{"id":5609,"date":"2023-09-20T01:01:00","date_gmt":"2023-09-19T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5609"},"modified":"2023-07-22T16:27:39","modified_gmt":"2023-07-22T14:27:39","slug":"le-visage-du-bagne-chapitre-4-organisation-et-structure-du-bagne","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/09\/le-visage-du-bagne-chapitre-4-organisation-et-structure-du-bagne\/","title":{"rendered":"Le Visage du Bagne : chapitre 4 Organisation et Structure du Bagne"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch4-752x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5610\" width=\"237\" height=\"323\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch4-752x1024.jpg 752w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch4-220x300.jpg 220w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch4-768x1046.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch4.jpg 872w\" sizes=\"(max-width: 237px) 100vw, 237px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Le Second Empire ayant aboli les bagnes maritimes \u2013 qui se trouvaient dans les ports de guerre \u2013 institua, par la loi de 1854, le Bagne colonial de la Guyane o\u00f9 devaient \u00eatre transport\u00e9s les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s. En style administratif, l\u2019ensemble des condamn\u00e9s en cours de peine fut d\u00e9nomm\u00e9 Transportation, et chacun des condamn\u00e9s en particulier, re\u00e7ut l\u2019appellation de transport\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La loi de 1854 marqua une \u00e9tape consid\u00e9rable vers l\u2019humanisation des traitements r\u00e9pressifs.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019abolition de la marque inf\u00e2mante, imprim\u00e9e au fer rouge sur l\u2019\u00e9paule de chaque for\u00e7at, celles du boulet aux pieds et de l\u2019accouplement obligatoire \u2013 qui faisait des for\u00e7ats ainsi que des fr\u00e8res siamois \u2013 furent des innovations capitales.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019appellation de transport\u00e9, elle-m\u00eame rempla\u00e7ant celle de for\u00e7ats, indique un souci de respect humain. L\u2019expos\u00e9 des motifs de cette loi, n\u2019est pas d\u00e9nu\u00e9 de sentiments \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019envisage pas la r\u00e9pression comme une fin, mais comme un exemple&nbsp;; il voudrait que le ch\u00e2timent soit g\u00e9n\u00e9rateur d\u2019amendement et de rel\u00e8vement. Malheureusement les faits ont d\u00e9menti ces th\u00e9oriques aspirations.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>La pens\u00e9e du l\u00e9gislateur a \u00e9t\u00e9 m\u00e9connue, travestie et fauss\u00e9e du tout au tout.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Saint-Laurent-du-Maroni est le si\u00e8ge de l\u2019administration p\u00e9nitentiaire de la Guyane Fran\u00e7aise (appel\u00e9e commun\u00e9ment c\u00e9ans&nbsp;: la Tentiaire.) Elle a \u00e0 sa t\u00eate un Directeur, assist\u00e9 d\u2019un Sous-Directeur. Toute une cit\u00e9 bureaucratique englobe cette Administration aux multiples bureaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Une arm\u00e9e de fonctionnaires l\u2019anime.<\/p>\n\n\n\n<p>De mon temps, le Bagne \u00e9taient compos\u00e9 de quatre p\u00e9nitenciers ayant un si\u00e8ge central&nbsp;: Saint-Laurent, Cayenne, les Roches de Kourou et les Iles du Salut \u2013 ind\u00e9pendamment de celui de Saint-Jean-du-Maroni, si\u00e8ge de la Rel\u00e9gation.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis 1919, le p\u00e9nitencier des Roches de Kourou a cess\u00e9 d\u2019exister \u2013 ce qui en reste \u00e9tant rattach\u00e9 \u00e0 celui de Cayenne<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Un Commandant de p\u00e9nitencier est plac\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de chaque \u00e9tablissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas un grade, mais une fonction. Dans chaque p\u00e9nitencier, il y a \u00e9galement un officier d\u2019administration, un officier gestionnaire et un Commis d\u2019Administration charg\u00e9 de l\u2019\u00e9conomat des h\u00f4pitaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout p\u00e9nitencier est form\u00e9 d\u2019un certain nombre de camps, plus ou moins \u00e9loign\u00e9s du Centre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les cadres de la surveillance et le personnel de surveillance proprement dit, forment le Corps des Surveillants-militaires (Ce Corps, d\u2019ailleurs, est simplement militaris\u00e9.)<\/p>\n\n\n\n<p>Il se recrute parmi d\u2019anciens sous-officiers ou d\u2019anciens rengag\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Hi\u00e9rarchiquement, il se compose de&nbsp;: surveillants de 3<sup>e<\/sup>, de 2<sup>e<\/sup> et de 1ere classe&nbsp;; de surveillants-chefs et de surveillants-principaux. Les surveillants-principaux dirigent le personnel de surveillance de chaque p\u00e9nitencier et prennent le titre de Chef de Centre. Ce titre revient \u00e9galement aux surveillants-chefs plac\u00e9s \u00e0 la t\u00eate des p\u00e9nitenciers, \u00e0 d\u00e9faut de surveillants-principaux. L\u2019effectif total du personnel de surveillance affect\u00e9 \u00e0 la Guyane, pouvait varier de 480 \u00e0 500 unit\u00e9s, compte tenu des permissionnaires et des malades hospitalis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce chiffre correspondait \u00e0 un effectif moyen de quatre mille transport\u00e9s. Tout surveillant est arm\u00e9 constamment du r\u00e9volver d\u2019ordonnance&nbsp;; il a sa carabine au r\u00e2telier d\u2019armes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9tant asserment\u00e9, il a pratiquement droit de vie et de mort sur les condamn\u00e9s. Avant la transportation du Bagne en Guyane, les gardiens des for\u00e7ats \u00e9taient d\u00e9nomm\u00e9s garde-chiourme&nbsp;: ce terme ayant encouru le m\u00e9pris public de longue date, il fut remplac\u00e9 par celui de surveillants-militaires. N\u00e9anmoins, l\u2019ancienne \u00e9pith\u00e8te est souvent employ\u00e9e \u2013 et toujours en mauvaise part.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour faciliter la besogne des surveillants, pour les \u00e9pauler dans leur service \u2013 et pour les remplacer au besoin \u2013 l\u2019Administration a cr\u00e9\u00e9, parmi les condamn\u00e9s eux-m\u00eames, un cohorte de porte-cl\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces porte-cl\u00e9s, qui se mettent ainsi du c\u00f4t\u00e9 du manche, sont pour la plupart des arabes. Naturellement, ils encourent l\u2019animadversion et le m\u00e9pris de leurs anciens camarades, qui les appellent&nbsp;: surveillants de 4<sup>e<\/sup> classe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On les charge, notamment, d\u2019ouvrir et de fermer les portes, de pratiquer des fouilles dans les cases et sur les condamn\u00e9s eux-m\u00eames, de surveiller les corv\u00e9es au travail, et de monter la garde la nuit. Naturellement, gr\u00e2ce aux accointances qu\u2019ils ont parmi des \u00e9l\u00e9ments louches, ils tiennent leurs chefs au courant des faits et des gestes de chacun.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le papier, le for\u00e7at \u00e9tait assez bien nourri&nbsp;; il avait droit, \u00e0 l\u2019\u00e9tat de cuisson, aux vivres ci-apr\u00e8s&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>750 grammes de pain bis<\/p>\n\n\n\n<p>100&nbsp;&nbsp;&nbsp; &#8212;&#8212;-&nbsp;&nbsp;&nbsp; de viande de boucherie<\/p>\n\n\n\n<p>ou 200&nbsp;&nbsp;&nbsp; &#8212;&#8212;-&nbsp;&nbsp;&nbsp; de viande de conserve<\/p>\n\n\n\n<p>ou&nbsp;&nbsp; 90&nbsp;&nbsp;&nbsp; &#8212;&#8212;-&nbsp;&nbsp;&nbsp; de lard<\/p>\n\n\n\n<p>Cela journellement, au repas du matin \u00e0 savoir&nbsp;: quatre fois de viande fra\u00eeche, deux fois de viande de conserve et une fois de lard chaque semaine.<\/p>\n\n\n\n<p>En outre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>25 centilitres de l\u00e9gumes secs<\/p>\n\n\n\n<p>ou 25 centilitres de riz au repas du soir, \u00e0 savoir&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>cinq fois des l\u00e9gumes secs et deux fois du riz chaque semaine.<\/p>\n\n\n\n<p>En outre, le repas du matin et celui du soir comportaient cinquante centilitres de bouillon, sauf en ce qui concernait les repas comportant du riz.<\/p>\n\n\n\n<p>De plus, les condamn\u00e9s recevaient tous les matins au r\u00e9veil, vingt-cinq centilitres de caf\u00e9. Pas de vin.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous verrons \u00e0 quoi se r\u00e9duisait cette ration, apr\u00e8s les multiples manipulations et tripotages auquel elle donnait lieu \u2013 tant au point de vue p\u00e9nal que sous l\u2019angle administratif. Nous verrons aussi comment les condamn\u00e9s y rem\u00e9diaient.<\/p>\n\n\n\n<p>En Guyane territoriale, les for\u00e7ats \u00e9taient occup\u00e9s \u00e0 diff\u00e9rents travaux. A part ceux qui travaillaient de leur m\u00e9tier dans les centres p\u00e9nitentiaires, tels que ma\u00e7ons, menuisiers, peintres, boulangers, etc, etc, la plupart \u00e9taient occup\u00e9s dans les chantiers forestiers. L\u00e0, on les improvisait b\u00fbcherons, scieurs de long, planteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux Iles du Salut, exception faite de ceux qui sont employ\u00e9s de leur m\u00e9tier ou qui occupent un emploi quelconque, la majeure partie des condamn\u00e9s sans sp\u00e9cialit\u00e9 est occup\u00e9e \u00e0 arracher l\u2019herbe sur des routes, ou bien \u00e0 ramasser des branches mortes de cocotier.<\/p>\n\n\n\n<p>On commence \u00e0 d\u00e9sherber une route, puis une autre&nbsp;; quand cette derni\u00e8re est termin\u00e9e, l\u2019herbe a repouss\u00e9 sur la premi\u00e8re \u2013 et on la rase de nouveau. Ainsi, le travail (&nbsp;?) ne manque pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 beaucoup de points de vue, on pourrait consid\u00e9rer le Bagne ainsi qu\u2019un vaste camp de concentration<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Il n\u2019y a pas de r\u00e8gle de silence, on peut fumer \u00e0 tout heure, les instruments de musique sont permis, ainsi que les travaux d\u2019amateurs ex\u00e9cut\u00e9s en dehors des heures de travail par les condamn\u00e9s \u2013 \u00e0 leur b\u00e9n\u00e9fice. Le jeu, le commerce inter-p\u00e9nal et bien d\u2019autres choses sont \u00e9galement tol\u00e9r\u00e9s. Nous en parlerons plus longuement en temps voulu.<\/p>\n\n\n\n<p>La discipline n\u2019est donc pas terrible. Il y a un ab\u00eeme, avec celle d\u2019une maison centrale de force ou de r\u00e9clusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne s\u2019ensuit pas, de l\u00e0, que tout est permis \u2013 du moins, ce qui est permis aux uns n\u2019est pas toujours tol\u00e9r\u00e9 aux autres. En cela, l\u2019arbitraire et le bon plaisir trouvent mati\u00e8re \u00e0 discrimination.<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e8glements disciplinaires de 1891, formaient un chaos indescriptible o\u00f9 il \u00e9tait bien difficile de se reconna\u00eetre. Lois, d\u00e9crets, r\u00e8glements, circulaires, arr\u00eat\u00e9s, se modifiaient et s\u2019abrogeaient dans la suite des temps, laissant place aux interpr\u00e9tations les plus diverses<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Seul, demeurait immuable, dans sa s\u00e8che nomenclature, l\u2019\u00e9nonc\u00e9 des punitions disciplinaires susceptibles d\u2019\u00eatre inflig\u00e9es aux transport\u00e9s en cours de peine, capables et coupables de contrevenir aux r\u00e8glements en question&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>La prison de nuit \u00e9tait inflig\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 un mois, pour toute infraction l\u00e9g\u00e8re non entach\u00e9e de r\u00e9cidive.<\/p>\n\n\n\n<p>La punition de cellule pouvait \u00eatre inflig\u00e9e pour une p\u00e9riode allant jusqu\u2019\u00e0 soixante jours.<\/p>\n\n\n\n<p>La punition de cachot, ne pouvait exc\u00e9der trente jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il faut savoir que cette limitation apparente \u00e9tait de pure forme. En effet, elle ne s\u2019appliquait qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un motif distinct et d\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019un transport\u00e9 faisait l\u2019objet de plusieurs motifs de punition, chacun de ces motifs \u00e9tait sanctionn\u00e9 ind\u00e9pendamment d\u2019une punition qui pouvait atteindre le maximum pr\u00e9vu. Ces diverses sanctions totalis\u00e9es, et prononc\u00e9es d\u2019une fa\u00e7on concomitante, atteignaient parfois un chiffre effarant.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que moi-m\u00eame, ayant comparu devant la Commissions disciplinaire pour treize motifs diff\u00e9rents de punition, je me vis infliger trois-cent-quatre-ving-dix jours de cachot \u2013 chaque motif ayant \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9 du maximum l\u00e9gal de trente jours<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, certains Commandants de p\u00e9nitenciers \u2013 plus humains ou plus intelligents que d\u2019autres \u2013 se firent une r\u00e8gle de ne prononcer qu\u2019une punition pour l\u2019ensemble des divers motifs qu\u2019ils avaient \u00e0 sanctionner.<\/p>\n\n\n\n<p>Quoique le Directeur Bravard<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>les e\u00fbt rappel\u00e9s \u00e0 l\u2019ordre par une circulaire imp\u00e9rative, ils n\u2019en tinrent aucun compte.<\/p>\n\n\n\n<p>La prison de nuit consistait simplement en l\u2019obligation de coucher dans une case sp\u00e9ciale. A mon arriv\u00e9e au Bagne, cette punition b\u00e9nigne \u00e9tait tomb\u00e9e en d\u00e9su\u00e9tude.<\/p>\n\n\n\n<p>La punition de cellule, consistait \u00e0 \u00eatre astreint \u00e0 la corv\u00e9e de nettoyage et \u00e0 l\u2019encellulement de nuit, avec application de la mise aux fers. En outre, les punis de cellule \u00e9taient soumis au pain sec un jour sur trois.<\/p>\n\n\n\n<p>La punition de cachot s\u2019effectuait dans un local sombre, avec la mise aux fers de nuit et au pain sec deux jours sur trois.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autre part, les punitions de cellule et de cachot entra\u00eenaient la privation de correspondance avec les familles. Toutefois, les punis recevaient les lettres \u00e0 eux adress\u00e9es&nbsp;: bizarrerie administrative&nbsp;! Tout puni, ainsi que tout transport\u00e9, avait toujours le droit d\u2019adresser des r\u00e9clamations \u2013 sous pli ouvert ou ferm\u00e9 \u2013 aux autorit\u00e9s administratives ou judiciaires de la Colonie et de la m\u00e9tropole.<\/p>\n\n\n\n<p>La Commission disciplinaire charg\u00e9e de r\u00e9primer les infractions, se r\u00e9unissait ordinairement une fois par semaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait compos\u00e9e du Commandant, qui la pr\u00e9sidait, et de deux assesseurs choisis parmi les fonctionnaires de l\u2019Etablissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout transport\u00e9 ayant encouru un total de punitions de cachot d\u00e9passant quatre-vingt-dix jours dans le m\u00eame trimestre, se voyait class\u00e9 au camp des Incorrigibles, pour une dur\u00e9e de six mois au moins. Le s\u00e9jour de ce camp sp\u00e9cial, ainsi que nous le verrons plus loin, \u00e9tait particuli\u00e8rement dur.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s deux ans de pr\u00e9sence et de bonne conduite, les transport\u00e9s pouvaient passer de la troisi\u00e8me \u00e0 la deuxi\u00e8me classe<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>. Un an plus tard, avec une bonne conduite soutenue et une assiduit\u00e9 au constante au travail, ils pouvaient passer en premi\u00e8re classe. Les condamn\u00e9s de troisi\u00e8me classe \u00e9taient en principe, astreints aux travaux les plus p\u00e9nibles&nbsp;; ils couchaient sur la planche des lits de camp et ne pouvaient b\u00e9n\u00e9ficier de faveurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux de deuxi\u00e8me classe, pouvaient obtenir des emplois de faveur&nbsp;; ils couchaient sur des hamacs et pouvaient b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019engagement et de l\u2019assignation.<\/p>\n\n\n\n<p>Les condamn\u00e9s de premi\u00e8re classe jouissaient du m\u00eame traitement que les pr\u00e9c\u00e9dents. Ils pouvaient, en outre, faire l\u2019objet de mesures de gr\u00e2ce, et obtenir une concession urbaine ou rurale.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019engagement consistait en la cession de transport\u00e9s aux employeurs locaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces derniers devaient les loger et les nourrir. Ils versaient, en plus, une certaine sommechaque mois \u00e0 l\u2019administration.<\/p>\n\n\n\n<p>Les engag\u00e9s \u00e9taient donc \u00e0 peu pr\u00e8s libres. Mais leur nombre n\u2019\u00e9tait pas \u00e9lev\u00e9. L\u2019assignation consistait en la cession de transport\u00e9s pour assurer les soins m\u00e9nagers des surveillants et fonctionnaires. Ils \u00e9taient commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9s sous le nom de \u00ab&nbsp;gar\u00e7ons de famille&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils s\u2019occupaient de la cuisine, du lavage, du linge, des courses etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient nourris chez leurs patrons, mais ils devaient rentrer coucher au camp.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils recevaient aussi une gratification mensuelle en argent. Au bout d\u2019un certain temps, ils \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme des familiers de la maison, et trait\u00e9s comme tels.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils mangeaient \u00e0 la m\u00eame table avec leurs patrons&nbsp;; on les appelait de leur pr\u00e9nom et souvent c\u2019\u00e9tait eux qui dirigeaient la barque m\u00e9nag\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait pas rare que des rapports intimes s\u2019\u00e9tablissent entre eux et leurs patronnes (lorsqu\u2019il s\u2019agissait de femmes de surveillants.) Et cela occasionna plus d\u2019un drame o\u00f9 le r\u00e9volver joua son r\u00f4le. Il arriva m\u00eame qu\u2019un de ces \u00ab&nbsp;gar\u00e7ons de famille&nbsp;\u00bb partit un jour en \u00e9vasion avec la femme de son patron&nbsp;; on n\u2019en entendit plus parler<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les gar\u00e7ons de famille, qui avaient un pied dans le camp, \u00e9taient tout d\u00e9sign\u00e9s pour servir d\u2019interm\u00e9diaires entre les condamn\u00e9s et les surveillants \u2013 et cela pour une foule de tractations que nous aurons l\u2019occasion de passer en revue. En ce qui concerne les concessions, leur octroi \u00e9tait parcimonieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Les concessions urbaines consistaient en l\u2019\u00e9tablissement des int\u00e9ress\u00e9s dans leur propre m\u00e9tier&nbsp;; charrons, serruriers, peintres, ferblantiers, etc. Les concessionnaires urbains devaient monter leur fond par leurs propres moyens, \u00e0 Cayenne ou \u00e0 St Laurent. Les concessionnaires ruraux recevaient de l\u2019Administration une certaine surface de terrain inculte, mais propre \u00e0 l\u2019exploitation&nbsp;; un pavillon en bois divis\u00e9 en plusieurs pi\u00e8ces&nbsp;; des outils de travail, des plants et semences et des vivres pour six mois \u2013 \u00e0 l\u2019exception du pain.<\/p>\n\n\n\n<p>Si au bout d\u2019une ann\u00e9e, l\u2019exploitation n\u2019\u00e9tait pas jug\u00e9e convenable, la concession \u00e9tait alors retir\u00e9e \u00e0 l\u2019incapable et donn\u00e9e \u00e0 un autre. Ces concessions \u00e9taient situ\u00e9es en pleine brousse, o\u00f9 r\u00e9gnait la fi\u00e8vre. D\u2019autre part la peine et les soins de l\u2019exploitant \u00e9taient contrecarr\u00e9s souvent par les pluies diluviennes de ces contr\u00e9es, par les invasions de voraces fourmis manioc, qui s\u2019abattent par millions. Souvent, la malaria envoyait les concessionnaires \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Il n\u2019y avait gu\u00e8re que les arabes pour r\u00e9sister \u00e0 l\u2019emprise de la maladie.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019une concession \u00e9tait en plein rapport, elle ne manquait pas de nourrir son homme. Outre la culture des l\u00e9gumes et le rendement des arbres fruitiers, qui \u00e9taient vendus au march\u00e9, il y avait aussi l\u2019\u00e9levage de la volaille \u2013 assez r\u00e9mun\u00e9rateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Un surveillant \u00e9tait charg\u00e9 de concessions rurales. Il en faisait la tourn\u00e9e chaque semaine, pour se rendre compte.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en profitait pour se faire graisser la patte, sous forme d\u2019\u0153ufs et de volatiles. Malheur \u00e0 celui-l\u00e0 qui ne se conformait pas \u00e0 cet usage propitiatoire&nbsp;! car le dit surveillant avait vite fait de lui dresser un rapport \u00e0 la suite duquel il se voyait expulser des lieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est peut-\u00eatre pas inutile de formuler un jugement \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la population indig\u00e8ne, dans ses rapports avec l\u2019\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal.<\/p>\n\n\n\n<p>Les noirs de la Guyane sont les descendants des indig\u00e8nes de la c\u00f4te occidentale d\u2019Afrique, lesquels s\u2019\u00e9tablirent d\u2019abord dans les Antilles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ils conservent les caract\u00e9ristiques propres \u00e0 cette race, qualifi\u00e9e inf\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un caract\u00e8re bon enfant, ils ont l\u2019esprit vif et enjou\u00e9. Tr\u00e8s \u2013 susceptibles et sujets \u00e0 des col\u00e8res passag\u00e8res, ils ont n\u00e9anmoins bon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, ils affichent un certain m\u00e9pris \u00e0 l\u2019\u00e9gard des condamn\u00e9s \u2013 ce qui ne les emp\u00eache pas de trafiquer avec eux. Les jeunes n\u00e9gresses ne d\u00e9daignent pas, non plus, de monnayer leurs charmes en se pr\u00eatant \u00e0 des amours faciles. Dans les classes pauvres, le mariage l\u00e9gal n\u2019est gu\u00e8re pratiqu\u00e9. On se prend et l\u2019on se quitte, sans formalit\u00e9 aucune. Les enfants, en g\u00e9n\u00e9ral, ne connaissent pas leur p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Cayenne et \u00e0 Saint-Laurent, les condamn\u00e9s ont de fr\u00e9quentes occasions d\u2019entrer en rapport avec les indig\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont eux qui balayent les rues, qui arrachent l\u2019herbe, qui sont charg\u00e9s des constructions et r\u00e9parations.<\/p>\n\n\n\n<p>Les surveillants ne les suivent pas dans chacun de leurs mouvements, et puis il y a toujours moyen de s\u2019arranger. En somme, la population civile indig\u00e8ne et \u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal re\u00e7oivent des avantages r\u00e9ciproques de leurs rapports mutuels.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> La rapport de l\u2019inspecteur adjoint des Colonies Gayet \u00e9tabli le 20 f\u00e9vrier 1924 pour le 3<sup>e<\/sup> bureau de l\u2019AP (h\u00f4pitaux, habillement, vivres, mat\u00e9riel) mentionne bien \u00ab&nbsp;la suppression en 1918 du camp de Kourou&nbsp;\u00bb dans son premier chapitre \u00ab&nbsp;Organisation territoriale de la transportation \u2013 les p\u00e9nitenciers&nbsp;\u00bb. ANOM H1875.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Si l\u2019utilisation de l\u2019expression \u00ab&nbsp;camp de concentration&nbsp;\u00bb peut \u00e9ventuellement surprendre, il convient de ne pas oublier que Paul Roussenq r\u00e9dige son manuscrit au CSS de Sisteron en juin 1941 (voir chapitres \u00ab&nbsp;Prol\u00e9gom\u00e8nes de la red\u00e9couverte des \u00e9crits d\u2019un homme devenu bagne&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Les beaux voyages&nbsp;\u00bb)&nbsp;! Quoi qu\u2019il en soit, il s\u2019agit bien dans cette narration de r\u00e9v\u00e9ler une organisation syst\u00e9mique de l\u2019enfermement.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> En effet, le d\u00e9cret du 4 septembre 1891 sur le r\u00e9gime disciplinaire des \u00e9tablissements de travaux forc\u00e9s est notamment modifi\u00e9 par ceux 19 d\u00e9cembre 1900, du 31 juillet 1903, du 26 f\u00e9vrier 1907 ou encore du 18 septembre 1925.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Roussenq exag\u00e8re\u00a0; le 14 avril 1921, il \u00e9crit au Directeur de l\u2019AP pour lui demander une mesure de cl\u00e9mence \u00e0 la suite des 300 jours de punition \u2013 et non pas des 390 jours cit\u00e9s \u2013 prononc\u00e9s le 9 novembre 1920 par la commission disciplinaire des \u00eeles du Salut. \u00ab\u00a0J\u2019ai \u00e9t\u00e9 puni avec une extr\u00eame s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. (\u2026) mais je reconnais que cette rigueur ne sortait pas de la l\u00e9gitimit\u00e9.\u00a0\u00bb Ce ne sont pas alors treize mais neuf motifs qui justifient les sanctions cumul\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0refus de signer une annotation du commandant\u00a0\u00bb (16 octobre) 15 jours, \u00ab\u00a0r\u00e9flexions d\u00e9plac\u00e9es dans une lettre adress\u00e9e au commandant\u00a0\u00bb (16 octobre)15 jours, \u00ab\u00a0refus de rentrer dans le pr\u00e9au qui lui est affect\u00e9 et paroles grossi\u00e8res \u00e0 l\u2019\u00e9gard du surveillant charg\u00e9 de la r\u00e9clusion\u00a0\u00bb (20 octobre) 45 jours, \u00ab\u00a0insinuations malveillantes et blessantes \u00e0 l\u2019\u00e9gard du charg\u00e9 de la r\u00e9clusion\u00a0\u00bb (6 novembre) 60 jours, \u00ab\u00a0r\u00e9flexions \u00e0 haute voix au moment de l\u2019allumage des lampes\u00a0\u00bb (6 novembre) 15 jours, \u00ab\u00a0a fait du scandale et a frapp\u00e9 sur la porte de son cachot\u00a0\u00bb (6 novembre) 30 jours, \u00ab\u00a0r\u00e9clamation non fond\u00e9e au sujet du poids de la ration de pain\u00a0\u00bb (7 novembre) 30 jours, en enfin \u00ab\u00a0mauvaise attitude devant la commission disciplinaire\u00a0\u00bb (9 novembre) 30 jours\u00a0! Nous ne trouvons pas dans ses dossiers (ANOM H5259 et H1523) d\u2019autres punitions cumul\u00e9es. Mais Roussenq amasse tout de m\u00eame presque un an de cachot en un seul passage devant la commission disciplinaire\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Jules Bravard, n\u00e9 le 16 novembre 1858 \u00e0 La R\u00e9union, est sous-directeur de l\u2019Administration p\u00e9nitentiaire de Guyane en1901 avant d\u2019occuper le poste de Directeur de 1903 \u00e0 1913, date de sa mise forc\u00e9e \u00e0 la retraite. Personnage autoritaire et fortement controvers\u00e9, il est l\u2019objet de plusieurs bl\u00e2mes minist\u00e9riels dont un en 1908 apr\u00e8s avoir ordonn\u00e9 l\u2019application du b\u00e2illon sur neuf transport\u00e9s dans le camp disciplinaire de Charvein et l\u2019effondrement la m\u00eame ann\u00e9e d\u2019un b\u00e2timent de ce camp ayant entrain\u00e9 la mort de quatre for\u00e7ats.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Le d\u00e9cret du 4 septembre 1891 ram\u00e8ne le nombre de classes de for\u00e7at de cinq \u00e0 trois.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Nous n\u2019avons pas pu retrouver l\u2019\u00e9v\u00e8nement mentionn\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Second Empire ayant aboli les bagnes maritimes \u2013 qui se trouvaient dans les ports de guerre \u2013 institua, par la loi de 1854, le Bagne colonial de la Guyane o\u00f9 devaient \u00eatre transport\u00e9s les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s. 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