{"id":4658,"date":"2020-04-18T01:30:31","date_gmt":"2020-04-17T23:30:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4658"},"modified":"2020-04-18T06:37:40","modified_gmt":"2020-04-18T04:37:40","slug":"un-autre-medecin-au-bagne","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2020\/04\/un-autre-medecin-au-bagne\/","title":{"rendered":"Un autre m\u00e9decin au bagne"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4660 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dessin-hopital-ids-1-Copier-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"143\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dessin-hopital-ids-1-Copier-300x300.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dessin-hopital-ids-1-Copier-150x150.jpg 150w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dessin-hopital-ids-1-Copier.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 143px) 100vw, 143px\" \/>Les magazines sp\u00e9cialis\u00e9s, revues, gazettes et autres cahiers d\u2019associations, aussi multiples et diverses soient-ils, disposent d\u2019un lectorat particuli\u00e8rement cibl\u00e9. Il est alors rare d\u2019y d\u00e9nicher un int\u00e9r\u00eat certain quand on n\u2019est pas de \u00ab\u00a0la maison\u00a0\u00bb ou quand on ne cultive pas le m\u00eame jardin. En 1981 le recueil de textes \u00e9crits par des m\u00e9decins de marine, la plupart anciens \u00e9l\u00e8ves de l&rsquo;\u00c9cole de Sant\u00e9 Navale de Bordeaux avait de quoi \u00e9veiller notre curiosit\u00e9 bien des ann\u00e9es plus tard. La plupart des auteurs que l\u2019on peut lire dans <em>Sillages et feux de brousse<\/em> ne sont pas des \u00e9crivains au sens propre mais ils rapportent leurs t\u00e9moignages d&rsquo;une vie hors du commun. Et celle du m\u00e9decin Edmond Georges nous apparait alors \u00e9clairante \u00e0 plusieurs titres.<!--more--><\/p>\n<p>Certes, le texte ne rev\u00eat pas l\u2019importance du M\u00e9decin au bagne de Louis Rousseau ou encore des manuscrits de L\u00e9on Collin mais, en narrant son exp\u00e9rience Guyanaise de 1942 \u00e0 1944, ce m\u00e9decin de la Coloniale, dont nous ne savons finalement pas grand-chose, nous permet de voir les camps de travaux forc\u00e9s \u00e0 une \u00e9poque particuli\u00e8re. En effet, et comme Edmond Georges le souligne lui-m\u00eame, il a prodigu\u00e9 ses soins en pleine Seconde guerre mondiale. Le bagne est finissant et l\u2019on n\u2019envoie plus de for\u00e7ats depuis 1938. Edmond Georges a vu fagots et popotes tomber comme des mouches\u00a0; il dit aussi la difficult\u00e9 de son apostolat m\u00e9dical dans cette terre fran\u00e7aise d\u2019Am\u00e9rique du Sud, \u00e0 plus de 7000 km de la m\u00e9tropole et o\u00f9 tout manque\u00a0: le mat\u00e9riel comme le nombre de soignants. Il est alors fr\u00e9quent de voir des condamn\u00e9s au poste d\u2019infirmier se substituer au m\u00e9decin manquant de pratique en chirurgie par exemple.<\/p>\n<p>Pour autant, comme Louis Rousseau, comme L\u00e9on Collin, Edmond Georges semble marqu\u00e9 \u00e0 vie par les deux ann\u00e9es qu\u2019il a pass\u00e9es l\u00e0-bas, appr\u00e9ciant certainement la beaut\u00e9 du biotope guyanais et s\u2019enrichissant surtout humainement aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019une population libre ou non. Des amiti\u00e9s se nouent forc\u00e9ment. Si comme beaucoup de ceux qui ont vu le bagne, il ne peut s\u2019emp\u00eacher de donner quelques anecdotes croustillantes, de raconter qu\u2019il a crois\u00e9 le vieil Ullmo (qu\u2019il orthographie avec un seul L) \u00ab\u00a0tout ratatin\u00e9\u00a0\u00bb mais \u00ab\u00a0proprement v\u00eatu\u00a0\u00bb, ou bien de dresser des portraits \u00e9difiants d\u2019hommes punis, les quelques lignes que cet homme nous donne \u00e0 lire laissent entrevoir alors et surtout l\u2019inhumanit\u00e9 du syst\u00e8me bagne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4659 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Sillage-et-feu-de-brousse-1981-196x300.jpg\" alt=\"\" width=\"114\" height=\"174\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Sillage-et-feu-de-brousse-1981-196x300.jpg 196w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Sillage-et-feu-de-brousse-1981-768x1175.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Sillage-et-feu-de-brousse-1981-669x1024.jpg 669w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Sillage-et-feu-de-brousse-1981.jpg 1045w\" sizes=\"(max-width: 114px) 100vw, 114px\" \/><strong>Sillages et feux de brousse<\/strong><\/p>\n<p>Ed. Impr. Graphique de l&rsquo;ouest 1981<\/p>\n<p>Paris, Association des Anciens \u00c9l\u00e8ves de l\u2019\u00c9cole du Service de Sant\u00e9 des Arm\u00e9es de Bordeaux<\/p>\n<p><strong>M\u00e9decin du Bagne (1942)<\/strong><\/p>\n<p><strong>Par Edmond Georges<\/strong><\/p>\n<p>Le bagne, critiqu\u00e9 par tous les m\u00e9tropolitains, entou\u00adr\u00e9 d\u2019une l\u00e9gende sinistre, devait \u00eatre supprim\u00e9 apr\u00e8s le dernier transport des for\u00e7ats par le La Martini\u00e8re vers 1937-1938. La guerre retarda sa fermeture et bloqua en Guyane des centaines de lib\u00e9r\u00e9s qui attendaient leur rapatriement.<\/p>\n<p>En 1942, \u00e0 mon arriv\u00e9e, la machine p\u00e9nitentiaire fonctionnait normalement sous la direction du lieute\u00adnant-colonel Lassauguette.<\/p>\n<p>En juillet 1944, le m\u00e9decin-colonel Sainz fut nomm\u00e9 Directeur du bagne et charg\u00e9 de le liquider d\u00e8s la fin des hostilit\u00e9s.<\/p>\n<p>A Saint-Laurent se dressait l\u2019\u00e9norme b\u00e2tisse du bagne o\u00f9, apr\u00e8s leur travail quotidien, se retrouvaient les \u00ab transport\u00e9s \u00bb, secr\u00e9taires, ouvriers, man\u0153uvres du port, enfin tous ceux employ\u00e9s \u00e0 Saint-Laurent et qui n\u2019habitaient pas le lieu de leur travail. Ils logeaient dans des dortoirs. A l\u2019\u00e9cart, \u00e9tait situ\u00e9e la r\u00e9clusion crimi\u00adnelle : en 1942-1943 il devait y avoir 2 \u00e0 300 for\u00e7ats, condamn\u00e9s \u00e0 la cellule pour des peines diverses : vols, coups et blessures, refus d\u2019ob\u00e9issance, etc.<\/p>\n<p>Tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9, le quartier des condamn\u00e9s \u00e0 mort grou\u00adpait une dizaine de d\u00e9tenus qui attendaient la d\u00e9cision finale. La guillotine, sinistre machine, \u00e9tait dress\u00e9e dans une pi\u00e8ce adjacente. Peinte en rouge vif, elle \u00e9tait soigneusement \u00ab astiqu\u00e9e \u00bb par le bourreau Bonnefond, d\u00e9test\u00e9 par tous les transport\u00e9s. Il vivait seul dans une baraque, sise au bord du Maroni.<\/p>\n<p>Je l\u2019ai connu car il fournissait mon personnel en pois\u00adsons, poissons destin\u00e9s aussi \u00e0 la nourriture d\u2019une sorte de h\u00e9ron qui prot\u00e9geait ma basse-cour contre les \u00ab uru\u00adbus \u00bb, rapace de la Guyane. Ce palmip\u00e8de, le plus souvent immobile, daignait de temps en temps se promener d\u2019un pas majestueux, au milieu des poules caquetantes. Il fallait bien nourrir ce collaborateur utile&#8230;<\/p>\n<p>Il y avait au bagne deux \u00e0 trois assassinats par mois, provoqu\u00e9s assez souvent par la jalousie entre \u00ab m\u00e9\u00adnages \u00bb.<\/p>\n<p>Le T.M.S. (Tribunal Maritime Sp\u00e9cial) jugeait les accus\u00e9s. A l\u2019origine, ce tribunal \u00e9tait pr\u00e9sid\u00e9 par un officier de marine, d\u2019o\u00f9 son appellation. Les accus\u00e9s \u00e9taient d\u00e9fendus par des \u00ab\u00a0avocats \u00bb amateurs, choisis parmi les fonctionnaires ou les m\u00e9decins de Saint- Laurent. Ils faisaient certes leur possible pour att\u00e9nuer la condamnation.<\/p>\n<p>Durant mon s\u00e9jour, il n\u2019y eut pas d\u2019ex\u00e9cution capi\u00adtale. Et je m\u2019en suis r\u00e9joui. Je trouve monstrueux, en admettant qu\u2019on soit partisan de la peine de mort, qu\u2019on utilise de nos jours la machine invent\u00e9e par mon confr\u00e8re, le Dr Guillotin. La chambre \u00e0 gaz et la chaise \u00e9lectrique ne sont pas aussi horribles.<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4256 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171026_105251-copier-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"175\" height=\"233\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171026_105251-copier-225x300.jpg 225w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171026_105251-copier.jpg 360w\" sizes=\"(max-width: 175px) 100vw, 175px\" \/>Les condamn\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00ab transport\u00e9s \u00bb (autrement dits bagnards), en 1942-1943 \u00e9taient environ au nombre de 3500 r\u00e9par\u00adtis entre les divers camps. C\u2019\u00e9taient pour la plupart des gens qui avaient commis un assassinat, un meurtre pas\u00adsionnel ou un vol \u00e0 main arm\u00e9e. Il y avait aussi des faus\u00adsaires et il subsistait trois condamn\u00e9s pour espionnage ou d\u00e9lit politique (M. Valentino, par exemple qui fut lib\u00e9r\u00e9 d\u00e8s que la Guyane se rallia \u00e0 la France libre).<\/p>\n<p>Cinq ans apr\u00e8s le dernier convoi, la \u00ab\u00a0d\u00e9cantation\u00a0\u00bb s\u2019\u00e9tait op\u00e9r\u00e9e ; il subsistait quelques centaines d\u2019irr\u00e9cup\u00e9\u00adrables, des \u00ab\u00a0pervers\u00a0\u00bb, des chevaux de retour, appelons-les comme vous voudrez ; ils \u00e9taient \u00e0 la r\u00e9clusion, dans une promiscuit\u00e9 certes r\u00e9elle mais qui ne pouvait pas aggraver une m\u00e9chancet\u00e9 native.<\/p>\n<p>Les autres \u00ab\u00a0transport\u00e9s\u00a0\u00bb, cat\u00e9goris\u00e9s en travailleurs d\u2019ateliers, en \u00ab gar\u00e7ons de famille\u00a0\u00bb serviteurs de la plu\u00adpart des fonctionnaires de Saint-Laurent ou d\u2019ailleurs, en secr\u00e9taires, etc&#8230; apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de travail r\u00e9gulier n\u2019offraient aucun probl\u00e8me. \u00c0 ma connaissance, il n\u2019y eut aucun incident, aucune tentative d\u2019\u00e9vasion pen\u00addant mon s\u00e9jour. Pourtant les \u00ab\u00a0transport\u00e9s\u00a0\u00bb plac\u00e9s dans les familles allaient faire le march\u00e9, les secr\u00e9taires se ren\u00addaient \u00e0 leurs bureaux chaque matin, mon cuisinier Igos, un basque, sortait pour effectuer les achats. Il avait toute ma confiance. Je raconterai plus loin la vie des 50 trans\u00adport\u00e9s infirmiers, vivant \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n<p>Je n\u2019oublie pas les \u00ab transport\u00e9s \u00bb en lib\u00e9ration conditionnelle dont j\u2019ignore le nombre. Ils \u00e9taient, soit artisans, soit agriculteurs, vivaient de leur travail, en \u00e9tant certes astreints \u00e0 la r\u00e9sidence surveill\u00e9e.<\/p>\n<p>Un \u00ab\u00a0transport\u00e9\u00a0\u00bb condamn\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, s\u2019il se conduisait bien, par le jeu des remises de peine voyait sa condamnation r\u00e9duite parfois \u00e0 15 ans. Et comme l\u2019affreux doublage n\u2019existait plus depuis quelques ann\u00e9es avant la guerre, il pouvait revenir dans son pays. C\u2019est ainsi qu\u2019Ulmo[1], l\u2019ex-officier de marine, arr\u00eat\u00e9 en 1912 dans les gorges d\u2019Ollioules pour espionnage au profit de l\u2019Italie et de la \u00ab\u00a0Belle Lison\u00a0\u00bb, fut lib\u00e9r\u00e9 apr\u00e8s 20 ans de bagne. En 1938 il rentra en France, mais d\u00e9\u00e7u il retour\u00adna sans tarder en Guyane. Je l\u2019ai aper\u00e7u, en 1942 dans une rue de Cayenne, o\u00f9 il \u00e9tait comptable de la maison Tanon. C\u2019\u00e9tait un petit vieux, tout ratatin\u00e9, proprement v\u00eatu.<\/p>\n<p>Je pourrais aussi citer l\u2019exemple d\u2019un fils de famille noble tr\u00e8s connu, (dont je tairai le nom), condamn\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 pour crime ; il \u00ab\u00a0fit\u00a0\u00bb 15 ans et fut lib\u00e9r\u00e9 pour excellente conduite. Il rentra en France avant la guerre et, para\u00eet-il, aurait \u00e9t\u00e9 r\u00e9habilit\u00e9.<\/p>\n<p>Durant mon s\u00e9jour, le Directeur me demanda de lui adresser une liste d\u2019infirmiers, \u00ab\u00a0transport\u00e9s\u00a0\u00bb pouvant b\u00e9n\u00e9ficier soit d\u2019une remise de peine, soit d\u2019une lib\u00e9ra\u00adtion conditionnelle. Le nombre \u00e9tait limit\u00e9 \u00e0 dix. Igos, mon cuisinier, avait sollicit\u00e9 une lib\u00e9ration condition\u00adnelle pour exploiter un lopin de terre. Je l\u2019inscrivis sur la liste, ainsi que mes meilleurs \u00ab\u00a0transport\u00e9s\u00a0\u00bb, Barjot, Boizan, Voron par exemple. J\u2019avais propos\u00e9 Philippennet, mon secr\u00e9taire. Ce \u00ab\u00a0transport\u00e9\u00a0\u00bb, un n\u00e9gociant en soie\u00adrie de Lyon, avait tu\u00e9 vers 1926 je crois, l\u2019expert Bayle, qui aurait, selon Philippennet, fait une expertise fauss\u00e9e en sa d\u00e9faveur. Il fut condamn\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. C\u2019\u00e9tait un grand gaillard, \u00e0 forte charpente, les sourcils broussailleux. Il vivait en solitaire, ne frayant avec aucun \u00ab\u00a0transport\u00e9\u00a0\u00bb et couchant dans son bureau. Il \u00e9tait d\u00e9vou\u00e9, discret, de bon conseil. Je lui pr\u00e9sentai la liste. Il la parcourut des yeux et me dit : \u00ab\u00a0Monsieur le M\u00e9decin-Chef, barrez mon nom. Ma femme est morte. Je veux rester au bagne. Proposez un autre \u201ctranspor\u00adt\u00e9\u201d.\u00a0\u00bb J\u2019eus beau insister, il resta ferme dans sa d\u00e9cision. Philippennet est mort deux ans apr\u00e8s du b\u00e9rib\u00e9ri.<\/p>\n<p>En conclusion, un certain nombre de \u00ab\u00a0transport\u00e9\u00a0\u00bb, du fait du s\u00e9rieux de leur travail, de leur bonne conduite, s\u2019\u00e9taient largement rachet\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque du bagne finissant, la discrimination s\u2019\u00e9tait effectu\u00e9e par la force des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>Il n\u2019y avait plus cette promiscuit\u00e9 dangereuse, m\u00e9lan\u00adgeant jeunes et vieux, agglutinant, pendant des mois, des faibles et des durs, favorisant des m\u0153urs d\u00e9prav\u00e9es et par cons\u00e9quent provoquant des assassinats assez nom\u00adbreux au sein du bagne.<\/p>\n<p>Cette constatation, importante, m\u2019aidera \u00e0 conclure \u00e0 la fin de ces m\u00e9moires.<\/p>\n<p><strong>Les rel\u00e9gu\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>Il y avait les rel\u00e9gu\u00e9s individuels et les rel\u00e9gu\u00e9s collectifs, ces derniers en grande majorit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c9tait condamn\u00e9 \u00e0 la rel\u00e9gation en Guyane tout voleur, ayant subi au moins sept condamnations, si je m\u2019en souviens bien. Le rel\u00e9gu\u00e9 individuel \u00e9tait astreint \u00e0 la r\u00e9sidence dans une certaine localit\u00e9 de la Guyane, sous condition qu\u2019il jouisse d\u2019un revenu de 1000 francs par mois \u00e0 l\u2019\u00e9poque, \u00e0 moins que les fautes commises eussent \u00e9t\u00e9 plus l\u00e9g\u00e8res.<\/p>\n<p>Il y avait \u00e0 Saint-Laurent quelques rel\u00e9gu\u00e9s indivi\u00adduels dont deux professeurs, qui avaient des \u00e9l\u00e8ves et qui vivaient facilement de leur m\u00e9tier.<\/p>\n<p>Je me rappelle un peintre, rel\u00e9gu\u00e9 individuel, qui sur commande, vous \u00ab\u00a0fabriquait\u00a0\u00bb un Van Dongen ou un Domergue. Mais il n\u2019y avait plus la signature.<\/p>\n<p>Ces \u00ab\u00a0Pieds de Biche\u00a0\u00bb (tel \u00e9tait leur surnom) \u00e9taient m\u00e9pris\u00e9s par les \u00ab\u00a0transport\u00e9s\u00a0\u00bb, par les durs. Il y avait une hi\u00e9rarchie au bagne \u00e0 tous les niveaux.<\/p>\n<p>Les \u00ab\u00a0transport\u00e9s\u00a0\u00bb et les rel\u00e9gu\u00e9s \u00e9taient class\u00e9s par cat\u00e9gorie de travailleurs. Il y avait :<\/p>\n<p>Les aptes \u00e0 tous les travaux<\/p>\n<p>Les aptes aux travaux l\u00e9gers<\/p>\n<p>Les aptes au travail assis<\/p>\n<p>Les aptes au travail assis, \u00e0 l\u2019ombre.<\/p>\n<p>De nombreux condamn\u00e9s \u00e9taient r\u00e9partis dans les trois derni\u00e8res cat\u00e9gories \u00e0 la suite de maladies ou de blessures accidentelles. Certains, les irr\u00e9ductibles, se mutilaient volontairement pour \u00e9chapper aux travaux de force. J\u2019ai connu un transport\u00e9 qui s\u2019injecta pendant plu\u00adsieurs jours de la pourriture de carie dentaire dans les muscles d\u2019un mollet. Il fut pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 la consultation du bagne avec un abc\u00e8s volumineux de la jambe qui devait lui infliger de fortes souffrances. A l\u2019h\u00f4pital, malgr\u00e9 un traitement intensif de sulfamides (les antibiotiques n\u2019\u00e9taient pas encore d\u00e9couverts), je dus amputer la jambe pourrie au-dessous du genou. Ainsi, apr\u00e8s plu\u00adsieurs semaines d\u2019h\u00f4pital, il fut class\u00e9 apte au \u00ab\u00a0travail assis\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Non ce n\u2019\u00e9taient pas tous des anges&#8230;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-4384 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-5-septembre-1923-cour-des-miracles-Copier-223x300.jpg\" alt=\"\" width=\"223\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-5-septembre-1923-cour-des-miracles-Copier-223x300.jpg 223w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Petit-Parisien-5-septembre-1923-cour-des-miracles-Copier.jpg 570w\" sizes=\"(max-width: 223px) 100vw, 223px\" \/>Les lib\u00e9r\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019\u00e9taient et de loin, les plus malheureux. \u00c0 l\u2019excep\u00adtion de quelques cas (\u00e0 Cayenne par exemple, deux magasins importants \u00e9taient la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019ex-transport\u00e9s), la plupart croupissaient dans la crasse, l\u2019oisi\u00advet\u00e9, rong\u00e9s par le rhum, quand ils pouvaient en acheter au village chinois. L\u2019Arm\u00e9e du Salut faisait son possible pour leur venir en aide. Ils \u00e9taient trop nombreux, en raison de la suppression des voyages vers la m\u00e9tropole. La maladie, la mort faisaient des ravages parmi eux.<\/p>\n<p>A l\u2019h\u00f4pital, il y avait deux pavillons qui leur \u00e9taient destin\u00e9s. Ils y \u00e9taient trait\u00e9s et nourris pendant le maxi\u00admum de temps possible. Mais il fallait bien renouveler ces malades si nombreux. C\u2019\u00e9tait vraiment la plaie de Saint-Laurent. On les voyait se tra\u00eener le long des rues ou, en saison s\u00e8che, essayer de p\u00eacher quelques poissons dans le Maroni. D\u00e8s que le premier bateau partit pour la France il fut rempli de ces pauvres gens.<\/p>\n<p>Parmi les nombreux souvenirs qui se rattachent \u00e0 cette p\u00e9riode de ma vie, il me vient \u00e0 la m\u00e9moire, l\u2019his\u00adtoire de \u00ab\u00a0Yeux Clairs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait un lib\u00e9r\u00e9 que j\u2019avais soign\u00e9, pendant des semaines, pour un ulc\u00e8re de jambe, ulc\u00e8re phag\u00e9d\u00e9nique, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab rongeur \u00bb. J\u2019obtins une gu\u00e9rison par le repos au lit, gr\u00e2ce aux soins d\u00e9vou\u00e9s de l\u2019infirmier \u00ab\u00a0transport\u00e9\u00a0\u00bb du pavillon.<\/p>\n<p>Apprenant mon d\u00e9part pour la France Libre, d\u00e9but janvier 1944, il m\u2019apporta une lettre destin\u00e9e \u00e0 sa m\u00e8re, habitant Marseille, quartier de la Blancarde, sa m\u00e8re dont il n\u2019avait aucune nouvelle depuis 1940. Courant septembre 1944, \u00e9tant au repos \u00e0 Marseille avec mon bataillon, je me rendis \u00e0 l\u2019adresse indiqu\u00e9e. Je fus re\u00e7u par une petite vieille de 70 ans environ, dans un \u00ab\u00a0petit deux pi\u00e8ces\u00a0\u00bb bien propre. Je me pr\u00e9sentai et, avant toute motivation de ma visite, je la fis asseoir, et je lui racontai d\u2019o\u00f9 je venais, lui annon\u00e7ai que son fils \u00e9tait vivant, lui remis la lettre. La pauvre femme, toute trem\u00adblante, n\u2019arrivait pas \u00e0 lire. Elle me dit enfin : \u00ab\u00a0Je croyais qu\u2019il \u00e9tait mort, mon pauvre petit. Monsieur, j\u2019ai donn\u00e9 ma boucherie en viager \u00e0 mon neveu. Je n\u2019ai plus rien&#8230;\u00a0\u00bb Elle \u00e9tait d\u00e9sol\u00e9e et n\u2019arr\u00eatait pas de pleurer. Puis s\u2019\u00e9tant lev\u00e9e, elle p\u00e9n\u00e9tra dans sa chambre, revint, me tendant un billet de mille francs : \u00ab\u00a0C\u2019est pour votre d\u00e9rangement, monsieur.\u00a0\u00bb A quoi je r\u00e9pondis : \u00ab\u00a0Gardez-le pour votre fils et envoyez-lui de l\u2019argent \u00e0 Saint-Laurent du Maroni : car il va bient\u00f4t revenir.\u00a0\u00bb Je ne sais o\u00f9 est \u00ab\u00a0Yeux Clair\u00a0\u00bb, peut-\u00eatre est-il \u00e0 Marseille ? Il avait 45 \u00e0 50 ans en 1944.<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4661 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/H\u00f4pital-St-Laurent-2-L\u00e9on-Collin-Copier-300x271.jpg\" alt=\"\" width=\"184\" height=\"166\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/H\u00f4pital-St-Laurent-2-L\u00e9on-Collin-Copier-300x271.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/H\u00f4pital-St-Laurent-2-L\u00e9on-Collin-Copier-768x694.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/H\u00f4pital-St-Laurent-2-L\u00e9on-Collin-Copier.jpg 850w\" sizes=\"(max-width: 184px) 100vw, 184px\" \/>Le service m\u00e9dical du bagne<\/strong><\/p>\n<p>A Saint-Laurent du Maroni j\u2019eus d\u2019abord trois adjoints puis deux. Nous rest\u00e2mes pendant dix mois trois m\u00e9decins pour soigner\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 La population libre, compos\u00e9e des autochtones et des familles de l\u2019Administration p\u00e9nitentiaire, auxquelles s\u2019ajoutaient les lib\u00e9r\u00e9s et les gens de passage, soit envi\u00adron 4 000 personnes.<\/p>\n<p>\u2014 Les transport\u00e9s et les rel\u00e9gu\u00e9s individuels de la ville et des camps environnants, soit environ 2 500 indi\u00advidus.<\/p>\n<p>\u2014 La population locale ais\u00e9e, 200 indig\u00e8nes envi\u00adron, des commer\u00e7ants pour la plupart, car il n\u2019y avait pas de m\u00e9decins civils et nous avions le droit d\u2019exercer la m\u00e9decine libre et payante\u00a0; d\u2019ailleurs, la grande majo\u00adrit\u00e9 des autochtones avait droit \u00e0 l\u2019assistance m\u00e9dicale gratuite.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait donc un travail \u00e9crasant pour nous trois.<\/p>\n<p>De plus, j\u2019\u00e9tais M\u00e9decin-Chef de l\u2019immense Maroni, un territoire grand comme cinq d\u00e9partements fran\u00e7ais, o\u00f9 vivaient peut-\u00eatre 1500 personnes, soit chercheurs d\u2019or, soit Indiens, soit Boschs et Bonis, les Noirs pagayeurs du Haut Maroni.<\/p>\n<p>Je pr\u00e9ciserai plus loin comment j\u2019organisai moi-m\u00eame ces tourn\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00f4pital Andr\u00e9 Bouron, groupait 600 lits environ. Il \u00e9tait partag\u00e9 en deux parties, s\u00e9par\u00e9es par un mur : l\u2019h\u00f4pital libre et l\u2019h\u00f4pital de la transportation, ce dernier le plus important. Incorpor\u00e9es dans ce mur, la pharma\u00adcie, les cuisines, les salles d\u2019op\u00e9ration, fonctionnaient pour les deux h\u00f4pitaux. Seuls le laboratoire et le service de radio \u00e9taient situ\u00e9s dans la partie r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital libre.<\/p>\n<p>\u00c9tant M\u00e9decin-Chef, je dirigeais le service dit des officiers, celui des femmes, la maternit\u00e9 et la p\u00e9diatrie, situ\u00e9s dans un pavillon dont les divers bureaux occu\u00adpaient le rez-de-chauss\u00e9e. Un grand b\u00e2timent \u00e9tait r\u00e9\u00adserv\u00e9 aux surveillants militaires et aux civils assimil\u00e9s \u00e0 ce grade. Un service \u00e9tait destin\u00e9 aux indigents. L\u2019en\u00adsemble de l\u2019h\u00f4pital libre \u00e9tait propre et agr\u00e9ment\u00e9 d\u2019un joli jardin.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019h\u00f4pital de la transportation grou\u00adpait huit pavillons : chirurgical, m\u00e9dical, contagieux, lib\u00e9r\u00e9s, etc&#8230; De plus, \u00e0 l\u2019\u00e9cart au bord du fleuve, l\u2019asile renfermait une centaine d\u2019ali\u00e9n\u00e9s. Les infirmiers trans\u00adport\u00e9s \u00e9taient log\u00e9s dans les divers pavillons.<\/p>\n<p>A ma t\u00e2che de M\u00e9decin-Chef du bagne, de l\u2019h\u00f4pital et de la circonscription du Maroni s\u2019ajoutait la t\u00e2che ingrate de chirurgien.<\/p>\n<p>Lors de mes deux s\u00e9jours africains, comme tout colo\u00adnial de cette \u00e9poque h\u00e9ro\u00efque d\u2019avant-guerre, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 d\u2019op\u00e9rer, dans des conditions difficiles certes mais assez rarement. \u00c0 Saint-Laurent, il en fut autrement : j\u2019\u00e9tais responsable de milliers de vies humaines et mes connaissances techniques \u00e9taient, h\u00e9las, bien insuffi\u00adsantes. Malheureusement, le seul chirurgien de valeur, le M\u00e9decin-Commandant Parfaite, \u00e9tait \u00e0 Cayenne, ville \u00e0 laquelle une liaison maritime, au plus bimensuelle, nous reliait. J\u2019ai pass\u00e9 des nuits d\u2019insomnie, appr\u00e9hendant le coup dur. En fait, la baraka aidant, je n\u2019eus pas trop \u00e0 d\u00e9plorer mon insuffisance. Je dois cette chance au trans\u00adport\u00e9 Barjot, infirmier-chef de la salle d\u2019op\u00e9rations depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Il avait acquis des connais\u00adsances pratiques en voyant op\u00e9rer des praticiens qua\u00adlifi\u00e9s dont le dernier fut mon ami Parfaite.<\/p>\n<p>Barjot, un homme de 40 ans environ, les cheveux blanchis pr\u00e9matur\u00e9ment, \u00e9tait un beau gaillard de 1,80 m au visage dur, \u00e0 la musculature impressionnante. Ancien souteneur, il avait tu\u00e9 une femme. De plus, au cours d\u2019un transfert par train, il s\u2019\u00e9tait \u00e9vad\u00e9 en blessant un des deux gendarmes qui l\u2019escortaient. Repris, il fut condamn\u00e9 \u00e0 \u00ab perp\u00e8te \u00bb. Il fut pour moi un collabo\u00adrateur d\u00e9vou\u00e9 dont je garde un souvenir \u00e9mu. Il m\u2019ap\u00adpris \u00e0 mieux op\u00e9rer. Chaque jour, nous avions soit une hernie, soit des h\u00e9morro\u00efdes (cette derni\u00e8re op\u00e9ration avait un gros succ\u00e8s pour des raisons difficiles \u00e0 expli\u00adquer ici). Parfois une amputation ou une appendicite. Les premiers jours Barjot qui m\u2019aidait, avait la d\u00e9lica\u00adtesse de dire : \u00ab\u00a0Monsieur le M\u00e9decin-Chef, M. Parfaite incisait de telle fa\u00e7on\u00a0\u00bb, ou bien \u00ab\u00a0Il serrait davantage les fils de fermeture de la paroi.\u00a0\u00bb Et j\u2019\u00e9coutais Barjot.<\/p>\n<p>Parfois, quand j\u2019en avais le temps, je faisais de la m\u00e9decine op\u00e9ratoire \u00e0 la morgue. Car, h\u00e9las, nous avions une mortalit\u00e9 assez importante, comme je l\u2019ai \u00e9crit plus haut.<\/p>\n<p>J\u2019ai op\u00e9r\u00e9 quelques rares europ\u00e9ens ou autochtones. Dans ce cas-l\u00e0, je faisais appel \u00e0 mon camarade Hodoyer, du camp de Saint-Jean, qui poss\u00e9dait un talent chirurgical meilleur que le mien. C\u2019est lui qui op\u00e9\u00adrait et j\u2019\u00e9tais son aide.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait donc une activit\u00e9 consid\u00e9rable que les trois m\u00e9decins de Saint-Laurent exer\u00e7aient. Il y avait aussi chaque matin la consultation dans les trois cabinets m\u00e9\u00addicaux, le mien \u00e9tant r\u00e9serv\u00e9 au personnel le plus grad\u00e9.<\/p>\n<p>Chaque jour, \u00e0 dix heures, les trois transport\u00e9s infir\u00admiers de confiance, Barjot, Boizan et Voron quittaient l\u2019h\u00f4pital, leur trousse d\u2019infirmier \u00e0 la main. Ils allaient soigner \u00e0 domicile nos malades, comme le font tous les infirmiers de France et de Navarre. Correctement v\u00eatus de leur tenue ray\u00e9e \u00ab rouge et blanc \u00bb (en long et non en travers comme le montrent tant de films), leur large cha\u00adpeau de paille sur la t\u00eate, ils s\u2019acquittaient avec d\u00e9voue\u00adment de leur travail. Parfois je les croisais dans la rue ; alors ils me saluaient d\u2019un grand coup de chapeau. Par\u00adfois aussi, je les voyais entrer dans un estaminet, entre deux courses. C\u2019\u00e9tait bien leur droit \u00e0 ces hommes qui, quoique \u00ab transport\u00e9s \u00bb, avaient toute ma confiance.<\/p>\n<p>Mes adjoints, outre leurs fonctions \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, devaient r\u00e9guli\u00e8rement contr\u00f4ler les divers camps du Maroni. Je vous ai d\u00e9crit ces camps et les moyens de d\u00e9placement.<\/p>\n<p>La prison du bagne lui-m\u00eame poss\u00e9dait une infirmerie o\u00f9, chaque matin, le M\u00e9decin-Capitaine Audemard visitait les consultants. Plusieurs infirmiers transport\u00e9s l\u2019ai\u00addaient et surveillaient l\u2019\u00e9tat sanitaire des centaines de r\u00e9clusionnaires ou de pensionnaires du bagne. Le per\u00adsonnel m\u00e9dical \u00e9tait compl\u00e9t\u00e9 par un pharmacien lieute\u00adnant et un gestionnaire, lieutenant d\u2019administration. Comme je l\u2019ai \u00e9crit nous habitions chacun, une coquette villa, en bordure de l\u2019h\u00f4pital. Quatre infirmi\u00e8res et une sage-femme exer\u00e7aient leur m\u00e9tier, sous mes ordres directs. De plus, chaque pavillon avait un surveillant militaire infirmier major.<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4662 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Mar\u00e9riel-m\u00e9dical-1-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"261\" height=\"174\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Mar\u00e9riel-m\u00e9dical-1-300x200.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Mar\u00e9riel-m\u00e9dical-1-768x512.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Mar\u00e9riel-m\u00e9dical-1-1024x682.jpg 1024w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Mar\u00e9riel-m\u00e9dical-1.jpg 1100w\" sizes=\"(max-width: 261px) 100vw, 261px\" \/>Les tourn\u00e9es<\/strong><\/p>\n<p>Avec ce travail consid\u00e9rable, les inspections, loin du Maroni, \u00e9taient longues et difficiles. En fait, je suis all\u00e9 une seule fois \u00e0 la \u00ab\u00a0Maison foresti\u00e8re\u00a0\u00bb \u00e0 deux jours de chaloupe en amont de Saint-Laurent du Maroni pour y soigner quelques Indiens ou Noirs.<\/p>\n<p>A deux reprises, le Balata m\u2019a conduit en inspection aux Iles du Salut et \u00e0 Cayenne, afin d\u2019y contr\u00f4ler les m\u00e9decins de ces camps. C\u2019\u00e9tait un voyage de quatre jours, voyage de routine car mes camarades avaient toute ma confiance.<\/p>\n<p>Par contre, chaque mois, je m\u2019\u00e9vadais de Saint- Laurent, par devoir, et surtout pour une saine d\u00e9tente. J\u2019allais visiter la l\u00e9proserie libre de l\u2019Acaronany. Ce sont d\u2019\u00e9mouvants souvenirs. \u00c0 chaque voyage j\u2019emmenais deux infirmiers \u00ab\u00a0transport\u00e9s\u00a0\u00bb de l\u2019h\u00f4pital, pour leur \u00ab\u00a0faire prendre l\u2019air\u00a0\u00bb. Nous quittions Saint-Laurent dans la matin\u00e9e, \u00e0 bord d\u2019une chaloupe de la P\u00e9niten\u00adtiaire, chauff\u00e9e au bois, avec son personnel de deux sur\u00adveillants militaires et l\u2019\u00e9quipage.<\/p>\n<p>Il fallait descendre les 40 km du Maroni jusqu\u2019\u00e0 l\u2019embouchure. L\u00e0, parfois, si l\u2019occasion se pr\u00e9sentait nous \u00ab\u00a0escalions\u00a0\u00bb au camp des Haies[2]. Mais c\u2019\u00e9tait peu fr\u00e9quent. La chaloupe entrait dans la houle de l\u2019Atlan\u00adtique pour prendre l\u2019embouchure de la Mana, 20 milles plus au sud. Nous remontions encore quelque vingt milles pour atteindre en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, le village de Mana.<\/p>\n<p>Des milliers de flamants roses, en saison s\u00e8che, \u00e9taient pos\u00e9s dans les mar\u00e9cages de la rive droite du fleuve. Tableau ravissant que je ne puis oublier ! Le bruit de la chaloupe ne les troublait pas. On voyait leur long cou, \u00e0 la recherche d\u2019une proie, se ployer et se relever sans h\u00e2te.<\/p>\n<p>A Mana, nous passions la nuit. J\u2019\u00e9tais invit\u00e9 soit chez le cur\u00e9, soit chez M. Demougeot, propri\u00e9taire d\u2019une scierie.<\/p>\n<p>Avant de quitter le bord, je disais \u00e0 mes deux trans\u00adport\u00e9s : \u00ab\u00a0Messieurs allez coucher o\u00f9 vous voudrez. Rendez-vous demain matin \u00e0 six heures.\u00a0\u00bb Et jamais je n\u2019ai eu le moindre incident : le lendemain, mes deux infirmiers \u00e9taient arriv\u00e9s avant moi sur le pont de la cha\u00adloupe.<\/p>\n<p>Nous partions \u00e0 six heures au lever du jour et apr\u00e8s quelques kilom\u00e8tres de remont\u00e9e, la chaloupe entrait dans la crique (rivi\u00e8re) Acarouany, affluent de la rive gauche de la Mana.<\/p>\n<p>L\u2019enchantement commen\u00e7ait. Le soleil \u00e9clairait les magnifiques couleurs de la for\u00eat imp\u00e9n\u00e9trable qui bor\u00addait les deux rives de la rivi\u00e8re. Celle-ci parfois se r\u00e9tr\u00e9\u00adcissait, se coudait\u00a0; de magnifiques draperies de lianes et de plantes vertes, piqu\u00e9es d\u2019orchid\u00e9es et d\u2019autres fleurs aussi belles, fr\u00f4laient la chaloupe. Des perroquets verts, des aras bleus et rouges ou bleus et jaunes, effray\u00e9s par les hal\u00e8tements du moteur volaient en jacassant, d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre. Des colibris, des oiseaux mouches multico\u00adlores voletaient sans cesse. Des troncs d\u2019arbres flottaient au fil de l\u2019eau ; parfois, c\u2019\u00e9tait le museau d\u2019un saurien \u00e0 l\u2019aff\u00fbt. C\u2019\u00e9tait beau et troublant car on sentait la pr\u00e9sence d\u2019un monde invisible et dangereux. Je n\u2019ai pas vu d\u2019anaconda, le plus gros serpent du monde. Les indi\u00adg\u00e8nes les d\u00e9signent sous le nom de couleuvre. Par contre, un certain matin, \u00e0 Saint-Laurent, des Indiens reconnaissants apport\u00e8rent \u00e0 huit, un anaconda de dix m\u00e8tres, vivant, la gueule bloqu\u00e9e par un gros morceau de bois. La peau \u00e9tait tachet\u00e9e de couleurs vari\u00e9es. Mais les yeux fixes, aux pupilles verticales produisaient une impression de g\u00eane et presque de peur. Et pourtant le reptile \u00e9tait solidement maintenu par huit gaillards. Mon infirmier \u00ab\u00a0ransport\u00e9\u00a0\u00bb, Voron, se chargea de l\u2019animal qui fut d\u00e9bit\u00e9, accommod\u00e9 \u00e9videmment au piment de Cayenne et savour\u00e9 par mon nombreux personnel transport\u00e9.<\/p>\n<p>Voron me demanda de lui fournir de la farine et de l\u2019huile de pied de b\u0153uf. Et quelques jours apr\u00e8s, il m\u2019ap\u00adporta la magnifique peau, bien tann\u00e9e et tr\u00e8s souple (avec la plupart de mes souvenirs, elle a disparu dans l\u2019Atlantique).<\/p>\n<p>D\u2019autres Indiens m\u2019avaient donn\u00e9 deux magnifiques aras, l\u2019un rouge et bleu, l\u2019autre bleu et jaune. Ce sont de gros perroquets, \u00e0 longue queue, moins amusants que les perroquets verts. H\u00e9las, ces deux oiseaux moururent rapidement de maladie&#8230;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4665 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/\u00eelot-Saint-Louis-Flag-mus\u00e9e-Franconie-Copier-300x153.jpg\" alt=\"\" width=\"194\" height=\"99\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/\u00eelot-Saint-Louis-Flag-mus\u00e9e-Franconie-Copier-300x153.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/\u00eelot-Saint-Louis-Flag-mus\u00e9e-Franconie-Copier-768x392.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/\u00eelot-Saint-Louis-Flag-mus\u00e9e-Franconie-Copier-1024x523.jpg 1024w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/\u00eelot-Saint-Louis-Flag-mus\u00e9e-Franconie-Copier.jpg 1366w\" sizes=\"(max-width: 194px) 100vw, 194px\" \/>Donc apr\u00e8s deux heures de navigation, parfois diffi\u00adcile, une avenue d\u2019eau nous permettait d\u2019apercevoir, au loin, la l\u00e9proserie de l\u2019Acarouany, b\u00e2tie sur un plateau dominant la rivi\u00e8re. Le patron de la chaloupe avertissait, par plusieurs coups de sifflets, les trois s\u0153urs vivant dans ce coin perdu de la for\u00eat guyanaise.<\/p>\n<p>Nous approchions, et voyions descendre les trois s\u0153urs, \u00e0 petits pas, le long de la pente conduisant au d\u00e9barcad\u00e8re. Descendu \u00e0 terre, j\u2019\u00e9tais chaque fois entou\u00adr\u00e9 par elles, et elles manifestaient leur joie : j\u2019apportais le ravitaillement en vivres, en m\u00e9dicaments, les nouvelles du chef-lieu, de quoi les r\u00e9jouir. La m\u00e8re sup\u00e9rieure \u00e9tait en Guyane depuis quarante ans ; la plus jeune s\u0153ur, S\u0153ur Claire avait contract\u00e9 la l\u00e8pre. Toutes trois \u00e9taient gaies, pleines d\u2019entrain.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9 sur le plateau, o\u00f9 s\u2019\u00e9talait le village des l\u00e9preux, je devais d\u2019abord d\u00e9jeuner. Les trois s\u0153urs refu\u00adsant de s\u2019asseoir, me servaient un bon d\u00e9jeuner, babillant sans arr\u00eat, me racontant les incidents et les petits scan\u00addales du mois car les l\u00e9preux \u00e9taient tr\u00e8s \u00ab\u00a0palabreurs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Puis je visitais les l\u00e9preux, carbet (petite cabane) par carbet. La plupart \u00e9taient mari\u00e9s, parfois avec des femmes saines. Les nouveau-n\u00e9s n\u2019\u00e9taient pas l\u00e9preux mais finissaient le plus souvent par \u00eatre contamin\u00e9s. Nous ne pouvions emp\u00eacher cette cohabitation familiale, l\u2019individu atteint refusant de rester sans sa famille et mena\u00e7ant de s\u2019\u00e9vader. Aid\u00e9 par mes deux infirmiers, je passais ainsi plusieurs heures \u00e0 examiner trois cents l\u00e9preux civils qui \u00e9taient en s\u00e9gr\u00e9gation \u00e0 l\u2019Acarouany. Le temps passait vite. Les trois s\u0153urs m\u2019accompagnaient.<\/p>\n<p>A titre documentaire, j\u2019ajoute que j\u2019\u00e9tais aussi le Maire du village. J\u2019ai mari\u00e9 une fois un couple de l\u00e9preux, ceint d\u2019une mini-\u00e9charpe tricolore.<\/p>\n<p>La chapelle de l\u2019Acarouany \u00e9tait pratiquement fer\u00adm\u00e9e, l\u2019aum\u00f4nier, le p\u00e8re Renaud, \u00e9tant mort trois ans auparavant et enterr\u00e9 \u00e0 l\u2019Acarouany. Le cur\u00e9 de Mana montait rarement, faute de moyens de transport.<\/p>\n<p>Puis nous devions repartir. La chaloupe redescendait la crique. Parfois, je visitais une tribu d\u2019indiens, install\u00e9s sur la rive droite de la Mana, en amont du village.<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient une trentaine, vivant de p\u00eache, de la chasse, de maigres cultures. Ils chassaient les poissons \u00e0 l\u2019arc, fabriquaient des poteries o\u00f9 des figures g\u00e9om\u00e9tri\u00adques \u00e9taient dessin\u00e9es na\u00efvement. Les types d\u2019hommes et de femmes \u00e9taient trapus, le cheveu noir et raide, le teint cuivr\u00e9. Aucune finesse dans les traits.<\/p>\n<p>Et apr\u00e8s avoir couch\u00e9 de nouveau \u00e0 Mana, nous ren\u00adtrions le troisi\u00e8me jour \u00e0 Saint-Laurent, fatigu\u00e9s certes mais heureux de cette \u00e9vasion. Quant \u00e0 mes deux infir\u00admiers transport\u00e9s, ils \u00e9taient enchant\u00e9s. Et le travail reprenait son cours.<\/p>\n<p>Il y avait quelques distractions et c\u2019\u00e9tait n\u00e9cessaire. Le soir vers 18 heures, je me rendais parfois au Cercle de l\u2019Union. Le dimanche, en saison s\u00e8che on jouait au football : le club local contre le club de la P\u00e9nitentiaire. Les quatre m\u00e9decins faisaient partie de l\u2019\u00e9quipe. Un nombreux public bordait le terrain car les distractions \u00e9taient rares \u00e0 Saint-Laurent. A cette \u00e9poque il n\u2019y avait pas de cin\u00e9ma. Seul parmi nous quatre, mon ami Aude\u00admard, avait la classe d\u2019un bon joueur. Les trois autres m\u00e9decins \u00e9taient figurants plut\u00f4t qu\u2019acteurs. La douche bienfaisante apaisait ensuite les muscles douloureux de mes trente-quatre ans d\u2019\u00e2ge&#8230;<\/p>\n<p>\u00c9tant chef de service, je dus offrir deux ou trois repas officiels pendant mon s\u00e9jour. J\u2019\u00e9tais c\u00e9libataire et inquiet \u00e0 la perspective du premier repas o\u00f9 \u00e9taient convi\u00e9s le Directeur, son \u00e9pouse, mes officiers et leurs \u00e9pouses, en tout une vingtaine de convives. Igos, mon cuisinier, me conseilla de faire appel \u00e0 Barjot car Perier, mon second domestique \u00e9tait atteint de folie douce. Perier \u00e9tait soi\u00adgneux, propre et d\u00e9vou\u00e9 comme un chien fid\u00e8le. Au bagne depuis 1918, il avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 par les Assises de Draguignan pour l\u2019assassinat d\u2019un gendarme. Il croyait \u00eatre le fils de Louis XIV et me disait d\u00e9tenir de gros tr\u00e9sors. C\u2019est le seul for\u00e7at que j\u2019ai tutoy\u00e9, quoiqu\u2019il f\u00fbt le fils du \u00ab\u00a0Roi Soleil\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Barjot, v\u00eatu de blanc, s\u2019occupa de l\u2019ornementation de la table, un service impeccable et le repas fut r\u00e9ussi.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le d\u00e9part des invit\u00e9s, je dis \u00e0 Barjot : \u00ab\u00a0Je vous remercie, \u00e7\u00e0 a tr\u00e8s bien march\u00e9\u00a0\u00bb, et je lui tendis un billet. Alors Barjot : \u00ab\u00a0Je ne veux rien Monsieur le M\u00e9decin-Chef, je suis venu parce que vous m\u2019\u00eates sym\u00adpathique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Certes les reliefs du repas furent joyeusement parta\u00adg\u00e9s entre les trois transport\u00e9s. Mais je n\u2019ai pas oubli\u00e9 cette r\u00e9ponse du ca\u00efd Barjot.<\/p>\n<p>J\u2019aurais tellement de souvenirs \u00e0 narrer. Chacun de mes s\u00e9jours Outre-Mer a marqu\u00e9 mon existence, soit l\u2019Afrique Noire, soit l\u2019Indochine, o\u00f9 moi aussi, je fus touch\u00e9 par le \u00ab\u00a0Mal Jaune\u00a0\u00bb. Mais la Guyane, le bagne ont laiss\u00e9 en moi des souvenirs uniques, tant \u00e0 cause du pays \u00e9trange que du monde contrast\u00e9 o\u00f9 je vivais.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4666 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/H\u00f4pital-St-Laurent-1-L\u00e9on-Collin-Copier-300x278.jpg\" alt=\"\" width=\"164\" height=\"152\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/H\u00f4pital-St-Laurent-1-L\u00e9on-Collin-Copier-300x278.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/H\u00f4pital-St-Laurent-1-L\u00e9on-Collin-Copier-768x711.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/H\u00f4pital-St-Laurent-1-L\u00e9on-Collin-Copier.jpg 830w\" sizes=\"(max-width: 164px) 100vw, 164px\" \/>De cette exp\u00e9rience du bagne je tirerai un ensei\u00adgnement et une conclusion :<\/p>\n<p>Pour faciliter le rachat des malfaiteurs mieux vaut douceur que violence, politesse que grossi\u00e8ret\u00e9, ce qui ne contrevient aucunement aux exigences d\u2019une n\u00e9cessaire discipline. Faites-leur cr\u00e9dit, traitez-les en hommes, et ils s\u2019efforceront de m\u00e9riter votre confiance et le beau titre d\u2019homme.<\/p>\n<p>Leur peine purg\u00e9e, donnez-leur la chance de s\u2019int\u00e9grer dans la soci\u00e9t\u00e9. A cet effet, je propose qu\u2019on leur d\u00e9livre un casier judiciaire vierge, la Police seule d\u00e9te\u00adnant le v\u00e9ritable casier. Alors ils pourront repartir dans une nouvelle vie sans supporter le lourd fardeau du pas\u00ads\u00e9, sans \u00eatre marqu\u00e9s \u00e0 vie par des stigmates inf\u00e2mants. Alors et selon un terme \u00e0 la mode, ils pourront se recycler et gagner honn\u00eatement leur pain.<\/p>\n<p>Je terminerai par une anecdote :<\/p>\n<p>Mon d\u00e9part d\u00e9finitif de Saint-Laurent pour rejoindre la France Libre eut lieu au d\u00e9but de janvier 1944. Apr\u00e8s cinq demandes, j\u2019avais enfin obtenu satisfaction. Comme en raison des \u00e9v\u00e9nements la rel\u00e8ve n\u2019existait pas, ce fut un m\u00e9decin-capitaine de l\u2019Oyapock, \u00e0 la fron\u00adti\u00e8re du Br\u00e9sil, qui me rempla\u00e7a.<\/p>\n<p>Ce matin-l\u00e0, je r\u00e9unis dans mon cabinet le personnel libre, c\u2019est-\u00e0-dire les infirmiers et les surveillants mili\u00adtaires au nombre d\u2019une dizaine. Tristement, je leur fis mes adieux.<\/p>\n<p>Puis je me rendis au groupe op\u00e9ratoire o\u00f9 \u00e9taient rassembl\u00e9s une vingtaine d\u2019infirmiers \u00ab\u00a0transport\u00e9s\u00a0\u00bb. \u00c0 eux aussi je fis mes adieux et je serrai la main.<\/p>\n<p>Barjot le dur, Barjot le ca\u00efd, me dit : \u00ab\u00a0Monsieur le M\u00e9decin-Chef, on voudrait bien aller avec vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab\u00a0Je le sais, Barjot, j\u2019aurais eu confiance en vous tous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et ces vieux truands, ces durs, avaient les yeux humides. Et moi aussi j\u2019avais les yeux humides.<\/p>\n<p>[1] Sur Ullmo, voir Collin Philippe, Matricules, Orphie, 2020.<br \/>\n[2] Camp des Hattes\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les magazines sp\u00e9cialis\u00e9s, revues, gazettes et autres cahiers d\u2019associations, aussi multiples et diverses soient-ils, disposent d\u2019un lectorat particuli\u00e8rement cibl\u00e9. Il est alors rare d\u2019y d\u00e9nicher un int\u00e9r\u00eat certain quand on n\u2019est pas de \u00ab\u00a0la maison\u00a0\u00bb ou quand on ne cultive pas le m\u00eame jardin. 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