{"id":5327,"date":"2022-08-28T01:01:18","date_gmt":"2022-08-27T23:01:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5327"},"modified":"2022-08-20T10:39:51","modified_gmt":"2022-08-20T08:39:51","slug":"la-derniere-lettre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2022\/08\/la-derniere-lettre\/","title":{"rendered":"La derni\u00e8re lettre"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-5328 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Jacob-tombe-169x300.jpg\" alt=\"\" width=\"154\" height=\"273\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Jacob-tombe-169x300.jpg 169w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Jacob-tombe-768x1366.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Jacob-tombe-576x1024.jpg 576w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Jacob-tombe.jpg 1080w\" sizes=\"(max-width: 154px) 100vw, 154px\" \/>Vendredi 27 ao\u00fbt 1954, Josette est partie depuis quatre jours\u00a0; Marius met son plan \u00e0 ex\u00e9cution. Il a tout pr\u00e9vu. Morphine et monoxyde de carbone. L\u2019anarchie c\u2019est l\u2019ordre et l\u2019organisation sans le pouvoir. Berthier, Rousseau, Sergent se sont refus\u00e9s \u00e0 lui donner des conseils. Des fadas ! Dans l\u2019apr\u00e8s-midi, il a offert un go\u00fbter aux enfants du hameau. Boudin, pur\u00e9e, limonade et un tour dans la vieille Buick<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Une sorte de c\u00e8ne donn\u00e9 par Attila-Barrabas. La veille, il a \u00e9crit ses derni\u00e8res lettres\u00a0: une pour Guy Denizeau, une pour Louis Rousseau, une pour Pierre-Valentin Berthier, une pour Robert Passas. Il a m\u00eame trouv\u00e9 m\u00eame la force de faire \u00e0 Alexis Danan la critique du <em>Cayenne<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><strong>[2]<\/strong><\/a><\/em> qu\u2019il n\u2019avait pas lu jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Au mois de juillet, le journaliste \u00e9tait pass\u00e9 le voir et en avait tir\u00e9 un article, <em>Le cr\u00e9puscule du justicier<\/em>, paru le 3 ao\u00fbt dans <em>Franc-Tireur<\/em> et con\u00e7u comme une n\u00e9crologie ante-mortem\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Jacob, dans un village gris et vert du Berry, non loin d&rsquo;une rivi\u00e8re \u00e0 peupliers moir\u00e9s, est maintenant un vieillard au profil d&rsquo;universitaire \u00e0 la retraite, qui tire tranquillement le b\u00e9n\u00e9fice d&rsquo;une vie depuis toujours entra\u00een\u00e9e \u00e0 la solitude, parfois s\u00e9pulcrale. Sa maison est \u00e0 lui, dans les noyers et les herbes hautes, qu&rsquo;il n&rsquo;a plus le go\u00fbt de faucher. Il regarde les choses peu \u00e0 peu r\u00e9pondre \u00e0 son d\u00e9tachement d&rsquo;elles. (\u2026) Reverrai-je encore ce visage, l&rsquo;un des plus beaux que je connaisse, burin\u00e9 par une intelligence qui n&rsquo;a br\u00fbl\u00e9 que pour le gratuit service des autres, pour ces indiff\u00e9rents, ces ingrats et ces m\u00e9diocres qu&rsquo;on appelle les autres\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019ultime missive est pour sa Josette.<!--more--><\/p>\n<p>Il avale la bague qu&rsquo;elle lui a donn\u00e9, fait chauffer le po\u00eale, pique son chien, se pique et s&rsquo;endort. Samedi 28 ao\u00fbt 1954. Alexandre Marius Jacob est mort. Il avait 75 ans. Il a r\u00e9ussi sa derni\u00e8re \u00e9vasion. Le corps est d\u00e9couvert le lendemain matin, son vieux chien N\u00e9gro \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Une note pour Guy et Louis pos\u00e9e sur la table de la cuisine. Comme pr\u00e9vu, la voisine a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 Bernard Bouquereau d\u2019Issoudun qui, \u00e0 son tour, a pr\u00e9venu Louis Briselance et Guy Denizeau qui ont rappliqu\u00e9 imm\u00e9diatement\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0On aurait cru qu\u2019il dormait.\u00a0\u00bb comme nous l\u2019a dit ce dernier en 2001. C\u2019est Denizeau qui avise par t\u00e9l\u00e9gramme Pierre Valentin Berthier et les \u00e9poux Passas<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Comme pr\u00e9vu, l\u2019inhumation se fait trois jours plus tard. Josette, son amour, et Robert, son ami, ne pourront faire le trajet depuis Romans.<\/p>\n<p>Depuis le mardi 31 ao\u00fbt 1954, l\u2019honn\u00eate cambrioleur, ancien bagnard et marchand forain \u00e0 la retraite, repose au cimeti\u00e8re de Reuilly dans l\u2019Indre. Si vous passez par-l\u00e0, allez-donc prendre un verre de l\u2019excellent ros\u00e9 du cru devant sa derni\u00e8re demeure et buvez-le \u00e0 sa sant\u00e9. L\u2019homme libre le m\u00e9rite bien.<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-4490 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20180816_125250-Copier-192x300.jpg\" alt=\"\" width=\"192\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20180816_125250-Copier-192x300.jpg 192w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20180816_125250-Copier.jpg 492w\" sizes=\"(max-width: 192px) 100vw, 192px\" \/>Vendredi 27 ao\u00fbt 1954<\/strong><\/p>\n<p>Ce sera ma derni\u00e8re lettre ma ch\u00e9rie. Ce matin, je porterai celle-ci et le livre de Danan que, apr\u00e8s lecture, vous adresserez au D<sup>r<\/sup> Rousseau, 110 rue d\u2019Ernemont, Rouen. Mais rien ne presse, lisez-le \u00e0 votre aise.<\/p>\n<p>J\u2019ai b\u00e2cl\u00e9 toute ma correspondance. Je n\u2019ai plus rien \u00e0 \u00e9crire qu\u2019\u00e0 toi ma ch\u00e9rie. \u00c0 d\u00e9jeuner, j\u2019ai invit\u00e9 neuf gosses. Un petit banquet. Il y aura jusqu\u2019au petit Jean Pierre. Les gosses veulent t\u2019\u00e9crire, je les conseillerai.<\/p>\n<p>D\u00e8s samedi, je pr\u00e9parerai un grand fourneau contenant 20 litres (deux sacs) de charbon de bois. Avec les ampoules, je crois que ce sera suffisant. Je mettrai de la t\u00f4le sur le carrelage, \u00e9loignerai les meubles, boucherai de mon mieux toutes les issues, allumerai le feu, me piquerai et me coucherai en te donnant ma derni\u00e8re pens\u00e9e. Et tout sera bien ainsi. Je mettrai la Z\u00e9zette dehors. Elle n\u2019est pas \u00e0 bout de souffle comme N\u00e9gro. Et N\u00e9gro finira avec moi. Pour qu\u2019il n\u2019ait pas mal \u00e0 la t\u00eate, je lui ferai une piq\u00fbre. Il partira en dormant comme moi.<\/p>\n<p>Le 29 ao\u00fbt de 53, vous arriviez avec la voiture vers les cinq heures du soir. Cette ann\u00e9e, c\u2019est moi qui pars le 28. J\u2019ai un jour d\u2019avance sur l\u2019horaire.<\/p>\n<p>Alors tes parents sont all\u00e9s te joindre \u00e0 Valence. Du coup, tu es arriv\u00e9 \u00e0 Romans le lundi soir comme pr\u00e9vu. Mais tu ne dois pas avoir vu ton amie. En sorte qu\u2019il t\u2019a fallu trimbaler tous ces jouets \u00e0 Romans.<\/p>\n<p>15 heures<\/p>\n<p>Les gosses ont re\u00e7u tes cartes. Ils en sont ravis. Au d\u00e9jeuner, ils s\u2019en sont mis plein la lampe. Trois ont m\u00eame laiss\u00e9 du g\u00e2teau semoule napp\u00e9 de cr\u00e8me anglaise. C\u2019est Z\u00e9zette et N\u00e9gro qui ont tout l\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<p>Tu ne recevras ce courrier que lundi.<\/p>\n<p>Je viens d\u2019essayer la qualit\u00e9 du charbon. J\u2019en ai un sac de dix litres qui ne vaut pas cher. J\u2019en ai achet\u00e9 un de vingt litres qui est meilleur. Je ferai un m\u00e9lange qui, je l\u2019esp\u00e8re, donnera un de bons r\u00e9sultats. Je ne risque pas d\u2019\u00eatre d\u00e9rang\u00e9. Je ferme tout partout et, quand les gosses viendront \u00e0 neuf heures du matin, il y a longtemps que tout sera boucl\u00e9. (J\u2019ai laiss\u00e9 \u00e0 la voisine) le num\u00e9ro de Bernard. Elle lui t\u00e9l\u00e9phonera et lui alertera les autres. Je lui ai achet\u00e9 ce matin quatre litres de vin pour qu\u2019il prenne le verre \u2026 \u00e0 ma sant\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est [duraillon], eh ma ch\u00e9rie, de se remettre au boulot du m\u00e9nage. Pauvre petite m\u00e2tine. Ce n\u2019est pas assez de ta peine, il faut encore que tu bosses. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, tu sais ma poule, ce n\u2019est pas un mal. Cela te sert de d\u00e9rivatif. Ne sois pas pein\u00e9e ma petite ch\u00e9rie. Tu sais, \u00e0 mon \u00e2ge, si j\u2019avais v\u00e9cu encore, il faut songer dans quelles conditions. Alors, il est plus sage, plus raisonnable de clore soi-m\u00eame le moment plut\u00f4t que de laisser ce soin \u00e0 nos organes. Si j\u2019avais des moyens, j\u2019aurais peut-\u00eatre risqu\u00e9 le coup. Mais, \u00eatre \u00e0 la merci d\u2019autrui, je ne puis l\u2019accepter. Ne regrette rien ma ch\u00e9rie. Nous nous sommes aim\u00e9s pendant dix mois, je dis dix mois car je ne compte pas le courant bilat\u00e9ral. Nous nous sommes dit tout ce que nous avions \u00e0 nous dire. Que veux-tu de plus\u00a0? C\u2019est un sommet et une cime. Je sais que mon souvenir te sera cher, vivant. Je t\u2019ai aim\u00e9e comme je n\u2019avais encore jamais aim\u00e9. Tu m\u2019as donn\u00e9 plus que je ne t\u2019ai offert. Ma derni\u00e8re vision sera ta jolie frimousse rieuse et riante aux yeux brillant d\u2019amour et de tendresse.<\/p>\n<p>Samedi 28, 2h45<\/p>\n<p>Le 28\u00a0! Un mois et deux jours que tu remontais le quai de la gare \u00e0 Vierzon. Te souviens-tu ma ch\u00e9rie\u00a0? Et notre course jusqu\u2019\u00e0 la voiture que j\u2019avais gar\u00e9e en diable. Et la route de Lury \u00e0 Reuilly o\u00f9 nous nous sommes embrass\u00e9s au risque d\u2019aller dans le d\u00e9cor. Et l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 la cr\u00e8che et le repas \u2026 sur le lit. Ch\u00e8re, ch\u00e8re petite ch\u00e9rie.<\/p>\n<p>Tu as oubli\u00e9 de me dire, ma ch\u00e9rie, dans quel \u00e9tat \u00e9tait arriv\u00e9 Robert. D\u00e9prim\u00e9, fatigu\u00e9 ou en parfaite sant\u00e9\u00a0? Sais-tu, ma petite, ch\u00e9rie, que tu n\u2019avais pas le m\u00eame visage le jour de ton d\u00e9part, le m\u00eame visage que lors de ton arriv\u00e9e \u00e0 Vierzon. Tes traits \u00e9taient contract\u00e9s et refl\u00e9taient de la peine. Et puis le train a d\u00e9rap\u00e9 illico et je n\u2019ai plus pu te voir . Fini le plaisir de tes yeux, le charme de ton sourire. Tu ne t\u2019en es pas aper\u00e7ue mais j\u2019avais le c\u0153ur gros. Depuis ton d\u00e9part, je fume, je fume bien plus que quand tu \u00e9tais l\u00e0. Tu as du penser que j\u2019avais bien peu de volont\u00e9 pour ne pas m\u2019en passer en ta compagnie. Il y avait cette id\u00e9e que je n\u2019avais plus que quelques jours \u00e0 vivre et j\u2019en profitai. (\u2026)<img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-5311 alignright\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Jacob-LHOMME-LIBRE-essai-de-couv-2-202x300.jpg\" alt=\"\" width=\"202\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Jacob-LHOMME-LIBRE-essai-de-couv-2-202x300.jpg 202w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Jacob-LHOMME-LIBRE-essai-de-couv-2.jpg 338w\" sizes=\"(max-width: 202px) 100vw, 202px\" \/><\/p>\n<p>Je ne sais pas si Z\u00e9zette se doute de mon projet mais depuis hier elle se colle \u00e0 moi sans r\u00e9pit. (\u2026) Encore un coup ma ch\u00e9rie, apaise ta peine. De m\u00eame Robert. Moi, je vais l\u00e0 tranquille, l\u2019\u00e2me sereine, accomplissant un geste tout naturel. (\u2026) Je m\u2019arr\u00eate.<\/p>\n<p>Marius<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Lettre de Nicolas Zajac, un de enfants reuillois du repas, 21 avril 2001.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Alexis Danan, <em>Cayenne<\/em>, Fayard, 1934.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Fonds Jacob, CIRA Marseille.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vendredi 27 ao\u00fbt 1954, Josette est partie depuis quatre jours\u00a0; Marius met son plan \u00e0 ex\u00e9cution. Il a tout pr\u00e9vu. Morphine et monoxyde de carbone. L\u2019anarchie c\u2019est l\u2019ordre et l\u2019organisation sans le pouvoir. Berthier, Rousseau, Sergent se sont refus\u00e9s \u00e0 lui donner des conseils. Des fadas ! 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