{"id":4746,"date":"2020-05-16T01:30:37","date_gmt":"2020-05-15T23:30:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4746"},"modified":"2020-04-12T17:34:06","modified_gmt":"2020-04-12T15:34:06","slug":"mort-dun-degenere","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2020\/05\/mort-dun-degenere\/","title":{"rendered":"Mort d\u2019un d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-4747 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Robert-Louzon.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"230\" \/><em>Il est toujours joli, le temps pass\u00e9<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Un&rsquo; fois qu&rsquo;ils ont cass\u00e9 leur pipe<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>On pardonne \u00e0 tous ceux qui nous ont offens\u00e9s<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Les morts sont tous des braves types<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Georges Brassens,<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Le temps pass\u00e9<\/em>, 1961<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas certain pour Robert Louzon (1882-1976) que les tr\u00e9pass\u00e9s, fussent-ils anarchistes importe peu, soient tous braves. Presque quatre ans apr\u00e8s que son ami Monatte ait d\u00e9glingu\u00e9 au nom du syndicalisme r\u00e9volutionnaire et de sa haine de l\u2019ill\u00e9galisme le livre d\u2019Alain Sergent, cet autre et infatigable r\u00e9dacteur de <em>La R\u00e9volution Prol\u00e9tarienne<\/em> reprend le flambeau en novembre 1954. Et c\u2019est peu dire qu\u2019il en met une deuxi\u00e8me couche \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019annonce du suicide d\u2019Alexandre Jacob. Cela avait pourtant bien commenc\u00e9. Vous savez\u00a0? Quand dans un entretien, une recension d\u2019ouvrage, on commence par un semblant de positif et, quand vient le \u00ab\u00a0mais\u00a0\u00bb, quand tombe le \u00ab\u00a0mais\u00a0\u00bb ou un synonyme, comme le tranchant de la guillotine, la prose d\u00e9vie sur une d\u00e9monstration \u00e0 charge, un passage au rouleau compresseur, un d\u00e9montage en r\u00e8gle. Alexandre Jacob s\u2019est donc suicid\u00e9 comme l\u2019auteur du <em>Droit \u00e0 la paresse<\/em> pour \u00e9viter une vieillesse d\u00e9pendante. C\u2019est vrai. C\u2019est beau. C\u2019est presque grandiose. Mais Robert Louzon arr\u00eate l\u00e0 sa comparaison pour faire feu de tout bois sur l\u2019anarchisme de l\u2019honn\u00eate cambrioleur, lui-m\u00eame consid\u00e9r\u00e9 comme un successeur d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 de Ravachol ou d\u2019\u00c9mile Henry. D\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9\u00a0? Rien que \u00e7a\u00a0!<!--more--><\/p>\n<p>\u00c0 vrai dire la dialectique du vieil homme, anticolonialiste convaincu, n\u2019est pas nouvelle. Elle date m\u00eame de l\u2019\u00e9poque de l\u2019anarchisme qu\u2019il qualifie lui-m\u00eame d\u2019h\u00e9ro\u00efque et qu\u2019il enterre avec le premier conflit mondial. Nous pouvons la retrouver dans les \u00e9crits de Grave lorsque celui-ci pourfendait les ill\u00e9galistes en les accusant de collusion avec la police et en les assimilant, comme le bourgeois, au parasite social. Le voleur, de Jacob \u00e0 Bono (orthographi\u00e9 de la sorte dans l\u2019article), profiterait du fruit de ses rapines. C\u2019est pour cela que son anarchisme, son refus reconnu de la norme sociale ne peut aboutir. D\u2019ailleurs si Louzon \u00e9voque la guerre d\u2019Espagne\u00a0; ce n\u2019est que, pour mieux faire la diff\u00e9rence entre le vrai militant engag\u00e9 dans un \u00ab\u00a0combat \u00e0 mort contre une soci\u00e9t\u00e9 qui dispose de moyens de d\u00e9fense formidables\u00a0\u00bb et le bandit social qui, de temps \u00e0 autres, aime \u00e0 redistribuer au plus pauvre. De temps \u00e0 autres, mais pas trop quand m\u00eame.<\/p>\n<p>Jacob, dont on n\u2019apprend finalement pas grand-chose, est qualifi\u00e9, ironiquement peut-\u00eatre, de chef en d\u00e9but d\u2019article. L\u2019antis\u00e9mite notoire que fut Louzon[1] sait tr\u00e8s bien qu\u2019il n\u2019y a pas de chefs chez les anarchistes. Peut-\u00eatre ne savait-il pas en revanche que Jacob ne gardait rien pour lui quoi qu\u2019en ait pu dire Jean Grave qui, dans ses m\u00e9moires, affirmait au contraire que les Travailleurs de la nuit, organisaient fiesta et orgies \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de la rue de la Clef \u00e0 Paris, dans le Ve arrondissement. Peut-\u00eatre ne savait-il pas que le qualificatif de \u00ab\u00a0bande\u00a0\u00bb est des plus inefficients pour ce qui est de l\u2019entreprise de d\u00e9molition publique mont\u00e9e par l\u2019honn\u00eate homme en ce d\u00e9but de XXe si\u00e8cle. Quoi qu\u2019il en soit, il faut donc refuser \u00e0 Jacob et \u00e0 tous ceux qui jou\u00e8rent du browning ou de la pince-monseigneur toute louange, toute glorification, toute sanctification. Ils ne peuvent \u00eatre des h\u00e9ros puisque\u00a0\u00ab\u00a0l\u2019h\u00e9ro\u00efsme est une plante qui ne fleurit point sur le terreau de la vie facile\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les ill\u00e9galistes ne furent donc, si l\u2019on suit cette argumentation facile, que des jouisseurs et non des r\u00e9volutionnaires s\u2019attaquant \u00e0 des symboles pour h\u00e2ter le Grand Soir. Ils n\u2019auraient ainsi fait que provoquer la d\u00e9ch\u00e9ance du mouvement libertaire se perdant d\u00e9finitivement dans les m\u00e9andres tortueux du naturisme ou de la libert\u00e9 sexuelle. Ce sont eux, les ill\u00e9galistes et tous les individualistes \u00e0 leur suite, qui men\u00e8rent l\u2019anarchisme \u00e0 sa perte. Les morts ne sont pas tous de braves types m\u00eame si \u00ab\u00a0le dernier anarchiste fran\u00e7ais est mort\u00a0\u00bb et l\u2019anarchie avec lui. Seul le syndicalisme r\u00e9volutionnaire sauverait. Le reste ce n\u2019est bien \u00e9videmment que de l\u2019histoire. Le temps ne fait rien \u00e0 l\u2019affaire\u2026 Louzon, il y a plus de soixante-cinq ans, venait de nous le prouver.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4748 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/La-r\u00e9volution-prol\u00e9tarienne-n88-nov-1954-Louzon-Jacob-206x300.jpg\" alt=\"\" width=\"145\" height=\"211\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/La-r\u00e9volution-prol\u00e9tarienne-n88-nov-1954-Louzon-Jacob-206x300.jpg 206w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/La-r\u00e9volution-prol\u00e9tarienne-n88-nov-1954-Louzon-Jacob.jpg 397w\" sizes=\"(max-width: 145px) 100vw, 145px\" \/>La R\u00e9volution Prol\u00e9tarienne<\/strong><\/em><\/p>\n<p>N\u00b0 88, novembre 1954, p.10<\/p>\n<p><strong>Le dernier anarchiste fran\u00e7ais est mort : <\/strong><strong>Alexandre JACOB<\/strong><\/p>\n<p>Jacob, le chef de la \u00ab bande Jacob \u00bb, les cam\u00adbrioleurs anarchistes d&rsquo;Amiens, s&rsquo;est tu\u00e9 en ao\u00fbt dernier, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 75 ans. apr\u00e8s avoir pass\u00e9 vingt-cinq ans au bagne, dont six aux fers.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;est tu\u00e9 parce qu&rsquo;il ne voulait point de la vieillesse, d&rsquo;une vieillesse d\u00e9shonorante o\u00f9 l&rsquo;homme n&rsquo;est plus libre, parce qu&rsquo;il ne peut plus se battre. L\u2019 \u00ab anarchiste \u00bb a ainsi renouvel\u00e9, \u00e0 cinquante ans de distance, le geste du \u00ab marxiste \u00bb Lafargue se tuant, avec sa compagne, \u00e0 70 ans, pour les m\u00eames raisons.<\/p>\n<p>En pleine lucidit\u00e9, avec la pleine ma\u00eetrise d&rsquo;eux-m\u00eames, sans motifs occasionnels, ces rudes lut\u00adteurs ont accompli le geste qu&rsquo;ils avaient d\u00e9cid\u00e9 depuis longtemps parce qu&rsquo;il \u00e9tait en confor\u00admit\u00e9 avec leur commune philosophie, la philoso\u00adphie du r\u00e9volutionnaire qui ne veut rien deman\u00adder \u00e0 personne, pas m\u00eame, et surtout pas, la piti\u00e9.<\/p>\n<p>A l&rsquo;exception de l&rsquo;un des complices de Ravachol qui, je crois, vit encore, Jacob \u00e9tait, \u00e0 ma connaissance, le dernier survivant de la p\u00e9riode h\u00e9ro\u00efque de l&rsquo;anarchisme. c&rsquo;est-\u00e0-dire de l&rsquo;anarchisme : la p\u00e9riode qui va de 1890 \u00e0 1914. de Ravachol \u00e0 Bono.<\/p>\n<p>On peut pr\u00e9tendre avec quelque raison que les anarchistes de la deuxi\u00e8me d\u00e9cade ne furent que des successeurs d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s de ceux de la pre\u00admi\u00e8re.<\/p>\n<p>Certes, entre le hold-up sur un encaisseur de banque afin de se procurer des fonds, f\u00fbt-ce pour la plus noble des causes, et la bombe lanc\u00e9e sur la terrasse d&rsquo;un caf\u00e9 \u00ab\u00a0le Terminus de la gare Saint-Lazare \u00bb, qui visait \u00e0 frapper la bourgeoisie en tant que classe, ou celle jet\u00e9e en plein Palais-Bourbon en condamnation de l&rsquo;Etat et du parle\u00admentarisme. il y a de profondes diff\u00e9rences. De ce d\u00e9fi global \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;\u00e9tait la \u00ab propa\u00adgande par le fait \u00bb \u00e0 la \u00ab reprise individuelle \u00bb sur la soci\u00e9t\u00e9, qui ne peut jamais \u00eatre que par\u00adtielle, il y a d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence.<\/p>\n<p>Cependant, les uns et les autres, ceux de 90 et ceux de 1900. appartenaient \u00e0 la m\u00eame famille d&rsquo;hommes, celle de ceux qui se refusent \u00e0 com\u00adposer avec l&rsquo;injustice sociale et qui pr\u00e9f\u00e8rent s&rsquo;en aller en \u00ab faisant claquer la porte \u00bb[2], que ce soit par le moyen d&rsquo;un geste symbolique, comme ceux de 90, ou par celui d&rsquo;un ill\u00e9galisme pour\u00adsuivant des buts plus concrets, comme ceux de 1900. Je ne pense point que les premiers refuse\u00adraient de reconna\u00eetre leurs fr\u00e8res dans les se\u00adconds. D&rsquo;ailleurs, le plus ancien de tous, Ravachol, pratiqua lui-m\u00eame les deux formes d&rsquo;action : i1 fut le d\u00e9valiseur d&rsquo;ermites et le d\u00e9trousseur de tombes aussi bien que le vengeur des militants ouvriers de Clichy.<\/p>\n<p>La guerre de 14-18 qui marqua une c\u00e9sure dans l&rsquo;\u00e9volution du monde moderne, celle qui s\u00e9pare la fin de l&rsquo;ascension du commencement de la descente, marqua la fin de l&rsquo;anarchisme. A partir de 1920, l&rsquo;anarchisme, sinon le mot, mais la chose telle qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 durant les d\u00e9cades pr\u00e9c\u00e9\u00addentes dispara\u00eet de France. Il sombre dans le pacifisme larmoyant ou dans l&rsquo;exaltation de la libert\u00e9 sexuelle.<\/p>\n<p>Par contre, en ce pays hors d&rsquo;Europe, demeur\u00e9 obstin\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de l&rsquo;\u00e9volution occidentale,<\/p>\n<p>qu&rsquo;est l&rsquo;Espagne, l&rsquo;anarchisme conna\u00eet entre les deux guerres sa plus belle \u00e9poque. On peut dire que durant vingt ann\u00e9es ce sera lui qui, par ses attentats et son impulsion du mouvement ouvrier d&rsquo;abord, par la r\u00e9volution de 36 ensuite, animera toute la vie politique et sociale de la p\u00e9ninsule.<\/p>\n<p>La raison de ce contraste est simple.<\/p>\n<p>1920 vit en France une brusque \u00e9l\u00e9vation du niveau de vie de la classe ouvri\u00e8re, alors que le travailleur espagnol demeurait aussi mis\u00e9rable et m\u00eame plus, que le prol\u00e9taire fran\u00e7ais des ann\u00e9es 80[3]. Or l&rsquo;anarchisme est, avant tout, h\u00e9ro\u00efsme. Ce qui rassemble les vrais anarchistes, de quelque \u00e9tiquette qu&rsquo;ils se parent ou \u00e0 quelque nationalit\u00e9 qu&rsquo;ils appartiennent, c&rsquo;est l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme. L&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme qu&rsquo;exige le combat \u00e0 mort contre une soci\u00e9t\u00e9 qui dispose de moyens de d\u00e9fense formi\u00addables. Ce n&rsquo;est pas \u00e0 tort que l&rsquo;on consid\u00e8re Bakounine comme le \u00ab p\u00e8re de l&rsquo;anarchie \u00bb, Bakounine qui parcourait l&rsquo;Europe \u00e0 la recherche des lieux o\u00f9 l&rsquo;on se battait et de ceux o\u00f9 il esp\u00e9\u00adrait qu&rsquo;on allait se battre.<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme des r\u00e9volt\u00e9s ne peut na\u00eetre que chez des d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. A partir de 1920, la condi\u00adtion ouvri\u00e8re, en France, n&rsquo;\u00e9tait plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, d&rsquo;o\u00f9 la fin de l&rsquo;anarchisme fran\u00e7ais, tandis qu&rsquo;en Espagne o\u00f9 elle demeurait plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e que jamais, l&rsquo;anarchisme atteignait son apog\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme est une plante qui ne fleurit point sur le terreau de la vie facile.<\/p>\n<p>R. L.<\/p>\n<p>[1] Voir Dreyfus Michel, <em>L\u2019antis\u00e9mitisme \u00e0 gauche, histoire d\u2019un paradoxe de 1830 \u00e0 nos jours<\/em>, La D\u00e9couverte, 2009. Les notes de bas de page en italique qui suivent sont de Louzon.<br \/>\n[2] <em>D\u00e9claration d&rsquo;Emile Henry.<\/em><br \/>\n[3] <em>En dehors de l&rsquo;Espagne, l&rsquo;anarchisme ne conserva une certaine vie entre les deux guerres qu&rsquo;en Italie, et sous une forme moins vigoureuse qu&rsquo;en Espagne. L&rsquo;Italie est, en effet, au point de vue de la mis\u00e8re ouvri\u00e8re. interm\u00e9diaire entre l&rsquo;Espagne et la France<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est toujours joli, le temps pass\u00e9 Un&rsquo; fois qu&rsquo;ils ont cass\u00e9 leur pipe On pardonne \u00e0 tous ceux qui nous ont offens\u00e9s Les morts sont tous des braves types Georges Brassens, Le temps pass\u00e9, 1961 &nbsp; Il n\u2019est pas certain pour Robert Louzon (1882-1976) que les tr\u00e9pass\u00e9s, fussent-ils anarchistes importe peu, soient tous braves. 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