{"id":5191,"date":"2022-07-06T01:01:20","date_gmt":"2022-07-05T23:01:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5191"},"modified":"2022-05-21T07:35:55","modified_gmt":"2022-05-21T05:35:55","slug":"mes-tombeaux-13","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2022\/07\/mes-tombeaux-13\/","title":{"rendered":"Mes tombeaux 13"},"content":{"rendered":"<p><strong><em><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-medium wp-image-5192\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-13-300x140.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"140\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-13-300x140.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-13-768x358.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Allobroges-13.jpg 865w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Les Allobroges<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1286,<\/strong><\/p>\n<p><strong>jeudi 12 f\u00e9vrier 1948, p. 2.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mes tombeaux<\/strong><\/p>\n<p><strong>souvenirs du bagne<\/strong><\/p>\n<p><strong>par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres<\/strong><\/p>\n<p>XII<\/p>\n<p><strong>L\u2019interm\u00e9diaire-roi s\u2019engraissait sur le dos du bagnard le tondu<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;animation est plus grande qu&rsquo;\u00e0 la sieste. Les tourn\u00e9es de caf\u00e9 et de th\u00e9 se succ\u00e8dent d&rsquo;une fa\u00e7on ininterrompue. Nombreux sont les amateurs de bonbons, de beignets et de nougat. Personne ne dort. Ceux qui ne travaillent pas se livrent au jeu, tentent leur chance, se font plumer et retournent \u00e0 leur place, honteux et confus. Ils recommenc\u00e8rent le lendemain.<\/p>\n<p>Plus modestes, les joueurs de belote jouent des consommations. Une mandoline se met en action, une discussion s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, parfois des coups sont \u00e9chang\u00e9s : ce sont l\u00e0 des incidents ordinaires et tout \u00e0 fait n\u00e9gligeables.<!--more--><\/p>\n<p>Le samedi et le dimanche, il y a concert, parfois une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre. A minuit, tout s&rsquo;\u00e9teint et tout va reposer. Sauf des joueurs acharn\u00e9s et imp\u00e9nitents qui se sont cantonn\u00e9s dans le couloir des cabinets, pour y demeurer jusqu&rsquo;au matin.<\/p>\n<p><strong>LE SYSTEME D<\/strong><\/p>\n<p>Au Bagne, si l&rsquo;on voulait manger, boire et fumer, il fallait se d\u00e9brouiller. Sans cela, on \u00e9tait \u00e0 la merci des camarades \u2013 qui ne souffraient pas que quelqu&rsquo;un, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux, manqu\u00e2t de quelque chose.<\/p>\n<p>Lorsque je sortais du cachot, \u00e0 de longs intervalles, je devais refuser beaucoup de choses que l&rsquo;on m&rsquo;offrait, parce qu&rsquo;on m&rsquo;apportait de tout, de tous les c\u00f4t\u00e9s, \u00e0 ne savoir qu&rsquo;en faire. On a vu que, gr\u00e2ce \u00e0 leur industrie, beaucoup de transport\u00e9s savaient se mettre \u00e0 m\u00eame de se procurer leur n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Quelques condamn\u00e9s se faisaient envoyer de l&rsquo;argent de leur famille, par l&rsquo;entremise des surveillants qui retenaient trente pour cent sur le montant. Mais le plus grand nombre se d\u00e9brouillaient dans l&#8217;emploi ou la place de l&rsquo;occupant.<\/p>\n<p>Les serviteurs des agents et fonctionnaires, d\u00e9nomm\u00e9s gar\u00e7ons de famille, touchaient une prime mensuelle, de la main \u00e0 la main. De plus, ils avaient leur commission sur les transactions op\u00e9r\u00e9es avec leurs camarades du camp pour le compte de leurs patrons. Assez souvent, ils se conciliaient les bonnes gr\u00e2ces de leurs patronnes&#8230;<\/p>\n<p>Les infirmiers trafiquaient des m\u00e9dicaments, des boites de lait, des vivres d&rsquo;h\u00f4pitaux.<\/p>\n<p>Les cuisiniers s&rsquo;en prenaient \u00e0 la ration des hommes\u00a0; ils vendaient ce qu&rsquo;ils d\u00e9tournaient, non seulement aux m\u00e9nages de surveillants, mais encore aux condamn\u00e9s eux-m\u00eames qui se ruaient aux cuisines pour acheter leur propre ration\u00a0: caf\u00e9, viande, lard graisse \u2013 afin de faire leur popote.<\/p>\n<p>Et le plus fort, c&rsquo;est que ces inconscients montaient des cabales contre les cuisiniers consciencieux qui refusaient de se pr\u00eater \u00e0 ces trafics scandaleux. Et ils arrivaient \u00e0 les faire relever de leur emploi.<\/p>\n<p>Les surveillants charg\u00e9s des cuisines se pr\u00e9occupaient uniquement de faire leur beurre\u00a0; ils ne s&rsquo;occupaient pas du reste.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-3594 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"125\" \/>Les jardiniers vendaient les l\u00e9gumes et les fruits aux plus offrants. Les boulangers fabriquaient des petits pains, des g\u00e2teaux ; ils d\u00e9tournaient de la farine qui servait pour faire des nouilles et des beignets. Ils avaient des clients aussi bien chez les surveillants que parmi les condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>Les canotiers du port \u00e9coulaient les objets fabriqu\u00e9s par les bricoleurs, gagnant autant qu&rsquo;eux. Ils servaient aussi d&rsquo;interm\u00e9diaires pour toutes sortes de trafic.<\/p>\n<p>Les employ\u00e9s des cambuses avaient tout sous la main\u00a0: ils pouvaient se servir \u00e0 leur aise. Les surveillants dont ils relevaient n&rsquo;\u00e9taient pas un obstacle. Les uns et les autres se tenaient par le bout du nez.<\/p>\n<p>Les \u00e9crivains et les comptables trafiquaient des places et des emplois, les faisant obtenir \u00e0 ceux qui leur graissaient la patte. Moyennant finances, ils se faisaient fort de faire disparaitre les libell\u00e9s de punition, de provoquer des changements de camp ou de p\u00e9nitentier \u00e0 la convenance des int\u00e9ress\u00e9s. Les plantons servaient d&rsquo;agents de liaison et d&rsquo;entremetteurs.<\/p>\n<p>Les ouvriers d&rsquo;art employ\u00e9s aux travaux fabriquaient toutes sortes d&rsquo;objets illicitement, tant pour leurs camarades que pour le personnel libre. Peintres et ma\u00e7ons, m\u00e9caniciens et serruriers, menuisiers et. autres s&#8217;employaient \u00e0 qui mieux mieux pour le service des agents et fonctionnaires et se faisant payer de ce fait \u2013 car il y avait \u00e0 la fois d\u00e9tournement de mati\u00e8res premi\u00e8res au d\u00e9triment de l&rsquo;Etat, et d\u00e9tournement de main-d\u2019\u0153uvre p\u00e9nale.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un bateau de vivres \u00e9tait d\u00e9charg\u00e9, les marchandises se volatilisaient par enchantement. Donc, au Bagne, il y avait de l&rsquo;argent, de belles pi\u00e8ces d&rsquo;or.<\/p>\n<p>Les bagnards ne se volaient pas entre eux\u00a0: la place de chacun \u00e9tait sacr\u00e9e. Mais il ne fallait pas laisser tra\u00eener son argent \u2013 Le nerf de l&rsquo;\u00e9vasion. Pour le soustraire \u00e0 la convoitise d&rsquo;autrui, les bagnards se servaient du \u00ab\u00a0plan\u00a0\u00bb. Ce \u00ab\u00a0plan\u00a0\u00bb \u00e9tait un objet en alluminium, de forme ovo\u00efde allong\u00e9e. Il formait un ensemble de deux pi\u00e8ces se vissant et parfaitement adh\u00e9rentes. Sa longueur variait de sept \u00e0 dix centim\u00e8tres, son diam\u00e8tre de celui d&rsquo;une pi\u00e8ce de cinquante centimes \u00e0 celui d&rsquo;une pi\u00e8ce de deux francs. Cet \u00e9tui trouvait sa place dans le rectum, et se logeait dans l&rsquo;int\u00e9rieur de la cavit\u00e9 abdominale. On pouvait l&rsquo;\u00e9vacuer \u00e0 volont\u00e9 et il ne provoquait pas de malaise \u00e0 cela pr\u00e8s qu&rsquo;avant de s&rsquo;y habituer, on en sentait le poids, quelque peu g\u00eanant.<\/p>\n<p><strong>GUERRE EPISTOLAIRE<\/strong><\/p>\n<p>Le Bagne \u00e9tait r\u00e9gi, r\u00e9glement\u00e9 et codifi\u00e9 par une infinit\u00e9 de lois, d\u00e9crets et circulaires formant une v\u00e9ritable tour de Babel dans un labyrinthe inextricable. Peu apr\u00e8s mon arriv\u00e9e, gr\u00e2ces aux bons offices d&rsquo;un condamn\u00e9 employ\u00e9 \u00e0 la comptabilit\u00e9, je me fis remettre tout ce fatras et le passai au crible. Peu m&rsquo;importait de prendre note de la masse de ces documents\u00a0; il me suffisait d&rsquo;en extraire les dispositions favorables \u00e0 l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal, notamment ce \u00e0 quoi il avait droit.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;\u00e9tait pas facile. En effet, la plupart de ces dispositions r\u00e9glementaires se modifiaient et s&rsquo;abrogeaient les unes les autres. J&rsquo;arrivai pourtant \u00e0 les d\u00e9m\u00ealer. En possession de cette arme particuli\u00e8rement efficace \u2013 la connaissance du r\u00e8glement \u2013 je me disposai \u00e0 la lutte.<\/p>\n<p>L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire \u2013 cette Tentiaire qui pr\u00e9tendait briser toutes r\u00e9sistances \u00e0 ses pr\u00e9tentions \u2013 se moquait souverainement des r\u00e8glements \u00e9tablis. Le bon plaisir et l&rsquo;arbitraire en tenaient lien. Du haut en bas de l&rsquo;\u00e9chelle hi\u00e9rarchique, chacun jouait son petit Napol\u00e9on\u00a0; fuyant les responsabilit\u00e9s, ces tenants d&rsquo;un ordre \u00e9tabli qui les d\u00e9passait s&#8217;empressaient de se couvrir mutuellement.<\/p>\n<p>(A suivre)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Allobroges 7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1286, jeudi 12 f\u00e9vrier 1948, p. 2. Mes tombeaux souvenirs du bagne par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres XII L\u2019interm\u00e9diaire-roi s\u2019engraissait sur le dos du bagnard le tondu L&rsquo;animation est plus grande qu&rsquo;\u00e0 la sieste. Les tourn\u00e9es de caf\u00e9 et de th\u00e9 se succ\u00e8dent d&rsquo;une fa\u00e7on ininterrompue. 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