{"id":5598,"date":"2023-09-18T01:01:00","date_gmt":"2023-09-17T23:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5598"},"modified":"2023-07-22T15:49:33","modified_gmt":"2023-07-22T13:49:33","slug":"le-visage-du-bagne-chapitre-2-la-traversee","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/09\/le-visage-du-bagne-chapitre-2-la-traversee\/","title":{"rendered":"Le Visage du Bagne : chapitre 2 La travers\u00e9e"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch2-711x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5600\" width=\"258\" height=\"371\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch2-711x1024.jpg 711w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch2-208x300.jpg 208w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch2-768x1106.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/VdB-ch2.jpg 860w\" sizes=\"(max-width: 258px) 100vw, 258px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Le train nous d\u00e9versa presqu\u2019au port. Une foule de curieux, de parents et d\u2019amis nous y attendaient. Des paroles s\u2019\u00e9changeaient de part et d\u2019autre, des mouchoirs s\u2019agitaient, des paquets de tabac et de cigarettes voltigeaient par-dessus le service d\u2019ordre \u2013 et aussi de petits paquets o\u00f9 il y avait de l\u2019argent.<\/p>\n\n\n\n<p>Des larmes coulaient sur plus d\u2019un visage. Il y avait l\u00e0 des m\u00e8res qui voyaient leurs enfants partir et qui regardaient de tout leurs yeux le fruit de leurs entrailles \u2013 et un pressentiment leur disait que c\u2019\u00e9tait pour la derni\u00e8re fois\u2026 Les gendarmes, le service d\u2019ordre, \u00e9taient compr\u00e9hensifs et ne s\u2019opposaient pas \u00e0 ces ultimes communions d\u2019\u00e2mes. De grands chalands amarr\u00e9s \u00e0 des remorqueurs nous attendaient et l\u2019on nous y entassa. Au large, le transport de l\u2019Etat \u00ab&nbsp;Loire&nbsp;\u00bb nous attendait sans pression. Au fur et \u00e0 mesure que les chalands accostaient \u00e0 son bord, ils d\u00e9chargeaient leur cargaison humaine. Nous \u00e9tions re\u00e7us un par un \u00e0 la coup\u00e9e, palp\u00e9s et fouill\u00e9s. La plupart des paquets de tabac et de cigarettes que nous avions r\u00e9colt\u00e9s, pass\u00e8rent dans les mains des surveillants du Bagne, qui op\u00e9raient la fouille. Ces surveillants \u00e9tant arriv\u00e9s en fin de cong\u00e9, rejoignaient la Guyane en servant d\u2019escorte au convoi.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>On nous fit p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019int\u00e9rieur du navire, o\u00f9 des \u00ab&nbsp;cages&nbsp;\u00bb \u00e9taient am\u00e9nag\u00e9es&nbsp;; ces vastes compartiments, au nombre de quatre, pouvaient contenir au total huit cents hommes&nbsp;; leur terme qualificatif provient de ce fait que de hautes grilles les entouraient sur trois c\u00f4t\u00e9s \u2013 le quatri\u00e8me, donnant sur la mer, \u00e9tant perc\u00e9 de hublots vitr\u00e9s et grill\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Quatre cents for\u00e7ats ou rel\u00e9gu\u00e9s garnissaient d\u00e9j\u00e0 ces sinistres cages&nbsp;; ils avaient \u00e9t\u00e9 embarqu\u00e9s quelques jours auparavant \u00e0 Saint-Martin-de-R\u00e9, o\u00f9 se trouvait le d\u00e9p\u00f4t m\u00e9tropolitain. Nous les renforcions de deux cents for\u00e7ats et d\u2019une cinquantaine de rel\u00e9gu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque cage \u00e9tait s\u00e9par\u00e9e des autres, et aucune communication direct n\u2019existait entre elles. Chacune formait une superficie assez vaste&nbsp;; le long des grilles et le long de la paroi qui donnait sur la mer, \u00e9tait dispos\u00e9 un banc fixe et circulaire, qui permettait \u00e0 un certain nombre d\u2019entre nous de se reposer durant la journ\u00e9e, pendant que les autres devisaient en marchant. Le principal sujet de conversation se rapportait au Bagne, naturellement Il y avait l\u00e0 quelques \u00e9vad\u00e9s du Bagne, et qui y retournaient apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 repris.<\/p>\n\n\n\n<p>Autour d\u2019eux, des cercles se formaient, avides de savoir de leurs bouches ce qui se passait \u00ab&nbsp;l\u00e0-bas&nbsp;\u00bb. Ils s\u2019int\u00e9ressaient particuli\u00e8rement aux \u00e9vasions, posaient mille questions \u00e0 cet \u00e9gard. Leurs yeux brillaient d\u2019espoir&nbsp;; ils n\u2019\u00e9taient pas arriv\u00e9s aux lieux d\u2019expiation, que d\u00e9j\u00e0 ils s\u2019imaginaient recouvrant leur libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les nouveaux venus et ceux de Saint-Martin-de-R\u00e9, s\u2019interrogeaient mutuellement sur leur situation au d\u00e9p\u00f4t. D\u2019apr\u00e8s les seconds nomm\u00e9s, Saint-Martin \u00e9tait un vrai bagne avant la lettre&nbsp;; les coups y pleuvaient sous le moindre pr\u00e9texte et plusieurs d\u2019entre eux avaient \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9s pour morts.<\/p>\n\n\n\n<p>Une discipline de fer s\u2019y faisait sentir&nbsp;; aussi, \u00e9taient-ils heureux de voguer vers l\u2019inconnu.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur ces entrefaites, la nuit \u00e9tait tomb\u00e9e, l\u2019\u00e9clairage fonctionna et sonna l\u2019heure du repas du soir.<\/p>\n\n\n\n<p>En m\u00eame temps, par trois fois, la \u00ab&nbsp;Loire&nbsp;\u00bb fit entendre le mugissement de sa puissante sir\u00e8ne&nbsp;; elle amena ses ancres et cingla vers la haute mer. Nous commencions \u00e0 \u00eatre s\u00e9par\u00e9s du monde, dans notre prison flottante. C\u2019\u00e9tait le 30 d\u00e9cembre 1908.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques heures plus tard, devait se produire le terrible raz-de-mar\u00e9e qui d\u00e9vasta Messine, engloutissant plus de cent mille victimes.<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Pour la distribution des vivres nous \u00e9tions r\u00e9partis par groupes de dix unit\u00e9s&nbsp;; chacun \u00e0 son tour devait aller chercher les plats \u00e0 la cuisine du bord. Ce premier repas ne laissait pas \u00e0 d\u00e9sirer, pour la qualit\u00e9 aussi bien que pour la quantit\u00e9&nbsp;: soupe, l\u00e9gumes, viande et fromage&nbsp;; cela fut arros\u00e9 d\u2019un quart de vin, qui nous fut d\u00e9livr\u00e9 de suite apr\u00e8s. Par la suite, avec une certaine vari\u00e9t\u00e9, les autres repas s\u2019av\u00e9r\u00e8rent semblables. Au r\u00e9veil, on nous donnait un quart de caf\u00e9 et des biscuits de troupe. Le repas du matin se prenait \u00e0 midi.<\/p>\n\n\n\n<p>[Nous pass\u00e2mes le d\u00e9troit]<\/p>\n\n\n\n<p>Puis ce fut le coucher. Des hamacs furent accroch\u00e9s aux anneaux fix\u00e9s au plafond&nbsp;; Les conversations reprirent de plus belles, jusqu\u2019\u00e0 une heure avanc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>De temps \u00e0 autre une ronde passait. Au matin, on d\u00e9crocha et on rangea les hamacs. Le caf\u00e9 pris, chacun s\u2019organisa pour tuer le temps. Avec du carton blanc on avait fait des jeux de cartes&nbsp;; les parties succ\u00e9daient aux parties \u2013 les joueurs se relayant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait aussi des bagarres, il y en avait m\u00eame eu de s\u00e9rieuses avant notre arriv\u00e9e. C\u2019\u00e9tait surtout les pr\u00e9v\u00f4ts de Saint-Martin qui \u00e9copaient&nbsp;; plusieurs avaient d\u00fb \u00eatre transport\u00e9s \u00e0 l\u2019infirmerie du bord. Ils avaient d\u00e9sign\u00e9s leurs agresseurs et ces derniers avaient \u00e9t\u00e9 mis aux fers, \u00e0 fond de cale.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant que de passer le d\u00e9troit de Gibraltar, la plupart d\u2019entre nous \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 aux prises avec le mal de mer. La nourriture se gaspillait, quelques-uns seulement y faisant honneur.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment de p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019Oc\u00e9an, ceux d\u2019entre nous qui \u00e9taient valides ne manqu\u00e8rent pas, \u00e0 travers les hublots, de contempler sur son rocher la vieille forteresse anglaise, h\u00e9riss\u00e9e de canons. On commen\u00e7a, le d\u00e9troit franchi, de nous faire prendre l\u2019air sur le pont une demi-heure chaque jour, par groupes de cinquante hommes. A cette occasion, le Commandant de bord nous faisait donner une cigarette, que nous devions fumer sur place.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019ailleurs, le tabac ne manquait pas. Il s\u2019\u00e9tait \u00e9tabli un commerce avec les membres de l\u2019\u00e9quipage, qui fournissaient du tabac, du vin et de l\u2019eau-de-vie contre du linge de corps et divers objets \u2013 et aussi contre de l\u2019argent. C\u2019\u00e9tait pendant la nuit que s\u2019op\u00e9rait ce commerce illicite, la surveillance \u00e9tant trop \u00e9troite durant le jour. Nous ne touchions gu\u00e8re \u00e0 nos vivres de r\u00e9serve que nous avions emport\u00e9s du d\u00e9p\u00f4t, la nourriture que l\u2019on nous attribuait \u00e9tant plus que suffisante&nbsp;; nous les conservions pour les jours de fringale, une fois arriv\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant le temps s\u2019\u00e9coulait, nous arrivions dans la mer des Sargasses, couverte de v\u00e9g\u00e9tations et d\u2019algues marines. Le soleil des Tropiques se faisait sentir. Bient\u00f4t nous allions arriver au terme de notre voyage, mais il en manquerait \u00e0 l\u2019appel. En effet, une demi-douzaine d\u2019entre nous avaient \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s \u00e0 la mer, apr\u00e8s un bref c\u00e9r\u00e9monial. D\u00e9j\u00e0 malades \u00e0 l\u2019embarquement, le voyage les avait finis.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux-l\u00e0, du moins, avaient-ils termin\u00e9 leur peine.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, par un beau matin ensoleill\u00e9 nous f\u00fbmes en vue des Iles du Salut. Elles apparurent, dans un cadre magique, ainsi que trois corbeilles de verdure pos\u00e9es sur les flots. Des milliers de cocotiers ber\u00e7aient leurs sveltes panaches au gr\u00e9 de la brise.<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9las&nbsp;! ce cadre enchanteur rec\u00e9lait un tableau singuli\u00e8rement diff\u00e9rent\u2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a><strong> <\/strong>En fait, deux jours plus t\u00f4t\u00a0; le lundi 28 d\u00e9cembre 1908, \u00e0 l\u2019aurore,<strong> <\/strong>le tremblement de terre ravage Messine et le nord-est de la Sicile. La catastrophe tue plus de la moiti\u00e9 de la ville, soit environ 70.000 personnes, et fait 200.000 morts dans la r\u00e9gion.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le train nous d\u00e9versa presqu\u2019au port. Une foule de curieux, de parents et d\u2019amis nous y attendaient. 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