{"id":5149,"date":"2022-05-28T01:01:18","date_gmt":"2022-05-27T23:01:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=5149"},"modified":"2022-05-19T18:33:29","modified_gmt":"2022-05-19T16:33:29","slug":"mes-tombeaux-2","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2022\/05\/mes-tombeaux-2\/","title":{"rendered":"Mes tombeaux 2"},"content":{"rendered":"<p><strong><em><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-medium wp-image-5127\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Mes-tombeaux-Les-Allobroges-29-janvier-au-11-mars-1948-300x88.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"88\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Mes-tombeaux-Les-Allobroges-29-janvier-au-11-mars-1948-300x88.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Mes-tombeaux-Les-Allobroges-29-janvier-au-11-mars-1948.jpg 578w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Les Allobroges<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1275,<\/strong><\/p>\n<p><strong>vendredi 30 janvier 1948, p. 2.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mes tombeaux<\/strong><\/p>\n<p><strong>souvenirs du bagne<\/strong><\/p>\n<p><strong>par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres<\/strong><\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Nous f\u00eemes une entr\u00e9e sensationnelle dans la bonne ville de Chamb\u00e9ry. Une jeune gar\u00e7on encha\u00een\u00e9 entre deux respectables gendarmes qui allaient avec dignit\u00e9, le derri\u00e8re solidement fix\u00e9 sur leurs montures, \u00e7a faisait de l&rsquo;effet.<\/p>\n<p>Quel crime avait pu commettre ce garnement ? Les gens attroup\u00e9s sur les trottoirs se le demandaient avec angoisse. Peut-\u00eatre avait-il \u00e9trangl\u00e9 quelque vieille femme ? Quant \u00e0 moi, le rouge de la honte me montait jusqu&rsquo;au front. Je n&rsquo;avais pourtant rien fait de r\u00e9pr\u00e9hensible.<!--more--><\/p>\n<p>Je fus amen\u00e9 devant un fringant substitut attach\u00e9 au Parquet, qui s&#8217;empressa, d&rsquo;un air ennuy\u00e9 et en baillant, de me signer un mandat de d\u00e9p\u00f4t. Et la Maison d&rsquo;arr\u00eat referma sur moi sa lourde porte.<\/p>\n<ul>\n<li>Qu&rsquo;est-ce que tu as fais ? me dirent les h\u00f4tes de ce lieu.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Je n&rsquo;en savais vraiment rien.<\/p>\n<p>Le Pr\u00e9sident du Tribunal me l&rsquo;apprit, quinze jours plus tard. Je r\u00e9pondais d&rsquo;un d\u00e9lit pr\u00e9vu et r\u00e9prim\u00e9 par le Code p\u00e9nal \u2013 le d\u00e9lit de vagabondage. La soci\u00e9t\u00e9 ne saurait tol\u00e9rer qu&rsquo;il exist\u00e2t des vagabonds ayant le front de se d\u00e9placer d&rsquo;un lieu \u00e0 l&rsquo;autre, sans m\u00eame avoir de l&rsquo;argent dans leur poche, C&rsquo;est pourquoi elle se montrait dispos\u00e9e \u00e0 leur offrir un asile dans ses prisons \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;autre gibier de haut parage. Elle les rejette sur le pav\u00e9 \u00e0 l\u2019expiration de leur peine, pour les reprendre et les rejeter. C&rsquo;est la r\u00e8gle du jeu.<\/p>\n<p>Le Pr\u00e9sident, donc, m&rsquo;ayant mis en pr\u00e9sence de ma culpabilit\u00e9, m&rsquo;octroya g\u00e9n\u00e9reusement trois mois de prison. C&rsquo;\u00e9tait pour rien.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins utilisant les dispositions l\u00e9gales qui permettent de faire appel d&rsquo;un jugement, je m&#8217;empressai de les faire jouer.<\/p>\n<p>De sorte, qu&rsquo;un mois plus tard, je me trouvais en pr\u00e9sence des juges de la Cour d&rsquo;Appel de Chamb\u00e9ry.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions une douzaine d&rsquo;appelants ; la s\u00e9ance devait se prolonger assez tard. En vue de cette \u00e9ventualit\u00e9, on nous avait donn\u00e9 \u00e0 manger dans la cour de la Prison. Il me restait un morceau de pain, apr\u00e8s le repas, que je mis dans ma poche. Le moment vint d&rsquo;\u00eatre \u00e0 mon tour interrog\u00e9 sur mon instance d&rsquo;appel. A vrai dire, ce fut un long monologue du v\u00e9n\u00e9rable Pr\u00e9sident, qui d\u00e9plora de me voir si jeune sur le banc d&rsquo;infamie. Je commen\u00e7ai \u00e0 en avoir plein les oreilles et lui r\u00e9pondis avec une certaine v\u00e9h\u00e9mence. Je lui demandais en fin de compte, quel crime j&rsquo;avais pu commettre, si \u00e7&rsquo;en \u00e9tait un de circuler sur une route. Le fait d&rsquo;\u00eatre pauvre, sans sou ni maille, ne constituait-ii pas, au contraire, un brevet d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 ? Et on me l&rsquo;impliquait \u00e0 charge l La parole fut donn\u00e9e au minist\u00e8re public L&rsquo;Avocat G\u00e9n\u00e9ral Orsat eut le tort d&rsquo;envenimer le d\u00e9bat en s&rsquo;acharnant sur un jeune condamn\u00e9 primaire qui, tout de m\u00eame, n&rsquo;avait rien \u00e0 se reprocher \u2013 en d\u00e9pit d&rsquo;une l\u00e9gislation barbare qui le tenait, sous le coup de ses foudres. Alors que son devoir le plus \u00e9l\u00e9mentaire, dans un cas si b\u00e9nin e\u00fbt \u00e9t\u00e9 de ne pas s&rsquo;\u00e9lever contre l&rsquo;application du sursis que je r\u00e9clamais, il s&rsquo;y opposa avec des arguments sans am\u00e9nit\u00e9. A tel point que sortant de ma poche le cro\u00fbton qui s&rsquo;y trouvait, je le lui lan\u00e7ais \u00e0 la t\u00eate. Aussit\u00f4t, grand \u00e9moi dans le pr\u00e9toire\u00a0; les gendarmes se jettent sur moi et me frappent. Le Pr\u00e9sident s&rsquo;\u00e9crie\u00a0: \u00ab\u00a0Arr\u00eatez-vous, Messieurs\u00a0!\u00a0\u00bb Il faut toute son autorit\u00e9 pour les calmer, La s\u00e9ance est suspendue pendant un quart d&rsquo;heure. A la reprise, l&rsquo;Avocat G\u00e9n\u00e9ral, juge et partie, d\u00e9clare ne pas prendre de r\u00e9quisitions.<\/p>\n<p>Le Pr\u00e9sident me demande si je regrette mon geste. Je r\u00e9ponds n\u00e9gativement. Il me le redemande instamment, m&rsquo;en supplie m\u00eame ; je m&rsquo;obstine dans mon raidissement.<\/p>\n<p>La Cour d\u00e9lib\u00e8re alors sur le si\u00e8ge. Malgr\u00e9 les efforts du Pr\u00e9sident, qui tente en vain d&rsquo;amadouer ses coll\u00e8gues, je suis condamn\u00e9 \u00e0 cinq ans de prison pour violences sur un magistrat en cours d&rsquo;audience. C&rsquo;\u00e9tait le maximum, la peine pr\u00e9vue allant de deux \u00e0 cinq ans de prison,<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-5150 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Clairvaux-ENAP-fonds-H-Manuel-1928-32-300x205.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"205\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Clairvaux-ENAP-fonds-H-Manuel-1928-32-300x205.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Clairvaux-ENAP-fonds-H-Manuel-1928-32.jpg 492w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>A CLAIRVAUX<\/strong><\/p>\n<p>Vers le mois de mai 1903, je fis partie d&rsquo;un convoi de condamn\u00e9s en partance pour la Maison Centrale de Clairvaux. Ancien monast\u00e8re de saint Bernard, transform\u00e9 en lieu de d\u00e9tention, cet \u00e9tablissement se trouve dans le creux d&rsquo;un vallon que dominent des hauteurs.<\/p>\n<p>Le voisinage est, pour ainsi dire, d\u00e9sertique.<\/p>\n<p>L\u00e0, six cents condamn\u00e9s accomplissaient leur peine sous la f\u00e9rule p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n<p>De nombreux ateliers occupaient l&rsquo;ensemble de la population p\u00e9nale : lits en fer, brosses, verrerie, cordonnerie, boutons, chaussons de lisi\u00e8re, tissage \u00e0 bras et tissage m\u00e9canique.<\/p>\n<p>En principe, le silence \u00e9tait de rigueur, le tabac \u00e9tait proscrit. Cependant, l&rsquo;on causait et l&rsquo;on fumait \u2013 en cachette, naturellement.<\/p>\n<p>Une cinquantaine de gardiens assuraient les diff\u00e9rents services, sous les ordres directs du gardien-chef. Un directeur et un contr\u00f4leur \u00e9taient au sommet de cette hi\u00e9rarchie. Avec l&rsquo;\u00e9conome de la prison, ils formaient un triumvirat sous le vocable de pr\u00e9toire disciplinaire, qui se r\u00e9unissait tous les jours, sauf le dimanche.<\/p>\n<p>Y \u00e9taient traduits les d\u00e9tenus ayant fait l&rsquo;objet d&rsquo;un rapport de comparution pour une infraction quelconque. Les punitions inflig\u00e9es \u00e9taient : la r\u00e9primande, le pain sec, la salle de discipline et la mise en cellule.<\/p>\n<p>A la salle de discipline, on \u00ab bouffait \u00bb des kilom\u00e8tres \u00e0 longueur de journ\u00e9e, dans un local ad hoc parsem\u00e9 de petites bornes pointues o\u00f9 les punis venaient s&rsquo;asseoir \u2013 sinon se reposer \u2013 dix minutes toutes les heures.<\/p>\n<p>La punition de cellule comportait l\u2019isolement absolu de quinze \u00e0 quatre-vingt dix jours, au pain sec trois jours sur quatre.<\/p>\n<p>Je fis connaissance avec la gamme nuanc\u00e9e de cette r\u00e9pression intra muros, plus souvent qu&rsquo;\u00e0 mon tour.<\/p>\n<p>Le directeur Mouginot n&rsquo;\u00e9tait pas tendre pour ses ouailles, mais d&rsquo;une grande int\u00e9grit\u00e9. Aussi s\u00e9v\u00e8re pour les gardiens qu&rsquo;il l&rsquo;\u00e9tait pour les d\u00e9tenus, il ne s&rsquo;agissait pas de broncher. Mais il veillait \u00e0 ce que chacun ait son d\u00fb. Clairvaux, sous sa baguette inflexible, \u00e9tait une grande machine bien huil\u00e9e, dont tous les rouages fonctionnaient \u00e0 merveille.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;il venait dans les ateliers et que les surveillants se mettaient au garde-\u00e0-vous pendant que les condamn\u00e9s se levaient d\u00e8s que le commandement de : \u00ab\u00a0Fixe\u00a0!\u00a0\u00bb avait retenti, aussit\u00f4t il disait : \u00ab\u00a0Asseyez-vous\u00a0!\u00a0\u00bb. Et il passait, rapide et l&rsquo;air pr\u00e9occup\u00e9, sans jamais s&rsquo;arr\u00eater.<\/p>\n<p>(A suivre.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Allobroges 7\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 1275, vendredi 30 janvier 1948, p. 2. Mes tombeaux souvenirs du bagne par Paul Roussenq, L\u2019Inco d\u2019Albert Londres II Nous f\u00eemes une entr\u00e9e sensationnelle dans la bonne ville de Chamb\u00e9ry. 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