais plus au Bagne. A mon retour en France, le hasard voulu que je retrouva M. Jean-Romain \u00e0 Hy\u00e8res<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>, o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait \u00e9tabli avec les siens. Il avait d\u00fb quitter l\u2019Administration, ayant \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 la retraite d\u2019office<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>. Dans la charmante station hivernale, nous f\u00eemes ensemble la tourn\u00e9e des grands-ducs, nous rem\u00e9morant les ann\u00e9es de nagu\u00e8re. Un bon repas familial, dans la douce ti\u00e9deur du foyer, couronna cette rencontre \u2013 tellement impr\u00e9visible quelques ann\u00e9es auparavant&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>M. Jean-Romain avait su int\u00e9resser le Gouverneur Chanel \u00e0 ma situation<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>. Ce dernier \u00e9tant venu aux Iles en inspection, me parla avec bont\u00e9, me promettant de s\u2019occuper de moi activement.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, il me proposa pour une remise totale de peine. Cependant, il ne me fut accord\u00e9 que cinq ans de gr\u00e2ce. Le Gouverneur Chanel, venu pr\u00e9sider aux destin\u00e9es de la Guyane apr\u00e8s la retentissante enqu\u00eate d\u2019Albert Londres, fit beaucoup pour le Bagne et les bagnards. La Tentiaire, eut \u00e0 compter avec lui.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Le docteur Louis Rousseau abonde dans le m\u00eame sens en 1930 et puise ses chiffres dans le <em>Journal Officiel<\/em> du 27 mars 1926&nbsp;: \u00ab&nbsp;Depuis la guerre, les soldes ont \u00e9t\u00e9 augment\u00e9es. Les surveillants touchent de 660 \u00e0 943 francs par mois, selon leur classe. Les surveillants-chefs de 1<sup>\u00e8re<\/sup> classe et les surveillants principaux touchent bien davantage. Tous sont log\u00e9s et je ne tiens pas compte des indemnit\u00e9s pour charges de famille. Cependant, la camelote n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 si active.&nbsp;\u00bb (<em>op. cit.<\/em>, r\u00e9\u00e9dition Nada, p.141)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Voir bibliographie.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> S\u00e9n\u00e9&nbsp;: cassier, arbre ou arbuste dont le fruit en gousse contient un principe purgatif.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Les trente-quatre lettres conserv\u00e9es de Paul Roussenq pour les ann\u00e9es 1926-1927 ne mentionnent que trois surveillants&nbsp;: le 8 mai 1926, Roussenq se plaint aupr\u00e8s du Directeur de l\u2019AP que le surveillant Thyrien, alcoolique notoire, insulte les r\u00e9clusionnaires et leur refuse leur douche hebdomadaire&nbsp;; les 17 et 24 ao\u00fbt il d\u00e9nonce au gouverneur les multiples d\u00e9tournements frauduleux auxquels se livrerait le surveillant de 2<sup>e<\/sup> classe Beverragi depuis qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 promu gestionnaire aux \u00eeles (voir chapitre \u00ab&nbsp;Albert et Paul&nbsp;\u00bb)&nbsp;; le 17 juin 1927 enfin, il se plaint encore au gouverneur du surveillant-chef Morazzani qui intercepterait le courrier des bagnards.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Rappelons que Roussenq revient en France m\u00e9tropolitaine le 28 d\u00e9cembre 1932 mais qu\u2019au moins jusqu\u2019au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1934 ses tourn\u00e9es de conf\u00e9rences pour le SRI et le parti communiste l\u2019accaparent pleinement.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Jean-Romain fut effectivement mis \u00e0 la retraite d\u2019office pour avoir facilit\u00e9 l\u2019acc\u00e8s et autoris\u00e9 des prises de vues \u00e0 l\u2019Am\u00e9ricain Richard Halliburton, dans le cadre du film <em>Condemned to Devil\u2019s Island<\/em>, r\u00e9alis\u00e9 en 1929 par Sam Goldwyn, d\u2019apr\u00e8s le livre \u00e9ponyme de l\u2019Am\u00e9ricaine Blair Niles.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Voir chapitre \u00ab&nbsp;Les beaux voyages&nbsp;\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout surveillant-militaire nouvellement arriv\u00e9 en Guyane, et je suppose qu\u2019il est c\u00e9libataire, est loin d\u2019\u00eatre cousu d\u2019or. G\u00e9n\u00e9ralement, toute sa fortune se trouve dans une mallette et une ou deux valises. Quelquefois m\u00eame, une seule valise constitue tout son bagage. 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