{"id":5152,"date":"2022-06-01T01:01:13","date_gmt":"2022-05-31T23:01:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5152"},"modified":"2022-05-19T18:40:59","modified_gmt":"2022-05-19T16:40:59","slug":"mes-tombeaux-3","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2022\/06\/mes-tombeaux-3\/","title":{"rendered":"Mes tombeaux 3"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Les Allobroges<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1276,<\/strong><\/p>\n<p><strong>samedi 31 janvier &#8211; dimanche 1 f\u00e9vrier 1948, p. 2.<\/strong><\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-medium wp-image-5127\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Mes-tombeaux-Les-Allobroges-29-janvier-au-11-mars-1948-300x88.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"88\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Mes-tombeaux-Les-Allobroges-29-janvier-au-11-mars-1948-300x88.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Mes-tombeaux-Les-Allobroges-29-janvier-au-11-mars-1948.jpg 578w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Mes tombeaux<\/strong><\/p>\n<p><strong>souvenirs du bagne<\/strong><\/p>\n<p><strong>par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres<\/strong><\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Le directeur Funk! qui lui succ\u00e9da, n&rsquo;avait rien d&rsquo;un argousin. Il punissait si peu que les gardiens se lass\u00e8rent vite d&rsquo;envoyer des d\u00e9tenus devant le pr\u00e9toire.<\/p>\n<p>Les demandes de gr\u00e2ce, de lib\u00e9ration conditionnelle soumises \u00e0 son appr\u00e9ciation pour avis, trouv\u00e8rent en lui un constant approbateur \u2013 quelle que fut la conduite de l&rsquo;int\u00e9ress\u00e9.<\/p>\n<p>Une bienveillance aussi inaccoutum\u00e9e devait avoir de f\u00e2cheuses r\u00e9percussions sur d&rsquo;autres plans. Le linge n&rsquo;\u00e9tait plus aussi blanc et la soupe aussi bonne. On ne pouvait pas tout avoir.<\/p>\n<p>Le 14 ao\u00fbt 1907, je b\u00e9n\u00e9ficiai d&rsquo;une lib\u00e9ration conditionnelle qui abr\u00e9geait ma peine de quelques mois.<!--more--><\/p>\n<p>Ayant embrass\u00e9 mes parents, je fus dirig\u00e9 sur le 5<sup>e<\/sup> Bataillon d&rsquo;Infanterie L\u00e9g\u00e8re d&rsquo;Afrique, apr\u00e8s quelques jours d&rsquo;attente au fort S<sup>t<\/sup>-Jean de Marseille. Le surlendemain je prenais pied sur la terre africaine, en rade de Gab\u00e8s. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas sans appr\u00e9hension.<\/p>\n<p><strong>AUX BAT D&rsquo;AF&rsquo;<\/strong><\/p>\n<p>Les bataillons d&rsquo;Afrique\u00a0! On en parlait comme d&rsquo;un \u00e9pouvantail, dans le temps&#8230; et non sans raison. On y envoyait les jeunes appel\u00e9s ayant subi une ou plusieurs condamnations dans la vie civile. Il y avait l\u00e0 un dr\u00f4le de rassemblement : souteneurs, apaches invertis, fricoteurs de tout acabit s&rsquo;y coudoyaient en m\u00eame temps que des brebis \u00e9gar\u00e9es, de na\u00effs campagnards, des d\u00e9voy\u00e9s occasionnels non encore corrompus \u2013 ils le seront bient\u00f4t apr\u00e8s quelques mois de cette ambiance frelat\u00e9e.<\/p>\n<p>Et les grad\u00e9s ! Ceux-l\u00e0 valaient bien les autres, surtout aux \u00e9chelons inf\u00e9rieurs, sergents et caporaux \u2013 sans oublier les chiens de quartier. Ils n&rsquo;avaient \u00e0 la bouche que ces mots : \u00ab\u00a0Je vous donne l&rsquo;ordre\u00a0! Je vous donne l&rsquo;ordre\u00a0!\u00a0\u00bb. Du matin au soir, on n&rsquo;entendait que \u00e7a. Avec moi, ils \u00e9taient bien tomb\u00e9s. Je me portais malade en permanence&#8230;<\/p>\n<p>Oui, un dr\u00f4le de milieu.<\/p>\n<p>La vie de caserne est bien la plus abrutissante qui soit sous la calotte des cieux.<\/p>\n<p>On parle de la discipline militaire, mais il y a aussi la discipline monacale et la discipline p\u00e9nitentiaire. On ne saurait les mettre sur le m\u00eame Pied.<\/p>\n<p>La discipline monacale est librement consentie. Elle ne p\u00e8se pas \u00e0 ceux qui s&rsquo;y soumettent volontairement.<\/p>\n<p>Dans les prisons, si son joug est lourd \u00e0 supporter, l&rsquo;arbitraire n&rsquo;y a aucune part. Les r\u00e8glements y sont inamovibles. On les connait et l&rsquo;on s&rsquo;y conforme \u2013 plus ou moins. Chaque d\u00e9tenu sait ce qu&rsquo;il a \u00e0 faire, n&rsquo;est jamais pris au d\u00e9pourvu.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-4122 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/biribi-1-copier-235x300.jpg\" alt=\"\" width=\"235\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/biribi-1-copier-235x300.jpg 235w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/biribi-1-copier.jpg 377w\" sizes=\"(max-width: 235px) 100vw, 235px\" \/>Tandis que dans l&rsquo;arm\u00e9e, on est command\u00e9 \u00e0 hue et \u00e0 dia, tiraill\u00e9 d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et d&rsquo;autre, ne sachant o\u00f9 donner de la t\u00eate, ignorant ce que l&rsquo;on fera dans une heure ou dans cinq minutes. Les soldats sont comme ces pantins dont on tire les ficelles : ce sont des machines \u00e0 ob\u00e9ir.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s peu pour moi!<\/p>\n<p>Il y avait dans ma compagnie un sergent moustachu qui devait m&rsquo;avoir vis\u00e9 sp\u00e9cialement. A plusieurs reprises, je l&rsquo;avais envoy\u00e9 promener, en y mettant quelques formes. Mais un jour, il me porta tellement sur le syst\u00e8me que je l&rsquo;enguirlandai copieusement. sans prendre de gants.<\/p>\n<p>Soixante jours de prison, dont vingt et un jours de cellule sanctionn\u00e8rent cette incartade.<\/p>\n<p>D\u00e9cid\u00e9ment, je n&rsquo;\u00e9tais pas fait pour jouer au soldat. Envoy\u00e9 de force \u00e0 la caserne, ce n&rsquo;\u00e9tait que par la forme qu&rsquo;on m&rsquo;y maintenait. J&rsquo;\u00e9tais pourtant bien r\u00e9solu de trouver un biais pour m&rsquo;en tirer mais lequel\u00a0?<\/p>\n<p>Je me renseignai aupr\u00e8s des anciens, et comme toute d\u00e9sertion \u00e9tait vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec dans ce coin de Tunisie infest\u00e9 d&rsquo;Arabes pillards et cruels (certains \u00ab\u00a0Joyeux\u00a0\u00bb \u00e9vad\u00e9s et repris par eux avaient \u00e9t\u00e9 fort malmen\u00e9s) je pris la r\u00e9solution de faire un autodaf\u00e9 de mes effets militaires, dans la cellule o\u00f9 je me trouvais enferm\u00e9.<\/p>\n<p>J&rsquo;accrochai mon complet de treillis aux barreaux de la petite fen\u00eatre de mon local et j&rsquo;y mis le feu \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un journal enflamm\u00e9. Ce faisant, j&rsquo;escomptais une peine de r\u00e9clusion qui me d\u00e9barrasserait de l&rsquo;Arm\u00e9e, avec un grand A, de ses pompes et de ses fastes. Mes effets se consumaient lentement, leur combustion d\u00e9gageant une odeur \u00e2cre qui me prenait \u00e0 la gorge. Je frappai \u00e0 la porte. Le sergent de garde parut, constata les faits, fit apporter deux seaux d&rsquo;eau qui suffirent largement \u00e0 \u00e9teindre cet incendie de pacotille, ce simulacre enfantin qui ne pouvait tromper personne.<\/p>\n<p>On pr\u00e9tendit m&rsquo;endosser la camisole de force, ce \u00e0 quoi je m&rsquo;opposai en me rebellant. De ma bouche, sortirent des paroles qui n&rsquo;\u00e9taient pas des compliments&#8230;<\/p>\n<p>Bref, pour ces faits, o\u00f9 il n&rsquo;y avait pas de quoi fouetter un chat, je fus inculp\u00e9 de \u00ab\u00a0tentative d&rsquo;incendie volontaire d&rsquo;un b\u00e2timent \u00e0 l&rsquo;usage de l&rsquo;arm\u00e9e, laquelle tentative manifest\u00e9e par un commencement d&rsquo;ex\u00e9cution, n&rsquo;ayant manqu\u00e9 son effet que par suite de circonstances ind\u00e9pendantes de la volont\u00e9 de son auteur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cette inculpation capitale \u00e9tait accompagn\u00e9e des faits connexes de voies de fait et de refus d&rsquo;ob\u00e9issance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 la prison militaire de Tunis au bout de quelques mois, je fus interrog\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises par un officier instructeur.<\/p>\n<p>Je le gratifiai de d\u00e9clarations nettement antimilitaristes.<\/p>\n<p>Enfin, le 5 mai 1903, je comparaissais devant le Conseil de Guerre de Tunis.<\/p>\n<p>Dans cette salle aust\u00e8re, o\u00f9 tant d&rsquo;\u00e9pilogues \u00e9taient venus se concr\u00e9tiser dans d&rsquo;innombrables ann\u00e9es de bagne, de prison ou de travaux forc\u00e9s, sept juges militaires de tous grades vinrent prendre place sur leurs si\u00e8ges, salu\u00e9s par un piquet de service Leurs visages compass\u00e9s demeuraient herm\u00e9tiques. Le colonel-pr\u00e9sident appela l&rsquo;affaire Roussenq. Il m&rsquo;interrogea bri\u00e8vement sur les faits. entendit deux t\u00e9moins, se tourna vers le minist\u00e8re public. Ce dernier demanda simplement l&rsquo;application de la loi, mon exclusion de l&rsquo;arm\u00e9e.<\/p>\n<p>Un quelconque avocat, d\u00e9sign\u00e9 d&rsquo;office, fit une non moins quelconque plaidoirie : il \u00e9voqua Gustave Herv\u00e9, ma jeunesse, le soleil trop chaud, des fadaises. Il se rassit, content de lui.<\/p>\n<p>Finita, la comedia\u00a0!<\/p>\n<p>La d\u00e9lib\u00e9ration se poursuit durant une heure. Enfin, voici le jugement :<\/p>\n<p>(A suivre.)<\/p>\n<p>Les personnes qui d\u00e9sirent correspondre avec Paul Roussenq pourront le faire \u00e0 l\u2019adresse du journal.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Allobroges 7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1276, samedi 31 janvier &#8211; dimanche 1 f\u00e9vrier 1948, p. 2. 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