{"id":5203,"date":"2022-07-16T01:01:44","date_gmt":"2022-07-15T23:01:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5203"},"modified":"2022-05-22T07:19:24","modified_gmt":"2022-05-22T05:19:24","slug":"mes-tombeaux-16","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2022\/07\/mes-tombeaux-16\/","title":{"rendered":"Mes tombeaux 16"},"content":{"rendered":"<p><strong><em><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-5204 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-16-300x139.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"139\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-16-300x139.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-16-768x356.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-16.jpg 853w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Les Allobroges<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1289,<\/strong><\/p>\n<p><strong>lundi 16 f\u00e9vrier 1948, p. 2. <\/strong><\/p>\n<p><strong>Mes tombeaux<\/strong><\/p>\n<p><strong>souvenirs du bagne<\/strong><\/p>\n<p><strong>par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres<\/strong><\/p>\n<p>XV<\/p>\n<p><strong>Pour communiquer entre les cellules un domestique inattendu et styl\u00e9 : le cancrelat<\/strong><\/p>\n<p>Les lettres partaient, suivaient leur cours. Elles revenaient pour enqu\u00eates et renseignements, n\u00e9cessitant de longues annotations, \u00e0 telle enseigne que chacune d&rsquo;elle enfantait un dossier plus ou moins compact. Administrateurs et surveillants \u00ab\u00a0me sentaient passer\u00a0\u00bb selon l&rsquo;expression populaire. Arr\u00eats simples ou de rigueur, suspensions de solde, r\u00e9trogradations \u00e0 la classe inf\u00e9rieure, telles furent les sanctions que je provoquai maintes et maintes fois \u00e0 leur encontre. Le Directeur se fit m\u00eame infliger un bl\u00e2me par le Ministre.<!--more--><\/p>\n<p>Les vieux surveillants me connaissaient \u2013 de trop. Ils se gardaient bien de me faire des impairs. C&rsquo;\u00e9tait toujours avec les nouveaux d\u00e9barqu\u00e9s que j&rsquo;avais des prises de bec. A la premi\u00e8re occasion, je ne les manquais pas. Ils se le tenaient pour dit.<\/p>\n<p>Lorsque je n&rsquo;\u00e9crivais pas, je tenais conversation avec mes voisins imm\u00e9diats, \u00e0 droite, \u00e0 gauche et en face. On discutait, on jouait aux charades, aux devinettes\u00a0; on racontait des histoires. Les nouveaux venus nous mettaient au courant de ce qui se passait sur le camp. Je prenais note de ce qui pouvait clocher en vue de mes prochaines escarmouches. C&rsquo;\u00e9tait d\u00e9fendu de parler, bien s\u00fbr, mais il y avait des heures propices. Et puis, au fond, on s&rsquo;en moquait.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;il y avait aux locaux disciplinaires un surveillant pas trop emb\u00eatant, \u00e7a allait sans trop d&rsquo;accrocs. Sinon, il arrivait que \u00e7a bardait.<\/p>\n<p>Certains de ces surveillants s&rsquo;acharnaient \u00e0 nous \u00e9pier du matin au soir, afin de nous prendre en d\u00e9faut. Ils ouvraient avec pr\u00e9caution la grille qui donnait sur le couloir, chauss\u00e9s d&rsquo;espadrilles. Sur la pointe des pieds, ils se dirigeaient du c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 les voix se faisaient entendre. Cognant alors \u00e0 la porte des d\u00e9linquants, ils annon\u00e7aient\u00a0: \u00ab\u00a0Vous serez punis pour bavardage\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9taient quinze jours de plus en perspective.<\/p>\n<p>Ou bien ils op\u00e9raient des fouilles \u00e0 l&rsquo;improviste, aid\u00e9s des porte-cl\u00e9s. Tout ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas r\u00e9glementaire \u00e9tait saisi, sans pr\u00e9judice de l&rsquo;envoi devant la commission disciplinaire. Alors, nous repartions \u00e0 z\u00e9ro.<\/p>\n<p>Toutefois, nous savions dissimuler le tabac en des cachettes propices et rarement d\u00e9couvertes. Nous fumions toujours, peu ou prou. Les nouveaux arriv\u00e9s rentraient du tabac, malgr\u00e9 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une fouille pr\u00e9alable. Le \u00ab\u00a0plan\u00a0\u00bb \u00e9tait utilis\u00e9 \u00e0 cet effet. Bien tass\u00e9, on pouvait y loger plus d&rsquo;un demi-paquet de tabac. Les allumettes \u00e9taient dissimul\u00e9es dans le pain que l&rsquo;on apportait.<\/p>\n<p>On se r\u00e9glait, par \u00e9conomie, en fumant \u00e0 des heures d\u00e9termin\u00e9es, co\u00efncidant avec celles qui offraient un maximum de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour nos communications d&rsquo;un cachot \u00e0 l&rsquo;autre, nous employions le \u00ab\u00a0t\u00e9l\u00e9\u00a0\u00bb, auquel nous avions recours assez souvent. Le \u00ab\u00a0t\u00e9l\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9tait tout simplement un certain nombre de brins de balai rattach\u00e9s bout \u00e0 bout, dont une des extr\u00e9mit\u00e9s \u00e9tait munie d&rsquo;un fil. A ce fil \u00e9tait attach\u00e9 ce qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de faire parvenir cigarette, m\u00e8che allum\u00e9e, billet ou autre chose. Comme il y avait du jeu sous nos portes, c&rsquo;est par l\u00e0 que le \u00ab\u00a0t\u00e9l\u00e9\u00a0\u00bb s\u2019insinuait pour \u00eatre dirig\u00e9 vers le cachot destinataire. Cette op\u00e9ration, assez d\u00e9licate, s&rsquo;effectuait au moyen d&rsquo;impulsions rotatives donn\u00e9es par le pouce, l&rsquo;index et le majeur dans un frottement appropri\u00e9. Le \u00ab\u00a0t\u00e9l\u00e9\u00a0\u00bb arrivant \u00e0 pied d&rsquo;\u0153uvre, \u00e9tait saisi \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un crochet (toujours en brins de balai) et amen\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la hauteur de la plaque d&rsquo;a\u00e9ration. A ce moment-l\u00e0, l&rsquo;int\u00e9ress\u00e9 se saisissait de ce qui lui \u00e9tait envoy\u00e9 et le t\u00e9l\u00e9 \u00e9tait ramen\u00e9 en arri\u00e8re. Sa place \u00e9tait sous le lit de camp, mais pas pour longtemps car sa dur\u00e9e \u00e9tait pr\u00e9caire.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-5205 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Blatte-guyanaise-300x129.jpg\" alt=\"\" width=\"353\" height=\"152\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Blatte-guyanaise-300x129.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Blatte-guyanaise.jpg 500w\" sizes=\"(max-width: 353px) 100vw, 353px\" \/>En effet, chaque fois qu&rsquo;il y avait fouille, les pauvres t\u00e9l\u00e9s \u00e9taient r\u00e9duits en morceaux. Et l&rsquo;on nous enlevait les balayettes qui servaient \u00e0 nettoyer les locaux.<\/p>\n<p>Pour rem\u00e9dier \u00e0 cela, nous faisions appel \u00e0 nos cancrelats, domestiqu\u00e9s pour la circonstance. Nous posions un morceau de pain \u00e0 terre et les cafards ne tardaient pas d&rsquo;apparaitre. Le plus gros d&rsquo;entre eux \u00e9tait saisi ; un long fil attach\u00e9 \u00e0 une de ses pattes de derri\u00e8re, on le passait par un trou de la plaque d&rsquo;a\u00e9ration et on le l\u00e2chait dans la direction voulue, \u00e0 droite ou \u00e0 gauche. S&rsquo;il prenait la bonne direction, on le laissait faire ; aussit\u00f4t il p\u00e9n\u00e9trait dans le cachot voisin par le premier trou rencontr\u00e9. Alors l&rsquo;exp\u00e9diteur attachait ce qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de faire parvenir \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 du fil qu&rsquo;il tenait en main. A un signal donn\u00e9, il l\u00e2chait tout et le destinataire amenait le fil \u00e0 lui. Ensuite le cancrelat-messager \u00e9tait remis en libert\u00e9.<\/p>\n<p>Un jour, un jeune surveillant surprit ce man\u00e8ge\u00a0: il s&rsquo;en amusa tellement et rit de si bon c\u0153ur, qu&rsquo;il ferma les yeux.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;en \u00e9tait pas toujours ainsi. Souventes fois, les locaux disciplinaires \u00e9taient en \u00e9bullition du fait de surveillants provocateurs. Les libell\u00e9s de punition ne suffisaient plus, la mise aux fers de jour et de nuit \u00e9tait appliqu\u00e9e pour une dur\u00e9e de trois jours. La r\u00e9bellion persistant, on avait recours \u00e0 la camisole de force, appliqu\u00e9e en torture. L&rsquo;homme, d\u00e9j\u00e0 aux fers, \u00e9tait rev\u00eatu de la camisole, les bras crois\u00e9s sur le dos, \u00e0 l&rsquo;aide de ficelles on lui ramenait le poignet droit sur l&rsquo;\u00e9paule gauche et le poignet gauche sur l&rsquo;\u00e9paule droite. Porte-cl\u00e9s et surveillants ligotaient ensuite le patient contre le lit de camp, tirant tant qu&rsquo;ils pouvaient sur les cordes. Les os craquaient. Le malheureux finissait par perdre le sens des choses\u00a0: il demeurait fig\u00e9 dans ses liens comme un cadavre raidi. Alors on le d\u00e9tachait, on lui jetait de l&rsquo;eau froide \u00e0 la face pour le ranimer.<\/p>\n<p>Force restait \u00e0 la loi, mais pas pour longtemps.<\/p>\n<p>Ces monstrueux traitements, si inhumains, \u00e0 propos de peccadilles comme le motif invoqu\u00e9 de bavardage continuel \u2013 tous les moyens ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9puis\u00e9s pour r\u00e9duire le d\u00e9linquant \u00e0 la r\u00e9sipiscence et s&rsquo;\u00e9tant av\u00e9r\u00e9s inop\u00e9rants, \u2013 ne laissaient pas que d&rsquo;\u00eatre odieux en plein vingti\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Albert Londres avait bien raison lorsqu&rsquo;il d\u00e9clarait que les superlatifs demeuraient au-dessous de tout, quand il s&rsquo;agissait de d\u00e9crire et de qualifier de pareilles infamies.<\/p>\n<p>En effet, les r\u00e8glements ne pr\u00e9voyaient pas ce d\u00e9cha\u00eenement f\u00e9roce d&rsquo;une r\u00e9pression extra-l\u00e9gale. En de semblables circonstances, apr\u00e8s avoir subi toutes les phases de ce supplice, j&rsquo;\u00e9crivis une lettre au commandant Barr\u00e9 \u2013 qui devait devenir directeur et gouverneur int\u00e9rimaire \u2013 dans laquelle je lui d\u00e9crivais cette sc\u00e8ne digne de l&rsquo;Inquisition.<\/p>\n<p>Le commandant Barr\u00e9 \u00e9tait un administrateur probe et honn\u00eate. Il r\u00e9prouva ces honteux proc\u00e9d\u00e9s, me fit donner mes vivres journaliers, quoique puni, et alla jusqu\u2019\u00e0 faire remiser la camisole dans les caves du commandement.<\/p>\n<p>Comme quoi, il vaut mieux avoir affaire \u00e0 des personnes \u00e9clair\u00e9es qui sont \u00e0 la t\u00eate, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 des subordonn\u00e9s ignobles qui sont au dernier degr\u00e9 de la hi\u00e9rarchie.<\/p>\n<p>(A suivre)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Allobroges 7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1289, lundi 16 f\u00e9vrier 1948, p. 2. 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