{"id":4753,"date":"2020-05-23T01:30:00","date_gmt":"2020-05-22T23:30:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4753"},"modified":"2020-04-14T11:11:56","modified_gmt":"2020-04-14T09:11:56","slug":"lenfer-du-bagne-3e-version","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2020\/05\/lenfer-du-bagne-3e-version\/","title":{"rendered":"L\u2019enfer du Bagne 3e version ?"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4764 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-par-L\u00e9o-Delpech-186x300.jpg\" alt=\"\" width=\"100\" height=\"161\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-par-L\u00e9o-Delpech-186x300.jpg 186w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-par-L\u00e9o-Delpech.jpg 252w\" sizes=\"(max-width: 100px) 100vw, 100px\" \/>Sisteron, juin 1942. Les \u00e9crits de Roussenq (1885-1949) ressemblent \u00e0 cette vie houleuse et souffrante que le r\u00e9fractaire a pu endurer. Mais l\u00e0 o\u00f9 on aurait pu le croire, fini, cass\u00e9, bris\u00e9, il n\u2019en fut rien. Celui qui n\u2019\u00e9tait plus un homme mais un bagne, comme il a pu le dire \u00e0 Albert Londres en 1923, a su rebondir, retrouver vitalit\u00e9 et \u00e9nergie\u00a0; il a repris une plume que le glorieux parti des travailleurs lui avait confisqu\u00e9e en le faisant revenir de Guyane en d\u00e9cembre 1932. C\u2019est donc \u00e0 la citadelle de Sisteron que l\u2019Inco, une nouvelle fois prisonnier, donne une autre version de son enfer carc\u00e9ral et colonial.<!--more--><\/p>\n<p>Nous ne savons pas s\u2019il s\u2019agit de cette version dont s\u2019est servi l\u2019abb\u00e9 Pucheu, pr\u00eatre ouvrier, pour l\u2019\u00e9dition post-mortem \u00e0 Vichy des \u00e9crits de Roussenq en 1957. Un tableau comparatif des chapitres permet de mettre en avant certaines similitudes<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> mais on ne retrouve pas la messianique conclusion dans ce manuscrit donn\u00e9 aux Archives d\u00e9partementales des Alpes de Haute Provence en 2018 par M. Michel Henry, lui-m\u00eame le tenant de son p\u00e8re L\u00e9once. Ce ne sont plus alors deux mais trois versions que l\u2019on peut d\u00e9sormais lire de ces souvenirs de bagne. Dans tous les cas, il semblerait que le retour en France de l\u2019Inco orchestr\u00e9 par les bons soins du Secours Rouge International et son voyage en URSS, l\u2019ann\u00e9e suivante, soient \u00e0 l\u2019origine de ces variantes<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>Le Parti communiste a-t-il voulu faire de l\u2019ancien bagnard une marionnette que l\u2019on envoie au pays des Soviets\u00a0pour t\u00e9moigner des r\u00e9alisations de la glorieuse r\u00e9volution prol\u00e9tarienne \u00e0 la suite du premier plan quinquennal ?\u00a0 Cela ne fait gu\u00e8re de doute. En 1933, Staline est au pouvoir et affirme son totalitarisme. Roussenq n\u2019est pas dupe et le divorce avec les rouges est consomm\u00e9 peu de temps apr\u00e8s son retour. Ses impressions de voyages paraissent pourtant aux <em>\u00e9ditions de la D\u00e9fense<\/em>, organe de diffusion du SRI, en 1935. Le parti r\u00e9\u00e9crit Roussenq\u00a0comme il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 fait, un an auparavant, avec ses <em>25 ans de bagne<\/em>. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne. Roussenq r\u00e9\u00e9crit son p\u00e9riple sovi\u00e9tique et le fait publier la m\u00eame ann\u00e9e dans <em>Terre Libre<\/em>, le journal libertaire des copains du Gard<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Et apr\u00e8s ?<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4767 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-le-beau-voyage-PUB-4-195x300.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"214\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-le-beau-voyage-PUB-4-195x300.jpg 195w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-le-beau-voyage-PUB-4.jpg 443w\" sizes=\"(max-width: 139px) 100vw, 139px\" \/>Apr\u00e8s, Roussenq est fatigu\u00e9. Sans un sou en poche et des poches perc\u00e9es. L\u2019anarchie, pauvre fille, n\u2019a pas les m\u00eames moyens que le mouvement dit de masse affili\u00e9e \u00e0 la IIIe Internationale. La dot rouge de Roussenq a fondu comme neige au soleil de Moscou. Retour aux vaches maigres pour l\u2019Inco et \u00e0 l\u2019errance de son adolescence. Roussenq parcourt \u00e0 nouveaux les routes. Ou plut\u00f4t les voies de chemins de fer. Et c\u2019est le colporteur Roussenq que la main de la justice condamne \u00e0 Dijon et \u00e0 Belfort en 1935 ou \u00e0 Paris le 9 mars 1938, pour vagabondage, pour infraction \u00e0 l\u2019interdiction de s\u00e9jour ou encore pour n\u2019avoir pas pay\u00e9 son titre de transport.<\/p>\n<p>C\u2019est toujours le colporteur Roussenq mais aussi et surtout l\u2019anarchiste non amend\u00e9, que la Troisi\u00e8me R\u00e9publique agonisante puis l\u2019\u00c9tat Fran\u00e7ais surveillent de pr\u00e8s. Il est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 Avignon le 4 d\u00e9cembre 1940 puis, l\u2019Inco va de prison en camp d\u2019internement. Il passe peu de temps \u00e0 la fin du mois de janvier 1941\u00e0 Saint-Paul-d\u2019Eyjeaux, pr\u00e8s de Limoges, o\u00f9 l\u2019on accueille d\u00e8s 1940 des hommes consid\u00e9r\u00e9s comme \u00ab\u00a0ind\u00e9sirables\u00a0\u00bb par le gouvernement de Philippe P\u00e9tain. Le 9 f\u00e9vrier, nous le retrouvons \u00e0 Sisteron dans les Alpes de Haute Provence. La citadelle sert de lieu d\u2019enfermement pour les communistes et les anarchistes entre autres. Lib\u00e9r\u00e9 apr\u00e8s avoir pr\u00eat\u00e9 serment d\u2019all\u00e9geance \u00e0 l\u2019\u00c9tat Fran\u00e7ais et sous couvert d\u2019une bonne conduite, il quitte le camp d\u2019internement de Fort-Barraux en Is\u00e8re le 4 janvier 1943. C\u2019est \u00e0 Sorgues dans le Vaucluse o\u00f9 il est astreint \u00e0 r\u00e9sidence que Paul Roussenq retrouve une semi-libert\u00e9 puis une nouvelle et derni\u00e8re p\u00e9riode d\u2019errance \u00e0 partir de 1944<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4768 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-4-citadelle-de-SIsteron-259x300.jpg\" alt=\"\" width=\"146\" height=\"169\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-4-citadelle-de-SIsteron-259x300.jpg 259w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-4-citadelle-de-SIsteron.jpg 755w\" sizes=\"(max-width: 146px) 100vw, 146px\" \/>Qu\u2019a-t-il fait ensuite\u00a0? Les sources manquent jusqu\u2019\u00e0 son suicide par noyade \u00e0 Bayonne le 3 ao\u00fbt 1949. \u00a0Quel fut le parcours de ses <em>Souvenirs v\u00e9cus<\/em> du bagne\u00a0? \u00a0Comment a-t-il connu L\u00e9once Henry\u00a0si, bien entendu, Roussenq ait \u00e9t\u00e9 li\u00e9 \u00e0 lui\u00a0? Toujours est-il que l\u2019homme qui fut enferm\u00e9 plus de 4000 jours dans les sinistres cachots de l\u2019\u00eele Saint Joseph \u00e9crit une seconde fois son exp\u00e9rience bagnarde. Y-eu-t-il une troisi\u00e8me version ou bien est-ce celle-ci que l\u2019Abb\u00e9 Pucheu a remani\u00e9e\u00a0? Des diff\u00e9rences existent entre les trois textes m\u00eame si le style didactique de l\u2019Inco, qui rarement se met en valeur en utilisant la 1<sup>e<\/sup> personne du singulier, demeure une constante<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Celui des <em>\u00c9ditions de la D\u00e9fense<\/em> est tout empreint d\u2019une rh\u00e9torique de parti et nous ignorons ce qu\u2019il est advenu du manuscrit original. Ce r\u00e9cit est en tout cas diff\u00e9rent des deux qui suivront. Albert Londres y disparait presque<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a> mais on le retrouve dans les deux autres textes. Inversement, le docteur Louis Rousseau encens\u00e9 en 1934<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>, disparait du cahier de 1942 et de l\u2019\u00e9dition de 1957 \u2026 qui se termine par la signature de Roussenq \u00e0 Sisteron en juin 1942\u00a0! Cela laisse \u00e0 penser que Fernand R\u00e9mi Pucheu, ordonn\u00e9 pr\u00eatre \u00e0 Ajaccio en 1930<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>, a bien utilis\u00e9 puis retransform\u00e9 le texte de Roussenq. Pour Laure Franck, directrice adjointe des Archives d\u00e9partementales de Haute Provence, qui a organis\u00e9 la publication en mai 2019 du cahier de Sisteron sous forme d\u2019un pdf\u00a0richement illustr\u00e9<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a> : \u00ab\u00a0La proximit\u00e9 des deux textes tant dans leur structure que leur propos est manifeste\u00a0\u00bb. La lecture du cahier de Sisteron permet donc d\u2019apporter quelques \u00e9clairages, d\u2019ouvrir une possible comparaison mais elle constitue surtout un document inestimable sur le syst\u00e8me \u00e9liminatoire mis en place en Guyane dans les camps de travaux forc\u00e9s. Bienvenue chez les hommes punis.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone wp-image-4758\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-comparatif-3-textes-300x293.jpg\" alt=\"\" width=\"629\" height=\"615\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-comparatif-3-textes-300x293.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-comparatif-3-textes.jpg 669w\" sizes=\"(max-width: 629px) 100vw, 629px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-4769 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-3.jpg\" alt=\"\" width=\"212\" height=\"299\" \/>Paul Roussenq<\/strong><\/p>\n<p><strong>L\u2019enfer du bagne<\/strong><\/p>\n<p><strong>(Souvenirs v\u00e9cus)<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>Au lecteur<\/strong><\/p>\n<p>Apr\u00e8s Albert Londres qui fraya la voie, une bonne douzaine d&rsquo;hommes de lettres ont \u00e9crit sur la Guyane et les for\u00e7ats. G\u00e9n\u00e9ralement, ils l&rsquo;ont fait avec conscience et sinc\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Cependant, ce n&rsquo;est pas dans quinze jours ou un mois, que l&rsquo;on peut se rendre compte, m\u00eame sur le plan g\u00e9n\u00e9ral, d&rsquo;un organisme aussi compliqu\u00e9 que le Bagne, \u00e0 plus forte raison de la vie et du caract\u00e8re des bagnards, de leurs m\u0153urs et de leurs habitudes.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai pass\u00e9 plus d&rsquo;un quart de si\u00e8cle dans ce milieu si divers &#8211; et pourtant si homog\u00e8ne dans son ensemble.<\/p>\n<p>Je crois donc avoir eu suffisamment le temps de le conna\u00eetre, de l&rsquo;appr\u00e9cier enfin dans ses plus intimes d\u00e9tails, pour \u00eatre \u00e0 m\u00eame de le d\u00e9crire en tout \u00e9tat de cause.<\/p>\n<p>Je m&rsquo;en vais le faire d&rsquo;une fa\u00e7on objective et impartiale et dans le recul du temps &#8211; sans haine ni ressentiment. Je dirai ce qui a \u00e9t\u00e9, ce que j&rsquo;ai vu. Depuis, bien des choses ont chang\u00e9 de face\u00a0; le r\u00e9gime du Bagne n&rsquo;est plus le m\u00eame : il a \u00e9volu\u00e9 vers le mieux. Mais ce qui a exist\u00e9 ne peut dispara\u00eetre : l&rsquo;historien doit le consigner dans ses annales.<\/p>\n<p>J&#8217;emploierai tour \u00e0 tour le pr\u00e9sent et le pass\u00e9 selon que je ferai allusion \u00e0 des choses d\u00e9finitives ou bien susceptibles de transformations.<\/p>\n<p>On n&#8217;emploie plus, pour le moment, le syst\u00e8me de la transportation en Guyane &#8211; ce qui ne veut pas dire que l&rsquo;on n&rsquo;y reviendra pas lorsque la grande tourmente aura pris fin.<\/p>\n<p>Dans tous les cas, il reste encore plus de deux mille Bagnards en Guyane, en la pr\u00e9sente ann\u00e9e 1942. Le Bagne demeure donc \u00e0 l&rsquo;ordre du jour et son \u00e9tude n&rsquo;est pas inutile.<\/p>\n<p>P.R.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le Conseil de guerre<\/strong><\/p>\n<p>Natif de Saint-Gilles dans le Gard, j&rsquo;y \u00e9tais occup\u00e9 aux travaux des vendanges, vers ma dix-septi\u00e8me ann\u00e9e, lorsqu&rsquo;\u00e0 la suite d&rsquo;une discussion futile avec mon p\u00e8re, je quittai mes parents pour courir l&rsquo;aventure.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aurore de ce vingti\u00e8me si\u00e8cle, les autos n&rsquo;encombraient pas les routes nationales. On y voyait les compagnons et les trimardeurs circuler p\u00e9destrement le baluchon sur l&rsquo;\u00e9paule.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques mois de cette vie pittoresque, je me trouvais non-loin de Chamb\u00e9ry lorsque je vins \u00e0 rencontrer deux gendarmes \u00e0 cheval qui patrouillaient sur la route. Rencontre fatale. Ils me demand\u00e8rent mes papiers. N&rsquo;ayant pas travaill\u00e9 depuis plus d&rsquo;un mois, me trouvant sans argent ni moyens d&rsquo;existence, les pandores se mirent en devoir de m&rsquo;arr\u00eater pour vagabondage et de me pr\u00e9senter au parquet &#8211; lequel me fit \u00e9crouer \u00e0 la prison de Chamb\u00e9ry en f\u00e9vrier 1903. Je ne tardai pas \u00e0 compara\u00eetre devant le tribunal correctionnel, qui me condamna \u00e0 trois mois de prison. Le tribunal ayant tenu compte de mon attitude qui fut celle d&rsquo;un r\u00e9volt\u00e9 s&rsquo;insurgeant contre des lois indignes qui permettaient de condamner des malheureux qui n&rsquo;avaient que le tort de n&rsquo;avoir ni d&rsquo;argent, ni de travail.<\/p>\n<p>Je fis opposition l\u00e9gale \u00e0 ce jugement, et lorsque je me mis en pr\u00e9sence des juges de la Cour d&rsquo;Appel, qui confirm\u00e8rent ma condamnation, je manifestais mes sentiments r\u00e9probateurs en jetant un morceau de pain \u00e0 la t\u00eate de l&rsquo;avocat g\u00e9n\u00e9ral qui avait requ\u00e9ri contre moi.<\/p>\n<p>D\u00e9lib\u00e9rant sur le si\u00e8ge, la Cour me condamnait \u00e0 nouveau de ce fait \u00e0 cinq ans de prison, pour violences sur un magistrat en cour d&rsquo;audience.<\/p>\n<p>Je fis ma peine \u00e0 la Maison Centrale de Clairvaux et \u00e0 ma sortie, je fus dirig\u00e9 vers le 5e bataillon d&rsquo;infanterie l\u00e9g\u00e8re d&rsquo;Afrique en garnison \u00e0 Gab\u00e8s (Tunisie).<\/p>\n<p>Conduit par les gendarmes de Clairvaux au fort Saint-Jean \u00e0 Marseille, apr\u00e8s un bref s\u00e9jour dans ce d\u00e9p\u00f4t de militaires passagers, je pris le bateau pour Gab\u00e8s en compagnie de quelques jeunes gens qui se trouvaient dans mon cas, fin 1907.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 la caserne, je ne tardai pas \u00e0 me rendre compte que je n&rsquo;\u00e9tais pas fait pour le m\u00e9tier de militaire. Je regimbai contre les ordres, les corv\u00e9es, toutes les tribulations et les brimades en usage alors dans ces unit\u00e9s disciplinaires que repr\u00e9sentaient les bataillons d&rsquo;Afrique.<\/p>\n<p>Finalement, pour avoir copieusement enguirland\u00e9 un sergent, je fus l&rsquo;objet d&rsquo;une punition de soixante jours de prison dont vingt-et-un de cellule. Le bruit de mes frasques avait couru de bouche en bou[che] parmi les sous-officiers de ma compagnie ; ceux-ci, qui se relayaient \u00e0 tour de r\u00f4le pour commander chaque jour le poste de garde aux locaux disciplinaires, ne manqu\u00e8rent pas dans leur g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 de m&rsquo;y chercher noise. Les uns me faisaient mettre une poign\u00e9e de sel dans ma soupe, tout en me privant d&rsquo;eau potable ; les autres donnaient un coup de pied contre ma gamelle. Ma cellule \u00e9tait fouill\u00e9e plusieurs fois par jour et on m&rsquo;enlevait tout : tabac, livres et journaux.<\/p>\n<p>Manquant d&rsquo;\u00eatre asphyxi\u00e9 par la fum\u00e9e, je frapp\u00e9 \u00e0 la porte \u00e0 coups redoubl\u00e9s.<\/p>\n<p>Et un seau d&rsquo;eau suffi pour \u00e9teindre la combustion lente de ma d\u00e9froque militaire.<\/p>\n<p>Traduit de ce fait devant le Conseil de guerre de Tunis, le 5 mai 1908, je me vis condamn\u00e9 \u00e0 la peine de vingt ans de travaux forc\u00e9s, \u00e0 la d\u00e9gradation militaire et \u00e0 vingt ans d&rsquo;interdiction de s\u00e9jour sous l&rsquo;inculpation tendancieuse suivante : \u00ab tentative d&rsquo;incendie volontaire d&rsquo;un b\u00e2timent \u00e0 l&rsquo;usage de l&rsquo;arm\u00e9e.<\/p>\n<p>Laquelle tentative, manifest\u00e9e par un commencement d&rsquo;ex\u00e9cution n&rsquo;ayant manqu\u00e9 son effet que par suite de circonstances ind\u00e9pendantes de la volont\u00e9 de son auteur. \u00bb<\/p>\n<p>Et voil\u00e0 comme quoi, pour avoir d\u00e9truit par le feu quelques vieilles hardes, on m&rsquo;infligeait un ch\u00e2timent r\u00e9serv\u00e9 d&rsquo;ordinaire aux pires criminels de droit commun. Il est vrai que le Code militaire en vigueur \u00e0 cette \u00e9poque n&rsquo;\u00e9tait pas tendre. La peine de mort s&rsquo;y inscrivait \u00e0 chaque page.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4122 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/biribi-1-copier-235x300.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"191\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/biribi-1-copier-235x300.jpg 235w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/biribi-1-copier.jpg 377w\" sizes=\"(max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/>Le d\u00e9p\u00f4t des for\u00e7ats<\/strong><\/p>\n<p>Au d\u00e9but de septembre 1908, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 quatre mois en instance de recours en cassation \u00e0 la prison militaire de Tunis, je passai quelques semaines \u00e0 la prison civile apr\u00e8s la parade de la d\u00e9gradation militaire et fus ensuite dirig\u00e9 par mer sur le d\u00e9p\u00f4t de for\u00e7ats et rel\u00e9gu\u00e9s de l&rsquo;Harrach, \u00e0 Maison-Carr\u00e9e, pr\u00e8s d&rsquo;Alger.<\/p>\n<p>Finalement, je vus tellement exc\u00e9d\u00e9 de toutes ces brimades que, croyant de de me faire changer de bataillon, je mis le feu \u00e0 mes effets militaires que j&rsquo;avais accroch\u00e9 aux barreaux de ma fen\u00eatre.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait un vieux casernement, v\u00e9ritable nid de vermine, lequel contenait environ deux cents for\u00e7ats et une cinquantaine de rel\u00e9gu\u00e9s. Une trentaine d&rsquo;europ\u00e9ens, seulement, \u00e9taient imputables \u00e0 cet effectif. Il y avait des dortoirs qui servaient aussi de r\u00e9fectoires, ainsi que des ateliers. Les indig\u00e8nes \u00e9taient soumis \u00e0 des travaux de sparterie<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> ; les europ\u00e9ens \u00e9taient employ\u00e9s au collage de bo\u00eetes d&rsquo;allumettes destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre livr\u00e9es ensuite \u00e0 la manufacture. Les premiers nomm\u00e9s, \u00e9taient men\u00e9s rudement par des gardiens qui n&rsquo;\u00e9taient pas mauvais pour nous autres europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Tous ces gardiens, d&rsquo;origine m\u00e9tropolitaine, connaissaient parfaitement la langue arabe. La nourriture, quoique faite \u00e0 l&rsquo;huile, n&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9sagr\u00e9able. La cantine \u00e9tait vari\u00e9e et pas ch\u00e8re. Les dortoirs \u00e9taient munis de nattes, sur lesquelles couchaient les indig\u00e8nes, qui se couvraient d&rsquo;une couverture.<\/p>\n<p>Les europ\u00e9ens avaient le privil\u00e8ge d&rsquo;avoir une paillasse, avec plusieurs couvertures, \u00e0 leur disposition.<\/p>\n<p>Matin et soir, les uns et les autres faisaient une heure de promenade dans la grande cour, en file indienne et au pas cadenc\u00e9.<\/p>\n<p>Un vieux docteur, ancien officier de sant\u00e9 de la Marine, venait chaque jour passer sa visite.<\/p>\n<p>Il avait beaucoup de clients, \u00e0 tel point qu&rsquo;il dut prescrire des lavements \u00e0 une douzaine d&rsquo;entre eux pour s&rsquo;en d\u00e9barrasser. Ces lavements, pratiqu\u00e9s dans la cour au moment des promenades, \u00e9taient donn\u00e9s au moyen d&rsquo;une \u00e9norme seringue \u00e0 chevaux, dont la canule ne s&rsquo;introduisait qu&rsquo;avec difficult\u00e9 dans l&rsquo;anus des patients.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9taient des cris et des plaintes \u00e0 n&rsquo;en plus finir ; la galerie s&rsquo;en donnait des acc\u00e8s de rire \u00e0 se tenir le ventre. Il en r\u00e9sulta que le vide se fit aux visites m\u00e9dicales ult\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Vers la fin d\u00e9cembre 1908, le prochain d\u00e9part pour la Guyane fut annonc\u00e9.<\/p>\n<p>On distribua \u00e0 chacun un sac de marine contenant l&rsquo;\u00e9quipement des futurs for\u00e7ats. Comme toujours, en pareille circonstance, la discipline se rel\u00e2cha.<\/p>\n<p>Un beau matin une cinquantaine de gendarmes arm\u00e9s de pied en cap, vinrent nous prendre en charge pour nous conduire \u00e0 Alger, o\u00f9 devait avoir lieu l&#8217;embarquement.<\/p>\n<p>Ils nous firent prendre place dans un train sp\u00e9cial qui nous attendait en rase campagne non loin du d\u00e9p\u00f4t et qui nous amena sur les quais du port d&rsquo;Alger.<\/p>\n<p>Nous p\u00fbmes voir le bateau-bagne affr\u00e9t\u00e9 au transport des for\u00e7ats, \u00ab La Loire \u00bb, qui \u00e9tait ancr\u00e9 au large. Nous pr\u00eemes place dans des chalands en fer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong> <img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4770 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/La-LOIRE-Copier-300x183.jpg\" alt=\"\" width=\"216\" height=\"132\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/La-LOIRE-Copier-300x183.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/La-LOIRE-Copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 216px) 100vw, 216px\" \/>En route pour la Guyane<\/strong><\/p>\n<p>Les chalands, que tiraient des remorqueurs, furent bient\u00f4t aupr\u00e8s du sinistre bateau, sur lequel on ne tarda pas de nous faire monter, par un escalier m\u00e9tallique raide et incommode.<\/p>\n<p>Nous f\u00fbmes re\u00e7us \u00e0 bord par des surveillants du bagne qui venaient de finir leur cong\u00e9, et qui profitaient de leur retour en Guyane pour y accompagner le convoi.<\/p>\n<p>Ils nous fouill\u00e8rent, puis nous firent p\u00e9n\u00e9trer dans les \u00ab cages \u00bb, vastes compartiments o\u00f9 l&rsquo;on entassait la sp\u00e9ciale cargaison humaine. Ces cages, ainsi appel\u00e9es \u00e0 cause des \u00e9pais barreaux, \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9es partiellement par le contingent de Saint-Martin-de-R\u00e9, le d\u00e9p\u00f4t m\u00e9tropolitain des for\u00e7ats et rel\u00e9gu\u00e9s.<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient en tout 350, et notre effectif en venait renforcer le nombre \u00e0 600 unit\u00e9s. Il y avait \u00e0 bord, situ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;entrepont, quatre de ces cages, dont deux \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9es aux rel\u00e9gu\u00e9s et aux indig\u00e8nes. Entre les anciens et les nouveaux venus, des conversations d&rsquo;engag\u00e8rent.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ainsi que nous appr\u00eemes que le d\u00e9p\u00f4t \u00e0 Saint- Martin \u00e9tait un v\u00e9ritable Bagne, o\u00f9 l&rsquo;on \u00e9tait men\u00e9 \u00e0 la trique. En outre, le pain sec et le cachot y \u00e9taient octroy\u00e9s copieusement. Aussi, nos interlocuteurs \u00e9taient-ils heureux d&rsquo;avoir quitt\u00e9 cet enfer.<\/p>\n<p>Ceux qui ne l&rsquo;\u00e9taient pas, c&rsquo;\u00e9taient les anciens pr\u00e9v\u00f4ts, dont le r\u00f4le avait \u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00eatre les auxiliaires des surveillants.<\/p>\n<p>On les avait ross\u00e9s d&rsquo;importance, et plusieurs avaient \u00e9t\u00e9 transport\u00e9s \u00e0 l&rsquo;infirmerie du bord.<\/p>\n<p>Ils avaient d\u00e9sign\u00e9s leurs agresseurs, que l&rsquo;on avait plac\u00e9s \u00e0 fond de cale. Sur ces entrefaites, la <em>Loire <\/em>fit entendre le son prolong\u00e9 de sa sir\u00e8ne : c&rsquo;\u00e9tait le d\u00e9part. On \u00e9tait au 30 d\u00e9cembre 1908. Quelques heures plus tard devait se produire la terrible catastrophe de Messine<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a> &#8211; formidable raz-de- mar\u00e9e qui occasionna plus de cent mille victimes.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, la <em>Loire<\/em> gagna la haute mer. L&rsquo;heure de la soupe du soir arriva.<\/p>\n<p>Un potage, un l\u00e9gume, de la viande, un fromage, des fruits, un quart de vin et du pain \u00e0 discr\u00e9tion, nous d\u00e9montr\u00e8rent que nous ne mourrions pas de faim pendant la travers\u00e9e.<\/p>\n<p>La nuit venue, on accrocha des hamacs \u00e0 des crochets fix\u00e9s au plafond, et chacun y prit place pour la nuit. Les conversations reprirent de part et d&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Nous avions parmi nous un \u00e9vad\u00e9 du Bagne, qui nous instruisait sur ce qui se passait l\u00e0-bas. L&rsquo;auditoire \u00e9tait suspendu \u00e0 ses l\u00e8vres.<\/p>\n<p>Mes compagnons parlaient aussi de leurs faits d&rsquo;armes pass\u00e9s, de leurs projets d&rsquo;avenir, de leur r\u00e9solution de ne pas moisir au Bagne et d&rsquo;y tenter l&rsquo;\u00e9vasion le plus t\u00f4t possible. Il y avait parmi nous beaucoup de jeunes, de dix-huit \u00e0 vingt-cinq ans.<\/p>\n<p>Lorsque le silence se fit et que tout paraissait dormir, des grincements de hamacs significatifs apprirent aux initi\u00e9s que des actes de p\u00e9d\u00e9rastie avaient lieu \u00e0 la faveur des t\u00e9n\u00e8bres.<\/p>\n<p>Au r\u00e9veil, on nous donna du caf\u00e9 et des biscuits de mer.<\/p>\n<p>Les cages \u00e9taient entour\u00e9es de bancs circulaires sur lesquels une partie d&rsquo;entre nous prit place. Les autres se livr\u00e8rent \u00e0 la promenade, par groupes et en conversant. Puis on joua aux cartes, fournies par des hommes d&rsquo;\u00e9quipage avec lesquels on \u00e9tablissait des trafics. Il se troquait aussi des vivres et du linge de cantine contre du tabac et de l&rsquo;eau-de-vie. Il y avait bien des rondes de surveillants de temps \u00e0 autre, mais seulement pour la forme.<\/p>\n<p>Le repas de midi ne le c\u00e9da en rien \u00e0 celui de la veille au soir ; la viande c\u00e9da la place \u00e0 de l&rsquo;excellent poisson. Beaucoup d&rsquo;entre nous cependant n&rsquo;y firent pas honneur, incommod\u00e9s qu&rsquo;ils \u00e9taient par le mal de mer.<\/p>\n<p>Nous avions d\u00e9j\u00e0 franchi le d\u00e9troit de Gibraltar et nous voguions en plein Oc\u00e9an.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, trois immersions avaient eu lieu et d&rsquo;autre s&rsquo;annon\u00e7aient imminentes.<\/p>\n<p>Tous les jours, nous faisions, cage par cage, une courte promenade sur le pont, ce qui nous distrayait quelque peu. De temps \u00e0 autre il y avait quelque pugilat, des disputes plus ou moins graves.<\/p>\n<p>Le temps se passait d&rsquo;une fa\u00e7on monotone. Quelques autres d\u00e9c\u00e8s s&rsquo;\u00e9taient produits. Tous ceux-l\u00e0 avaient ainsi termin\u00e9s leur peine.<\/p>\n<p>Enfin, le 13 janvier 1909 au matin, quatorze jours apr\u00e8s notre embarquement, nous aper\u00e7\u00fbmes la terre dans le lointain : c&rsquo;\u00e9taient les c\u00f4tes basses et mar\u00e9cageuses de la Guyane. Ce fut le branle-bas d\u00e8s l&rsquo;arriv\u00e9e, les pr\u00e9paratifs du d\u00e9barquement.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait une nouvelle vie qui allait commencer pour nous tous.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4261 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171024_080939-copier-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"213\" height=\"160\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171024_080939-copier-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171024_080939-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 213px) 100vw, 213px\" \/>Les \u00eeles du Salut<\/strong><\/p>\n<p>La <em>Loire<\/em> stoppa. Devant nous, qui \u00e9taient r\u00e9unis sur le pont nos sacs de marine aux pieds, les Iles du Salut flambaient sous le soleil des tropiques. Des milliers de cocotiers aux f\u00fbts sveltes, dressaient vers un ciel sans t\u00e2che leur panache vert, auquel les r\u00e9gimes de fruit \u00e9taient suspendus.<\/p>\n<p>De cette verdure qui \u00e9tait la note dominante \u00e9mergeaient de nombreuses constructions dont les toitures m\u00e9talliques jetaient des \u00e9clats d&rsquo;argent sous les rayons de l&rsquo;astre du jour.<\/p>\n<p>Dans le port \u00e9voluait toute une flottille disparate, compos\u00e9e d&rsquo;un navire c\u00f4tier, de deux chaloupes, de canots et de chalands.<\/p>\n<p>Nous descend\u00eemes dans les chalands et remorqu\u00e9s par les chaloupes, nous accost\u00e2mes. Je ne m&rsquo;\u00e9tendrai pas sur toutes les formalit\u00e9s par o\u00f9 nous pass\u00e2mes durant le cours de cette journ\u00e9e m\u00e9morable : appels et contre-appels, inventaires, matriculage de nos effets, comparution devant le directeur du Bagne pour notre classement dans les divers p\u00e9nitenciers.<\/p>\n<p>Les rel\u00e9gu\u00e9s embarqu\u00e8rent sur le vapeur, \u00e0 destination de leur p\u00e9nitencier respectif de Saint- Laurent-du-Maroni.<\/p>\n<p>Les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s devaient s\u00e9journer encore quelques jours avant que d&rsquo;\u00eatre envoy\u00e9s ailleurs.<\/p>\n<p>Une trentaine seulement d&rsquo;entre nous, devions \u00eatre maintenus sur place, et je fus du nombre.<\/p>\n<p>Les Iles du Salut sont une r\u00e9union de trois ilots minuscules tr\u00e8s rapproch\u00e9s les uns des autres : l&rsquo;ile royale, l&rsquo;ile Saint-Joseph et l&rsquo;ile du Diable.<\/p>\n<p>La population, purement p\u00e9nale et administrative comprenait cinq cents condamn\u00e9s, quatre-vingts surveillants et leurs famille. Un administrateur remplissait les fonctions de Commandant du p\u00e9nitencier, assist\u00e9 d&rsquo;autres fonctionnaires ayant rang d&rsquo;officiers. Le service m\u00e9dical \u00e9tait assur\u00e9 par deux m\u00e9decins militaires. Une trentaine de soldats coloniaux occupaient une caserne.<\/p>\n<p>Pour assurer les communications d&rsquo;une ile \u00e0 une autre, il y a avait le service du port, dont le personnel comprenait trois \u00e9quipes de canotiers, et dont le mat\u00e9riel \u00e9tait constitu\u00e9 par deux canots, une baleini\u00e8re et plusieurs chalands. Les chaloupes dont j&rsquo;ai parl\u00e9, venaient de Cayenne.<\/p>\n<p>Avant que d&rsquo;entrer de pied ferme dans les choses du Bagne, je vais bri\u00e8vement d\u00e9crire les Iles du Salut et donner un aper\u00e7u de ses caract\u00e9ristiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;ile Royale, la plus grande, en est aussi la capitale. Elle est le si\u00e8ge des services administratifs. C&rsquo;est l\u00e0 que se dressent l&rsquo;h\u00f4pital civil et militaire, celui affect\u00e9 aux condamn\u00e9s, l&rsquo;\u00e9cole pour les enfants des surveillants, une chapelle et une caserne. Les surveillants sont log\u00e9s dans d&rsquo;agr\u00e9ables pavillons de briques, entour\u00e9s de jardinets. Les condamn\u00e9s sont r\u00e9unis dans l&rsquo;enceinte du camp dans des b\u00e2timents d\u00e9nomm\u00e9s \u00ab cases \u00bb.<\/p>\n<p>Le c\u00e9l\u00e8bre roman anti-esclavagiste : <em>La Case de l&rsquo;oncle Tom,<\/em> illustre cette appellation particuli\u00e8re aux r\u00e9gions tropicales.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;ile Royale, \u00e9galement, o\u00f9 se trouvent la boulangerie, la cambuse, l&rsquo;abattoir, l&rsquo;atelier des travaux professionnels, ainsi qu&rsquo;un s\u00e9maphore \u00e0 disques qui communique avec le continent dont les c\u00f4tes se voient \u00e0 dix milles de distance.<\/p>\n<p>L&rsquo;ile Saint-Joseph est surtout un lieu disciplinaire. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;est \u00e9difi\u00e9e la R\u00e9clusion cellulaire. C&rsquo;est l\u00e0, aussi, o\u00f9 l&rsquo;on envoie les mauvaises t\u00eates du p\u00e9nitencier. On y voit un cimeti\u00e8re destin\u00e9 au personnel administratif et militaire.<\/p>\n<p>Quant aux condamn\u00e9s d\u00e9c\u00e9d\u00e9s, ils sont purement et simplement immerg\u00e9s \u00e0 deux milles du large.<\/p>\n<p>L&rsquo;ile du Diable, la plus petite, est r\u00e9serv\u00e9e aux condamn\u00e9s \u00e0 la d\u00e9portation dans une enceinte fortifi\u00e9e &#8211; par les tribunaux militaires et maritimes. Dreyfus<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a> et Ullmo<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a> en ont \u00e9t\u00e9 les principales illustrations.<\/p>\n<p>Les d\u00e9port\u00e9s jouissent d&rsquo;un r\u00e9gime de faveur. Ils ont une certaine libert\u00e9 de mouvements, une nourriture meilleure que celle des autres condamn\u00e9s. Ils sont log\u00e9s dans des pavillons en bois.<\/p>\n<p>Les Iles du Salut sont surtout un p\u00e9nitencier de r\u00e9pression, o\u00f9 l&rsquo;on envoie les r\u00e9cidivistes d&rsquo;\u00e9vasion. La mer, les requins, les rochers \u00e0 fleur d&rsquo;eau qui en forment une ceinture, sont autant d&rsquo;obstacles \u00e0 de nouvelles tentatives.<\/p>\n<p>On y envoie aussi, par ordre m\u00e9dical, les malades des autres p\u00e9nitenciers, pour un certain temps de convalescence &#8211; car le climat est sain.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce cadre sauvage, entre le ciel et l&rsquo;eau, que je devais subir enti\u00e8rement ma peine &#8211; augment\u00e9e de huit ann\u00e9es de rabiot. J&rsquo;obtins par la suite sept ans de gr\u00e2ce, ce qui r\u00e9duisait mon s\u00e9jour insulaire \u00e0 vingt-et-un ans.<\/p>\n<p>L\u00e0-dessus, je passais dix ans environ dans les cachots de l&rsquo;ile Royale et de l&rsquo;ile Saint-Joseph.<\/p>\n<p>Je reviendrai d&rsquo;ailleurs l\u00e0-dessus plus longuement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-375 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dessin-jacob1-300x218.jpg\" alt=\"\" width=\"187\" height=\"136\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dessin-jacob1-300x218.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dessin-jacob1.jpg 320w\" sizes=\"(max-width: 187px) 100vw, 187px\" \/>M\u00e9canisme du Bagne<\/strong><\/p>\n<p>Ce chapitre comprend les multiples indications d&rsquo;ordre g\u00e9n\u00e9ral qui caract\u00e9risent, o\u00f9 plut\u00f4t qui caract\u00e9risaient sur beaucoup de points le Bagne de mon temps : organisation, discipline, nourriture, v\u00eature, etc.<\/p>\n<p>L&rsquo;Administration p\u00e9nitentiaire qui a la charge du Bagne, poss\u00e8de \u00e0 sa t\u00eate un Directeur, un sous-Directeur, un \u00e9tat-major de fonctionnaires bureaucrates et des commandants de p\u00e9nitenciers qui sont recrut\u00e9s parmi ces derniers.<\/p>\n<p>Cinq-cents surveillants environ, composaient le personnel subalterne. La plupart d&rsquo;entre eux se recrutaient parmi les anciens engag\u00e9s ou rengag\u00e9s de l&rsquo;arm\u00e9e de terre. Le personnel de surveillance \u00e9tait second\u00e9 par des condamn\u00e9s d\u00e9nomm\u00e9s porte-cl\u00e9s &#8211; presque tous des arabes. Ils \u00e9taient charg\u00e9s d&rsquo;ouvrir et de fermer les portes des locaux p\u00e9nitentiaires, de coop\u00e9rer \u00e0 la surveillance des chantiers, de pratiquer les fouilles corporelles et celles des locaux d&rsquo;habitation, et de prendre les factions de nuit.<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient justement ha\u00efs de leurs compagnons de cha\u00eene.<\/p>\n<p>La discipline du Bagne n&rsquo;\u00e9tait pas terrible. Aussi bien au travail que dans les cases, on avait toute latitude de causer et de fumer. On s&rsquo;entretenait avec les surveillants.<\/p>\n<p>Le travail n&rsquo;\u00e9tait pas excessif ; le plus souvent il \u00e9tait accompli \u00e0 la t\u00e2che ; celle-ci termin\u00e9e, on \u00e9tait libre.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans les chantiers forestiers seulement, que tous et chacun redoutaient d&rsquo;\u00eatre envoy\u00e9s. La mortalit\u00e9 y \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e et nul n&rsquo;\u00e9chappait \u00e0 la maladie. Les fi\u00e8vres, la dissenterie, y s\u00e9vissaient.<\/p>\n<p>Tandis que dans les centres p\u00e9nitentiaires on \u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;abri de ces risques &#8211; auxquels les surveillants eux-m\u00eames n&rsquo;\u00e9chappaient pas. Aussi, pour ne pas y laisser leur peau, beaucoup s&rsquo;\u00e9vadaient des chantiers, pr\u00e9f\u00e9rant risquer la R\u00e9clusion cellulaire et le s\u00e9jour aux Iles du Salut.<\/p>\n<p>La nourriture d\u00e9livr\u00e9e par l&rsquo;Administration \u00e9tait insuffisante en quantit\u00e9 et d\u00e9fectueuse en qualit\u00e9.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre en aurait-il \u00e9t\u00e9 autrement si elle avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9e dans son int\u00e9gralit\u00e9 et pr\u00e9par\u00e9e en conscience par des cuisiniers honn\u00eates. Je reviendrai l\u00e0-dessus.<\/p>\n<p>Th\u00e9oriquement, mais sur le papier seulement, nous avions droit par homme \u00e0 :<\/p>\n<p>0,750 grammes de pain<\/p>\n<p>0,250 grammes de viande crue et non d\u00e9soss\u00e9e<\/p>\n<p>ou bien, 0,200 grammes de viande de conserve ou bien encore 180 grammes de lard cru. Cela d\u00e9pendait des jours affect\u00e9s \u00e0 ces denr\u00e9es qui composaient le repas de midi.<\/p>\n<p>Le repas du soir devait \u00eatre constitu\u00e9 par cent grammes de l\u00e9gumes secs, ou bien par 60 grammes de riz. L\u00e9gumes secs et riz devaient rendre vingt-cinq centilitres apr\u00e8s cuisson.<\/p>\n<p>Avec cel\u00e0, on avait droit journellement \u00e0 huit grammes de graisse, \u00e0 douze grammes de caf\u00e9 et \u00e0 douze grammes de sucre.<\/p>\n<p>Mais, lorsque la ration \u00e9tait per\u00e7ue, nous pouvions constater qu&rsquo;\u00e0 par le pain, nous \u00e9tions l\u00e9s\u00e9s sur toute la ligne.<\/p>\n<p>Ainsi, au lieu d&rsquo;avoir cent grammes de viande apr\u00e8s cuisson, nous n&rsquo;en avions gu\u00e8re que de 70 \u00e0 80 grammes. De m\u00eame de 60 \u00e0 70 grammes de lard, au lieu de 90.<\/p>\n<p>Pour les l\u00e9gumes secs, nous en percevions \u00e0 peu pr\u00e8s vingt-cinq centilitres, ce qui repr\u00e9sentait bien la ration, mais il y avait un tiers d&rsquo;eau dans ce compte. De plus, ces l\u00e9gumes \u00e9taient cuits sans graisse, laquelle \u00e9tait vendue.<\/p>\n<p>Le caf\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait de la lavasse.<\/p>\n<p>Seul le pain \u00e9tait mangeable &#8211; lorsqu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas charan\u00e7onn\u00e9, lorsque cel\u00e0 se produisait parfois. Il est vrai que les for\u00e7ats suppl\u00e9aient \u00e0 cette carence de la nourriture en s&rsquo;en procurant par leurs propres moyens &#8211; ainsi que nous le verrons par ailleurs.<\/p>\n<p>Les effets d&rsquo;habillement \u00e9taient d\u00e9livr\u00e9s \u00e0 dates fixes, ainsi que les chaussures. Mais, bien souvent ils faisaient d\u00e9faut. \u00ab Il n&rsquo;y en a pas \u00bb telle \u00e9tait la r\u00e9ponse sempiternelle.<\/p>\n<p>Nous touchions \u00e0 peu pr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement trois cents grammes de savon par mois, pour laver notre linge. Cette corv\u00e9e \u00e9tait faite le dimanche, un la\u00advoir \u00e9tait mis \u00e0 la disposition des condamn\u00e9s \u00e0 cet effet.<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;en 1924, le travail ne fut pas pay\u00e9. On don\u00adnait seulement des gratifications en pain, en vin et en tabac. Les hommes qui se disaient malades, \u00e9taient mis au pain sec en attendant une pr\u00e9senta\u00adtion \u00e0 la visite m\u00e9dicale &#8211; laquelle avait lieu g\u00e9n\u00e9\u00adralement une \u00e0 deux fois par semaine.<\/p>\n<p>Les surveillants, arm\u00e9s de r\u00e9volvers d&rsquo;ordonnance, avaient pratiquement droit de vie et de mort sur les condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>Ils avaient \u00e9galement au r\u00e2telier d&rsquo;armes, une cara\u00adbine de r\u00e9serve, en cas de r\u00e9volte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Faveurs et privil\u00e8ges<\/strong><\/p>\n<p>Les condamn\u00e9s \u00e9taient divis\u00e9s en trois classes. Ceux de troisi\u00e8me classe, c&rsquo;est \u00e0 dire \u00e0 peu pr\u00e8s les deux tiers de l&rsquo;effectif global, \u00e9taient astreints aux travaux les plus p\u00e9nibles ; ils ne pouvaient pr\u00e9tendre en principe \u00e0 aucune faveur &#8211; mais il y avait bien des d\u00e9rogations \u00e0 cette r\u00e8gle flexible. Ils couchaient sur la planche des lits de camps, avec une couverture.<\/p>\n<p>Les condamn\u00e9s de deuxi\u00e8me classe pouvaient obtenir des places et des emplois de faveur.<\/p>\n<p>Ils pouvaient, aussi, \u00eatre employ\u00e9 chez les surveillants comme domestiques, et chez<\/p>\n<p>l&rsquo;habitant, qui les nourrissait et les logeait. Ils \u00e9taient couch\u00e9s, \u00e9tant au camp, sur des hamacs.<\/p>\n<p>Les condamn\u00e9s de 1<sup>\u00e8re<\/sup> classe jouissaient de toutes ces faveurs. De plus, ils pouvaient obtenir des concessions urbaines ou rurales &#8211; selon leurs capacit\u00e9s.<\/p>\n<p>Chaque ann\u00e9e, ils \u00e9taient inscrits au tableau des gr\u00e2ces &#8211; mais ces derni\u00e8res \u00e9taient mesur\u00e9es au compte-gouttes.<\/p>\n<p>Les porte-cl\u00e9s \u00e9taient choisis parmi eux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-878 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garde-chiourme2-216x300.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"199\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garde-chiourme2-216x300.jpg 216w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garde-chiourme2.jpg 231w\" sizes=\"(max-width: 143px) 100vw, 143px\" \/><\/p>\n<p><strong>Les garde-chiourmes<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab Garde-chiourmes \u00bb, telle \u00e9tait l&rsquo;appellation officielle des gardiens de for\u00e7ats, avant qu&rsquo;on les d\u00e9nomm\u00e2t surveillants militaires.<\/p>\n<p>Cependant, et avec le m\u00e9pris qu&rsquo;elle comporte, la premi\u00e8re d\u00e9signation est demeur\u00e9e vivace.<\/p>\n<p>En g\u00e9n\u00e9ral, ils n&rsquo;\u00e9taient pas trop mauvais. Ils se livraient \u00e0 toutes sortes de trafics avec les condamn\u00e9s, auxquels ils procuraient bien des choses interdites ou qui n&rsquo;\u00e9taient pas \u00e0 leur port\u00e9e : vin, alcool, jeux de carte, denr\u00e9es, etc., etc.<\/p>\n<p>Ils faisaient aussi venir de l&rsquo;argent des familles de ceux d&rsquo;entre eux qui \u00e9taient \u00e0 m\u00eame d&rsquo;en recevoir. Pour cel\u00e0, ils pr\u00e9levaient ordinairement un tiers de la somme envoy\u00e9e \u00e0 titre de compensation. Ils achetaient les vivres destin\u00e9s aux condamn\u00e9s, soit aux cuisiniers, soit aux employ\u00e9s des cambuses et aux boulangers. Ces trafics illicites se faisaient sur une grande \u00e9chelle.<\/p>\n<p>On fermait les yeux et tout \u00e9tait dit.<\/p>\n<p>Un certain nombre de surveillants avait des m\u0153urs sanguinaires. Nombreux furent les condamn\u00e9s assassin\u00e9s par eux \u00e0 coups de r\u00e9volvers, pour des raisons futiles et m\u00eame sans raison aucune.<\/p>\n<p>Ils le faisaient l\u00e2chement et sans risques. Albert Londres, d&rsquo;autres encore, ont donn\u00e9 l\u00e0-dessus leur t\u00e9moignage formel et irr\u00e9vocable.<\/p>\n<p>Il y avait deux clans parmi les surveillants, celui des continentaux et celui des corses, ce dernier \u00e9tant le plus important.<\/p>\n<p>Entre ces deux clans adverses, c&rsquo;\u00e9tait une comp\u00e9tition, une lutte continuelles pour \u00eatre plac\u00e9s aux meilleurs postes.<\/p>\n<p>Les plus recherch\u00e9s, \u00e9taient ceux des cuisines, des boulangeries et des hopitaux. L\u00e0, ils \u00e9taient \u00e0 m\u00eame de puiser \u00e0 pleines mains dans les vivres et denr\u00e9es dont ils avaient la charge.<\/p>\n<p>Il y en avait du maquillage, des truquages d&rsquo;inventaires qui couvraient ces pr\u00e9l\u00e8vements frauduleux. Ils ne se contentaient pas de s&rsquo;en tenir \u00e0 ce qu&rsquo;ils avaient dans la main. Entre eux, ils \u00e9changeaient ce dont ils disposaient : passe-moi la rhubarbe, et je te passerai le s\u00e9n\u00e9<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>\u00a0!<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait une v\u00e9ritable gabegie, un vrai pillage.<\/p>\n<p>Et, il faut bien le dire, c&rsquo;\u00e9tait aussi le milieu, l&rsquo;ambiance qui le voulaient.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mentalit\u00e9 p\u00e9nale<\/strong><\/p>\n<p>Le Bagne est un compos\u00e9 h\u00e9t\u00e9roclite des \u00e9l\u00e9ments les plus divers et les plus dissemblables. Toutes les races, toutes les classes de la Soci\u00e9t\u00e9 y sont repr\u00e9sent\u00e9es.<\/p>\n<p>Fils de famille et apaches des barri\u00e8res ; banquiers, notaires, gens de robe et d&rsquo;\u00e9glise ; industriels, commer\u00e7ants, paysans, ouvriers ; condamn\u00e9s primaires et vieux chevaux de retour. Tout cel\u00e0 est assembl\u00e9, se coudoie \u00e0 chaque instant. On pourrait croire qu&rsquo;avec une composition aussi vari\u00e9e, le Bagne manque d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 : il n&rsquo;en est rien, cependant. Comme dans toutes les collectivit\u00e9s dont les membres sont affect\u00e9s \u00e0 vivre<\/p>\n<p>d&rsquo;une m\u00eame vie, l&rsquo;influence du milieu, l&rsquo;ambiance, finissent par fondre les temp\u00e9raments les plus disparates dans un moule uniforme, de marquer de leur empreinte les plus r\u00e9fractaires. Certes, il y a des degr\u00e9s, des paliers, avant que d&rsquo;\u00eatre soumis \u00e0 ce climat sp\u00e9cial, \u00e0 cette transformation presque compl\u00e8te de l&rsquo;individualit\u00e9.<\/p>\n<p>Tout d&rsquo;abord, on est indign\u00e9 de ce que l&rsquo;on y voit, puis on y trouve des excuses. On finit par tol\u00e9rer et admettre ce que l&rsquo;on r\u00e9prouvait tout d&rsquo;abord !<\/p>\n<p>C&rsquo;est que la vie du Bagne a ses n\u00e9cessit\u00e9s in\u00e9luctables auxquelles il faut bien se soumettre si l&rsquo;on ne veut pas succomber. En d&rsquo;autres termes, il faut hurler avec les loups. Au Bagne, la lutte pour la vie est aussi \u00e2pre, et m\u00eame davantage qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de libert\u00e9. Elle est d\u00e9gag\u00e9e de cette hypocrisie qui la rend moins cruelle.<\/p>\n<p>Donc, les individus inclus dans l&rsquo;armature du Bagne, acqui\u00e8rent un \u00e9tat d&rsquo;esprit, une mentalit\u00e9, qui sont le propre de ce milieu. Le Bagne a son esprit de corps, son opinion publique, ses lois et ses coutumes.<\/p>\n<p>Les transgresser ou les m\u00e9connaitre, expose \u00e0 de graves m\u00e9comptes. La solidarit\u00e9, l&rsquo;entraide, ne sont pas de vains mots. C&rsquo;est tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de chacun de veiller \u00e0 ce que cette r\u00e8gle de r\u00e9ciprocit\u00e9 soit observ\u00e9e. En outre, l&rsquo;union de tous est n\u00e9cessaire pour mettre un frein aux exigences et aux brimades administratives. L&rsquo;Administration p\u00e9nitentiaire &#8211; ou plut\u00f4t <u>la Tentiaire,<\/u> ainsi qu&rsquo;on la d\u00e9signe en abr\u00e9g\u00e9, ne fournit aux condamn\u00e9s qu&rsquo;une nourriture insipide et insuffisante ; ses<\/p>\n<p>pensionnaires sont bien forc\u00e9s d&rsquo;y rem\u00e9dier par leurs propres moyens &#8211; et par n&rsquo;importe lesquels. De m\u00eame, pour pouvoir fumer, pour se procurer enfin ce qui est un minimum indispensable \u00e0 une vie mat\u00e9rielle normale.<\/p>\n<p>Nous reviendrons la-dessus plus longuement par ailleurs.<\/p>\n<p>La p\u00e9d\u00e9rastie existe au Bagne, mais ne s&rsquo;accompa[gne] pas de ce cynisme que lui ont pr\u00eat\u00e9 certains journalistes en mal de copie.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on songe que les m\u0153urs homosexuelles ont \u00e9t\u00e9 l&rsquo;apanage des temps de la proche antiquit\u00e9, qu&rsquo;elles se sont perp\u00e9tu\u00e9es jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours et que toutes les classes de la Soci\u00e9t\u00e9 sont touch\u00e9es par ce chancre rongeur, on ne s&rsquo;\u00e9tonnera pas qu&rsquo;elles ont cours au Bagne, d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment f\u00e9minin est exclu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est le contraire qui serait plut\u00f4t \u00e9tonnant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-3594 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"125\" \/>La vie dans la case<\/strong><\/p>\n<p>Sur le travail, au chantier, le for\u00e7at est g\u00e9n\u00e9ralement sous la f\u00e9rule des surveillants ; il accomplit sa peine. Il n&rsquo;en est pas de m\u00eame lorsqu&rsquo;il est dans une case &#8211; et il s&rsquo;y trouve les deux tiers du temps. Dans la case, le for\u00e7at est chez lui, sans conteste. Il y reprend son individualit\u00e9, sa libert\u00e9 d&rsquo;action et de mouvements compatible avec l&rsquo;espace qui lui est r\u00e9serv\u00e9. Aucun surveillant n&rsquo;y p\u00e9n\u00e8tre en dehors des heures des appels, dans la journ\u00e9e. La nuit, il faut un cas tr\u00e8s urgent pour qu&rsquo;il y ait d\u00e9rogation \u00e0 cette r\u00e8gle &#8211; par exemple, en cas de meurtre ou d&rsquo;un malade grave qui a besoin de soins imm\u00e9diats.<\/p>\n<p>La case est, \u00e0 la fois, un dortoir, un r\u00e9fectoire, une salle de jeu et un atelier.<\/p>\n<p>Pour bien s&rsquo;en rendre compte, que le lecteur y p\u00e9n\u00e8tre avec moi.<\/p>\n<p>l est cinq heures et demi du matin ; la cloche vient de sonner le r\u00e9veil. Les hommes de corv\u00e9e viennent de chercher le caf\u00e9 \u00e0 la cuisine et le distribuent.<\/p>\n<p>Puis sonne la cloche de l&rsquo;appel, qui est suivi du d\u00e9fil\u00e9 pour le travail. \u00c0 six heures, c&rsquo;est la rentr\u00e9e en case.<\/p>\n<p>Les hommes de soupe, \u00e0 raison de deux par plats de dix ou douze rationnaires, vont chercher les vivres \u00e0 la cuisine et en op\u00e8rent la distribution : pain, viande et bouillon. Quelquefois la nourriture est mangeable, mais le plus souvent elle reste dans les r\u00e9cipients qui la contiennent.<\/p>\n<p>Alors on entend de toutes parts des invites et des offres all\u00e9chantes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 du bon r\u00e2gout, \u00e0 vingt sous le quart \u00bb, \u00ab Qui n&rsquo;a pas ses bananes \u00bb Qui n&rsquo;a pas son caf\u00e9 bien chaud et bien sucr\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui veut des nouilles aux tomates ? \u00bb<\/p>\n<p>Ce sont les for\u00e7ats-commer\u00e7ants qui \u00e9coulent ainsi leurs denr\u00e9es comestibles &#8211; ripostant ainsi \u00e0 la carence administrative. Et les clients ne leur manquent pas. Un ou deux quarts de rago\u00fbt ou de nouilles, trois ou quatre bananes et un ou deux caf\u00e9s, leur constitueront un repas autrement r\u00e9parateur que le bouillon insipide et le morceau de barbaque innommable de la Tentiaire.<\/p>\n<p>Ce repas improvis\u00e9, sera plus ou moins cors\u00e9, que la bourse de chacun se trouvera plus ou moins bien garnie.<\/p>\n<p>Il y a aussi des marchands de tabac et articles de fumeurs, des marchands d&rsquo;\u00e9picerie, de th\u00e9 chaud, de bonbons, de noug\u00e2t.<\/p>\n<p>Avec de l&rsquo;argent, on a tout ce que l&rsquo;on veut, m\u00eame de l&rsquo;alcool.<\/p>\n<p>Mais o\u00f9 prend-on l&rsquo;argent pour cel\u00e0. Nous allons le voir.<\/p>\n<p>D\u00e8s que le repas est termin\u00e9, chacun s&rsquo;arrange pour s&rsquo;occuper selon ses go\u00fbts pendant la sieste, qui dure jusqu&rsquo;\u00e0 deux heures &#8211; moment de la reprise du travail.<\/p>\n<p>Les for\u00e7ats-commer\u00e7ants continuent leur vente pour la plupart, ou bien font des pr\u00e9paratifs pour le repas du soir.<\/p>\n<p>Ces commer\u00e7ants se recrutent parmi les condamn\u00e9s qui n&rsquo;ont qu&rsquo;un travail administratif de<\/p>\n<p>courte dur\u00e9e \u00e0 accomplir &#8211; de fa\u00e7on qu&rsquo;ils ont tout le temps voulu pour s&rsquo;occuper de leur commerce.<\/p>\n<p>Ce sont, en g\u00e9n\u00e9ral, des vidangeurs &#8211; dont le travail est fini d\u00e8s huit heures du matin, des porteurs d&rsquo;eau, des gardiens de case : ces derniers sont les mieux plac\u00e9s pour tenir un commerce. Les denr\u00e9es n\u00e9cessaires sont fournies par des surveillants qui se font exp\u00e9dier les commandes et les livrent aux int\u00earess\u00e9s moyennant une commission. \u00c0 Cayenne et \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni, les commer\u00e7ants-bagnards se ravitaillent eux-m\u00eames au commerce local. D&rsquo;ailleurs, ils trouvent des ressources de ravitaillement sur place, en puisant par interm\u00e9diaires sur tout ce qui se mange et qui se boit.<\/p>\n<p>Ainsi en est-il de la farine, qui sert \u00e0 faire des nouilles, du caf\u00e9, du sucre, des fruits, des l\u00e9gumes du pays. Ils poss\u00e8dent tout un mat\u00e9riel appropri\u00e9 et font cuire leurs produits dans la cour du camp, sur des foyers de fortune. La Tentiaire est bien oblig\u00e9e de tol\u00e9rer ces commerces &#8211; qu&rsquo;elle ne saurait d&rsquo;ailleurs emp\u00eacher sans que des troubles et des r\u00e9voltes ne viennent \u00e0 se produire.<\/p>\n<p>Cependant, de tous c\u00f4t\u00e9s dans la case des hommes ont commenc\u00e9 \u00e0 se livrer \u00e0 toutes sortes de travaux : ce sont les artisans du Bagne, les bricoleurs, qui sont en train d&rsquo;ex\u00e9cuter leurs petits travaux &#8211; dont beaucoup sont des chefs-d&rsquo;\u0153uvre du genre. Ils sont outill\u00e9s en cons\u00e9quence et poss\u00e8dent de petits \u00e9tablis portatifs. Voici une nomenclature de ces objets fabriqu\u00e9s au Bagne, bien incompl\u00e8te, mais qui en donnera un aper\u00e7u :<\/p>\n<p>Tapis en alo\u00e9s ; coffret en marquetterie ; guillotine en os ; ronds de serviettes ; cannes, statuettes en bois pr\u00e9cieux ; bateaux de toutes sortes ; articles de bureau ; articles de fumeurs ; jeux de dames, d&rsquo;\u00e9checs, de jacket ; cocos et cornes de b\u0153uf sculpt\u00e9s ; bracelets ; bagues, etc. Tous ces objets trouvent un \u00e9coulement facile. Ils sont vendus aux surveillants et fonctionnaires, qui les emportent en France pour en trafiquer ou pour en faire cadeau \u00e0 leurs amis. Ils sont vendus aussi aux \u00e9quipages et aux passagers des cargos et du courrier mensuel &#8211; et aussi aux riches habitants de la Guyane.<\/p>\n<p>Ces ventes ont lieu au moyen de divers interm\u00e9diaires, lesquels gagnent ainsi davantage que les artisans qui ont confectionn\u00e9 ces objets. Par exemple, un de ces derniers leur remet un coffret en marquetterie et lui fait son prix : cent francs.<\/p>\n<p>L&rsquo;interm\u00e9diaire en charge, se d\u00e9brouille pour en tirer le maximum ; s&rsquo;il en tire cent-cinquante francs \u00e7a lui fera cinquante francs de b\u00e9n\u00e9fice.<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 des artisans, il y a les tailleurs et ravau- deurs, les cordonniers, les fabricants de chapeaux de paille fantaisie, destin\u00e9s \u00e0 remplacer pour les for\u00e7ats \u00e9l\u00e9gants les grossiers chapeaux de paille r\u00e8glementaires. Tailleurs et cordonniers travaillent sur commande aussi bien pour les surveillants et fonctionnaires, que pour les condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>Naturellement, tout ce qui se confectionne ainsi dans les cases est enti\u00e8rement au b\u00e9n\u00e9fice des int\u00e9ress\u00e9s, ces travaux facultatifs ayant lieu en dehors des heures r\u00e9serv\u00e9es aux travaux obligatoires administratifs.<\/p>\n<p>Ceux qui ne travaillent pas, passent leur temps \u00e0 faire aux cartes, aux d\u00e8s, aux dames, etc.<\/p>\n<p>Il y a aussi des \u00e9crivains publics, lesquels se mettent au service des illettr\u00e9s moyennant r\u00e9tribution. En ce qui me concerne, c&rsquo;\u00e9tait ma source de revenus.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres raccommodent leurs effets, ou bien se livrent \u00e0 la lecture.<\/p>\n<p>La Tentiaire n&rsquo;a pas pr\u00e9vu de biblioth\u00e8ques, mais les for\u00e7ats y ont rem\u00e9di\u00e9.<\/p>\n<p>Certains d&rsquo;entre eux en ont constitu\u00e9, en se procurant des livres un peu partout &#8211; qu&rsquo;ils louent \u00e0 leurs camarades. Il y en a \u00e0 peu pr\u00e8s dans toutes les cases. Enfin, un petit nombre de condamn\u00e9s se livrent au sommeil durant les heures de sieste. Ce sont en g\u00e9n\u00e9ral, des joueurs inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s qui passent leurs nuits au jeu &#8211; jeu d&rsquo;argent, bien entendu.<\/p>\n<p>Le jeu est une source de revenus pour ceux qui en vivent ; ils se partagent la cagnotte et veillent \u00e0 ce que les joueurs soient r\u00e9guliers. Ils arbitrent les contestations, pour ne pas qu&rsquo;elles d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent en pugilats et en bagarres.<\/p>\n<p>N&rsquo;oublions pas les m\u00e9lomanes, qui taquinent la mandoline et le banjo. Le dimanche il y a concert, et de temps \u00e0 autre on fait du th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Les for\u00e7ats cachaient leur argent, notamment les pi\u00e8ces d&rsquo;or, dans les \u00ab plans \u00bb.<\/p>\n<p>Le plan est un \u00e9tui de forme ovo\u00efde semblable \u00e0 celle des \u00e9tuis \u00e0 aiguilles. Il est en aluminium ou en argent, compos\u00e9 de deux pi\u00e8ces qui se vissent.<\/p>\n<p>Les dimensions varient de 6 \u00e0 8 centim\u00e8tres de long sur un diam\u00e8tre variable de celui de la pi\u00e8ce de 0,50 \u00e0 celui de la pi\u00e8ce de deux francs.<\/p>\n<p>Depuis la disparition de l&rsquo;\u00e9talon-or, les plans contiennent des billets de banque.<\/p>\n<p>On les introduit dans le corps par l&rsquo;anus, et vont prendre leur place dans les intestins. Pour les \u00e9vacuer, il suffit de faire un effort comme pour aller \u00e0 la selle.<\/p>\n<p>Vers minuit, les lampes de fortune que chacun a \u00e0 sa place, s&rsquo;\u00e9teignent une \u00e0 une. Les artisans remettent tout leur mat\u00e9riel en place. Les lecteurs ferment leurs bouquins. Seuls les joueurs obstin\u00e9s resteront \u00e9veill\u00e9s jusqu&rsquo;au matin.<\/p>\n<p>Puis l&rsquo;heure du jus sonnera.<\/p>\n<p>Une journ\u00e9e nouvelle viendra s&rsquo;ajouter aux autres leur ressemblant comme une s\u0153ur<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div id=\"attachment_284\" style=\"width: 198px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-284\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-284\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plan-300x179.jpg\" alt=\"\" width=\"188\" height=\"112\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plan-300x179.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plan.jpg 320w\" sizes=\"(max-width: 188px) 100vw, 188px\" \/><p id=\"caption-attachment-284\" class=\"wp-caption-text\">sch\u00e9ma d&rsquo;un plan par le bagnard Clemens<\/p><\/div>\n<p><strong>La \u00ab d\u00e9brouille \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Nous avons vu qu&rsquo;un certain nombres de condam\u00adn\u00e9s se procurer de l&rsquo;argent, au moyen de leur travail, afin de pouvoir am\u00e9liorer leur ordinaire et se procurer ce qui leur \u00e9tait n\u00e9cessaire. Pour les autres, ils employaient des moyens tendant \u00e0 la m\u00eame fin, mais de nature frauduleuse et illicite. C&rsquo;est surtout sur les lieux de travail, et parmi ceux qui occupent des places et des emplois, que la \u00ab d\u00e9brouille \u00bb se fait avec intensit\u00e9.<\/p>\n<p>Se d\u00e9brouiller, c&rsquo;est la grande affaire des bagnards, la seule qui compte. Celui qui ne se d\u00e9brouille pas est un imb\u00e9cile.<\/p>\n<p>Les cuisiniers trafiquent des vivres de leurs camarades ; les boulangers op\u00e8rent sur le pain frais de fantaisie, font des g\u00e2teaux, vendent de la farine ; les bouchers et les employ\u00e9s de cambuse ne sont pas embarrass\u00e9s pour se faire une jolie c\u00f4te. Les jardiniers s&rsquo;en prennent aux l\u00e9gumes et aux fruits.<\/p>\n<p>Les infirmiers tapent dans les vivres des h\u00f4pitaux et les m\u00e9dicaments. Les comptables, gr\u00e2ce \u00e0 leur influence, procurent des places et des emplois \u00e0 ceux qu&rsquo;ils pistonnent moyennant finances ; ils<\/p>\n<p>ont dispara\u00eetre les mauvaises notes, les rapports de punition.<\/p>\n<p>Les ouvriers employ\u00e9s aux ateliers des travaux, sont plus souvent occup\u00e9s \u00e0 faire du travail noir qu&rsquo;\u00e0 ex\u00e9cuter des travaux administratifs. Ils font du neuf et se chargent des r\u00e9parations tant pour les agents et fonctionnaires que pour leurs camarades. Ce sont eux qui fabriquent les plans, les couteaux, les briquets, l&rsquo;outillage des artisans, etc. etc. Les plus d\u00e9favoris\u00e9s qui font partie des corv\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales o\u00f9 il n&rsquo;y a rien \u00e0 gratter, trouvent encore le moyen de se d\u00e9brouiller en allant \u00e0 la maraude. Chacun, dans sa sph\u00e8re particuli\u00e8re, tend \u00e0 tirer son \u00e9pingle du jeu.<\/p>\n<p>Les surveillants laissent faire et ferment les yeux, pourvu qu&rsquo;ils y trouvent leur compte. Surveillants et condamn\u00e9s, se tiennent par le bout du nez.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la grande maladie de la Guyane &#8211; maladie inexpugnable et chronique qui exclut toute moralit\u00e9. Il ne faut donc pas s&rsquo;\u00e9tonner si le rel\u00e8vement et l&rsquo;amendement des condamn\u00e9s sont autant de mythes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-766 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/p9170008-1-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"147\" height=\"196\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/p9170008-1-225x300.jpg 225w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/p9170008-1.jpg 360w\" sizes=\"(max-width: 147px) 100vw, 147px\" \/><\/p>\n<p><strong>Les m\u00e9decins du Bagne<\/strong><\/p>\n<p>Au Bagne, le service m\u00e9dical est assur\u00e9 par des m\u00e9decins-militaire de l&rsquo;infanterie coloniale.<\/p>\n<p>Il a \u00e0 sa t\u00eate une m\u00e9decin-colonel r\u00e9sidant \u00e0 Cayenne.<\/p>\n<p>Les h\u00f4pitaux \u00e9taient assez bien pourvu en m\u00e9dicaments ; l&rsquo;hygi\u00e8ne et la prophylaxie ne laissant pas trop \u00e0 d\u00e9sirer.<\/p>\n<p>Cependant, le manque de place se faisait sentir. Cel\u00e0, en raison des nombreuses maladies qui sont le tribut du climat &#8211; ind\u00e9pendamment de la tuberculose et de la syphillis, qui sont des maladies d&rsquo;importation. Les fi\u00e8vres, la disentherie, les maladies de peau, l&rsquo;an\u00e9mie, le b\u00e9ri-b\u00e9ri, l&rsquo;ankylostomiase, les affections sous-cutan\u00e9es, la<\/p>\n<p>l\u00e8pre, le scorbut, le chol\u00e9ra quelquefois, le t\u00e9tanos, la jaunisse et d&rsquo;autres calamit\u00e9s physiologiques, dont on \u00e9tait \u00e0 la merci.<\/p>\n<p>Dans de telles conjonctions, les m\u00e9decins du Bagne remplissaient tout leur devoir &#8211; allant jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;abn\u00e9gation et au sacrifice d&rsquo;eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Cel\u00e0, obscur\u00e9ment, sans espoir de r\u00e9compense.<\/p>\n<p>Les m\u00e9decins neutralisaient, autant qu&rsquo;il \u00e9tait en leur pouvoir, \u00e0 la fois et la nocivit\u00e9 du climat et la rigueur administrative.<\/p>\n<p>Ils devaient, en effet, soutenir une lutte de tous les jours et de tous les instants contre la Tentiaire, qui se plaisait \u00e0 mettre des b\u00e2tons dans les roues, \u00e0 user surtout de la force d&rsquo;inertie pour contrecarrer leur bonne volont\u00e9. Il fallait toute l&rsquo;\u00e9nergie, toute l&rsquo;obstination m\u00e9ritoires de ces praticiens, pour pouvoir exercer efficacement leurs pr\u00e9rogatives.<\/p>\n<p>Notamment, pour le renouvellement de la pharmacie et des vivres d&rsquo;h\u00f4pitaux.<\/p>\n<p>Les m\u00e9decins venaient aussi en aide aux punis de cachot, aux condamn\u00e9s \u00e0 la R\u00e9clusion cellulaire. Il leur suffisait de les hospitaliser, pour que leur punition ou leur peine soit interrompues dans leurs effets. En g\u00e9n\u00e9ral, les m\u00e9decins se rangeaient du c\u00f4t\u00e9 des condamn\u00e9s contre les garde-chiourmes.<\/p>\n<p>Cependant, il y avait parmi eux quelques brebis galeuses &#8211; qui d\u00e9shonoraient leur profession. Ceux-l\u00e0 se livraient aux pires exc\u00e8s : ils infligeaient des <u>non-malade,<\/u> la di\u00e8te hydrique dans un local cellulaire, laissaient des hommes mourir sans soins.<\/p>\n<p>Mais c&rsquo;\u00e9tait la minorit\u00e9. Leurs confr\u00e8res les d\u00e9savouaient en les m\u00e9prisant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-347 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cachot-clair-par-francis-lagrange-300x207.jpg\" alt=\"\" width=\"228\" height=\"157\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cachot-clair-par-francis-lagrange-300x207.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cachot-clair-par-francis-lagrange.jpg 570w\" sizes=\"(max-width: 228px) 100vw, 228px\" \/>Au cachot<\/strong><\/p>\n<p>Les punitions disciplinaires qui r\u00e9primaient les infractions commises, \u00e9taient de deux sortes : la cellule et le cachot.<\/p>\n<p>Celle de cellule \u00e9tait v\u00e9nielle. Elle comportait l&rsquo;envoi au travail dans une corv\u00e9e sp\u00e9ciale, g\u00e9n\u00e9ralement affect\u00e9e \u00e0 l&rsquo;assainissement ou \u00e0 la voirie. Les punis de cellule \u00e9taient soumis au pain sec un jour sur trois. Ils couchaient aux fers et la correspondance familiale leur \u00e9tait interdite durant le cours de leur punition.<\/p>\n<p>Le cachot se subissait dans un local sombre, sans fen\u00eatre. Quelques trous pratiqu\u00e9s au bas de la porte, permettaient seulement un peu de jour et d&rsquo;a\u00e9ration. Les punis de cachot \u00e9taient soumis au pain sec deux jours sur trois. Ils n&rsquo;allaient pas au travail. Ils couchaient aux fers sur le bas-flanc et \u00e9taient \u00e9galement priv\u00e9s de correspondance familiale.<\/p>\n<p>Toutefois, les uns et les autres avaient toujours le droit d&rsquo;adresser des lettres de r\u00e9clamation aux autorit\u00e9s sup\u00e9rieures.<\/p>\n<p>La punition de cellule ne pouvait exc\u00e9der soixante jours ; celle de cachot, trente jours. Mais chaque motif de punition \u00e9tant r\u00e9prim\u00e9 s\u00e9par\u00e9ment et ind\u00e9pendamment des motifs identiques ou connexes, il en r\u00e9sultait que la commission disciplinaire pouvait infliger des sanctions d&rsquo;une dur\u00e9e ind\u00e9finie.<\/p>\n<p>Cette commission, pr\u00e9sid\u00e9e par le Commandant du p\u00e9nitencier, se r\u00e9unissait ordinairement une fois par semaine.<\/p>\n<p>Les cachots \u00e9taient dispos\u00e9s c\u00f4te-\u00e0-c\u00f4te, sur deux rang\u00e9es parall\u00e8les s\u00e9par\u00e9es par un \u00e9troit couloir, ce qui permettaient les communications entre punis.<\/p>\n<p>Un baquet \u00e0 eau, une tinette, composaient tout l&rsquo;ameublement de ces in-pace<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>.<\/p>\n<p>On y trouvait des hommes enferm\u00e9s pendant des mois &#8211; et m\u00eame des ann\u00e9es, comme ce fut le cas en ce qui me concerne.<\/p>\n<p>En effet, de 1909 \u00e0 1924 &#8211; date de la suppression de la punition de cachot &#8211; j&rsquo;en ai encouru pour une dur\u00e9e allant au-del\u00e0 de dix ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans son magnifique ouvrage : <em>Voyage aux Tropiques<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\"><strong>[16]<\/strong><\/a>,<\/em> le grand \u00e9crivain Louis Chadourne &#8211; enlev\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9ment aux lettres fran\u00e7aises, a not\u00e9 ses impressions d&rsquo;une br\u00e8ve visite qu&rsquo;il fit aux locaux disciplinaires.<\/p>\n<p>En voici un passage caract\u00e9ristique :<\/p>\n<p><em>\u00ab Je me fis enfermer dans un cachot dont on venait de faire sortir l&rsquo;occupant. De suite, je fus plong\u00e9 dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Une odeur f\u00e9tide, faite de relents d&rsquo;urine, d&rsquo;air vici\u00e9 et de je ne sais quoi encore, me prit \u00e0 la gorge. Je frappai pour me faire ouvrir, car j&rsquo;avais h\u00e2te de respirer un peu d&rsquo;air pur. Je ne peux comprendre encore comment des hommes peuvent rester des mois entiers renferm\u00e9s dans ces basses fosses dans une pareille atmosph\u00e8re. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Oh oui ! Seulement Chadourne ne songeait pas qu&rsquo;\u00e0 la longue on s&rsquo;habituait \u00e0 ces odeurs, \u00e0 cet air renferm\u00e9 &#8211; que l&rsquo;odorat finissait par trouver naturels.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9taient toujours \u00e0 peu pr\u00e8s les m\u00eames qui \u00e9taient au cachot.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;y faire, tout au long d&rsquo;une journ\u00e9e ? Ma foi ! Nous passons le temps comme nous pouvions<\/p>\n<p>et le mieux que nous pouvions.<\/p>\n<p>Nous racontons des histoires, nous jouions aux charades, aux devinettes.<\/p>\n<p>Etendus sur le sol par-dessus notre couverture, le nez \u00e0 la hauteur des trous d&rsquo;a\u00e9ration, nous tenions ainsi des colloques interminables.<\/p>\n<p>Parfois, le surveillant, chauss\u00e9 d&rsquo;espadrilles, venait nous surprendre en flagrant d\u00e9lit de bavardage, et c&rsquo;\u00e9tait quinze jours de cachot de rabiot en perspective \u00e0 la prochaine commission disciplinaire. Nous nous en moquions d&rsquo;ailleurs royalement. D\u00e8s que le surveillant avait tourn\u00e9 les talons, nous recommencions de plus belle.<\/p>\n<p>Avec des liens de nos balais rattach\u00e9s bout \u00e0 bout, nous faisions des \u00ab t\u00e9l\u00e9s \u00bb pour communiquer de cachot en cachot et nous faire passer du tabac et toutes choses appropri\u00e9es.<\/p>\n<p>Les nouveaux venus portant toujours du tabac dans les plans, lesquels servaient ainsi \u00e0 une nouvelle destination.<\/p>\n<p>Nos t\u00e9l\u00e9s \u00e9voluaient toute la journ\u00e9e dans le couloir. De soubressauts en soubressauts, on trouvait toujours le moyen de les faire parvenir \u00e0 destination. Il arrivait que notre cerb\u00e8re s&rsquo;en emparait de temps \u00e0 autre, avec accompagnement d&rsquo;un motif de punition \u00e0 la cl\u00e9 &#8211; mais cel\u00e0 c&rsquo;\u00e9tait un d\u00e9tail.<\/p>\n<p>Lorsque nous avions du rabiot par-dessus la t\u00eate &#8211; j&rsquo;en ai eu pour trois ans d&rsquo;avance &#8211; alors on nous soumettait \u00e0 la mise aux fers de jour et de nuit &#8211; ind\u00e9finiment.<\/p>\n<p>Et parfois, aussi, on nous faisait l&rsquo;application de la camisole de force mise en torture. Couch\u00e9 sur le<\/p>\n<p>ventre contre le bas flanc, d\u00e9j\u00e0 aux fers, les bras crois\u00e9s sur le dos, le corps entour\u00e9 de cordes que les portes-cl\u00e9s serraient \u00e0 tour de bras, le patient \u00e9touffait et ne pouvait faire aucun mouvement.<\/p>\n<p>Ce mode de r\u00e9pression, ill\u00e9gal en soi, n&rsquo;\u00e9tait que trop employ\u00e9, pour mettre soi-disant \u00e0 la raison les fortes t\u00eates.<\/p>\n<p>Quelquefois aussi, on avait recours au baillon, \u00e0 la privation d&rsquo;eau.<\/p>\n<p>Mais la pire coercition s&rsquo;av\u00e9rait inop\u00e9rante.<\/p>\n<p>L&rsquo;exc\u00e8s m\u00eame des punitions amoncel\u00e9es sans mesure, allait \u00e0 l&rsquo;encontre du but initial &#8211; qui \u00e9tait de pr\u00e9venir les infractions.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas la punition elle-m\u00eame qui importune le condamn\u00e9 : il la subit et c&rsquo;est tout. C&rsquo;est au contraire la crainte de la punition elle-m\u00eame, son \u00e9ventualit\u00e9, qui retiendrons l&rsquo;homme dans le droit chemin. C&rsquo;est pourquoi la loi de sursis s&rsquo;est montr\u00e9e efficace, en retenant sur la pente de nombreux d\u00e9faillants qui se sont relev\u00e9s par la suite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-4771 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseng-Copier-133x300.jpg\" alt=\"\" width=\"133\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseng-Copier-133x300.jpg 133w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Rousseng-Copier.jpg 340w\" sizes=\"(max-width: 133px) 100vw, 133px\" \/>Pot-de-terre contre pot-de-fer<\/strong><\/p>\n<p>La r\u00e9glementation du Bagne \u00e9tait constitu\u00e9e par une foule de lois, d\u00e9crets, circulaires, arr\u00eat\u00e9s et autres ukases.<\/p>\n<p>Toutes ces paperasses se contredisaient, se modifiaient les unes les autres.<\/p>\n<p>J&rsquo;eus le soin, d\u00e8s les premiers temps de mon arriv\u00e9e au Bagne de m&rsquo;assimiler cette indigeste prose administrative &#8211; que je sus exhumer de cartons poussi\u00e9reux, avec la complicit\u00e9 d&rsquo;un comptable dont j&rsquo;avais fait connaissance. De telle sorte, que j&rsquo;\u00e9tais au courant des r\u00e8glements et les poss\u00e9dais de m\u00e9moire. Cela me fut d&rsquo;une grande utilit\u00e9 dans la lutte que j&rsquo;entrepris d\u00e8s les premiers mois contre la Tentiaire. Je me servais de ses propres armes, et par ailleurs ne faisant que des r\u00e9clamations parfaitement fond\u00e9es, appuy\u00e9s sur des preuves mat\u00e9rielles et testimoniales irr\u00e9futables, les autorit\u00e9s sup\u00e9rieures ne pouvaient que donner suite \u00e0 mes requ\u00eates, plaintes et r\u00e9clamations.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ainsi que je provoquai les sanctions d&rsquo;usage \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des agents et fonctionnaires tenus responsables des faits et irr\u00e9gularit\u00e9s que je signalais. Ces sanctions \u00e9taient les suivantes, par ordre de gravit\u00e9 :<\/p>\n<p>Le bl\u00e2me ; les arr\u00eats simples ; les arr\u00eats de rigueur ; la suspension de solde : la r\u00e9trogradation \u00e0 la classe inf\u00e9rieure et enfin la r\u00e9vocation.<\/p>\n<p>Aussi, \u00e9tais-je la b\u00eate noire de la Tentiaire. Et c&rsquo;est pourquoi elle me tenait au fond de ces cachots &#8211; mais cel\u00e0 n&#8217;emp\u00eachait pas ma plume de remplir son office. J&rsquo;\u00e9tais renseign\u00e9 quand m\u00eame sur ce qui se passait derri\u00e8re les murs des locaux disciplinaires. Combien de fois ne m&rsquo;a t&rsquo;on pas invit\u00e9 de briser ma plume moyennant quoi on me donnerait une bonne place de tout repos. On ne me demandait que d&rsquo;observer une stricte neutralit\u00e9.<\/p>\n<p>Pouvais-je ainsi accepter de telles propositions insidieuses ? Non, et d&rsquo;ailleurs mon caract\u00e8re combatif me poussait naturellement \u00e0 repousser ces offres, qui m&rsquo;apparaissaient comme une capitulation. On me disait souvent : \u00ab Roussenq, vous feriez mieux de ne vous occuper que de vous- m\u00eame, au lieu de vous faire l&rsquo;avocat des autres. Vous savez que vous \u00eates s\u00fbr d&rsquo;avance de perdre la partie. C&rsquo;est la lutte du pot-de-terre contre le pot- de-fer que vous entreprenez. Et vous serez bris\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Sous des formes diff\u00e9rentes, on me tenait ce langage.<\/p>\n<p>Mais j&rsquo;allais toujours de l&rsquo;avant, ne laissant passer aucune injustice sans la relever.<\/p>\n<p>Sous les coups d&rsquo;une r\u00e9pression forcen\u00e9e, je demeurais serein et impavide.<\/p>\n<p>Un Commandant de p\u00e9nitencier, inspectant un jour les locaux disciplinaires, ne put s&#8217;emp\u00eacher de me dire : \u00ab Je vous vois toujours au cachot, sans air et avec une nourriture r\u00e9duite.<\/p>\n<p>Pourtant, vous ne changez pas physiquement. Vous \u00eates b\u00e2ti \u00e0 chaux et \u00e0 sable. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&rsquo;\u00e9tais b\u00e2ti que de chair et d&rsquo;os. Mais j&rsquo;avais en r\u00e9serve pour r\u00e9sister aux coups du sort contraire, une somme suffisante de volont\u00e9 et d&rsquo;\u00e9nergie ; une dose appropri\u00e9e de philosophie et un moral \u00e0 la hauteur de la situation.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est pourquoi le pot-de-terre n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 bris\u00e9 : apr\u00e8s un quart de si\u00e8cle, le Bagne a l\u00e2ch\u00e9 sa proie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4049 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"227\" height=\"151\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier-300x200.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 227px) 100vw, 227px\" \/>Les Incorrigibles<\/strong><\/p>\n<p>Les condamn\u00e9s ayant encouru plus de trois mois de cachot dans le courant d&rsquo;un m\u00eame trimestre, \u00e9taient envoy\u00e9s au camp disciplinaire des Incorrigibles, \u00e0 Charvein. On y envoyait aussi ceux qui se rendaient coupables d&rsquo;une premi\u00e8re \u00e9vasion. Situ\u00e9 en pleine for\u00eat, le Camp des Incorrigibles inspirait la terreur aux quatre coins du Bagne. Et ce n&rsquo;\u00e9tait pas sans raison.<\/p>\n<p>Les cases \u00e9taient faites de planches et de pieux, \u00e0 travers lesquels les surveillants pouvaient tout voir et tout entendre de ce qui se passait et se disait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Les \u00ab Incos \u00bb ainsi qu&rsquo;on les appelait, \u00e9taient soumis aux travaux les plus durs de la for\u00eat. Ils devaient observer le silence &#8211; sauf pour les besoins du travail. Le tabac \u00e9tait interdit formellement. Les Incos couchaient aux fers, n&rsquo;avait droit qu&rsquo;\u00e0 la ration congrue et ne pouvaient obtenir aucune gratification. En principe, le s\u00e9jour \u00e0 Charvein \u00e9tait de six mois &#8211; en se conduisant bien.<\/p>\n<p>En fait, on y restait des ann\u00e9es. Les hommes \u00e9taient conduits au travail avant le lever du soleil, car il fallait faire une heure de marche avant que d&rsquo;arriver au chantier. Ils \u00e9taient nus, sauf un l\u00e9ger cache-sexe. Le corps bronz\u00e9 par le soleil et les intemp\u00e9ries, on aurait dit une sarabande de d\u00e9mons sylvestres<\/p>\n<p>Arriv\u00e9s \u00e0 pied-d&rsquo;\u0153uvre, il fallait se mettre au travail sans r\u00e9pit &#8211; sans cel\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait le pain sec et le cachot. Les surveillants \u00e9taient \u00e9paul\u00e9s par des porte-cl\u00e9s arabes, qui \u00e9taient de v\u00e9ritables chol\u00e9ras en chair et en os. Arm\u00e9s de la carabine, en plus du r\u00e9volver d&rsquo;ordonnance, les cerb\u00e8res faisaient bonne garde.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait formellement interdit aux Incos de se d\u00e9rober \u00e0 la vue des surveillants, ni de s&rsquo;\u00e9loigner si peu que cel\u00e0 fut du lieu de travail. Et cel\u00e0, sous peine de fusillade apr\u00e8s sommation.<\/p>\n<p>Les hommes se trouvaient dans l&rsquo;obligation de satisfaire sur place leurs besoins naturels. Maltrait\u00e9s, mal nourris, voyant toujours reculer leur d\u00e9classement de cet enfer, ceux-ci songeaient \u00e0 l&rsquo;\u00e9vasion, qui leur apparaissait comme la seule solution, le seul rem\u00e8de \u00e0 leurs maux.<\/p>\n<p>Il leur \u00e9tait mat\u00e9riellement impossible de la tenter des cases, lesquelles \u00e9taient gard\u00e9es pendant la nuit par les porte-cl\u00e9s. Il leur fallait donc risquer leur chance du lieu de travail. G\u00e9n\u00e9ralement, ces tentations avaient lieu par groupes, qui s&rsquo;\u00e9parpillaient dans toutes les directions afin de d\u00e9router les surveillants &#8211; aussi bien dans le tir que dans la poursuite. Ceux qui n&rsquo;\u00e9taient pas<\/p>\n<p>atteints par les coups de feu, ou qui n&rsquo;\u00e9taient pas rejoints par les porte-cl\u00e9s, trouvaient un refuge dans la for\u00eat vierge qui se trouvait \u00e0 proximit\u00e9. Il y avait souvent des victime, dans ces tentatives d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es. Les tireurs visaient aux bons endroits.<\/p>\n<p>Les fugitifs qui \u00e9taient rejoints, \u00e9taient souvent tu\u00e9s ; les porte-cl\u00e9s eux-m\u00eames, leur tranchaient la t\u00eate \u00e0 coups de sabres d&rsquo;abatis &#8211; dont ils \u00e9taient arm\u00e9s.<\/p>\n<p>Le travail le plus dur et le plus rebutant, \u00e9tait celui du charroi de lourdes pi\u00e8ces de bois, depuis l&rsquo;abatis jusqu&rsquo;\u00e0 la scierie distante de plusieurs kilom\u00e8tres.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce de bois \u00e9tait fix\u00e9e \u00e0 des cordes, sur lesquelles tiraient les Incos \u00e0 l&rsquo;aide de bricoles. Cette attelage humain peinait et suait sang et eau.<\/p>\n<p>Les fondri\u00e8res, les chicots (troncs d&rsquo;arbres coup\u00e9s au ras du sol), les \u00e9pines et les lianes, rien de devait arr\u00eater ces hommes tremp\u00e9s aux plus dures \u00e9preuves, qui toujours devaient travailler &#8211; quel que fut le temps.<\/p>\n<p>Certains d&rsquo;entre eux tombaient, pour se relever aussit\u00f4t.<\/p>\n<p>Porte-cl\u00e9s et gardes-chiourmes les stimulaient de la voix et du geste. Tant que l&rsquo;on \u00e9tait pas arriv\u00e9s \u00e0 destination, il ne fallait pas songer de manger la soupe.<\/p>\n<p>La faim \u00e9tait donc un stimulant pour ces parias du Bagne.<\/p>\n<p>Ceux qui \u00e9taient envoy\u00e9s en punition aux locaux disciplinaires en voyaient de dures. Ces locaux \u00e9taient infest\u00e9s de vermine. On les y laissait souvent sans eau, en leur donnant leur pain divis\u00e9, c&rsquo;est \u00e0 dire en vingt-quatre morceaux &#8211; et \u00e0 raison d&rsquo;un morceau par heure. Ainsi l&rsquo;homme avait constamment faim et soif.<\/p>\n<p>Cel\u00e0 n&rsquo;\u00e9tait pas r\u00e9glementaire, mais dans un tel lieu, isol\u00e9 dans la brousse, le Chef de Camp et les surveillants \u00e9taient les rois, sans rendre des comptes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-3595 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-lillustration-1908-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"218\" height=\"145\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-lillustration-1908-300x200.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-lillustration-1908.jpg 307w\" sizes=\"(max-width: 218px) 100vw, 218px\" \/>La r\u00e9pression judiciaire<\/strong><\/p>\n<p>Tout crime ou d\u00e9lit relevant du Code p\u00e9nal, \u00e9tait r\u00e9prim\u00e9 par un Tribunal Sp\u00e9cial qui si\u00e9geait \u00e0 Saint- Laurent-du-Maroni, et qui se r\u00e9unissait tous les trois mois en session ind\u00e9termin\u00e9e quant \u00e0 sa dur\u00e9e &#8211; laquelle d\u00e9pendait des affaires inscrites au r\u00f4le.<\/p>\n<p>Les crimes entra\u00eenant les travaux forc\u00e9s et la R\u00e9clusion, \u00e9taient punis de deux \u00e0 cinq ans de r\u00e9clusion cellulaire.<\/p>\n<p>Les d\u00e9lits qui n&rsquo;entra\u00eenaient, aux termes du Code p\u00e9nal, que des peines de prison, \u00e9taient r\u00e9prim\u00e9s par l&#8217;emprisonnement de six mois \u00e0 cinq ans.<\/p>\n<p>La peine de mort \u00e9tait applicable toutes les fois<\/p>\n<p>qu&rsquo;elle \u00e9tait pr\u00e9vue par le Code p\u00e9nal.<\/p>\n<p>En dehors de cel\u00e0, il y avait des crimes et des d\u00e9lits sp\u00e9ciaux, pr\u00e9vus et punis par des d\u00e9crets d&rsquo;exception &#8211; notamment par ceux du 5 octobre 1889.<\/p>\n<p>Ainsi, le refus de travail \u00e9tait puni de 6 mois \u00e0 deux ans d&#8217;emprisonnement. Les voies de fait envers les agents et fonctionnaires, entra\u00eenaient la peine de mort. En cas de circonstances att\u00e9nuantes, cette peine \u00e9tait remplac\u00e9e par celle de la R\u00e9clusion cellulaire de deux \u00e0 cinq ans.<\/p>\n<p>Les \u00e9vasions \u00e9taient r\u00e9prim\u00e9es par la peine de<\/p>\n<p>r\u00e9clusion cellulaire. Les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, encouraient de deux \u00e0 cinq ans de cette peine.<\/p>\n<p>Les condamn\u00e9s \u00e0 temps en encouraient de six mois<\/p>\n<p>\u00e0 deux ans. Les hommes condamn\u00e9s par le Tribunal Sp\u00e9cial, avaient le droit de prendre un d\u00e9fenseur. Ils pouvaient en appeler \u00e0 la Cour de Cassation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-1867 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480-300x284.jpg\" alt=\"\" width=\"201\" height=\"190\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480-300x284.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480.jpg 507w\" sizes=\"(max-width: 201px) 100vw, 201px\" \/>La r\u00e9clusion cellulaire<\/strong><\/p>\n<p>Sur le plateau de l&rsquo;ile Saint-Joseph, sans cesse battue par le vent du large, se dressent les trois b\u00e2timents de la R\u00e9clusion cellulaire, tous trois d&rsquo;une semblable et morne architecture. S\u00e9par\u00e9 l&rsquo;un de l&rsquo;autre par un espace de trente m\u00e8tres, cet espace est occup\u00e9 par les pr\u00e9aux cellulaires o\u00f9 ont lieu les promenades quotidiennes.<\/p>\n<p>Environ cent-cinquante cellule et douze cachots, telle \u00e9tait la capacit\u00e9 d&rsquo;absorption humaine de la guillotine s\u00e8che<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a> du Bagne. Exception faite d&rsquo;une heure de promenade quotidienne, les r\u00e9clusionnaires devaient \u00eatre constamment renferm\u00e9s dans leurs cellules. Ils \u00e9taient soumis \u00e0 la r\u00e8gle du silence absolu, le tabac \u00e9tait s\u00e9v\u00e8rement prohib\u00e9. Le travail en cellule, qui consistait dans la confection d&rsquo;articles de sparterie, \u00e9tait obligatoire et d\u00e9termin\u00e9 par une t\u00e2che d\u00e9finie.<\/p>\n<p>La nourriture \u00e9tait la ration normale, amput\u00e9e du caf\u00e9 matinal et de toutes gratifications.<\/p>\n<p>Les cellules \u00e9taient aux trois quarts grillag\u00e9es, dispos\u00e9es au centre de chaque b\u00e2timent et entour\u00e9es d&rsquo;un couloir quadrilat\u00e8re.<\/p>\n<p>Sur les cellules, dont la partie plane sup\u00e9rieure \u00e9tait \u00e9galement grillag\u00e9e, courait un promenoir o\u00f9 circulaient les gardiens, qui pouvaient ainsi \u00e0 tous moments surprendre les faits et gestes des condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>Les b\u00e2timents de la R\u00e9clusion cellulaire \u00e9taient tr\u00e8s humides, ayant \u00e9t\u00e9 construits avec du mortier pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 l&rsquo;eau de mer. Il en r\u00e9sultait qu&rsquo;ils \u00e9taient<\/p>\n<p>particuli\u00e8rement insalubres.<\/p>\n<p>Le terrible scorbut y s\u00e9vissait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat end\u00e9mique, ainsi que la disentherie.<\/p>\n<p>La mortalit\u00e9 y \u00e9tait de l&rsquo;ordre de trente pour cent. Les m\u00e9decins faisaient tout ce qui \u00e9taient en leur pouvoir pour att\u00e9nuer le r\u00e9gime de fer de la R\u00e9clusion cellulaire, hospitalisant les condamn\u00e9s \u00e0 tour de r\u00f4le et prescrivant aux autres des m\u00e9dicaments appropri\u00e9s. Le m\u00e9decin-Commandant Rousseau, se d\u00e9voua particuli\u00e8rement \u00e0 cette t\u00e2che humanitaire.<\/p>\n<p>Pour la moindre infraction, un seul mot ou un signe surpris, les r\u00e9clusionnaires \u00e9taient punis de cachot.<\/p>\n<p>Ils se trouvaient ainsi exclus du b\u00e9n\u00e9fice de la lib\u00e9ration conditionnelle, qu&rsquo;obtenaient un certain nombre d&rsquo;entre eux.<\/p>\n<p>La R\u00e9clusion cellulaire \u00e9tait dot\u00e9e d&rsquo;une biblioth\u00e8que que m\u00e9decins et condamn\u00e9s avaient contribu\u00e9 \u00e0 former.<\/p>\n<p>Mais la lecture n&rsquo;\u00e9tait permise qu&rsquo;en dehors des heures de travail.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on songe que des hommes devaient ainsi rester renferm\u00e9s pendant des ann\u00e9es, on ne s&rsquo;\u00e9tonnera pas qu&rsquo;un assez grand nombre deviennent fous, et que la plupart d&rsquo;entre eux \u00e9taient d\u00e9moralis\u00e9s, sans ressort et sans volont\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-441 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/execution-en-guyane-202x300.jpg\" alt=\"\" width=\"137\" height=\"203\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/execution-en-guyane-202x300.jpg 202w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/execution-en-guyane.jpg 404w\" sizes=\"(max-width: 137px) 100vw, 137px\" \/>La guillotine<\/strong><\/p>\n<p>Le Tribunal Sp\u00e9cial pronon\u00e7ait en moyenne sept \u00e0 huit condamnations \u00e0 la peine capitale, dont quatre \u00e0 cinq suivaient leurs cours.<\/p>\n<p>Le bourreau \u00e9tait choisi parmi les condamn\u00e9s en cours de peine ou parmi les lib\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait nomm\u00e9 par le Ministre et jouissait de certaines pr\u00e9rogatives et de certains privil\u00e8ges.<\/p>\n<p>Ainsi, il logeait \u00e0 part dans une maisonnette, portait des effets civils, pr\u00e9parait lui-m\u00eame une nourriture substantielle. Il recevait \u00e9galement des gratifications en nature et touchait une certaine somme \u00e0 chaque ex\u00e9cution qu&rsquo;il partageait avec ses aides.<\/p>\n<p>Surveillants et condamn\u00e9s s&rsquo;en tenaient \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart dans un commun m\u00e9pris.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;en avait cure. Un des bourreaux les plus marquants du Bagne fut certainement Hespel, dit Chacal. Il exerca son \u00e9tat une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, avec un actif d&rsquo;une quarantaine d&rsquo;ex\u00e9cutions.<\/p>\n<p>Le plus curieux, c&rsquo;est qu&rsquo;ayant \u00e9t\u00e9 destitu\u00e9 de sa charge, il fut \u00e0 son tour condamn\u00e9 \u00e0 mort et ex\u00e9cut\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>Les condamn\u00e9s \u00e0 mort devaient attendre longtemps avant qu&rsquo;il soit statu\u00e9 sur leur sort &#8211; quelquefois une ann\u00e9e enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Lorsque le courrier apportait le rejet du pourvoi et des recours en gr\u00e2ce, d\u00e8s apr\u00e8s minuit du jour suivant on montait la guillotine dans la cour du quartier cellulaire f\u00e2ce aux cellules r\u00e9serv\u00e9es aux condamn\u00e9s \u00e0 mort.<\/p>\n<p>Ces derniers pouvaient donc assister, d&rsquo;une fa\u00e7on auriculaire aux derniers pr\u00e9paratifs &#8211; avant que d&rsquo;\u00eatre officiellement inform\u00e9s de leur sort.<\/p>\n<p>Ensuite, un peu avant l&rsquo;aube, on leur lisait la sentence au nom de laquelle ils allaient expier.<\/p>\n<p>Un pr\u00eatre venait leur apporter d&rsquo;ultimes consolations.<\/p>\n<p>Puis le bourreau pr\u00e9parait la fun\u00e8bre toilette du condamn\u00e9.<\/p>\n<p>Ce dernier pouvait alors prendre un dernier repas, boire quelques verres de rhum&#8230;<\/p>\n<p>Les aides, le moment venu, le prenaient sous les bras pour lui faire franchir les quelques m\u00e8tres qui le s\u00e9paraient de la machine de mort. Aupr\u00e8s de celle-ci se tenaient les autorit\u00e9s, ainsi qu&rsquo;un d\u00e9tachement de soldats sous les armes.<\/p>\n<p>D\u00e8s que le condamn\u00e9 apparaissait, le chef du d\u00e9tachement faisait entendre un bref commandement :<\/p>\n<p>\u00ab Portez, armes ! \u00bb<\/p>\n<p>Tout le monde mettait chapeau bas devant celui qui allait mourir.<\/p>\n<p>Alors les aides pr\u00e9cipitaient le patient sur la planche \u00e0 bascule, qui pla\u00e7ait automatiquement la t\u00eate du condamn\u00e9 dans la lunette fatale.<\/p>\n<p>Un nouveau commandement retentissait :<\/p>\n<p>\u00ab Pr\u00e9sentez, armes ! \u00bb<\/p>\n<p>Aussit\u00f4t le d\u00e9clic jouait, un jet de sang giclait.<\/p>\n<p>La t\u00eate ensanglant\u00e9e tombait dans une caisse \u00e0 demi-pleine de sciure de bois.<\/p>\n<p>Selon l&rsquo;expression consacr\u00e9e, justice \u00e9tait faite.<\/p>\n<p>On croit g\u00e9n\u00e9ralement qu&rsquo;un certain nombre de condamn\u00e9s assistent aux ex\u00e9cutions, \u00e0 genoux et t\u00eate nue.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre en \u00e9tait-il ainsi il y a fort longtemps ; en tout cas, si cel\u00e0 fut il n&rsquo;en reste plus aucun vestige.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;hopital de Cayenne, on conserve dans les bocaux quelques t\u00eates ayant appartenu \u00e0 des condamn\u00e9s \u00e0 mort.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La poubelle du Bagne<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 une quinzaine de kilom\u00e8tres de Saint-Laurent, s&rsquo;\u00e9tale le camp des Impotents &#8211; comme une plaie b\u00e9ante.<\/p>\n<p>Une douzaine de cases infectes, faites de bois et de feuillages.<\/p>\n<p>\u00c0 proximit\u00e9 de chaque case, un trou \u00e0 m\u00eame la terre, repr\u00e9sentent les feuill\u00e9es&#8230;<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a><\/p>\n<p>Il y a l\u00e0 trois cents hommes environ : infirmes, aveugles, tuberculeux, syphillitiques, convales\u00adcents, lib\u00e9r\u00e9s sans travail, tous les d\u00e9chets du Bagne sont r\u00e9unis l\u00e0.<\/p>\n<p>La place de beaucoup d&rsquo;entre eux serait \u00e0 l&rsquo;hopital, mais pr\u00e9cis\u00e9ment, c&rsquo;est pour faire de la place qu&rsquo;on les a sortis de l&rsquo;h\u00f4pital pour les mettre l\u00e0, dans ce lieu innommable, dans ce lieu de pestilence o\u00f9 ils attendent une morte lente mais s\u00fbre.<\/p>\n<p>Tous ces malheureux sont abandonn\u00e9s \u00e0 eux- m\u00eames. Deux surveillants seulement sont charg\u00e9s de garder ces ombres vivantes &#8211; qui n&rsquo;en auraient pas besoin : ce ne sont pas eux qui songeront \u00e0 l&rsquo;\u00e9vasion &#8211; \u00e0 moins de s&rsquo;\u00e9vader de la vie. On en voit ces surveillants qu&rsquo;aux rares appels ; ils craignent sans doute la contagion de<\/p>\n<p>l&rsquo;une de ces maladies qui r\u00f4dent partout dans cet \u00e9troit p\u00e9rim\u00e8tre.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin vient dans ce cloaque physiologique une fois tous les quinze jours. Il hospitalise ceux qui ne peuvent plus faire un mouvement, prescrit du lait \u00e0 quelques autres, ainsi que des m\u00e9dicaments, puis il s&rsquo;en va&#8230;<\/p>\n<p>Que ferait-il de plus ? Il est submerg\u00e9, avec tous ces condamn\u00e9s \u00e0 mort qu&rsquo;il connait bien, et qu&rsquo;il sait pertinemment ne pouvoir sauver.<\/p>\n<p>Tous les quinze jours, il y en a une dizaine de moins, qui trouvent place dans le cimeti\u00e8re voisin, o\u00f9 on les empile les uns sur les autres.<\/p>\n<p>Une contamination g\u00e9n\u00e9rale et r\u00e9ciproque, aide puissamment \u00e0 cette mortalit\u00e9.<\/p>\n<p>Toutefois, l&rsquo;effectif se maintient, de nouveaux venus comblent les vides.<\/p>\n<p>La mis\u00e8re r\u00e8gne parmi ces r\u00e9prouv\u00e9s. Il n&rsquo;y a pas de commerce dans les cases &#8211; car l&rsquo;argent est rare en ce lieu. \u00c0 peine si l&rsquo;on vend du tabac et des fruits. Les uns et les autres errent \u00e7a-et-l\u00e0 dans la journ\u00e9e &#8211; ne sachant quoi faire de leur corps souffrant et d\u00e9charn\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4390 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-21-ao\u00fbt-1923-\u00e9vasion-Copier-300x277.jpg\" alt=\"\" width=\"245\" height=\"226\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-21-ao\u00fbt-1923-\u00e9vasion-Copier-300x277.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-21-ao\u00fbt-1923-\u00e9vasion-Copier-768x709.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-21-ao\u00fbt-1923-\u00e9vasion-Copier.jpg 832w\" sizes=\"(max-width: 245px) 100vw, 245px\" \/>Les \u00e9vasions<\/strong><\/p>\n<p>Il fut un temps o\u00f9 les \u00e9vad\u00e9s de la Guyane trouvaient un refuge assur\u00e9 dans les pays limitrophes. On leur donnait du travail, ils se cr\u00e9aient une nouvelle vie et beaucoup se mariaient.<\/p>\n<p>Cel\u00e0 dura jusque vers 1910.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment l\u00e0, des crimes et divers exc\u00e8s se produisirent en Guyane anglaise et en Guyane hollandaise, commis par des \u00e9vad\u00e9s du bagne fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Ce que voyant, les autorit\u00e9s locales prirent des mesures radicales.<\/p>\n<p>Ils expuls\u00e8rent et rendirent au Bagne les \u00e9l\u00e9ments les plus douteux, ne conservant sur leur sol que ceux qui avaient donn\u00e9 des preuves non- \u00e9quivoques de rachat et d&rsquo;amendement.<\/p>\n<p>Et \u00e0 partir de cette \u00e9poque, plus aucun \u00e9vad\u00e9 ne trouva asile en ces lieux o\u00f9 l&rsquo;hospitalit\u00e9 \u00e9tait nagu\u00e8re une chose naturelle.<\/p>\n<p>On consenti \u00e0 laisser le passage libre pour aller plus loin, on facilita l&rsquo;\u00e9vasion \u00e0 ceux qui \u00e9taient \u00e0 m\u00eame de payer leur voyage pour une autre destination, mais ce fut tout.<\/p>\n<p>Tous les for\u00e7ats caressaient l&rsquo;espoir de l&rsquo;\u00e9vasion. Et beaucoup la tentaient, sachant m\u00eame qu&rsquo;ils \u00e9taient vou\u00e9s d&rsquo;avance \u00e0 l&rsquo;insucc\u00e8s.<\/p>\n<p>Il leur en co\u00fbtait une ou deux ann\u00e9es de r\u00e9clusion cellulaire, et quelque fois davantage. Les \u00e9vasions avaient lieu par mer.<\/p>\n<p>Par l&rsquo;interm\u00e9diaire de lib\u00e9r\u00e9s, on s&rsquo;associait \u00e0 cinq ou six pour acheter un canot et des vivres de<\/p>\n<p>route ; on fixait ensuite le jour et l&rsquo;heure du d\u00e9part. Pour cel\u00e0, il fallait tenir compte de la saison, de la position de la lune, de l&rsquo;heure de la mar\u00e9e &#8211; toutes choses essentielles.<\/p>\n<p>Selon o\u00f9 l&rsquo;on voulait atterrir, le voyage durait de cinq \u00e0 huit jours. Il n&rsquo;\u00e9tait pas sans p\u00e9ril. Quelquefois la fr\u00eale embarcation se retournait par mauvais temps &#8211; faisait chapeau &#8211; selon l&rsquo;expression consacr\u00e9e.<\/p>\n<p>Et si l&rsquo;on arrivait au seuil de la terre promise, c&rsquo;\u00e9tait pour se voir arr\u00eater par les policemann et \u00eatre envoy\u00e9s en Guyane par le prochain courrier&#8230;<\/p>\n<p>Les \u00e9vasions par la for\u00eat n&rsquo;\u00e9taient pas possible, de ce fait que m\u00eame les indig\u00e8nes ne sauraient s&rsquo;y orienter bien longtemps. Mais il y avait des \u00e9vad\u00e9s int\u00e9rieurs qui s&rsquo;\u00e9tablissaient au c\u0153ur de la for\u00eat vierge.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9taient des arabes, qui formaient des campements primitifs.<\/p>\n<p>Ils se livraient \u00e0 la p\u00eache et \u00e0 la chasse, cultivaient aussi le terrain environnant. Ils commer\u00e7aient avec les indig\u00e8nes de ces parages, surtout par des \u00e9changes.<\/p>\n<p>Inexpugnables dans leurs positions bien choisis, ils \u00e9taient suffisamment arm\u00e9s pour r\u00e9sister \u00e0 une attaque de la force publique.<\/p>\n<p>Et, de faire, les tentatives faites dans ce sens furent vou\u00e9es \u00e0 l&rsquo;insucc\u00e8s.<\/p>\n<p>Les \u00e9vasions de Cayenne se font \u00e0 bord de bateaux c\u00f4tiers \u00e0 voile, qui vont jusqu&rsquo;au Br\u00e9sil. Moyennant une certaine somme, on pouvait y prendre place.<\/p>\n<p>Cependant, certains capitaines de ces bateaux louches &#8211; qui \u00e9taient des v\u00e9hicules de la contrebande et du trafic illicite de l&rsquo;or &#8211; n&rsquo;h\u00e9sitaient pas \u00e0 mettre \u00e0 mort les \u00e9vad\u00e9s, une fois en route, afin de leur prendre le \u00ab plan \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;un d&rsquo;eux fut condamn\u00e9 \u00e0 mort, de ce fait, par la Cour d&rsquo;Assises de Cayenne, mais ayant \u00e9t\u00e9 relev\u00e9 aux travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, les for\u00e7ats l&#8217;empoisonn\u00e8rent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4384 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-5-septembre-1923-cour-des-miracles-Copier-223x300.jpg\" alt=\"\" width=\"166\" height=\"223\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-5-septembre-1923-cour-des-miracles-Copier-223x300.jpg 223w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-5-septembre-1923-cour-des-miracles-Copier.jpg 570w\" sizes=\"(max-width: 166px) 100vw, 166px\" \/>Les lib\u00e9r\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>Tant que le for\u00e7at est en cours de peine, il est assur\u00e9 du vivre et du couvert. La Tentiaire lui fournit un minimum vital, qu&rsquo;il est \u00e0 m\u00eame d&rsquo;am\u00e9liorer par ses propres moyens.<\/p>\n<p>Une fois sa peine finie, on le lib\u00e8re. Il est alors soumis au doublage, qui dure deux fois plus que la peine initiale, s&rsquo;il est condamn\u00e9 \u00e0 moins de huit ans et qui est perp\u00e9tuel, s&rsquo;il \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 une peine sup\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Un complet bleu, une paire de souliers, une chemise et un chapeau d\u00e9livr\u00e9s au moment de la lib\u00e9ration, seront la derni\u00e8re attention de la Tentiaire \u00e0 son \u00e9gard &#8211; qui ne s&rsquo;occupera plus de lui. Il est libre de crever de faim, de coucher dehors, de manquer de tout.<\/p>\n<p>Car il n&rsquo;y a gu\u00e8re de travail en Guyane pour les lib\u00e9r\u00e9s, depuis vingt ans que l&rsquo;on n&rsquo;y exploite plus le caoutchouc local &#8211; de qualit\u00e9 inf\u00e9rieure. Le caoutchouc synth\u00e9tique y a port\u00e9 un coup mortel.<\/p>\n<p>Sur mille lib\u00e9r\u00e9s, trois cents seulement \u00e9taient r\u00e9guli\u00e8rement occup\u00e9s, par la population civile, les commer\u00e7ants ou les communes.<\/p>\n<p>Une centaine d&rsquo;autres travaillaient d&rsquo;une fa\u00e7on artisanale de leur m\u00e9tier, ou bien recevaient des subsides de leurs familles. Les autres tra\u00eenaient la savate, vivaient d&rsquo;exp\u00e9dients, allaient mendier leur pain \u00e0 la porte du camp, apr\u00e8s de leurs anciens compagnons du Bagne&#8230;<\/p>\n<p>Triste vie, \u00e0 laquelle ils \u00e9taient r\u00e9duits ! Souvent, oblig\u00e9s de voler pour subsister, ils ne tardaient pas de prendre le chemin de la Rel\u00e9gation.<\/p>\n<p>Ce qui faisait, qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient joui que de quelques jours ou quelques mois de libert\u00e9 entre deux bagnes<\/p>\n<p>La Tentiaire, les pouvoirs publics, ne faisaient rien pour rem\u00e9dier \u00e0 cet \u00e9tat de choses.<\/p>\n<p>L&rsquo;initiative priv\u00e9e venait bien en aide \u00e0 ces malheureux, mais de f\u00e2con intermittente et sans coordination.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s mon retour en France, l&rsquo;Arm\u00e9e du Salut a \u00e9tabli un poste \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni. La Tentiaire lui a fourni un terrain o\u00f9 une trentaine de lib\u00e9r\u00e9s font de la culture mara\u00eech\u00e8re, que les Salutistes vont vendre au march\u00e9. Ils ne re\u00e7oivent en \u00e9change de leur travail qu&rsquo;une maigre pitance, pas de vin et le coucher en commun sur des hamacs.<\/p>\n<p>Depuis quelques ann\u00e9es, le doublage est bien aboli en principe, mais en fait comme les lib\u00e9r\u00e9s n&rsquo;ont pas l&rsquo;argent n\u00e9cessaire pour le voyage de retour, ils se trouvent donc dans l&rsquo;obligation de demeurer \u00e0 la Colonie en perp\u00e9tuant leur mis\u00e8re.<\/p>\n<p>Les lib\u00e9r\u00e9s qui travaillent re\u00e7oivent de maigres salaires, avec lesquels ils subsistent avec peine, ne pouvant se procurer le n\u00e9cessaire pour vivre comme des hommes libres. C&rsquo;est ainsi que, pour pouvoir manger \u00e0 leur faim, ils en sont r\u00e9duits \u00e0 n\u00e9gliger leur tenue vestimentaire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-321 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/albert-londres-198x300.jpg\" alt=\"\" width=\"127\" height=\"192\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/albert-londres-198x300.jpg 198w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/albert-londres.jpg 283w\" sizes=\"(max-width: 127px) 100vw, 127px\" \/><\/p>\n<p><strong>L\u2019enqu\u00eate d\u2019Albert Londres<\/strong><\/p>\n<p>Lorsque Albert Londres publia son fameux reportage sur le Bagne, il produisit dans le monde entier une v\u00e9ritable sensation.<\/p>\n<p>En d\u00e9non\u00e7ant tant de crimes et tant d\u2019abus auxquels on ne voulait pas croire, il a rendu un grand service \u00e0 la cause de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Albert Londres vint me visiter dans mon cachot. Il a publi\u00e9 un article me concernant qui frappa profond\u00e9ment l\u2019esprit des foules.<\/p>\n<p>Ainsi, il a \u00e9t\u00e9 l\u2019artisan initial de ma lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Son reportage, fit en 1923, a provoqu\u00e9 la r\u00e9forme du Bagne qui eut lieu en 1925.<\/p>\n<p>De profondes modifications et am\u00e9liorations en sont r\u00e9sult\u00e9es.<\/p>\n<p>En voici quelques unes :<\/p>\n<p>Suppression du cachot, du pain sec, des fers, des Incorrigibles.<\/p>\n<p>Am\u00e9lioration du r\u00e9gime de la R\u00e9clusion cellulaire.<\/p>\n<p>Payement de la main-d\u2019oeuvre p\u00e9nale, quoique d\u2019une fa\u00e7on minime.<\/p>\n<p>Couchage g\u00e9n\u00e9ral sur des hamacs.<\/p>\n<p>En outre, il a \u00e9t\u00e9 mis un terme aux meurtres l\u00e9gaux que commettaient les surveillants-militaires. La nourriture a \u00e9t\u00e9 \u00e9galement am\u00e9lior\u00e9e.<\/p>\n<p>Par sa courageuse intervention, Albert Londres a donc \u00e9t\u00e9 le grand ouvrier de cette transformation radicale du Bagne.<\/p>\n<p>Ce voyageur infatigable, ce journaliste \u00e9minent, a trouv\u00e9 une mort pr\u00e9matur\u00e9e dans l\u2019incendie en mer du Georges Philipar.<\/p>\n<p>Sa disparition a \u00e9t\u00e9 regrett\u00e9e unanimement, comme une perte irr\u00e9parable pour le journalisme contemporain et la civilisation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4772 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-1-184x300.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"227\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-1-184x300.jpg 184w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Roussenq-Enfer-du-Bahgne-1942-1.jpg 288w\" sizes=\"(max-width: 139px) 100vw, 139px\" \/>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>Le Bagne, tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 et tel que je viens de le d\u00e9crire, a fait ses preuves.<\/p>\n<p>Il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 de fa\u00e7on p\u00e9remptoire et sans contestation possible qu\u2019avec un tel syst\u00e8me de r\u00e9pression, tout amendement et tout rel\u00e8vement des condamn\u00e9s \u00e9tait impossibles.<\/p>\n<p>Au lieu de donner des exemples de moralit\u00e9, les administrateurs et les garde-chiourmes se livrent aux pires exc\u00e8s, sp\u00e9culant sur les besoins et la mis\u00e8re des condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>Cel\u00e0, on l\u2019a reconnu en haut lieu.<\/p>\n<p>On a d\u00e9cid\u00e9 de supprimer le Bagne, mais on s\u2019est content\u00e9 de ne plus envoyer de for\u00e7ats en Guyane \u2013 du moins provisoirement.<\/p>\n<p>Ceux qui y sont, y restent. L\u00e0-bas, ils perp\u00e9tuent le Bagne, ses moeurs, ses coutumes et ses pires traditions. Il y a actuellement en France plus de deux mille condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s, r\u00e9partis un peu partout dans les prisons. Ce n\u2019est certes pas l\u00e0 leur place. On n\u2019a rien fait pour r\u00e9gulariser leur situation, qui est fausse.<\/p>\n<p>Il est bien probable qu\u2019apr\u00e8s la tourmente que nous traversons, on enverra de nouveau des for\u00e7ats en Guyane.<\/p>\n<p>Alors, il serait d\u00e9sirable que l\u2019on prenne exemple notamment sur les Etats-Unis, que l\u2019on concilie les exigences de la r\u00e9pression avec les lois de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>En notre vingti\u00e8me si\u00e8cle, des mesures s\u2019imposent autres que celles de r\u00e9gression. On doit sauver les d\u00e9faillants de l\u2019ordre social, pour qu\u2019ils deviennent des hommes normaux \u2013 et non pas les accabler et les faire dispara\u00eetre de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 jamais.<\/p>\n<p>La r\u00e9\u00e9ducation des criminels n\u2019est pas impossible \u2013 surtout lorsque par le monde r\u00e8gnera davantage la justice sociale et le mieux-\u00eatre collectif.<\/p>\n<p>Paul Roussenq<\/p>\n<p>Sisteron, juin 1942<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir tableau \u00e0 la fin.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Archives Nationales, Fonds Moscou, 19940472\/ article 291\/ dossier 26154 : Roussenq Paul 1933-1940.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Voir Roussenq Paul, Le beau voyage, \u00c9ditions de la Pigne, 2018.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Archives d\u00e9partementales de l\u2019Is\u00e8re, 15 W220, 17 W 134.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> L\u2019utilisation du JE chez Roussenq n\u2019est pas une question d\u2019ego mais de t\u00e9moignage. Ainsi quand transparait la troisi\u00e8me personne du singulier le propos de l\u2019ancien for\u00e7at se fait rapporteur d\u2019un fait ou d\u2019une anecdote que lui-m\u00eame n\u2019a pas vu ou v\u00e9cu.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Le journaliste est mentionn\u00e9 au chapitre<em> Main de velours<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> \u00a0Dans le chapitre <em>La M\u00e9decine au bagne<\/em>, Roussenq rappelle que Rousseau auteur de \u00ab\u00a0l\u2019admirable\u00a0\u00bb <em>M\u00e9decin au bagne<\/em> (\u00e9ditions Fleury 1930, r\u00e9\u00e9dition Nada 2020) a d\u00e9nonc\u00e9 les carences et la perversit\u00e9 de certains docteurs en Guyane , il dit aussi que Louis Rousseau n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 payer de sa personne pour soulager les for\u00e7at. Le propos de Roussenq rejoint alors ceux de Dieudonn\u00e9, Mesclon, Jacob Law ou encore Belbenoit.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>\u00a0 https:\/\/data.bnf.fr\/fr\/12769755\/fernand_remi_pucheu\/#other-pages-databnf.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> \u00a0http:\/\/www.archives04.fr\/depot_ad04v3\/articles\/1368\/idr-roussenc-paul-_doc.pdf. Les notes de 10 \u00e0 18 ont \u00e9t\u00e9 reprises de cette publication.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> Artisanat d&rsquo;objets tress\u00e9s en fibres v\u00e9g\u00e9tales.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Cette catastrophe a en r\u00e9alit\u00e9 eu lieu le 28 d\u00e9cembre 1908.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Alfred Dreyfus, officier d\u2019artillerie, a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 en 1894 \u00e0 la d\u00e9portation \u00e0 vie pour trahison. Graci\u00e9 en 1899, il est r\u00e9habilit\u00e9 en 1906.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Charles Benjamin Ullmo, officier de marine, a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 en 1908 \u00e0 la d\u00e9portation \u00e0 vie pour tentative de trahison. Il a \u00e9t\u00e9 graci\u00e9 en 1933.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Plante utilis\u00e9e comme purgatif.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> De la formule Vade in pace (Va en paix) prononc\u00e9e lorsqu\u2019un prisonnier est mis au cachot.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Roussenq fait probablement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 <em>Terre de Chanaan<\/em> (1921) ou <em>Le Pot au noir<\/em> (1922). Dans ces \u0153uvres, Louis Chadourne tire son inspiration d\u2019un voyage r\u00e9alis\u00e9 aux Cara\u00efbes et en Am\u00e9rique du Sud, en 1919, en tant que secr\u00e9taire de Jean Galmot, aventurier et d\u00e9put\u00e9 de la Guyane.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> C\u00e9l\u00e8bre formule attribu\u00e9e \u00e0 Guillaume Alexandre Tronson du Coudray, d\u00e9port\u00e9 en 1797 en Guyane o\u00f9 il d\u00e9c\u00e8de en 1798.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Des toilettes de fortune.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sisteron, juin 1942. Les \u00e9crits de Roussenq (1885-1949) ressemblent \u00e0 cette vie houleuse et souffrante que le r\u00e9fractaire a pu endurer. Mais l\u00e0 o\u00f9 on aurait pu le croire, fini, cass\u00e9, bris\u00e9, il n\u2019en fut rien. 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