{"id":5213,"date":"2022-07-23T01:01:43","date_gmt":"2022-07-22T23:01:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5213"},"modified":"2022-05-22T08:33:02","modified_gmt":"2022-05-22T06:33:02","slug":"mes-tombeaux-18","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2022\/07\/mes-tombeaux-18\/","title":{"rendered":"Mes tombeaux 18"},"content":{"rendered":"<p><strong><em><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-5214 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-18-300x153.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-18-300x153.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-18-768x393.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-18.jpg 878w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Les Allobroges<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1291,<\/strong><\/p>\n<p><strong>mercredi 18 f\u00e9vrier 1948, p. 2. <\/strong><\/p>\n<p><strong>Mes tombeaux<\/strong><\/p>\n<p><strong>souvenirs du bagne<\/strong><\/p>\n<p><strong>par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres<\/strong><\/p>\n<p>XVII<\/p>\n<p><strong>Au camp des \u00ab\u00a0Incos\u00a0\u00bb, harcel\u00e9s par des \u00ab\u00a0assassins\u00a0\u00bb, sous l&rsquo;\u0153il des carabines chantaient les hommes nus <\/strong><\/p>\n<p><strong>LE CAMP DES HOMMES NUS <\/strong><\/p>\n<p>En pleine brousse, \u00e0 trente kilom\u00e8tres de Saint-Laurent du Maroni, le camp des incorrigibles de Charvein alignait ses cases basses, de bois construites.<\/p>\n<p>On envoyait l\u00e0 tout condamn\u00e9 ayant encouru dans l&rsquo;espace d&rsquo;un trimestre une s\u00e9rie de punitions totalisant plus de quatre-vingt-dix jours de cachot. On y envoyait \u00e9galement certains r\u00e9cidivistes d&rsquo;\u00e9vasion.<\/p>\n<p>Les \u00ab\u00a0Incos\u00a0\u00bb (diminutif d&rsquo;incorrigible) \u00e9taient soumis \u00e0 un r\u00e9gime de fer. D&rsquo;aller aux Incos, c&rsquo;\u00e9tait la pire \u00e9ventualit\u00e9 qui puisse advenir.<!--more--><\/p>\n<p>Les r\u00e8glements pr\u00e9voyaient une dur\u00e9e de s\u00e9jour d&rsquo;au moins six mois. Ce temps expir\u00e9, si l&rsquo;homme avait eu une conduite irr\u00e9prochable, s&rsquo;il avait montr\u00e9 de l&rsquo;assiduit\u00e9 au travail, alors il pouvait \u00eatre d\u00e9class\u00e9, rejoindre son p\u00e9nitencier d&rsquo;origine. En l&rsquo;occurrence, ces conditions \u00e9quivalaient presque \u00e0 une impossibilit\u00e9, tant il y avait d&rsquo;occasions de donner prise \u00e0 la r\u00e9pression disciplinaire.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;une punition intervenait le d\u00e9classement \u00e9ventuel ne pouvait \u00eatre accord\u00e9 que dans un d\u00e9lai de six mois \u00e0 partir de la date de cette punition.<\/p>\n<p>Le r\u00e9gime disciplinaire comportait l&rsquo;obligation d&rsquo;une dur\u00e9e de travail \u00e9gale \u00e0 huit heures, ce travail devant \u00eatre particuli\u00e8rement dur. Aucune am\u00e9lioration de nourriture ne pouvait \u00eatre admise seule la ration r\u00e9glementaire devait suffire. Aucune gratification n&rsquo;\u00e9tait accord\u00e9e.<\/p>\n<p>Le silence \u00e9tait de rigueur sauf pour les exigences du travail. Le tabac \u00e9tait prohib\u00e9. Les Incos \u00e9taient, en outre, mis aux fers durant la nuit.<\/p>\n<p>A ce r\u00e9gime d\u00e9j\u00e0 draconien en lui-m\u00eame, s&rsquo;ajoutaient les s\u00e9vices et les exactions d&rsquo;une clique de garde-chiourmes alt\u00e9r\u00e9s de sang. (Et l\u00e0, le substantif garde toute sa valeur significative.) Car on envoyait aux Incos comme surveillants les pires individus qui d\u00e9shonoraient leur uniforme. Ils \u00e9taient arm\u00e9s de la carabine \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, ind\u00e9pendamment du revolver d&rsquo;ordonnance. Ainsi, on leur donnait toutes facilit\u00e9s pour assouvir leurs instincts sanguinaires. La preuve en est que, chaque ann\u00e9e, une vingtaine de condamn\u00e9s tombaient sous les balles des assassins, au camp des Incorrigibles de Charvein. Et cela, impun\u00e9ment.<\/p>\n<p>Les Incos \u00e9taient alert\u00e9s par la cloche du r\u00e9veil d\u00e8s cinq heures du matin. On leur permettait de se laver, apr\u00e8s cela, ils sortaient pour l&rsquo;appel. Ils restaient ensuite sur les rangs pour recevoir le quart de caf\u00e9 qu&rsquo;on leur apportait et qu&rsquo;ils avalaient sur place.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-4049 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier-300x200.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Cela fait, le corps nu, \u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;un cache sexe qui ne cachait pas grand-chose, ils allaient par la for\u00eat sombre, en ordre, alors que les ombres de la nuit ne s&rsquo;\u00e9taient pas encore dissip\u00e9es.<\/p>\n<p>Les chantiers d&rsquo;exploitation se trouvaient \u00e0 trois ou quatre kilom\u00e8tres du camp. Pieds nus dans la brousse traitresse, ils marchaient dans les lianes, parmi les \u00e9pines et les asp\u00e9rit\u00e9s du sol.<\/p>\n<p>Pendant cette marche fantomatique, le plus grand silence devait \u00eatre observ\u00e9, sous peine d&rsquo;\u00eatre mis au pain sec pour la journ\u00e9e \u2013 tout en travaillant.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9s sur les chantiers, les hommes se divisaient selon les formations habituelles. Les uns abattaient les arbres, d&rsquo;autres les \u00e9branchaient. L&rsquo;\u00e9quipe de choc \u00e9tait destin\u00e9e au charroi des pi\u00e8ces de bois \u00e0 travers la for\u00eat jusqu&rsquo;\u00e0 la scierie, situ\u00e9e \u00e0 deux kilom\u00e8tres environ.<\/p>\n<p>Chaque fois qu&rsquo;un Inco \u00e9prouvait le d\u00e9sir de satisfaire ses besoins, il devait en demander la permission en levant le doigt. En aucun cas, il ne devait s&rsquo;\u00e9loigner des surveillants \u00e0 une distance sup\u00e9rieure \u00e0 vingt m\u00e8tres. Au cours du travail, il ne fallait pas lever la t\u00eate.<\/p>\n<p>Les pi\u00e8ces de bois destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre transport\u00e9es jusqu&rsquo;\u00e0 la scierie \u00e9taient entour\u00e9es de cordes. Une autre corde, double, y \u00e9tait accroch\u00e9e\u00a0; elle \u00e9tait munie de deux m\u00e8tres en deux m\u00e8tres de bricoles que l&rsquo;on passait en bandouli\u00e8re sur l&rsquo;\u00e9paule afin d&rsquo;y tirer dessus, le corps pench\u00e9 en avant.<\/p>\n<p>Les hommes &#8211; chevaux s&rsquo;attelaient ; au signal donn\u00e9, ils tiraient sur la bricole avec ensemble et la pi\u00e8ce de bois s&rsquo;\u00e9branlait. Mais il y avait loin, avant d&rsquo;atteindre le but. Au bout de quelques centaines de m\u00e8tres, les hommes \u00e9taient \u00e9puis\u00e9s, n&rsquo;en pouvant plus. Il fallait pourtant avancer. Les surveillants montraient les dents, les porte-clefs arabes poussaient des clameurs sauvages.<\/p>\n<p>Les pieds ensanglant\u00e9s, les \u00e9paules meurtries, les Incos s&rsquo;effor\u00e7aient de tendre leurs efforts \u2013 car ils savaient ce qui les attendait dans le cas contraire. Alors, surveillant chef d&rsquo;escorte pronon\u00e7ait le mot\u00a0: \u00ab\u00a0Gueulez\u00a0!\u00a0\u00bb. Et les hommes chantaient. Ils chantaient des chansons de marche, d&rsquo;autres encore, \u00e9closes dans le terroir et bien de circonstance.<\/p>\n<p>Le ventre vide, tenant \u00e0 peine sur leurs jambes, talonn\u00e9s par une meute hurlante d&rsquo;argousins d\u00e9cha\u00een\u00e9s, ces hommes chantaient&#8230; On aurait dit qu&rsquo;une vigueur nouvelle les animait. La lourde pi\u00e8ce voltigeait derri\u00e8re eux. En une sarabande effr\u00e9n\u00e9e, ainsi qu&rsquo;une bande de d\u00e9mons poursuivie par l&rsquo;ange exterminateur, l&rsquo;attelage humain s&#8217;emballait&#8230;<\/p>\n<p>Mais ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un coup de feu, bient\u00f4t il fallait s&rsquo;arr\u00eater. La r\u00e9action fugitive se fondait dans une lassitude irr\u00e9m\u00e9diable. \u00ab\u00a0En avant, bande de salauds\u00a0!\u00a0\u00bb vocif\u00e9rait le chef d&rsquo;escorte. \u00ab\u00a0Ro\u00a0! roumis, ro\u00a0!\u00a0\u00bb clamaient les porte-clefs arabes. L&rsquo;\u00e9quipage s&rsquo;\u00e9branlait \u00e0 nouveau, avan\u00e7ait p\u00e9niblement.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Oh\u00a0! l\u00e0, hisse gar\u00e7ons\u00a0!\u00a0\u00bb scandaient les hommes de t\u00eate, \u00ab\u00a0ensemble\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>On tombait. on se relevait pour retomber encore. \u00ab\u00a0Vous n&rsquo;aurez pas la soupe avant d&rsquo;arriver\u00a0\u00bb assurait un surveillant, et il ne le disait pas en vain.<\/p>\n<p>Enfin, apr\u00e8s bien des heures d&rsquo;efforts et de volont\u00e9 accrue, on arrivait \u00e0 la scierie.<\/p>\n<p>Les Incos avaient bien gagn\u00e9 leur maigre gamelle.<\/p>\n<p>Et chaque jour il en \u00e9tait ainsi.<\/p>\n<p>(A suivre)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Allobroges 7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1291, mercredi 18 f\u00e9vrier 1948, p. 2. 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