{"id":5275,"date":"2022-09-21T01:01:44","date_gmt":"2022-09-20T23:01:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5275"},"modified":"2022-05-22T16:12:41","modified_gmt":"2022-05-22T14:12:41","slug":"mes-tombeaux-35","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2022\/09\/mes-tombeaux-35\/","title":{"rendered":"Mes tombeaux 35"},"content":{"rendered":"<p><strong><em><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-5276 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-35-300x148.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"148\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-35-300x148.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-35-768x379.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-35.jpg 884w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Les Allobroges<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1309,<\/strong><\/p>\n<p><strong>mercredi 10 mars 1948, p. 2.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mes tombeaux<\/strong><\/p>\n<p><strong>souvenirs du bagne<\/strong><\/p>\n<p><strong>par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres<\/strong><\/p>\n<p>XXXIV<\/p>\n<p><strong>A Sisteron, \u00e0 Fort Barraux les intern\u00e9s se disputaient les \u00e9pluchures et le pou \u00e9tait roi<\/strong><\/p>\n<p><strong>A SISTERON<\/strong><\/p>\n<p>Je fus d&rsquo;abord envoy\u00e9 dans un camp de la Haute-Vienne. Huit jours apr\u00e8s, je fus transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Sisteron. C&rsquo;est \u00e0 la citadelle de la patrie de Paul Ar\u00e8ne qu&rsquo;\u00e9tait Situ\u00e9 le camp. Les anciennes casemates \u00e9taient bond\u00e9es d&rsquo;intern\u00e9s fam\u00e9-Piques, au nombre de 250 environ. Il y avait l\u00e0 un peu de tout, militants politiques et syndicalistes, r\u00e9cidivistes, souteneurs, patrons de maisons, commer\u00e7ants qui avaient enfreint les prescriptions du ravitaillement.<!--more--><\/p>\n<p>Il s&rsquo;y trouvait m\u00eame un gamin de seize ans, ainsi que des r\u00e9fugi\u00e9s Alsaciens Lorrains. Les surveillants \u00e9taient choisis parmi les ch\u00f4meurs, de belles peaux de vache, en g\u00e9n\u00e9ral. Un commandant du camp y tenait la haute main assist\u00e9 d&rsquo;un commissaire. La nourriture, d\u00e9j\u00e0 mauvaise et insuffisante, devenait de plus en plus infecte, \u00e0 mesure que les mois s&rsquo;\u00e9coulaient. Tout ce que l&rsquo;on pouvait trouver de plus \u00ab moche \u00bb nous \u00e9tait d\u00e9livr\u00e9: rutabagas, topinambours, carottes fourrag\u00e8res, courgettes, potirons, rarement des pommes de terre.<\/p>\n<p>La cuisine \u00e9tait pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 l&rsquo;eau. Peut-\u00eatre quelque peu de graisse \u00e9tait-elle allou\u00e9e : on ne voyait pas la couleur de ses yeux. La quantit\u00e9 de pain suivait les fluctuations du Ravitaillement G\u00e9n\u00e9ral. Un peu de viande \u00e9tait conc\u00e9d\u00e9e chaque semaine, une ombre de dessert par jour. Le pain, la viande, le fromage, de m\u00eame que le bouillon et les l\u00e9gumes, \u00e9taient d\u00e9livr\u00e9s en bloc par la cuisine et par groupes de dix \u00e0 quinze rationnaires. Il fallait \u00e9galiser les quote-part de ces vivres d\u00e9livr\u00e9s en bloc. Dans la famine perp\u00e9tuelle o\u00f9 se trouvaient la plupart de nous, cela s&rsquo;av\u00e9rait comme une urgente n\u00e9cessit\u00e9. Des balances de fortune furent invent\u00e9es pour les besoins de la cause. A chaque pes\u00e9e, tout le monde avait les yeux riv\u00e9s sur les mains de l\u2019op\u00e9rateur et sur les plateaux de la balance improvis\u00e9e. Y avait-il un l\u00e9ger accroc aux donn\u00e9es math\u00e9matiques, des murmures s&rsquo;\u00e9levaient en s&rsquo;amplifiant. Parfois m\u00eame, des rixes \u00e9clataient, et cela pour quelques grammes de plus ou de moins. Pour les l\u00e9gumes, l&rsquo;homme de soupe faisait bien attention de remplir la louche r\u00e9glementaire exactement, ni plus, ni moins. Le rabiot, s&rsquo;il y en avait, \u00e9tait r\u00e9parti cuill\u00e8re par cuill\u00e8re. Quant au bouillon, son insipidit\u00e9 excluait toute controverse. Un assez grand nombre d&rsquo;intern\u00e9s recevaient des colis de leur famille ou de leurs amis.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4768 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-4-citadelle-de-SIsteron-259x300.jpg\" alt=\"\" width=\"206\" height=\"239\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-4-citadelle-de-SIsteron-259x300.jpg 259w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-4-citadelle-de-SIsteron.jpg 755w\" sizes=\"(max-width: 206px) 100vw, 206px\" \/>Ils se constituaient en groupes pour consommer en commun et alternativement les colis re\u00e7us. Quant \u00e0 en faire profiter quelque peu les malheureux qui claquaient du bec, ils n&rsquo;y songeaient pas un seul instant. On a vu ces \u00eatres fam\u00e9liques ramasser les miettes de pain tomb\u00e9es \u00e0 terre, aller devant la cuisine se repa\u00eetre des d\u00e9chets m\u00eal\u00e9s aux cendres. D&rsquo;autres faisaient bouillir dans un coin de la cour des \u00e9pluchures de pommes de terre. De jour en jour, ces hommes fondaient \u00e0 vue d&rsquo;\u0153il. Le m\u00e9decin du Camp, qui exer\u00e7ait \u00e0 Sisteron, a fait prendre des photographies de groupes de ces malheureux qui n&rsquo;avaient plus que la peau et les os. On aurait dit de ces Hindous survivants d&rsquo;une terrible famine. Moi-m\u00eame, au bout de 18 mois, j&rsquo;\u00e9tais pass\u00e9 de 68 \u00e0 43 kilos. Puis survint l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie de l&rsquo;\u0153d\u00e8me de la faim. Tous les jours des hommes succombaient. En vain le d\u00e9vou\u00e9 m\u00e9decin du Camp faisait l&rsquo;impossible pour enrayer le mal, en faisant distribuer du soja bouilli, rien n&rsquo;y faisait. Mes voisins de lit, de ch\u00e2lit, plut\u00f4t, avalaient les uns apr\u00e8s les autres leur bulletin de naissance, \u00e0 une cadence acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e. Je me demandais si j&rsquo;allais encore demeurer longtemps indemne. L&rsquo;infirmerie ne contenait que quelques lits : la plupart des hommes atteints mouraient sur leur dure touche de camp.<\/p>\n<p>D&rsquo;ordre sup\u00e9rieur, d\u00e9fense expresse d&rsquo;envoyer quiconque soit \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Digne, soit \u00e0 celui de Sisteron. La vermine pullulait, les poux \u00e9taient rois. C&rsquo;est au bain qu&rsquo;on changeait de linge. Nos corps n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;une plaie. Cette vermine affreuse provoquait les \u00e9pid\u00e9mies. La nuit on grelottait sous les minces couvertures ; le jour, il fallait se donner du mouvement pour se r\u00e9chauffer. Car nous n&rsquo;\u00e9tions pas chauff\u00e9s, m\u00eame au gros de l&rsquo;hiver. Avec cela, les surveillants nous menaient la vie dure, op\u00e9raient des fouilles fastidieuses, nous tracassaient \u00e0 tout propos. Plusieurs \u00e9vad\u00e9s, qui ne tard\u00e8rent pas \u00e0 \u00eatre repris, furent par eux rou\u00e9s de coups.<\/p>\n<p>(A suivre)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Allobroges 7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1309, mercredi 10 mars 1948, p. 2. Mes tombeaux souvenirs du bagne par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres XXXIV A Sisteron, \u00e0 Fort Barraux les intern\u00e9s se disputaient les \u00e9pluchures et le pou \u00e9tait roi A SISTERON Je fus d&rsquo;abord envoy\u00e9 dans un camp de la Haute-Vienne. 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