{"id":4352,"date":"2018-06-03T09:14:43","date_gmt":"2018-06-03T07:14:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4352"},"modified":"2018-06-03T09:14:43","modified_gmt":"2018-06-03T07:14:43","slug":"quel-scenario-pour-le-mont-de-piete-de-marseille","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2018\/06\/quel-scenario-pour-le-mont-de-piete-de-marseille\/","title":{"rendered":"Quel sc\u00e9nario pour le Mont de Pi\u00e9t\u00e9 de Marseille ?"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-4355 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/RetroNews-29-mai-2018-300x125.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"125\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/RetroNews-29-mai-2018-300x125.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/RetroNews-29-mai-2018-768x320.jpg 768w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/RetroNews-29-mai-2018-1024x427.jpg 1024w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/RetroNews-29-mai-2018.jpg 1150w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Le vol du Mont de Pi\u00e9t\u00e9 de Marseille reste sans nul doute le premier coup d\u2019\u00e9clat de l\u2019honn\u00eate cambrioleur Jacob. A ce titre, il donne le ton \u00e0 la geste de l\u2019anarchiste et nourrit forc\u00e9ment un imaginaire qui peut rendre l\u2019individu attachant du fait de la bonhommie, de la truculence, au final de la sympathique reproductibilit\u00e9 de l\u2019acte d\u00e9lictueux commis par l\u2019audacieux personnage. Pour autant l\u2019incroyable histoire pose un r\u00e9el probl\u00e8me de sources comme peut le laisser \u00e0 penser un r\u00e9cent article paru sur le site internet Retronews de la Biblioth\u00e8que Nationale de France. Si le papier de Michele Pedinielli ne brille pas par son analyse, puisant all\u00e9grement chez Wikipedia et Bernard Thomas, les titres de presse utilis\u00e9s soul\u00e8vent en revanche nombre de questions et en premier lieu celle d\u2019un sc\u00e9nario original qui pourrait \u00eatre remis en cause.<!--more--><\/p>\n<p>Marius Jacob, g\u00e9nial cambrioleur anarchiste \u2026 nous avons souri en lisant le titre de l\u2019article ne sachant que trop bien qui, de l\u2019anarchiste ou du cambrioleur nourri \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019ill\u00e9galisme pacifique\u00a0\u00bb, \u00e9tait r\u00e9ellement g\u00e9nial. L\u2019oxymore sous-tend bien \u00e9videmment qu\u2019il existerait un ill\u00e9galisme violent, opposant de facto, un \u00ab\u00a0minable\u00a0\u00bb Bonnot par exemple \u00e0 un \u00ab\u00a0g\u00e9nial\u00a0\u00bb Jacob. Ce n\u2019est dr\u00f4le que parce que c\u2019est stupide. Cela d\u00e9note au mieux une vision a priori de la reprise individuelle, au pire une r\u00e9elle m\u00e9connaissance de ce mouvement anarchiste qui \u2013 Maitron \u00e0 la rescousse \u2013 \u00ab\u00a0eut de nombreux adeptes\u00a0\u00bb. Rappelons encore \u00e0 l\u2019auteur que le \u00ab\u00a0g\u00e9nial\u00a0\u00bb Marius, qui se pr\u00e9nomme Alexandre, serait, d\u2019apr\u00e8s les souvenirs de bagne de Ren\u00e9 Belbenoit, l\u2019introducteur en France du pistolet Browning, ustensile bien connu pour r\u00e9pandre la paix dans le monde. Bien s\u00fbr tout est question de nuances et nous pouvons facilement nous demander si l\u2019atteinte \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 orchestr\u00e9e par les Travailleurs de la Nuit \u2013 ce que Jacob appelait entreprise de d\u00e9molition publique \u2013 ne fut pas plut\u00f4t une forme \u00e9lev\u00e9e de pacifisme violent.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-4354 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/La-Lanterne-18-juillet-1905-201x300.jpg\" alt=\"\" width=\"215\" height=\"321\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/La-Lanterne-18-juillet-1905-201x300.jpg 201w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/La-Lanterne-18-juillet-1905.jpg 223w\" sizes=\"(max-width: 215px) 100vw, 215px\" \/>Passons \u2026 et ne retenons de cette vie abr\u00e9g\u00e9e du g\u00e9nie de la cambriole deux illustrations dont une tir\u00e9e de la collection Bertillon du Metropolitan Museum of Art de New York \u00a0et qui inclut un nomm\u00e9 Boyer n\u2019ayant jamais fait partie des Travailleurs de la Nuit et une caricature parue dans <em>La Lanterne<\/em> le 18 juillet 1905. Celle-ci nous a imm\u00e9diatement parue int\u00e9ressante pour deux raisons. Deux j\u00e9suites, munis de couteaux et \u00e9clair\u00e9s par \u2026 des lanternes, lac\u00e8rent pendant la nuit la c\u00e9l\u00e8bre affiche du journal anticl\u00e9rical, celle o\u00f9 un corbeau g\u00e9ant et anthropomorphis\u00e9 se tient fermement sur le Sacr\u00e9 C\u0153ur de Paris. La caricature d\u2019Antoine Lesaint n\u2019aurait de toute \u00e9vidence aucun rapport avec la fameuse \u00ab\u00a0bande Jacob\u00a0\u00bb, dont le proc\u00e8s \u00e0 Amiens est clos depuis presque quatre mois, si elle n\u2019\u00e9tait accompagn\u00e9e du commentaire\u00a0: \u00ab\u00a0Les travailleurs de la nuit op\u00e8rent \u00e0 Caen (Calvados)\u00a0\u00bb. Cela d\u00e9montre ainsi que le nom que se donnaient les cambrioleurs anarchistes d\u00e9signent aussi \u00e0 l\u2019\u00e9poque les cl\u00e9ricaux, les j\u00e9suites et autres calotins qui se v\u00eatissent tout de noir.<\/p>\n<p>En quelques lignes l\u2019auteure, commettant aussi des romans policiers, dresse donc rapidement, trop rapidement, l\u2019extraordinaire histoire d\u2019un formidable voleur dont \u00a0le \u00ab\u00a0premier coup d\u2019\u00e9clat contre le commissionnaire du Mont de Pi\u00e9t\u00e9 \u00e0 Marseille attire l\u2019attention du public par son audace sans violence.\u00a0\u00bb. Le butin est cons\u00e9quent, estim\u00e9 entre 8 et 10\u00a0000 francs[1]. Retronews fonctionnant sur l\u2019utilisation des sources journalistiques, nous trouvons une relation de la drolatique entr\u00e9e en \u00ab\u00a0ill\u00e9galie\u00a0\u00bb d\u2019Alex\u2026 de Marius Jacob publi\u00e9e dans<em> La Lanterne<\/em> en date du 5 avril 1899 et \u00e9crite deux jours auparavant. Si le papier du correspondant local dans la cit\u00e9 phoc\u00e9enne nous confirme un larcin d\u00e9couvert le 1er avril, la version du journal anticl\u00e9rical et r\u00e9publicain, ampute presque de moiti\u00e9 la relation de ce haut fait, lui \u00f4tant de facto son hilarante chute.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1042 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/rue-1-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"170\" height=\"127\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/rue-1-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/rue-1.jpg 320w\" sizes=\"(max-width: 170px) 100vw, 170px\" \/>Le vol du Mont de Pi\u00e9t\u00e9 fait toutefois rire \u00ab\u00a0Marseille jusqu\u2019aux larmes, et toute la France avec elle\u00a0\u00bb nous dit Alexis Danan en 1935 dans le magazine <em>Voil\u00e0<\/em>. Et pour cause, commis le 31 mars 1899, il est mis \u00e0 jour le lendemain, 1er avril. Repris dans le d\u00e9tail par Alain Sergent, on le retrouve largement romanc\u00e9 dans les biographies de Jacob par William Caruchet (<em>Marius Jacob l\u2019anarchiste cambrioleur<\/em>, p.21-25) et Bernard Thomas (<em>Les vies d\u2019Alexandre Jacob<\/em>, p.104-107) qui pr\u00e9cise m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0Ce style est celui qu\u2019adoptera Ars\u00e8ne Lupin\u00a0\u00bb. \u00c7a, c\u2019est un autre sujet mais on ne pouvait pas s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00e9voquer l\u2019amalgame lupinien et la mythification de l\u2019acte jacobien. On le lit encore dans trois des bandes dessin\u00e9es consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019honn\u00eate cambrioleur\u00a0: le <em>26 rue de la Martini\u00e8re<\/em>, tome 4 de la s\u00e9rie <em>P\u00eacheurs d\u2019\u00e9toiles<\/em> de Lacaf et Moriquand, <em>Alexandre Jacob, journal d\u2019un anarchiste cambrioleur<\/em> de Ga\u00ebl et Vincent Henry, <em>Le travailleur de la Nuit<\/em> de Matz et Chemineau. On peut enfin l\u2019ou\u00efr dans le premier des deux cd accompagnant la premi\u00e8re \u00e9dition des <em>\u00c9crits<\/em> de l\u2019ill\u00e9galiste chez L\u2019Insomniaque.<\/p>\n<p>Pourtant les sources manquent sur ce truculent larcin.\u00a0Quelques notes de police, conserv\u00e9es aux Archives Contemporaines de Fontainebleau attestent n\u00e9anmoins de la v\u00e9racit\u00e9 des dires de Jacob \u00e0 Danan en 1935, \u00e0 Maitron en 1948, puis \u00e0 Alain Sergent en 1950\u00a0: quatre hommes habill\u00e9s en policiers, une perquisition en bonne et due forme, les objets du commissionnaire Gil r\u00e9quisitionn\u00e9s et le dit Gil emmen\u00e9 au palais de justice pour y \u00eatre entendu \u2026 les voleurs loin quand on d\u00e9couvre qu\u2019ils ne furent point des repr\u00e9sentant de la force publique et le sieur Gil qui passe pour le dindon de la farce. Dans l\u2019article de <em>La Lanterne<\/em>, le sieur Gil n\u2019est pas arr\u00eat\u00e9\u00a0; les quatre voleurs d\u00e9guis\u00e9s se contentent de prendre les objets les plus pr\u00e9cieux de son fonds de commerce et le sieur Gil d\u2019aller, inquiet, au commissariat du IVe arrondissement de Marseille o\u00f9 on lui affirme qu\u2019il n\u2019existe pas de policiers correspondant aux descriptions qu\u2019il fournissait.<\/p>\n<p>Force est alors de constater que nous nous trouvons devant une interrogation\u00a0: que s\u2019est-il r\u00e9ellement pass\u00e9 le 31 mars ou le 1er avril 1899\u00a0? Une recherche dans la presse nationale nous met devant une \u00e9vidence\u00a0; l\u2019\u00e9v\u00e8nement fait peu parler de lui et c\u2019est normal puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un fait divers local. <em>Gil Blas<\/em>, <em>Le Journal<\/em> et <em>le Petit Parisien<\/em> \u00e9voquent le larcin dans leur \u00e9dition du 2 avril soit trois jour avant le num\u00e9ro de <em>La Lanterne<\/em>. Rien dans <em>le Petit Journal<\/em>, rien dans <em>le Matin<\/em>, rien dans de nombreux autres titres.<\/p>\n<p>Pour les quatre articles rep\u00e9r\u00e9s, nous sommes ensuite en pr\u00e9sence quasiment du m\u00eame texte sauf pour celui de la Lanterne qui donne un dialogue. L\u2019information a donc \u00e9t\u00e9 achet\u00e9e \u00e0 une agence de presse et retranscrite telle quelle dans les colonnes de ces diff\u00e9rents journaux. Le dialogue entre le sieur Gil et le faux-commissaire a-t-il \u00e9t\u00e9 invent\u00e9\u00a0? Pourquoi le nom du faux commissaire n\u2019apparait-il pas alors qu\u2019Arthur Roques s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 avec le pseudonyme de Pons\u00a0? Le commissariat du IVe arrondissement de Marseille se couvre-t-il en donnant une version arrang\u00e9 de l\u2019\u00e9v\u00e8nement\u00a0? La police dispose du signalement de quatre individus (Arthur Roques, Alexandre Jacob, Joseph Jacob et Louis Maurel) et elle peut tr\u00e8s bien vouloir \u00e9viter le ridicule d\u2019une situation qui entacherait sa r\u00e9putation et celle d\u2019une justice viol\u00e9e en son sein m\u00eame. Que le sieur Gil apparaisse comme le dindon de la farce passe encore mais l\u2019autorit\u00e9 peut-elle \u00eatre m\u00e9diatiquement ridiculis\u00e9e \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la presse fait ses choux gras sur le th\u00e8me de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9\u00a0? La version d\u2019Alexandre Jacob peut-elle \u00eatre finalement contest\u00e9e\u00a0? Alain Sergent, le premier biographe de Jacob en 1950, rel\u00e8ve \u00e0 juste titre que \u00ab\u00a0on accuse les journalistes d\u2019exag\u00e9rer syst\u00e9matiquement mais, en l\u2019occurrence, ils firent preuve d\u2019une grande sobri\u00e9t\u00e9 de d\u00e9tails. La r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait beaucoup plus savoureuse.\u00a0\u00bb[2]. La question reste en suspens m\u00eame si ce n\u2019est pas pour rien que notre biographie parue \u00e0 l\u2019Atelier de Cr\u00e9ation Libertaire en 2008 s\u2019intitule <em>l\u2019honn\u00eate cambrioleur<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-4356 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/RetroNews-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/RetroNews-300x300.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/RetroNews-150x150.jpg 150w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/RetroNews.jpg 400w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Marius Jacob, g\u00e9nial cambrioleur anarchiste<\/strong><\/p>\n<p>RetroNews, 29 mai 2018<\/p>\n<p><strong>Michele Pedinielli<\/strong><\/p>\n<p>En mars 1905 s\u2019ouvre\u00a0le proc\u00e8s de Marius Jacob et de sa bande, \u00ab\u00a0les Travailleurs de la nuit\u00a0\u00bb. Anarchistes et cambrioleurs, ils ont commis plus de 150 vols, choisissant les cibles les plus riches et les plus inutiles \u00e0 leurs yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Dieu des voleurs, recherche les voleurs de ceux qui en ont vol\u00e9 d\u2019autres \u2013 Attila \u00bb<\/p>\n<p>Le 14 f\u00e9vrier 1901, les gendarmes et hommes d\u2019\u00e9glise qui constatent le cambriolage de l\u2019\u00e9glise Saint-Sever de Rouen, trouvent une note myst\u00e9rieuse.<\/p>\n<p>Plus tard, le 9 juin, au domicile du juge de paix Hulot au Mans, un autre billet, \u00ab Au juge de paix, nous d\u00e9clarons la guerre \u00bb, signe le vol\u2026 d\u2019un mouchoir aux initiales du magistrat.<\/p>\n<p>La bande des \u00ab Travailleurs de la nuit \u00bb laisse ainsi parfois des messages r\u00e9dig\u00e9s de la main de son chef, Marius Jacob.<\/p>\n<p>N\u00e9 \u00e0 Marseille en 1879, Alexandre Marius Jacob (dit aussi Georges, Escande, F\u00e9rau, Jean Concorde, Attila, Barrabas) passe sa jeunesse comme mousse sur les bateaux. Quand il revient dans sa ville natale, ses convictions anarchistes le font tomber dans le pi\u00e8ge d\u2019un provocateur de la police. Arr\u00eat\u00e9 puis rel\u00e2ch\u00e9, le jeune homme ne trouvera jamais un emploi stable, les policiers venant rendre visite \u00e0 chacun de ses employeurs.<\/p>\n<p>Son anarchisme militant se concr\u00e9tise alors dans l\u2019\u00ab ill\u00e9galisme pacifique \u00bb. S\u2019il ne peut plus travailler, il ira chercher l\u2019argent l\u00e0 o\u00f9 il se trouve (patrons, juges, militaires, clerg\u00e9) sans toucher aux professions qu\u2019il juge \u00ab utiles \u00bb (m\u00e9decins, instituteurs, architectes&#8230;)<\/p>\n<p>Son premier coup d\u2019\u00e9clat contre le commissionnaire du Mont de Pi\u00e9t\u00e9 \u00e0 Marseille attire l\u2019attention du public par son audace sans violence\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Quatre messieurs p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent dans le bureau. Le premier, de belle prestance, \u00e9tait v\u00eatu de noir et portait sous son pardessus, nou\u00e9e \u00e0 la ceinture, l&rsquo;\u00e9charpe tricolore des repr\u00e9sentants de la loi.<\/p>\n<p>\u2013 M. Gil ?<\/p>\n<p>\u2013 C&rsquo;est moi, monsieur.<\/p>\n<p>\u2013 Je suis commissaire de police et charg\u00e9, par M. le procureur de la R\u00e9publique, d&rsquo;une mission p\u00e9nible. Je dois exercer une perquisition compl\u00e8te chez vous. Voici l&rsquo;ordre du Parquet.<\/p>\n<p>Le commissaire fit ouvrir les tiroirs de tous les meubles et s&#8217;empara de sommes d&rsquo;argent et de divers objets \u00e9valu\u00e9s \u00e0 8 000 francs environ.<\/p>\n<p>Puis, la perquisition termin\u00e9e; le commissaire ferma le carton et y opposa un sceau en cire rouge. Et, non sans s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, le magistrat pria M. Gil d&rsquo;avoir \u00e0 se tenir \u00e0 la disposition du procureur de la R\u00e9publique pour suppl\u00e9ment d&rsquo;enqu\u00eate, si elle \u00e9tait n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Le magistrat et ses agents sortirent.<\/p>\n<p>M. Gil resta un moment \u00e9tourdi, ne pouvant pas comprendre quelle \u00e9tait la cause de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 avec laquelle on venait de le traiter. Cependant, la r\u00e9flexion lui vint qu&rsquo;il pourrait bien avoir \u00e9t\u00e9 la victime de quelque hardi fripon. \u00bb[3]<\/p>\n<p>Cette escroquerie tout en douceur fait les gorges chaudes des Marseillais pendant longtemps.<\/p>\n<p>S\u2019ensuivent cinq ann\u00e9es o\u00f9 les \u00ab\u00a0Travailleurs de la nuit \u00bb\u00a0vont multiplier les cambriolages, toujours avec la m\u00eame dose d\u2019audace et d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9. On leur doit le \u00ab\u00a0coup du parapluie\u00a0\u00bb qui permet de creuser un trou dans un plafond tout en r\u00e9cup\u00e9rant les d\u00e9bris dans le parapluie ouvert et d\u2019amortir le bruit de leur chute (repris par le r\u00e9alisateur Jules Dassin en 1955 dans son film Du Riffifi chez les hommes).<\/p>\n<p>Apr\u00e8s leur arrestation en 1904, le proc\u00e8s qui s\u2019ouvre en mars 1905 permet \u00e0 tous de d\u00e9couvrir l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 de la bande. Les journalistes eux-m\u00eames sont estomaqu\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il serait trop long d&rsquo;\u00e9num\u00e9rer tous les trucs de ces ing\u00e9nieux malfaiteurs.<\/p>\n<p>Ils poss\u00e9daient pour correspondre une cryptographie. Ils avaient chiffr\u00e9 le mot \u201cPortugaise\u201d et s&rsquo;en servaient ainsi :<\/p>\n<p>P O R T U G A I S E<\/p>\n<p>1 2 3 4 5 6 7 8 9 0<\/p>\n<p>1 = P ; 2 = O ; 3 = R, etc.<\/p>\n<p>Pour signifier Paris, ils \u00e9crivaient : 173S9. Toulon, dans leurs lettres, devenait : 42512. On disait qu&rsquo;un camarade maladroit s&rsquo;\u00e9tait fait 7330403 (arr\u00eater) ; on le plaignait d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 1389, etc.<\/p>\n<p>Naturellement, on correspondait autant que possible avec des encres sympathiques.\u00a0\u00bb[4]<\/p>\n<p>Une organisation impeccable leur permettait d\u2019assurer des coups s\u00fbrs la plupart des temps.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Deux \u00e9claireurs s&rsquo;en allaient par le chemin de fer, de ville en ville, chercher les maisons dont les ma\u00eetres \u00e9taient absents et qui fussent faciles \u00e0 d\u00e9valiser \u2013 m\u00eame en voyage.<\/p>\n<p>Quand ils avaient trouv\u00e9 le cambriolage \u00e0 faire, ils envoyaient une d\u00e9p\u00eache dont le texte \u00e9tait indiff\u00e9rent. Mais, sign\u00e9 Georges, le t\u00e9l\u00e9gramme signifiait : \u201cVenez\u201d ; sign\u00e9 de tout autre nom, il voulait dire : \u201cRien \u00e0 faire\u201d [\u2026]<\/p>\n<p>Directement, ils allaient \u00e0 la maison indiqu\u00e9e. Les \u00e9claireurs avaient pris les pr\u00e9cautions classiques pour v\u00e9rifier que personne n&rsquo;\u00e9tait revenu depuis leur inspection : ils avaient mis aux portes de ces petits scell\u00e9s de fil que brise le moindre effort et dont l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 atteste, \u00e0 coup s\u00fbr, que la porte n&rsquo;a point \u00e9t\u00e9 ouverte.\u00a0\u00bb[5]<\/p>\n<p>Plus que cette ing\u00e9niosit\u00e9, c\u2019est la personnalit\u00e9 de Marius Jacob qui frappe pendant le proc\u00e8s. Loin d\u2019\u00eatre impressionn\u00e9 par les magistrats et les policiers qui l\u2019entourent, il est suffisamment \u00e0 l\u2019aise pour r\u00e9pondre du tac au tac aux questions et exposer ses convictions anarchistes et ill\u00e9galistes\u00a0: \u00ab\u00a0Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce Jacob est un bandit assez int\u00e9ressant, beau parleur et ne manquant pas d\u2019esprit d\u2019\u00e0-propos.<\/p>\n<p>Il traite la justice sans d\u00e9f\u00e9rence et les t\u00e9moins avec m\u00e9pris. Il se dit anarchiste, c\u2019est une assertion qu\u2019il est malais\u00e9 de contr\u00f4ler, car la fronti\u00e8re qui s\u00e9pare l\u2019anarchiste du cambrioleur n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 nettement trac\u00e9e.<\/p>\n<p>Jacob n\u2019aime ni la noblesse, ni le clerg\u00e9, ni l\u2019\u00c9glise ; il ne montre pas un go\u00fbt plus prononc\u00e9 pour les patrons et les propri\u00e9taires.<\/p>\n<p>[\u2026] \u00c0 sa fa\u00e7on de r\u00e9pondre au juge qui l\u2019interroge, on peut croire qu\u2019il a pour lui l\u2019avenir, et les conseillers intimid\u00e9s par son assurance lui laissent d\u00e9clamer sans l\u2019interrompre un programme politique et social qui sera peut-\u00eatre celui du gouvernement de demain. \u00bb[6]<\/p>\n<p>Pendant les audiences, Jacob rallie souvent les rires du public, comme le constate l\u2019envoy\u00e9 du Figaro.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Jacob a eu de ces r\u00e9ponses stup\u00e9fiantes, de ces r\u00e9pliques qui soul\u00e8vent le rire d&rsquo;une salle. [\u2026]<\/p>\n<p>\u2013 Pourquoi, lui demande-t-on, ne pratiquez-vous vos vols qu&rsquo;en province ?<\/p>\n<p>\u2013 C&rsquo;est un moyen comme un autre de faire de la bonne d\u00e9centralisation !<\/p>\n<p>\u2013 Pourquoi avez-vous mis le feu \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 de Mme de Postel ?<\/p>\n<p>\u2013 Parce qu&rsquo;elle en avait une !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019issue du proc\u00e8s, Marius Jacob est condamn\u00e9 aux travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<\/p>\n<p>Envoy\u00e9 \u00e0 Cayenne, il va tenter dix-huit fois de s\u2019\u00e9vader. Il y rencontre Albert Londres, venu enqu\u00eater sur l\u2019enfer du bagne. Ce dernier se joindra \u00e0 une campagne de soutien pour sa lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Le 14 juillet 1925 Jacob est rapatri\u00e9 en m\u00e9tropole par gr\u00e2ce pr\u00e9sidentielle et emprisonn\u00e9 \u00e0 Fresnes. Lib\u00e9r\u00e9 en 1927, il devient commer\u00e7ant ambulant avant de partir en 1936 aux c\u00f4t\u00e9s des R\u00e9publicains espagnols.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin d\u2019une existence sans concession, Marius Jacob d\u00e9cide de se suicider pour \u00e9viter la d\u00e9ch\u00e9ance de la maladie\u00a0et conserver la ma\u00eetrise de sa vie. Il s\u2019empoisonne \u00e0 la morphine le 28 ao\u00fbt 1954, laissant une derni\u00e8re note :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Linge lessiv\u00e9, rinc\u00e9, s\u00e9ch\u00e9, mais pas repass\u00e9. J&rsquo;ai la cosse. Excusez. Vous trouverez deux litres de ros\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la paneterie. \u00c0 votre sant\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[1] Certains biographes de Jacob, quelques articles sur l\u2019honn\u00eate cambrioleur, l\u2019\u00e9valuent de mani\u00e8re exag\u00e9r\u00e9e \u00e0 plus de 400\u00a0000\u00a0!<br \/>\n[2] Alain Sergent, <em>Un anarchiste de la Belle \u00c9poque<\/em>, Paris, Le Seuil, 1950, p.41-42.<br \/>\n[3] <em>La Lanterne<\/em>, 5 avril 1899.<br \/>\n[4] <em>La Lanterne<\/em>, 9 mars 1905.<br \/>\n[5] <em>Le Petit Troyen<\/em>, 8 mars 1905.<br \/>\n[6] <em>L\u2019\u00c9cho de l\u2019arrondissement de Bar sur Aube<\/em>, 19 mars 1905.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le vol du Mont de Pi\u00e9t\u00e9 de Marseille reste sans nul doute le premier coup d\u2019\u00e9clat de l\u2019honn\u00eate cambrioleur Jacob. A ce titre, il donne le ton \u00e0 la geste de l\u2019anarchiste et nourrit forc\u00e9ment un imaginaire qui peut rendre l\u2019individu attachant du fait de la bonhommie, de la truculence, au final de la sympathique [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[12],"tags":[5452,828,29,738,5448,1124,775,5449,5451,4394,133,148,5450,719,5447,24],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4352"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4352"}],"version-history":[{"count":5,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4352\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4360,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4352\/revisions\/4360"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4352"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4352"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4352"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}