{"id":5373,"date":"2023-04-02T11:54:04","date_gmt":"2023-04-02T09:54:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5373"},"modified":"2023-04-23T09:05:42","modified_gmt":"2023-04-23T07:05:42","slug":"ilet-lenfant-perdu-la-mort-en-attendant","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2023\/04\/ilet-lenfant-perdu-la-mort-en-attendant\/","title":{"rendered":"\u00celet l\u2019Enfant-Perdu\u00a0: la mort en attendant"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5377\" width=\"295\" height=\"221\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-2.jpg 650w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-2-300x225.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 295px) 100vw, 295px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Que s\u2019est-il pass\u00e9 sur l\u2019\u00eelet L\u2019Enfant-Perdu&nbsp;au large de Cayenne ? Un coup de folie menant \u00e0 une rixe meurtri\u00e8re&nbsp;? Des bagnards affam\u00e9s que l\u2019on a oubli\u00e9 de nourrir et qui sont arr\u00eat\u00e9s \u00e0 Kourou pour \u00e9vasion alors qu\u2019ils tentaient d\u2019\u00e9chapper \u00e0 une mort certaine&nbsp;apr\u00e8s avoir \u00e9puis\u00e9 leurs rations alimentaires&nbsp;? Il y a sur l\u2019\u00eelot un phare dont doivent s\u2019occuper deux ou trois for\u00e7ats, isol\u00e9s du reste du monde. La sc\u00e9nographie se pr\u00eate ainsi au plus improbable des drames, lui fournissant un extraordinaire huis-clos.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mythes et l\u00e9gendes du bagne ont une double utilit\u00e9. La morbide histoire repousse la vell\u00e9it\u00e9 d\u2019\u00e9vasion ou d\u2019opposition du condamn\u00e9 face \u00e0 l\u2019ogre carc\u00e9ral&nbsp;; elle alimente aussi en m\u00e9tropole un fataliste et voyeuriste discours m\u00e9diatique. <em>Faitdiversification<\/em> oblige pour reprendre le n\u00e9ologisme invent\u00e9 par l\u2019historien Dominique Kalifa, les feuilles \u00e0 cinq sous \u00e9difient ainsi un lectorat atterr\u00e9 avec force de prodigieuses et singuli\u00e8res illustrations, avec force de d\u00e9tails tragiques, sanglants et violents. L\u2019imaginaire se nourrit toujours sur la peau du for\u00e7at m\u00e9langeant all\u00e9grement la rumeur et la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Une r\u00e9volte \u00e9clate sur l\u2019\u00eele Saint-Joseph&nbsp;? Voil\u00e0 le fantasme anarchiste se transportant outre-Atlantique avec des surveillants l\u00e2chement assassin\u00e9s \u00e0 coups de marteau par des bagnards en furie comme nous le montre le suppl\u00e9ment illustr\u00e9 du <em>Petit Journal <\/em>en date du 16 d\u00e9cembre 1894. Trois mois plus t\u00f4t, le m\u00eame canard r\u00e9v\u00e9lait en image une r\u00e9volte d\u2019anarchistes rel\u00e9gu\u00e9s \u00e0 bord du vapeur qui faisait la liaison entre Saint-Martin-de-R\u00e9 et la Guyane. L\u2019article d\u00e9signait Vittorio Pini comme l\u2019instigateur du soul\u00e8vement alors que l\u2019ill\u00e9galiste est au bagne depuis 1890&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Des bagnards cannibales&nbsp;? D\u2019autres mang\u00e9s par des requins ou attach\u00e9s \u00e0 un arbre et d\u00e9vor\u00e9s par des fourmis maniocs&nbsp;? Des femmes de surveillants s\u00e9duites par la lie de la soci\u00e9t\u00e9 humaine&nbsp;? Des for\u00e7ats tir\u00e9s comme des agoutis et \u00e9ventr\u00e9s par un passeur dans une Belle qui ne se passe pas comme pr\u00e9vue&nbsp;? Des surveillants qui jouent aux d\u00e9s celui qui revolv\u00e9risera le premier fagot venu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ces ahurissantes histoires prennent pourtant pied dans la r\u00e9alit\u00e9. Nous avons vu dans les colonnes du Jacoblog l\u2019honn\u00eate matricule 34777 cuisinant de la cervelle humaine pour venger la mort de Fran\u00e7ois Salsou, mort \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1901 et dont la t\u00eate servit de ballon de football aux squales qui infectaient les eaux des \u00eeles du Salut&nbsp;; le p\u00e9dophile et ancien cur\u00e9 Sablier a narr\u00e9 au docteur L\u00e9on Collin les souffrances endur\u00e9es \u00e0 la suite des morsures d\u2019insectes&nbsp;; les dossiers de surveillants et autres rapports dormant tant aux ANOM d\u2019Aix-en-Provence qu\u2019aux Archives Territoriales de Guyane viennent prouver la fr\u00e9quence des violences et autres assassinats asserment\u00e9s. Nombreux sont alors les t\u00e9moignages venant confirmer Le ou Les \u00e9v\u00e8nements survenus au phare de l\u2019Enfant-Perdu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Fr\u00e9d\u00e9ric Bouyer, <em>La Guyane fran\u00e7aise, notes et souvenirs d\u2019un voyage<\/em>, Hachette, 1867, p.86-89&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Voici l\u2019Enfant-Perdu<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, \u00e9cueil isol\u00e9, dominant la mer de quelques m\u00e8tres et sur lesquels d\u00e9ferlent les embruns des lames. Les parents de cet enfant sont l\u00e0-bas \u00e0 l\u2019horizon&nbsp;; ce sont les \u00eeles Remire, Le P\u00e8re, La M\u00e8re et Les Filles, qui portaient jadis les noms indiens assez durs \u00e0 prononcer de <em>Samaoum<\/em>, <em>Sp\u00e9n\u00e9zary<\/em>, <em>\u00c9porc\u00e9r\u00e9g\u00e9m\u00e9ra<\/em>. Nous voyons aussi les montagnes de l&rsquo;\u00eele de Cayenne, anciennement appel\u00e9e <em>Moccumbro<\/em> d&rsquo;apr\u00e8s les uns et <em>Mattoury<\/em> d&rsquo;apr\u00e8s les autres. Quant au mot Guyane, il vient du mot indien <em>Guainia<\/em>, qui, dans la langue des <em>Marsitans<\/em>, aussi r\u00e9pandue que le cara\u00efbe de l&rsquo;Am\u00e9rique \u00e9quatoriale, est donn\u00e9 au Rio-N\u00e9gro et aux terres adjacentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les grands navires, c&rsquo;est-\u00e0-dire ceux dont le tirant d&rsquo;eau d\u00e9passait cinq m\u00e8tres, mouillaient jadis \u00e0 l&rsquo;Enfant-Perdu, ne pouvant entrer dans le port de Cayenne. Mais aujourd&rsquo;hui ils ne peuvent tenir \u00e0 ce mouillage et vont aux \u00eeles du Salut.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5378\" width=\"316\" height=\"223\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-1.jpg 600w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-1-300x212.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 316px) 100vw, 316px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>G. Verschuur, <em>Voyage aux trois Guyanes et aux Antilles<\/em>, Hachette, 1894, p.179-180<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;aviso \u00e0 vapeur <em>Oyapock<\/em>, de la marine de l&rsquo;\u00c9tat, part pour Kourou et les \u00eeles du Salut. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 au commandant, le lieutenant de vaisseau Bertaud, qui m&rsquo;offre l&rsquo;hospitalit\u00e9 de son bord. En quittant la rade vers midi je suis \u00e0 m\u00eame d&rsquo;admirer l&rsquo;aspect vraiment pittoresque de la ville, domin\u00e9e par le mont C\u00e9perou, et encadr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;horizon par des hauteurs verdoyantes. A ma droite quatre \u00eelots \u00e9mergent de la mer&nbsp;; ce sont le P\u00e8re, la M\u00e8re et les deux Mamelles. Sur l&rsquo;ilot de la M\u00e8re se trouvait autrefois l&rsquo;infirmerie des condamn\u00e9s. Nous piquons tout droit, pour \u00e9viter un banc de sable assez \u00e9tendu, sur un rocher isol\u00e9 en pleine mer, o\u00f9 l&rsquo;on a \u00e9lev\u00e9 en 1863 un phare \u00e0 feu fixe&nbsp;; ce rocher porte le nom de \u00ab&nbsp;l&rsquo;Enfant perdu \u00bb. Il est habit\u00e9 par trois transport\u00e9s arabes, dont la promenade se borne \u00e0 un espace de quelques m\u00e8tres, et dont la distraction quotidienne ne peut consister que dans la contemplation de l&rsquo;oc\u00e9an et l&rsquo;entretien de leur feu. On leur envoie de temps en temps des vivres et les objets de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9. Autrefois les cavit\u00e9s de ce rocher contenaient quantit\u00e9 de crabes&nbsp;; aujourd&rsquo;hui les exil\u00e9s qui l&rsquo;habitent doivent se passer de ce r\u00e9gal, la vase molle ayant couvert la base de l&rsquo;ilot. Ils peuvent faire des signaux avec Cayenne, en cas de mort de l&rsquo;un d&rsquo;eux, d&rsquo;accident ou de manque de vivres.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Auguste Liard-Courtois, <em>Souvenirs du bagne<\/em>, Fasquelle 1903, r\u00e9\u00e9dition Les Pass\u00e9s Simples 2005, p.318-319&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t s&rsquo;aper\u00e7oivent les feux du phare de l&rsquo;Enfant-Perdu, lesquels sont visibles \u00e0 10 milles marins et \u00e9clairent la route des navires qui ont \u00e0 s&rsquo;engager dans cette zone dangereuse. Ce phare est construit sur un rocher \u00e9lev\u00e9 de quelques pieds seulement au-dessus du niveau de la mer et d&rsquo;un diam\u00e8tre superficiel de 20 m\u00e8tres environ.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois hommes, trois for\u00e7ats, consid\u00e9r\u00e9s comme privil\u00e9gi\u00e9s, y sont d\u00e9tach\u00e9s pour l&rsquo;entretien des feux. Ils vivent seuls sur ce bout de roc sans v\u00e9g\u00e9tation. Un garde-chiourme y vient une fois par quinzaine pour leur ravitaillement, dont se charge la direction du port, o\u00f9 ces isol\u00e9s comptent en qualit\u00e9 d&rsquo;engag\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Leur passe-temps, dit le docteur Goureau, est la p\u00eache \u00e0 la ligne. Il faut que l&rsquo;instinct de conservation soit bien puissant pour que des hommes acceptent une telle vie sans \u00eatre tent\u00e9s \u00e0 tout moment d&rsquo;en finir une fois pour toutes et de se jeter dans la gueule des requins qui r\u00f4dent continuellement dans ces parages. La mort n&rsquo;est pas plus horrible que ces longues journ\u00e9es sans espoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Ou bien faut-il croire qu&rsquo;ils esp\u00e8rent le pardon, qu&rsquo;ils comptent sur la mis\u00e9ricorde du chef de l&rsquo;\u00c9tat. Le bon billet ! Comme si les pr\u00e9sidents de notre R\u00e9publique avaient le loisir de songer aux malheureux qui meurent par ici, lentement, consum\u00e9s par le soleil, par la fi\u00e8vre, et par le d\u00e9sespoir&#8230; encore plus meurtrier.<\/p>\n\n\n\n<p>Non ! Justement ou injustement les pauvres diables ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s et, jusqu&rsquo;\u00e0 leur derni\u00e8re heure, ils allumeront et \u00e9teindront tous les jours le phare de l&rsquo;Enfant-Perdu: leur supplice ne rappelle-t-il pas l&rsquo;Enfer du po\u00e8te ?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pour aussi triste qu&rsquo;apparaisse au docteur Goureau la situation des mis\u00e9rables d\u00e9tach\u00e9s sur le rocher de l&rsquo;Enfant-Perdu, cette situation est envi\u00e9e par les autres for\u00e7ats. Cette unique constatation suffit pour donner au lecteur une id\u00e9e de ce qu&rsquo;est la vie des transport\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux hommes rempliraient ais\u00e9ment la t\u00e2che de garder le phare et d&rsquo;entretenir les feux, mais l&rsquo;Administration a jug\u00e9 n\u00e9cessaire de faire occuper le poste par trois condamn\u00e9s, et cela, semble-t-il, dans le but de pr\u00e9venir toute tentative d&rsquo;\u00e9vasion. Il y a, en effet, g\u00e9n\u00e9ralement sur les trois gardiens du phare un condamn\u00e9 dont la peine est sur le point d&rsquo;expirer, et qui pr\u00e9f\u00e8re attendre patiemment sur le rocher plut\u00f4t que de s&rsquo;aventurer follement dans les incertitudes d&rsquo;une fuite p\u00e9rilleuse. Du reste, ne cite-t-on aucune tentative de ce genre depuis que la garde de l&rsquo;Enfant-Perdu est confi\u00e9e \u00e0 des for\u00e7ats.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque dont je parle, un drame qui demeura toujours myst\u00e9rieux se d\u00e9roula sur ce rocher.<\/p>\n\n\n\n<p>Un soir, les feux du phare n&rsquo;ayant point \u00e9t\u00e9 allum\u00e9s, un pilote fut d\u00e9p\u00each\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Enfant-Perdu pour conna\u00eetre la cause de cette irr\u00e9gularit\u00e9. Il constata que deux gardiens avaient disparu. Celui qui restait, un nomm\u00e9 R\u00e9mon, s&#8217;embrouilla dans ses explications, et cela suffit \u00e0 le traduire devant le Tribunal maritime sp\u00e9cial sous l&rsquo;inculpation de meurtre de ses deux compagnons. R\u00e9mon \u00e9tait un sodomite av\u00e9r\u00e9, et l&rsquo;on en conclut \u00e0 un double crime passionnel. Aucune preuve cependant ne put \u00eatre relev\u00e9e contre lui&nbsp;; on n&rsquo;arracha \u00e0 l&rsquo;accus\u00e9 aucun aveu, mais, de simples pr\u00e9somptions ; on le condamna \u00e0 trois ans de r\u00e9clusion&#8230; l&rsquo;agonie est plus longue, mais c&rsquo;est la mort quand m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Albert Bordeaux, <em>La Guyane inconnue, voyage \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la Guyane fran\u00e7aise<\/em>, Plon, 1914, 6<sup>e<\/sup> \u00e9dition (1906), p.10&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A deux ou trois heures de distance des \u00eeles du Salut, voici un \u00eelot, un rocher qui sort de la mer comme le dos d\u2019un c\u00e9tac\u00e9, mais ce dos est surmont\u00e9 d\u2019un b\u00e2ti en bois portant un phare et d\u2019un m\u00e2t avec un drapeau&nbsp;: une maison minuscule se blottit sous le phare. C\u2019est <em>l\u2019Enfant-Perdu<\/em>, le rocher balay\u00e9 des vague qui porte le phare de Cayenne. Le s\u00e9jour y semble peu r\u00e9jouissant&nbsp;; il y a pourtant plus de stabilit\u00e9 que sur le bateau-feu de Surinam. Ici es gardiens du feu sont des for\u00e7ats, on les relaie tous les mois. Ce poste est une punition&nbsp;; ils y vivent s\u00e9par\u00e9s de leurs semblables. Je ne vois pas pourquoi on les plaindrait&nbsp;: le bateau-feu de Surinam n\u2019est pas une punition.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019Enfant-Perdu<\/em> m\u00e9rite bien son nom, ce nom \u00e0 l\u2019air romantique. Les Cr\u00e9oles des Antilles ont gard\u00e9 le go\u00fbt du romanesque et du surann\u00e9 dans leurs d\u00e9nominations.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Louis Roubaud, <em>Le voleur et le sphinx<\/em>, Grasset, 1926, p.161<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cayenne, ao\u00fbt 1925. Un petit archipel de savane, de roches et de cocotiers, brise les lames jaunes \u00e0 six mille marins devant Cayenne.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces \u00ab&nbsp;\u00eelets&nbsp;\u00bb ont une l\u00e9gende, une sorte de drame de famille oc\u00e9anique, que Duez m\u2019a racont\u00e9. Mais je l\u2019ai perdu avec mon cahier de notes. Il y est question, je crois, d\u2019un mauvais m\u00e9nage, un adult\u00e8re compliqu\u00e9 d\u2019une querelle d\u2019enfants. Conform\u00e9ment \u00e0 un vieil usage saramanka, l\u2019\u00e9pouse coupable fut amput\u00e9e des deux seins. Dans la bagarre, l\u2019un des enfants fut \u00e9gar\u00e9, l\u2019autre, trop t\u00f4t sevr\u00e9, d\u00e9p\u00e9rit et demeura malingre.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette sombre histoire a l\u2019avantage de mettre un nom sur chacun des bouts de prairie ou de pierre d\u00e9tach\u00e9s du continent en vue des c\u00f4tes de Remire&nbsp;: l\u2019\u00eelet-le-P\u00e8re, l\u2019\u00eelet-la-M\u00e8re, les Deux-Mamelles, le Malingre, l\u2019Enfant-Perdu.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-3.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5379\" width=\"331\" height=\"207\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-3.jpg 640w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-3-300x188.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 331px) 100vw, 331px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>JF Louis Merlet&nbsp;; <em>Au bout du monde<\/em>, Andr\u00e9 Delpeuch \u00e9diteur, 1928, p.142-150&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Enfant Perdu<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab L&rsquo;Enfant Perdu \u00bb, c&rsquo;est le nom d&rsquo;un rocher aride surgi de l&rsquo;oc\u00e9an \u00e0 quelques milles de Cayenne . Un feu pr\u00e9vient les bateaux de l&rsquo;entr\u00e9e de la passe et des grands fonds propices \u00e0 la man\u0153uvre . D&rsquo;ailleurs, les navires ne vont pas loin et mouillent au large, car le port est constamment envas\u00e9. Digues ou d\u00e9fenses de tous syst\u00e8mes ont \u00e9t\u00e9, les unes apr\u00e8s les autres, emport\u00e9es par des raz de mar\u00e9e .<\/p>\n\n\n\n<p>Pour garder le feu de \u00ab l&rsquo;Enfant Perdu \u00bb, on a plac\u00e9 deux for\u00e7ats. Ils re\u00e7oivent de la nourriture une fois par semaine . Aux \u00e9poques \u00e9quinoxiales le service est moins r\u00e9gulier.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur ce roc sans v\u00e9g\u00e9tation, battu et balay\u00e9 par les vagues, un drame horrible s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9 .<\/p>\n\n\n\n<p>Je l&rsquo;ai appris en des circonstance s qui valent d&rsquo;\u00eatre rapport\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais pass\u00e9 une journ\u00e9e torride de novembre avec le m\u00e9decin-major de Saint-Laurent-du-Maroni, le grand bagne . Il m e fut donn\u00e9 d&rsquo;admirer la plus curieuse collection d&rsquo;orchid\u00e9e s chez ce savant qui trompait son ennui par des recherche s botaniques. J&rsquo;avais vu des fleurs \u00e9tranges, depuis celle qui laisse pendre une langue visqueuse et qui mange r\u00e9ellement les insectes se posant sur ses pistils monstrueux , jusqu&rsquo;aux poussi\u00e8res lumineuse s ramass\u00e9es au pied des g\u00e9ants de la for\u00eat vierge , et qui vivent de la pourriture des arbres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir d&rsquo;un bleu-turquoise tomba sur Saint-Laurent vite endormi .<\/p>\n\n\n\n<p>Une maison , pr\u00e8s du fleuve, restait \u00e9clair\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Le docteur et moi, nous y all\u00e2mes. Une femme de D\u00e9m\u00e9nara \u00e9tait morte et la veill\u00e9e fun\u00e8bre r\u00e9unissait des types h\u00e9t\u00e9roclites et singuliers : les Hindous, serviteurs peu exigeants, des chercheurs d&rsquo;or de passage et surtout quelques Anglais, hommes et femmes, qui psalmodiaient des chants fun\u00e8bres.<\/p>\n\n\n\n<p>La bi\u00e8re \u00e9tait pos\u00e9e au milieu de la chambre, \u00e0 terre , entour\u00e9 e de cierges qui fumaient. Entre les strophe s liturgiques, les assistants buvaient du whisky . Tout le monde \u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s ivre. Et, c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;heure trouble de l&rsquo;aube o\u00f9 la terre fume et quand s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve l&rsquo;odeur sp\u00e9ciale de d\u00e9composition et de parfums venant du grand bois, que je remarquai , recroquevill\u00e9 sur lui-m\u00eame, transi de, fi\u00e8vre, un malheureux rel\u00e9gu\u00e9 , ancien condamn\u00e9 hors du troupeau . Il attendait le d\u00e9part du convoi fun\u00e8bre pour ramasser les miettes de la table, les restes des victuailles laiss\u00e9es par les assistants et boire le fond des bouteilles.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui tendis du tabac .<\/p>\n\n\n\n<p>Il me remercia et ajout a avec ce ton de philosophie d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e commune \u00e0 tant de bagnards : \u00ab Au moins la vieille est tranquille \u00e0 pr\u00e9sent. Mais nous.. . \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui demandai :<\/p>\n\n\n\n<ul>\n<li>Vous n&rsquo;avez pas de travail ?<\/li>\n\n\n\n<li>Il n&rsquo; y a rien \u00e0 faire, ou si peu . Et puis j&rsquo;ai les fi\u00e8vres.<\/li>\n\n\n\n<li>On ne vous a pas gu\u00e9ri ?<\/li>\n\n\n\n<li>Non, \u00e7a ne se gu\u00e9rit pas.<\/li>\n\n\n\n<li>On vous soigne ?<\/li>\n\n\n\n<li>Non. D&rsquo;ailleurs \u00e0 quoi bon ? Je suis un ancien fou.<\/li>\n\n\n\n<li>Un ancien fou&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Oui. Mais j&rsquo;ai tout e m a raison aujourd&rsquo;hui . Ne croyez pas que je veux vous int\u00e9resser \u00e0 mon sort. J&rsquo;ai trente-cinq ans de Guyane . J&rsquo; y suis venu \u00e0 vingt ans pour meurtre . Je me suis \u00e9vad\u00e9 trois fois&nbsp;; mourant de faim, je suis revenu au camp&#8230; Mais vous devez me conna\u00eetre. On a d\u00fb vous parler de moi . Je suis le survivant de \u00ab l&rsquo;Enfant Perdu \u00bb&#8230; le fou&#8230; Vous ne me comprenez pas ? LE FOU. \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Je regardai l&rsquo;homme au visage \u00e9maci\u00e9 , sabr\u00e9 de rides. Ses yeux brillaient comme des braises. Les l\u00e8vres, d\u00e9color\u00e9es et minces, gardaient un sourire ambigu .<\/p>\n\n\n\n<ul>\n<li>Comment vous appelez-vous?<\/li>\n\n\n\n<li>Peu importe&nbsp;! On m&rsquo; a baptis\u00e9 ici \u00ab Thomas le fou \u00bb. L&rsquo;autre nom n&rsquo;appartient qu&rsquo; \u00e0 moi .<\/li>\n\n\n\n<li>Je n&rsquo;ai jamais entendu raconter quoi que ce soit \u00e0 votre sujet.<\/li>\n\n\n\n<li>Vous ne savez pas l&rsquo;histoire ?<\/li>\n\n\n\n<li>Non.<\/li>\n\n\n\n<li>Alors, r\u00e9galez-vous; mais vous me paierez de la quinine. Vous demanderez au major une bo\u00eete de lait. Vous habitez chez lui; c&rsquo;est facile.<\/li>\n\n\n\n<li>Je vous le promets.<\/li>\n\n\n\n<li>Eh bien, voici : apr\u00e8s trois ans de sagesse, je fus d\u00e9sign\u00e9 avec un camarade pour \u00ab l&rsquo;Enfant Perdu \u00bb. Un bateau nous d\u00e9posa sur le roc lors d&rsquo;une rel\u00e8ve de deux \u00ab travaux \u00bb qui s&rsquo;\u00e9taient assomm\u00e9 s au cours d&rsquo;une bataille. Je vous demande un peu.. . sur ce rocher!<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>\u00ab Les hommes, ici, perdent la boule ! On nous laissa avec des provisions et la consigne formelle concernant le feu. Nous \u00e9tions ma\u00eetres de ce domaine \u00e9troit et solitaire, o\u00f9 le vertige vous saisit, au bruit constant de l&rsquo;oc\u00e9an souvent furieux. La cabane abritant nos lits de fortune \u00e9tait couverte de t\u00f4le. Lors des grosses pluies, quelle musique ! Nous occupions nos journ\u00e9es \u00e0 tresser des corbeilles, \u00e0 faire des chapeaux, \u00e0 r\u00e9parer des v\u00eatements. L&rsquo;Administration variait le travail. Au cr\u00e9puscule , chaque jour, nous allumions notre feu qui commande l&rsquo;entr\u00e9e de la rivi\u00e8re de Cayenne. Quelquefois, un cargo s&rsquo;arr\u00eatait au large . Rarement une embarcation se d\u00e9tachait pour venir vers nous. Quelquefois, cependant, par curiosit\u00e9, des visiteurs s&rsquo;approchaient. Nous recevions ainsi (mais c&rsquo;\u00e9tait rare) quelques douceurs, car on savait que sur le rocher de 1&rsquo;\u00ab Enfant Perdu \u00bb vivaient deux condamn\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Mon copain avait une id\u00e9e fixe, faire r\u00e9viser son proc\u00e8s. Il se pr\u00e9tendait innocent. On n&rsquo;est pas innocent, on est malheureux . Voil\u00e0&nbsp;! Le pauvre bougre passait des heures \u00e0 r\u00e9diger des m\u00e9moires, vivait taciturne, parlait peu. C&rsquo;\u00e9tait un ancien notaire . Moi, j&rsquo;avais fait jadis une ann\u00e9e de droit. Avant les accidents qui m&rsquo;ont conduit ici, je passais pour une forte t\u00eate, mais bien dou\u00e9. \u00c7a ne m&rsquo; a pas servi, comme vous le voyez.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Un soir, la mer devint mauvaise . Les lames grossissaient d&rsquo;heure en heure . A nuit close, 1\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;Enfant Perdu \u00bb \u00e9tait envahi par le flot. Les vague s se brisaient avec un bruit mat dans un \u00e9claboussement d&rsquo;\u00e9cume , et avec une telle violence que notre cabane en fut \u00e9branl\u00e9e , inond\u00e9e , et qu&rsquo;il fallut monter dans l&rsquo;armature qui supportait le feu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Le camarade , muet, tremblait de tous ses membres. Dans le ciel, une lune \u00e9clatante apparaissait entre les nuage s charg\u00e9s. Pendant une \u00e9claircie, \u00e0 notre stupeur, nous aper\u00e7\u00fbmes des requins que le flot avait jet\u00e9s sur le rocher. Ils nous flairaient, ouvraient leur gueule si fortement dent\u00e9e&#8230; , puis la vague les remportait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Alors, mon compagnon descendit des piliers de fer o\u00f9 nous \u00e9tions accroch\u00e9s et courut vers le bord extr\u00eame du rocher. Il criait : \u00ab Au secours&nbsp;!&nbsp;\u00bb d&rsquo;une voix effroyable qui rappelait le cri des chiens hurlant \u00e0 la mort&#8230; Il allait, venait, sautait par-dessus les requins, entre deux mouvements de lames&#8230; J&rsquo;ai assist\u00e9 jusqu&rsquo;au matin \u00e0 ce spectacle hallucinant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;L&rsquo;oc\u00e9an se calma . Le soleil \u00e9claira bient\u00f4t le d\u00e9sastre caus\u00e9 par la temp\u00eate . Il ne restait rien de la cabane . J&rsquo;essayai de rejoindre mon camarade . Il \u00e9tait arm\u00e9 d&rsquo;une barre de fer que l&rsquo;oc\u00e9an furieux avait arrach\u00e9 e de la b\u00e2tisse. D\u00e8s qu&rsquo;il me vit, il marcha su r moi, mena\u00e7ant . Alors, quand il fut \u00e0 quelques m\u00e8tres, je m&rsquo;aper\u00e7us que ses yeux \u00e9taient hagards et qu&rsquo;il avait perd u la raison. Il disait, en me d\u00e9signant&nbsp;: \u00ab Le requin ! le requin ! \u00bb Je tentai de le ma\u00eetriser. Ce fut peine perdue . Nous roul\u00e2mes \u00e0 terre&nbsp;; il me mordait, la bouche \u00e9cumante&#8230; Alors&#8230; je l&rsquo;ai \u00e9trangl\u00e9.. . Oui, m&rsquo;\u00e9tant brusquement d\u00e9gag\u00e9 , je le saisis \u00e0 la gorge et je<\/p>\n\n\n\n<p>serrai, je serrai jusqu&rsquo; \u00e0 ce que son corps convuls\u00e9 tomb\u00e2t, pareil \u00e0 un paquet de hardes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Que se passa-t-il ensuite, je l&rsquo;ignore . Quan d je sortis de ma torpeur, j&rsquo;\u00e9tais dans une cellule, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. Je restai h\u00e9b\u00e9t\u00e9 pendant deux ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Apr\u00e8s&#8230; la m\u00e9moire me revint. Je racontai le drame. On daigna me croire . Ces histoires ne s&rsquo;inventent pas. J&rsquo;avais fait vingt ans de bagne. On me l\u00e2cha dans Saint-Laurent o\u00f9 me voici&#8230; en attendant que j&rsquo;aille aussi dormir comme la femme de D\u00e9m\u00e9rara. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>A ce moment , quatre Indiens Saramaccas, portant le cercueil, franchirent la porte de la maison. Le cort\u00e8ge se forma et le convoi se dirigea vers le cimeti\u00e8re .<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;homme de 1&rsquo;\u00ab Enfant Perdu \u00bb se taisait. Il regardait s&rsquo;en aller la morte et gardait \u00e0 la main son grand chapeau de paillasson.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Charles P\u00e9an, <em>Terre de bagne<\/em>, La Renaissance Moderne, 1933, p.202-203<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai d\u00fb rester assez longtemps plong\u00e9 dans mes r\u00e9flexions, car nous doublions d\u00e9j\u00e0 le phare de l&rsquo;Enfant Perdu lorsque j&rsquo;entendis mon h\u00f4te de Cayenne qui me rappelait aux r\u00e9alit\u00e9s. Il me disait :<\/p>\n\n\n\n<ul>\n<li>Nous aurons belle mer, car il n&rsquo;y a pas trop d&rsquo;\u00e9cume blanche sur ce rocher.<\/li>\n\n\n\n<li>Mais pourquoi l&rsquo;appelle-t-on l&rsquo;Enfant Perdu?<\/li>\n\n\n\n<li>C&rsquo;est toute une vieille l\u00e9gende : l&rsquo;Ilot-Le-p\u00e8re et l&rsquo;Ilot-La-m\u00e8re<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a> se seraient disput\u00e9s, et leur enfant se serait \u00e9gar\u00e9&#8230; C&rsquo;est une curieuse histoire, mais en tous cas, ce nom s&rsquo;applique bien \u00e0 ceux qui vivent l\u00e0 : autrefois, on n&rsquo;y laissait que deux for\u00e7ats pour entretenir le phare&nbsp;; mais un jour il y eut une temp\u00eate, et l&rsquo;un d&rsquo;eux, subitement devenu fou, se pr\u00e9cipita sur son compagnon pour l&rsquo;\u00e9trangler, en hurlant : \u00ab&nbsp;les requins ! les requins !&nbsp;\u00bb L&rsquo;autre, se voyant ainsi menac\u00e9, saisit une barre de fer et assomma le pauvre d\u00e9ment&#8230; qui de fait fut mang\u00e9 par les requins. Maintenant il y a l\u00e0 trois for\u00e7ats. Une semaine, on oublia de les ravitailler : la semaine suivante, lorsque la chaloupe arriva, on d\u00e9couvrit que l&rsquo;un \u00e9tait mort de faim, que l&rsquo;autre avait perdu la raison, et quant au troisi\u00e8me, transport\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, il y mourut bient\u00f4t apr\u00e8s.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Mon interlocuteur me quitte, et je reste un moment an\u00e9anti par son r\u00e9cit. Je regarde le feu rouge de ce rocher qui n&rsquo;a pas dix m\u00e8tres de long, et qui peut bien compter trois ou quatre m\u00e8tres de large. Trois hommes ont \u00e0 passer des mois entiers sur ce rocher\u2026 des for\u00e7ats, trois enfants perdus.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-4.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5380\" width=\"338\" height=\"241\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-4.jpg 400w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-4-300x214.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 338px) 100vw, 338px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>Ren\u00e9 Belbenoit, <em>Les compagnons de la Belle (Dry guillotine)<\/em>, Les \u00e9ditions de France, 1938, p.201-204<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A Cayenne tout rev\u00eat un aspect fantastique. Il s&rsquo;y passe des choses qui ne peuvent arriver que dans cette colonie o\u00f9 rien n&rsquo;est normal.<\/p>\n\n\n\n<p>A quatorze kilom\u00e8tres au large de Cayenne, sur r\u00e9cif de quelque cinquante m\u00e8tres de circonf\u00e9rence, se dresse le phare de l&rsquo;Enfant Perdu. Il indique aux navires l&rsquo;entr\u00e9e du chenal et est en m\u00eame temps l&rsquo;un des feux les plus importants de cette partie de la c\u00f4te sud-am\u00e9ricaine. Il fut le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un incident dramatique qui eut des r\u00e9percussions internationales et illustra d&rsquo;une fa\u00e7on frappante le rel\u00e2chement des consciences en Guyane.<\/p>\n\n\n\n<p>Le phare de l&rsquo;Enfant Perdu a toujours pour gardiens trois for\u00e7ats. Au milieu du mois de mars un des for\u00e7ats tomba malade. Ses camarades hiss\u00e8rent le signal de d\u00e9tresse et le lendemain la vedette du port vint le chercher. Selon les r\u00e8glements on aurait d\u00fb pourvoir sur-le-champ au remplacement de cet homme. On n&rsquo;en fit rien et les deux autres for\u00e7ats ne protest\u00e8rent pas car ils esp\u00e9raient bien se partager la paye du troisi\u00e8me gardien.<\/p>\n\n\n\n<p>Les jours s&rsquo;enfuirent. Avril vint. En g\u00e9n\u00e9ral on ravitaillait les gardiens entre le premier et le quinze du mois. Le quinze avril passa sans qu&rsquo;on songe\u00e2t \u00e0 eux. Comme leur compagnon leur avait laiss\u00e9 ses provisions, ils se dirent que les autorit\u00e9s les croyaient abondamment pourvus. Mais ils avaient fait ripaille et ils n&rsquo;avaient plus que deux jours de vivres. Ils hiss\u00e8rent de nouveau le signal de d\u00e9tresse afin de rafra\u00eechir la m\u00e9moire des gens de Cayenne. La vedette n&rsquo;en demeura pas moins invisible ce jour-l\u00e0 et le jour suivant. Le signal de d\u00e9tresse flottait toujours au sommet du phare. L&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 s&#8217;empara des deux gardiens. Maintenant leurs provisions \u00e9taient \u00e9puis\u00e9es et ils en furent r\u00e9duits \u00e0 manger des coquillages qui, par bonheur, abondaient sur ce rocher d\u00e9sol\u00e9, battu par les temp\u00eates. Le 23 passa, le 24&#8230; puis le 25, et, le 26. Rien en vue&nbsp;! Alors ils n&rsquo;eurent plus ni allumettes, ni essence pour allumer la lampe du phare. Ils eurent beau faire, dans la nuit du 27 l&rsquo;Enfant Perdu resta envelopp\u00e9 de t\u00e9n\u00e8bres ! Deux jours pass\u00e8rent encore. La vedette du port de Cayenne ne se montrait toujours pas. Que pouvait-il bien se passer ? A terre on n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 sans remarquer que le phare de l&rsquo;Enfant Perdu \u00e9tait \u00e9teint depuis trois jours et le signal de d\u00e9tresse d\u00e9j\u00e0 hiss\u00e9 depuis plus d&rsquo;une quinzaine. Enfin, le trente avril, la vedette se dirigea vers le phare. Elle s&rsquo;en approcha de tr\u00e8s pr\u00e8s, mais la mer \u00e9tait si mauvaise qu&rsquo;elle ne put aborder et fit demi-tour.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 1<sup>er<\/sup> et le 2 mai pass\u00e8rent. Les deux hommes abandonn\u00e9s continu\u00e8rent \u00e0 chercher des coquillages au risque d&rsquo;\u00eatre emport\u00e9s par les vagues qui d\u00e9ferlaient sur le rocher. Ils n&rsquo;attendaient plus aucun secours de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Le feu mort ne comptait plus pour eux. D&rsquo;ailleurs, ils \u00e9taient impuissants \u00e0 lui rendre la vie et la seule chose qui leur importait, c&rsquo;\u00e9tait de se sauver avant de mourir de faim. Ils prirent une d\u00e9cision h\u00e9ro\u00efque, h\u00e9ro\u00efque parce que l&rsquo;un d&rsquo;eux ne savait pas nager et qu&rsquo;il fallait un courage peu banal pour affronter une mer d\u00e9mont\u00e9e. Plut\u00f4t que de p\u00e9rir sur le rocher de l&rsquo;Enfant Perdu, ils r\u00e9solurent de gagner le continent sur un radeau qu&rsquo;ils confectionn\u00e8rent avec le bois de la cabane o\u00f9 ils vivaient au pied de la tour. Le 6 mai, apr\u00e8s avoir attendu toute la journ\u00e9e du secours, ils estim\u00e8rent qu&rsquo;il n&rsquo;y avait plus \u00e0 h\u00e9siter. Ils mirent le radeau \u00e0 l&rsquo;eau au moment o\u00f9 le soleil disparaissait derri\u00e8re l&rsquo;horizon. La mer \u00e9tait si forte qu&rsquo;elle retourna leur esquif \u00e0 deux reprises et faillit les engloutir.<\/p>\n\n\n\n<p>Au milieu de la nuit, apr\u00e8s des heures de lutte contre les vagues, ils atteignirent la terre ferme. Ils \u00e9taient compl\u00e8tement nus, car ils avaient laiss\u00e9 leurs v\u00eatements au phare pour r\u00e9duire les risques de noyade. Ils pass\u00e8rent la nuit sur la plage sans savoir o\u00f9 ils \u00e9taient. Les moustiques profit\u00e8rent de l&rsquo;aubaine et s&rsquo;en donn\u00e8rent \u00e0 c\u0153ur-joie avec les malheureux. D\u00e8s l&rsquo;aube ils s&rsquo;enfonc\u00e8rent dans la jungle. Au bout de quelques heures ils d\u00e9bouch\u00e8rent sur la route coloniale, la fameuse \u00ab route z\u00e9ro \u00bb, tout pr\u00e8s d&rsquo;un poste de gendarmes. Ils racont\u00e8rent leur histoire aux gendarmes qui, apr\u00e8s les avoir r\u00e9confort\u00e9s, les emmen\u00e8rent \u00e0 Cayenne o\u00f9 on les envoya directement \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital non sans les mettre aux arr\u00eats pour d\u00e9sertion de poste. Un de ces for\u00e7ats qui s&rsquo;appelait Job eut l&rsquo;audace d&rsquo;exposer son cas \u00e0 la Commission Internationale des Phares. Il en r\u00e9sulta une enqu\u00eate et de s\u00e9rieux ennuis pour la Guyane fran\u00e7aise. On envoya Job au camp Kourou purger les quatre derniers mois de sa peine, mais il ne s&rsquo;en tira pas \u00e0 si bon compte et on le garda l\u00e0-bas jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort. Son compagnon obtint la remise de sa peine et de son doublage et on l&rsquo;autorisa \u00e0 retourner en France. On lui pardonna parce qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9taler ce scandale aux yeux de la civilisation !<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Paul Roussenq, Le Visage du Bagne, &nbsp;camp de Sisteron en 1941, CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chapitre 18 Diversit\u00e9s<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 quelque distance de Cayenne, se trouve le phare de l\u2019Enfant perdu. Il s\u2019\u00e9l\u00e8ve en pleine mer sur un roc \u00e9mergeant qui fait partie d\u2019une trilogie nominative qui en fait comprendre la na\u00efve appellation. En effet, non loin de l\u00e0 se situent l\u2019ile P\u00e8re et l\u2019ile M\u00e8re \u2013 deux minuscules ilots.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois for\u00e7ats, choisis parmi des volontaires, sont les gardiens de ce phare \u2013 plant\u00e9 sur un roc si \u00e9troit, qu\u2019il l\u2019englobe presque totalement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le personnel du phare est ravitaill\u00e9 par les soins de l\u2019Administration du Port de Cayenne qui a la charge des transport\u00e9s qui le composent.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces derniers sont particuli\u00e8rement soign\u00e9s, en raison des services qu\u2019ils rendent.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ont tout \u00e0 volont\u00e9 et au choix pour tout ce qui touche \u00e0 l\u2019alimentation \u2013 c\u2019est tout dire. Il y a un four b\u00e2ti dans le phare, o\u00f9 les for\u00e7ats-gardiens cuisent leur pain.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, le ravitaillement est souvent al\u00e9atoire. A cet endroit la mer est furieuse ; il faut profiter d\u2019un rare moment d\u2019accalmie pour aborder le phare : quelquefois le canot ravitailleur ne peut remplir sa mission pendant de longues semaines. Pendant ce temps, les Robinsons du phare sont isol\u00e9s du reste du monde. C\u2019est pourquoi ils ont toujours des vivres de r\u00e9serve \u00e0 leur disposition. Le phare de l\u2019Enfant perdu a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un terrible drame myst\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019aper\u00e7ut une nuit que la lampe de reconnaissance n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 allum\u00e9e ; elle ne le fut pas davantage les nuits suivantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019on put aborder, une quinzaine de jours plus tard, un tragique spectacle s\u2019offrit \u00e0 la vue des t\u00e9moins horrifi\u00e9s : deux hommes entrelac\u00e9s gisaient inertes dans une mare de sang coagul\u00e9, le troisi\u00e8me gardien demeura introuvable.<\/p>\n\n\n\n<p>On supposa, d\u2019apr\u00e8s l\u2019autopsie, que les antagonistes s\u2019\u00e9taient mutuellement et simultan\u00e9ment donn\u00e9s la mort sous les yeux de leur compagnon \u2013 lequel, devenu fou, avait d\u00fb se pr\u00e9cipiter \u00e0 la mer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9ric Foug\u00e8re, <em>Le grand livre du bagne<\/em>, Orphie, 2002, p.133<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le phare de l\u2019Enfant Perdu sera gard\u00e9 par des condamn\u00e9s vivant dans la plus compl\u00e8te solitude. Un des deux gardiens, devenu fou, se serait pr\u00e9cipit\u00e9 sur l\u2019autre afin de l\u2019\u00e9trangler. L\u2019agresseur aurait alors \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 sous la menace. On raconte aussi qu\u2019ayant oubli\u00e9 de ravitailler d\u2019autres gardiens, l\u2019un aurait sombr\u00e9 dans la folie tandis que deux autres auraient p\u00e9ri d\u2019inanition.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bernard Montabo, <em>Le grand livre de l\u2019histoire de la Guyane<\/em>, Orphie, volume 2, 2004, p.487&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le phare de l\u2019Enfant Perdu<\/p>\n\n\n\n<p>Le Phare de l\u2019Enfant Perdu, un \u00eelot \u00e9loign\u00e9 des c\u00f4tes, \u00e9tait gard\u00e9 par des bagnards, g\u00e9n\u00e9ralement deux. L\u2019isolement \u00e9tait leur lot, nul, besoin de garde chiourme. Le bureau de Cayenne \u00e9tait charg\u00e9 du ravitaillement. Ce dernier d\u00e9pendait de l\u2019\u00e9tat de la mer, parfois tr\u00e8s mauvais de mai \u00e0 juillet, d\u2019une part et, d\u2019autre part, du bon vouloir des fonctionnaires souvent enclins \u00e0 \u00ab&nbsp;oublier&nbsp;\u00bb les deux r\u00e9prouv\u00e9s, perdus sur l\u2019oc\u00e9an, sans moyen de communication et pourtant charg\u00e9s d\u2019une mission de la plus haute importance&nbsp;: la pr\u00e9vention des naufrages ou, tout au moins, des \u00e9chouages. Certains \u00ab&nbsp;gardiens&nbsp;\u00bb seraient, dit-on, devenus fous \u00e0 force de solitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, le phare fut \u00e9quip\u00e9 d\u2019installations automatiques et ne connut que rarement la pr\u00e9sence humaine.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-5.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5381\" width=\"346\" height=\"197\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-5.jpg 650w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Enfant-Perdu-5-300x171.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 346px) 100vw, 346px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>Blog de Marie-Odile et Philippe, 30 mai 2016<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Depuis le XVII\u00b0 si\u00e8cle, le rocher de l&rsquo;Enfant perdu servait d\u00e9j\u00e0 comme point de rep\u00e8re pour les vaisseaux de fort tonnage arrivant dans la rade de Cayenne. En raison des brisants et des bancs de vase, notamment \u00e0 mar\u00e9e basse, les bateaux mouillaient au large de cet amer en attendant la haute mer leur permettant ainsi de se rapprocher de la ville. Par tr\u00e8s grosse mer, ils devaient aller se r\u00e9fugier aux \u00celes du Salut. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1863 que le gouverneur Tardy de Montravel inaugura ce phare \u00e0 feu fixe construit en deux ans par les for\u00e7ats sur ce gros monticule rocheux qui surplombe la mer de quelques m\u00e8tres.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1906, Albert Bordeaux qui avait fait le voyage en bateau depuis Saint Nazaire \u00e9crivait dans son ouvrage, la Guyane inconnue : \u00a0\u00bb A deux ou trois heures de distance des \u00eeles du Salut, voici un \u00eelot, un rocher qui sort de la mer comme le dos d&rsquo;un c\u00e9tac\u00e9, mais ce dos est surmont\u00e9 d&rsquo;un b\u00e2ti en bois portant un phare et d&rsquo;un m\u00e2t avec un drapeau : une maison minuscule se blottit sous le phare. C&rsquo;est l&rsquo;Enfant-Perdu, le rocher balay\u00e9 des vagues qui porte le phare de Cayenne. Le s\u00e9jour y semble peu r\u00e9jouissant ; il y a pourtant plus de stabilit\u00e9 que sur le bateau-feu de Surinam. Ici les gardiens du feu sont des for\u00e7ats et on les relaie tous les mois. Ce poste est une punition ; ils y vivent s\u00e9par\u00e9s de leurs semblables. Je ne vois pas pourquoi on les plaindrait : le bateau-feu du Surinam n&rsquo;est pas une punition\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce phare \u00e9tait en effet tr\u00e8s utile en raison de la ligne de brisants et des tr\u00e8s nombreux bancs de vase qui aboutissaient souvent \u00e0 des \u00e9chouages. Les conditions pour accoster sur ce r\u00e9cif ne sont pas toujours simples, m\u00eame parfois al\u00e9atoires, en raison de la mer souvent d\u00e9mont\u00e9e et des grosses vagues qui balaient les abords de ce rocher de moins de un hectare, compl\u00e8tement d\u00e9pourvu de v\u00e9g\u00e9tation.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet \u00eelet, situ\u00e9 \u00e0 environ 11 km au nord-ouest de Cayenne, d\u00e9pend administrativement de la commune de Macouria. On le rattache \u00e0 la famille des \u00celets de R\u00e9mire-Montjoly dont la l\u00e9gende est rappel\u00e9e<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Il est aujourd&rsquo;hui toujours en fonctionnement m\u00eame s&rsquo;il est maintenant automatis\u00e9, comme quasiment tous les phares du monde. C&rsquo;est le service des phares et balises, rattach\u00e9 \u00e0 la direction de la mer qui en a la gestion.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis son inauguration \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1863, ce phare a subi de nombreuses r\u00e9parations, mais aussi de notables travaux d&rsquo;am\u00e9lioration. Du reste, on le constate sur les quelques gravures et photos de cet article. C&rsquo;est le service du Port qui entretenait ce phare et l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire mettait le personnel, compos\u00e9 de trois for\u00e7ats, pour l&rsquo;allumage du feu.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, une d\u00e9cision du gouverneur Tardy de Montravel du 20 novembre 1863 mettra \u00e0 disposition du service local trois transport\u00e9s charg\u00e9s de la surveillance et de l&rsquo;allumage du feu du Phare de l&rsquo;Enfant-perdu. Une autre d\u00e9cision du 6 juin 1864 chargera la direction du Port du soin des envois \u00e0 faire \u00e0 ces hommes. Enfin, une autre d\u00e9cision du nouveau gouverneur Antoine Favre en date du 12 septembre 1864 fixera les diverses prestations, tant en vivres qu&rsquo;en deniers, \u00e0 d\u00e9livrer aux trois transport\u00e9s charg\u00e9s de la surveillance et de l&rsquo;allumage du feu du phare de l&rsquo;Enfant-perdu, prestations \u00e0 partager entre les services de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire et ceux du service local.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1894, G. Vershuur dans son livre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Voyage aux trois Guyanes et aux Antilles\u00a0\u00bb, raconte \u00ab\u00a0Nous piquons tout droit pour \u00e9viter un banc de sable assez \u00e9tendu, sur un rocher isol\u00e9 en pleine mer, o\u00f9 l&rsquo;on a \u00e9lev\u00e9 en 1863 un phare \u00e0 feu fixe ; ce rocher porte le nom de \u00ab\u00a0l&rsquo;Enfant-perdu\u00a0\u00bb. Il est habit\u00e9 par trois transport\u00e9s arabes, dont la promenade se borne \u00e0 un espace de quelques m\u00e8tres, et dont la distraction quotidienne ne peut consister que dans la contemplation de l&rsquo;oc\u00e9an et l&rsquo;entretien de leur feu. On leur envoie de temps en temps des vivres et des objets de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1905, on installera sur l&rsquo;Enfant-perdu une grue \u00e0 potence pouvant supporter 300 kg pour la fixer sur l&rsquo;arche et on y construisit un petit hangar sur le budget du service local. Le service local avait en outre la charge d&rsquo;octroyer une gratification aux \u00ab\u00a0allumeurs\u00a0\u00bb du phare.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette gravure d&rsquo;Edouard Riou repr\u00e9sentant le phare de l&rsquo;Enfant perdu est extraite de l&rsquo;ouvrage de Fr\u00e9d\u00e9ric Bouyer \u00ab\u00a0La Guyane Fran\u00e7aise, notes et souvenirs d&rsquo;un voyage ex\u00e9cut\u00e9 en 1862-1863\u00a0\u00bb. Dans ce livre, l&rsquo;auteur pr\u00e9cise qu&rsquo;en 1863, un phare \u00e0 charpente de fer a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 sur l&rsquo;Enfant-perdu. C&rsquo;est un excellent rel\u00e8vement pour att\u00e9rrir et entrer de nuit dans Cayenne.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1929, une d\u00e9cision du gouverneur Bernard Siadous pr\u00e9cise les conditions de ravitaillement du phare de l&rsquo;Enfant-perdu et des responsabilit\u00e9s qu&rsquo;engageraient l&rsquo;inex\u00e9cution des instructions donn\u00e9es \u00e0 cet effet. L&rsquo;article 1er de cette d\u00e9cision du 8 juin indique que \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9quipe des gardiens du phare comprend trois transport\u00e9s ; elle est renouvel\u00e9e par tiers de telle sorte que la dur\u00e9e du s\u00e9jour de chaque homme sur l&rsquo;\u00eelot n&rsquo;exc\u00e8de pas trois mois. Autant que possible ces transport\u00e9s seront choisis dans une liste de 6 hommes habitu\u00e9s au service du phare\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette d\u00e9cision prescrit les responsabilit\u00e9s des services concern\u00e9s, notamment le lieutenant du Port qui doit pr\u00e9voir la date des ravitaillements que lui communique l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire ainsi que le ou les hommes \u00e0 embarquer, le service des travaux publics duquel est rattach\u00e9 le service du Port pour l&rsquo;entretien du phare et de ses annexes, l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire pour assurer la rel\u00e8ve et le ravitaillement et enfin les responsabilit\u00e9s des gardiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre l&rsquo;allumage du feu et de l&rsquo;utilisation des diff\u00e9rents signaux selon les circonstances, les gardiens bagnards devaient aussi \u00e9tablir un rapport chaque mois pour le gouverneur \u00e9tablissant les faits significatifs et les remarques qu&rsquo;ils jugeaient bon de transmettre \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 sup\u00e9rieure. La d\u00e9cision du 8 juin 1929 d\u00e9taillait aussi la ration mensuelle de nourriture d&rsquo;un for\u00e7at sur le phare.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 17 ao\u00fbt 1934, le feu fixe rouge du phare install\u00e9 au sommet de la tour en ma\u00e7onnerie sera remplac\u00e9 par un feu \u00e0 \u00e9clats blancs, fonctionnant au gaz, d&rsquo;une port\u00e9e de 15.000 milles par temps moyen. Fin 1937 d\u00e9but 1938 on reconstruira le logement pour les gardiens du phare mais en b\u00e9ton arm\u00e9. Lorsque le bagne fermera d\u00e9finitivement en Guyane, apr\u00e8s-guerre, ce ne seront plus des transport\u00e9s mais des personnels civils qui assureront le fonctionnement du phare. Les deux gardiens seront relev\u00e9s tous les mois avec un ravitaillement tous les quinze jours.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1960, un mur de protection sera \u00e9difi\u00e9 entre le phare et la maison des gardiens afin de casser les d\u00e9ferlantes qui inondaient le rocher durant la mauvaise saison. Ce mur de protection ne sera jamais totalement termin\u00e9. Eu \u00e9gard aux mauvaises conditions de s\u00e9curit\u00e9, les gardiens seront retir\u00e9s d\u00e9finitivement du phare de l&rsquo;Enfant-perdu en 1971.<\/p>\n\n\n\n<p>Les conditions d&rsquo;acc\u00e8s \u00e9taient parfois telles durant les fortes houles que la rel\u00e8ve et le ravitaillement n&rsquo;\u00e9taient pas possibles. En effet, le canot ou la chaloupe assurant la rel\u00e8ve devait se tenir \u00e0 distance des rochers de l&rsquo;Enfant-perdu. Les vivres comme les hommes \u00e9taient hiss\u00e9s avec la potence mobile fix\u00e9e sur l&rsquo;arche, comme on peut le voir sur la photo ci-dessous.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les for\u00e7ats, cette mission sur cet \u00eelot perdu \u00e9tait tr\u00e8s difficile et apparaissait comme une punition. Du fait de l&rsquo;isolement, du grondement incessant des vagues venant se fracasser sur les rochers, de la rel\u00e8ve qui n&rsquo;\u00e9tait pas toujours assur\u00e9e en raison des difficult\u00e9s d&rsquo;acc\u00e8s par mer forte, et donc du ravitaillement qui tardait pour les m\u00eames motifs, il y eut de nombreux suicides parmi les transport\u00e9s charg\u00e9s de cette p\u00e9nible t\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois, l&rsquo;on oublia de ravitailler les trois gardiens. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux mourut de faim et faute de combustible, le phare cessa d&rsquo;\u00e9clairer. Les deux survivants confectionn\u00e8rent un radeau de fortune qui les amena s&rsquo;\u00e9chouer sur la c\u00f4te non loin de Kourou. Les deux transport\u00e9s furent arr\u00eat\u00e9s par les gendarmes pour d\u00e9sertion de poste.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"http:\/\/delaunay-kourou.over-blog.com\/2016\/05\/le-phare-de-l-enfant-perdu-au-large-de-cayenne.html\">http:\/\/delaunay-kourou.over-blog.com\/2016\/05\/le-phare-de-l-enfant-perdu-au-large-de-cayenne.html<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Wikip\u00e9dia \/ article L\u2019Enfant perdu<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a sur l&rsquo;\u00eelot un phare. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque du bagne, des prisonniers y \u00e9taient laiss\u00e9s pour en alimenter le feu pendant la nuit. Un jour, l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire les oublia. Le phare resta \u00e9teint et personne ne s&rsquo;en aper\u00e7u. Affam\u00e9s, les hommes construisirent un radeau de bois et rejoignirent le rivage. Arriv\u00e9s \u00e0 Cayenne, ils furent captur\u00e9s&#8230; On les condamna pour \u00e9vasion. (Ian Hamel, <em>Les Guyanais, Fran\u00e7ais en sursis&nbsp;?<\/em>, 1979, p.&nbsp;40)<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> En 1863, un phare \u00e0 charpente de fer a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 sur l\u2019Enfant-Perdu. C\u2019est un excellent rel\u00e8vement pour atterrir et entrer de nuit \u00e0 Cayenne.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Ce sont deux toutes petites \u00eeles au sud de Cayenne<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Les \u00eelets de Remire-Montjoly se sont form\u00e9s il y a 150 millions d&rsquo;ann\u00e9es \u00e0 partir d&rsquo;une roche volcanique. Ces petites \u00eeles sont au nombre de six : Le P\u00e8re, la M\u00e8re, les Mamelles, le Malingre. On associe aussi l&rsquo;Enfant perdu qui se trouve plus au large en face l&rsquo;estuaire de la rivi\u00e8re de Cayenne. Selon la l\u00e9gende, le nom de ces \u00eelets aurait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 suite \u00e0 un raz-de-mar\u00e9e qui aurait surpris une famille (Le P\u00e8re et la M\u00e8re) qui se promenait en bateau avec leurs deux filles (les Mamelles) et leur serviteur (le Malingre). Ils s&rsquo;\u00e9chou\u00e8rent dans l&#8217;embouchure du fleuve Mahury. Seul leur fils d\u00e9riva au large de Cayenne, il prit alors le nom de l&rsquo;Enfant perdu. Except\u00e9 l&rsquo;Enfant perdu qui est rattach\u00e9 \u00e0 la commune de Macouria, les cinq autres \u00eelets d\u00e9pendent de la commune de Cayenne, m\u00eame s&rsquo;ils sont g\u00e9ographiquement positionn\u00e9s face \u00e0 Remire-Montjoly.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Que s\u2019est-il pass\u00e9 sur l\u2019\u00eelet L\u2019Enfant-Perdu&nbsp;au large de Cayenne ? Un coup de folie menant \u00e0 une rixe meurtri\u00e8re&nbsp;? 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