{"id":5198,"date":"2022-07-13T01:01:19","date_gmt":"2022-07-12T23:01:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5198"},"modified":"2022-05-22T07:05:00","modified_gmt":"2022-05-22T05:05:00","slug":"mes-tombeaux-15","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2022\/07\/mes-tombeaux-15\/","title":{"rendered":"Mes tombeaux 15"},"content":{"rendered":"<p><strong><em><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-5199 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-15-300x155.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"155\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-15-300x155.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-15-768x396.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-15.jpg 866w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Les Allobroges<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1288,<\/strong><\/p>\n<p><strong>samedi 14 &#8211; dimanche 15 f\u00e9vrier 1948, p. 2. <\/strong><\/p>\n<p><strong>Mes tombeaux<\/strong><\/p>\n<p><strong>souvenirs du bagne<\/strong><\/p>\n<p><strong>par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres<\/strong><\/p>\n<p>XIV<\/p>\n<p><strong>Une tombe \u00e9troite et sombre tel \u00e9tait le cachot o\u00f9 nous conduisait la moindre peccadille<\/strong><\/p>\n<p><strong>DANS LA NUIT DES CACHOTS <\/strong><\/p>\n<p>La commission disciplinaire, dans chaque p\u00e9nitencier, se r\u00e9unissait une fois par semaine. Elle entendait les d\u00e9linquants traduite devant elle, pour toutes infractions commises.<\/p>\n<p>Le commandant du p\u00e9nitencier la pr\u00e9sidait, flanqu\u00e9 de deux assesseurs, fonctionnaires plac\u00e9s sous ses ordres.<\/p>\n<p>La prison de nuit \u00e9tait rarement inflig\u00e9e ; la punition cellule pouvait aller jusqu&rsquo;\u00e0 soixante jours, celle de cachot jusqu&rsquo;\u00e0 trente jours. Mais chaque libell\u00e9 de punition \u00e9tant sanctionn\u00e9 ind\u00e9pendamment des autres, il en r\u00e9sultait qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9 la possibilit\u00e9 r\u00e9pressive \u00e9tait illimit\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour ma part, trois cents jours de cachot me furent inflig\u00e9s dans une seule s\u00e9ance, comme sanction de dix motifs diff\u00e9rents, \u00e0 raison de trente jours pour chaque motif.<!--more--><\/p>\n<p>On a vu les modalit\u00e9s du r\u00e9gime appliqu\u00e9 aux punis de cellule. Quant \u00e0 celui qui se r\u00e9f\u00e9rait aux punis de cachot, il \u00e9tait autrement s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Il consistait en une claustration de jour et de nuit dans un local sans fen\u00eatre, de 3 m 50 de long et 1 m 75 de large, sur une hauteur de 4 m\u00e8tres. Il \u00e9tait muni d&rsquo;un \u00e9troit lit de camp. Les punis \u00e9taient soumis au pain sec deux jours sur trois et mis aux fers du coucher au lever du soleil, soit douze heures. On sait que sous cette latitude, les nuits sont \u00e9gales aux jours. La mise aux fers consistait en la fixation de la jambe gauche au pied du lit de camp, au moyen d&rsquo;une boucle en fer munie de deux ouvertures aux extr\u00e9mit\u00e9s, lesquelles ouvertures s&rsquo;enfilaient le long d&rsquo;une barre, \u00e9galement de fer, fix\u00e9e \u00e0 demeure. Cette barre \u00e9tait ensuite assujettie au moyen d&rsquo;un piton qui traversait le lit de camp par une ouverture pratiqu\u00e9e \u00e0 cet effet. Ce piton, muni d&rsquo;un pas de vis, \u00e9tait lui-m\u00eame assujetti \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un boulon.<\/p>\n<p>Une tinette, un r\u00e9cipient \u00e0 eau et une couverture constituaient l&rsquo;ameublement.<\/p>\n<p>Au bas de la porte, \u00e9tait incrust\u00e9e une plaque m\u00e9tallique agr\u00e9ment\u00e9e d&rsquo;une vingtaine de trous de la dimension d&rsquo;une pi\u00e8ce de deux francs. C&rsquo;est par ces trous que p\u00e9n\u00e9trait un peu d&rsquo;air et de jour.<\/p>\n<p>La discipline \u00e9tait stricte. Le moindre mouvement entrainait une nouvelle punition. De sorte qu&rsquo;un condamn\u00e9 puni de trente jours de cachot pouvait tr\u00e8s bien en r\u00e9colter pour plus d&rsquo;une ann\u00e9e avant l&rsquo;expiration de sa peine initiale. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ce qui m&rsquo;arriva.<\/p>\n<p>Les cachots des Iles du Salut, \u00e0 l&rsquo;\u00eele Royale, \u00e9taient dispos\u00e9s \u00e0 droite et \u00e0 gauche d&rsquo;un couloir assez \u00e9troit. Ce couloir recevait la lumi\u00e8re du jour par des fen\u00eatres grill\u00e9es plac\u00e9es tr\u00e8s haut. Les punis y faisaient leurs br\u00e8ves ablutions le matin, apr\u00e8s le d\u00e9ferrage.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-955 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cellules2-1-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"232\" height=\"174\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cellules2-1-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cellules2-1.jpg 320w\" sizes=\"(max-width: 232px) 100vw, 232px\" \/>Il y avait dix-sept cachots.<\/p>\n<p>Deux ou trois ans avant la venue au bagne d&rsquo;Albert Londres, la \u00ab\u00a0Revue Bleue\u00a0\u00bb publiait un \u00ab\u00a0Voyage aux Tropiques\u00a0\u00bb d&rsquo;une grande valeur au double point de vue litt\u00e9raire et documentaire. Il \u00e9tait sign\u00e9 du nom de Louis Chadourne, talentueux \u00e9crivain pr\u00e9matur\u00e9ment enlev\u00e9 aux lettres fran\u00e7aises. Chadourne ne fit que passer \u00e0 la Guyane, ne s&rsquo;arr\u00eatant que quelques jours \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans un passage de sa belle relation, il dit : \u00ab\u00a0Je me fis enfermer dans un de ces cachots. apr\u00e8s que l&rsquo;occupant en eut \u00e9t\u00e9 extrait au pr\u00e9alable. J&rsquo;y demeurai quelques minutes. Je me trouvais dans d&rsquo;\u00e9paisses t\u00e9n\u00e8bres ; une odeur innommable d&rsquo;urine et d&rsquo;air vici\u00e9 se d\u00e9gageait, qui me fit battre en retraite. Je ne pouvais comprendre que des hommes pussent s\u00e9journer durant des mois dans une telle atmosph\u00e8re. Et pourtant, c&rsquo;\u00e9tait bien le cas\u00a0\u00bb. Oui, pour celui qui fait une telle exp\u00e9rience \u00e0 titre d&rsquo;amateur, telles sont, en effet, les impressions qu&rsquo;il peut en recevoir. Mais pour eux qui subissaient cette incarc\u00e9ration, il n&rsquo;en \u00e9tait pas de m\u00eame. On s&rsquo;habituait \u00e0 cette obscurit\u00e9, \u00e0 la longue. On y voyait m\u00eame assez pour pouvoir lire et \u00e9crire, \u00e0 proximit\u00e9 des trous situ\u00e9s au bas de la porte. Et quant aux odeurs, \u00e0 force de les humer les nerfs olfactifs n&rsquo;en \u00e9taient m\u00eame plus impressionn\u00e9s \u2013 sinon inconsciemment.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai s\u00e9journ\u00e9 une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es dans ces tombeaux de la r\u00e9pression, dans l&rsquo;espace de quinze ans, de 1909 \u00e0 1924. A cette derni\u00e8re date, la punition de cachot devait \u00eatre abolie, apr\u00e8s l&rsquo;enqu\u00eate d&rsquo;Albert Londres. Durant ce long s\u00e9jour, il est bien certain que je n&rsquo;aurais pas fait de vieux os, si je m&rsquo;\u00e9tais laiss\u00e9 aller \u00e0 l&rsquo;envo\u00fbtement de l&rsquo;ambiance, au d\u00e9couragement, \u00e0 la fatalit\u00e9 d\u00e9primante d&rsquo;un sort inexorable.<\/p>\n<p>Cela n&rsquo;\u00e9tait pas. Je conservai, en d\u00e9pit de toutes les souffrances et de toutes les privations, un moral inalt\u00e9rable. Ma lutte \u00e9pistolaire contre l&rsquo;administration et ses supp\u00f4ts, \u00e9tait pour moi un pr\u00e9cieux d\u00e9rivatif, ainsi que je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit. Cela m&rsquo;occupait et ainsi le temps s&rsquo;\u00e9coulait. L&rsquo;homme bien tremp\u00e9 est capable de supporter le pire, de demeurer impavide sous les coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de l&rsquo;adversit\u00e9. Chaque fois que j&rsquo;en exprimais le d\u00e9sir, \u2013 \u00e0 peu pr\u00e8s tous les jours \u2013 le surveillant de service me faisait donner le n\u00e9cessaire pour \u00e9crire et je me mettais en devoir de bombarder les autorit\u00e9s de ma prose r\u00e9criminatoire.<\/p>\n<p>(A suivre)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Allobroges 7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1288, samedi 14 &#8211; dimanche 15 f\u00e9vrier 1948, p. 2. 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