{"id":4319,"date":"2018-05-04T12:40:45","date_gmt":"2018-05-04T10:40:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4319"},"modified":"2018-05-04T12:40:45","modified_gmt":"2018-05-04T10:40:45","slug":"miam-miam-aux-iles-du-salut","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2018\/05\/miam-miam-aux-iles-du-salut\/","title":{"rendered":"Miam-miam aux \u00eeles du Salut"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-260 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cervelle-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"106\" height=\"79\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cervelle-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cervelle.jpg 400w\" sizes=\"(max-width: 106px) 100vw, 106px\" \/><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-4320 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171024_080939-Copier-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"102\" height=\"77\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171024_080939-Copier-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171024_080939-Copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 102px) 100vw, 102px\" \/>&#8230;.Ou de l\u2019anthropophagie comme l\u00e9gitime vengeance<\/p>\n<p>Bien que l\u2019on puisse ins\u00e9rer la <em>Cervelle \u00e0 la mode des \u00eeles du Salut<\/em> dans l\u2019imaginaire du bagne o\u00f9 l\u2019\u00e9vasion et l\u2019anthropophagie ont une place de choix, il convient de consid\u00e9rer cette historiette de Jacob aussi et surtout comme un acte av\u00e9r\u00e9 de r\u00e9sistance \u00e0 la l\u2019Administration P\u00e9nitentiaire. Av\u00e9r\u00e9, mais aussi largement tritur\u00e9, d\u00e9form\u00e9, remani\u00e9 \u2026 cuisin\u00e9 par les nombreux textes et souvenirs recueillis qui reprennent cette culinaire anecdote. Madeleine Briselance, par exemple, qui a connu l\u2019ancien fagot sur les march\u00e9s et foires du Berry, s\u2019est rappel\u00e9 pour nous en 2002 de foie humain\u00a0 &#8211; en lieu et place de la fameuse cervelle persill\u00e9e\u00a0 d\u00e9crite par Alexis Danan en 1961 \u2013 donn\u00e9 \u00e0 manger aux surveillants des \u00eeles du Salut. Bon app\u00e9tit aux pays des hommes punis.<!--more--><\/p>\n<p>La nouvelle a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e pour la premi\u00e8re fois dans la r\u00e9\u00e9dition des <em>Ecrits<\/em> d\u2019Alexandre Jacob par <em>L\u2019Insomniaque<\/em> en 2004. Ce texte date de 1927. Jacob en est l\u2019auteur. A cette date, il est intern\u00e9 \u00e0 la prison de Fresnes et attend sa lib\u00e9ration d\u00e9finitive. <em>La Cervelle<\/em> s\u2019int\u00e8gre dans une s\u00e9rie de trois nouvelles. Elle constitue, avec <em>Le Procureur de SA R\u00e9publique<\/em> et <em>La comique histoire du m\u00f4me \u00e0 P\u00e9p\u00e8te<\/em>, l\u2019\u00e9bauche d\u2019un projet avort\u00e9 de livre mettant en sc\u00e8ne le for\u00e7at Barrabas et certains de ses camarades d\u2019infortune.<\/p>\n<p>La prose de Jacob, loin de se conformer aux canons du genre autobiographique, se veut d\u00e9nonciatrice des pratiques d\u00e9l\u00e9t\u00e8res et \u00e9liminatoires du bagne. Plut\u00f4t que d\u2019utiliser la 1<sup>e<\/sup> personne du singulier comme le font beaucoup de ceux qui ont laiss\u00e9 des souvenirs carc\u00e9raux, l\u2019ancien bagnard ne cherche pas \u00e0 se mettre en valeur\u00a0; il a opt\u00e9 pour une fiction \u00e9difiante masquant finalement la r\u00e9alit\u00e9 des faits. Comme \u00e0 son accoutum\u00e9e, Alexandre Jacob ne se met pas en sc\u00e8ne. M\u00eame Barrabas, son pseudonyme carc\u00e9ral, n\u2019intervient que comme le rapporteur de l\u2019acte commis par les for\u00e7ats Lemerle et Brugues. Il devient ainsi, en m\u00e9langeant les r\u00f4les, le spectateur t\u00e9moin d\u2019une terrible mais cocasse vengeance gastronomique r\u00e9pondant \u00e0 la vindicte des surveillants militaires.<\/p>\n<p>De prime abord, cette fable soul\u00e8ve l\u2019\u00e9tonnement tant le fait narr\u00e9 passe pour extraordinaire au-del\u00e0 de la truculence du r\u00e9cit. La concordance des temps, des lieux et des personnages nous pousse-t-elle \u00e0 relativiser cette vengeance anthropophage\u00a0? La question peut l\u00e9gitimement se poser. En effet, Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9 ne mentionne pas le canular dans ses souvenirs. Ses m\u00e9moires stipulent en revanche l\u2019\u00e9lection du for\u00e7at Barrabas au poste de cuisinier<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, \u00e9lection reprise dans l\u2019interview du commandant Michel<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. La version du bagnard anarchiste et celle du commandant des \u00eeles du Salut confirmeraient l\u2019ann\u00e9e donn\u00e9e par Alexandre Jacob\u00a0: 1913. Or, la biographie d\u2019Alain Sergent donne \u00e0 penser qu\u2019il faut reculer cette date et qu\u2019il faut situer l\u2019\u00e9v\u00e8nement avant la premi\u00e8re tentative d\u2019\u00e9vasion du for\u00e7at<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>. C&rsquo;est-\u00e0-dire vers la fin de 1906. Alexandre Jacob a tr\u00e8s bien pu \u00eatre nomm\u00e9 (ou \u00e9lu) cuisinier plusieurs fois. Il occupe d\u2019ailleurs ce poste quelques temps en juillet 1919. Le lieu ne pose pas de probl\u00e8me. Depuis 1913, le bagnard se trouve bel et bien \u00e0 la Royale et non sur l\u2019\u00eele Saint Joseph. Jacob est-il donc l\u2019auteur du m\u00e9fait gastronomique\u00a0?<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-4324 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/DSC00450-Copier-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"163\" height=\"122\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/DSC00450-Copier-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/DSC00450-Copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 163px) 100vw, 163px\" \/>Sur l\u2019\u00eele Royale chaque espace r\u00e9pond \u00e0 une fonction bien pr\u00e9cise. Cette logique d\u2019un syst\u00e8me normatif et totalitaire permet de pr\u00e9ciser et de v\u00e9rifier le r\u00e9cit du narrateur. Jacob mentionne la pente des Blagueurs o\u00f9 les surveillants militaires se seraient gauss\u00e9s de l\u2019immersion du for\u00e7at Fran\u00e7ois Salsou qui, le 2 ao\u00fbt 1900, avenue de Malakoff \u00e0 Paris, avait tent\u00e9 de tirer sur le Shah d\u2019Iran en visite \u00e0 l\u2019exposition universelle. L\u2019anarchiste, partisan de la propagnade par le fait et du naturianisme, est condamn\u00e9 aux travaux forc\u00e9s<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u00a0; il meurt le 19 juillet 1901 sur l\u2019\u00eele Royale de diarrh\u00e9es et de fi\u00e8vres. Alexandre Jacob n\u2019arrive pourtant sur l\u2019\u00eele Royale que le 13 janvier 1906. Il n\u2019a pu donc assister \u00e0 la triste sc\u00e8ne. Car c\u2019est de la pente des Blagueurs que l\u2019on peut voir le d\u00e9barcad\u00e8re o\u00f9 les bateaux accostent et d\u00e9barquent leurs cargaisons de for\u00e7ats ou de nourriture. C\u2019est de l\u00e0 que les surveillants voient partir la chaloupe immergeant le corps du bagnard tr\u00e9pass\u00e9, la donnant de facto comme nourriture aux requins. C\u2019est l\u00e0 que nait l\u2019histoire que raconte Lermerle \u00e0 Barrabas \u2013 Jacob.<img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-4325 alignright\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/Fran\u00e7ois-Salsou-vers-1900.png\" alt=\"\" width=\"105\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p>Lemerle est affect\u00e9 aux cuisines de l\u2019h\u00f4pital militaire, il peut \u00e0 loisir constater les cons\u00e9quences de la construction de la route coloniale n\u00b01 entre Kourou et Cayenne qu\u2019a si dramatiquement d\u00e9crite Albert Londres en 1923 et dont le trac\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 Saint Laurent du Maroni s\u2019effectua de 1863 \u00e0 1951. Le d\u00e9compte mortel est ahurissant<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>, les bagnards tombent comme des mouches et ceux que l\u2019on esp\u00e8re sauver se retrouvent \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de la Royale o\u00f9 l\u2019on sait plus sain le climat des \u00eeles du Salut. Mais tous ceux qui y sont soign\u00e9s n\u2019en survivent pas pour autant. La mati\u00e8re premi\u00e8re, les denr\u00e9es abondent donc. Le sc\u00e9nario de Jacob peut se construire.<\/p>\n<p>Non loin de l\u2019h\u00f4pital militaire, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cimeti\u00e8re des enfants de l\u2019\u00eele Royale, se trouve l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre. Dans ce petit b\u00e2timent, en contrebas \u00a0et qui, aujourd\u2019hui, est faussement pr\u00e9sent\u00e9 aux touristes comme \u00e9tant un d\u00e9p\u00f4t de p\u00e9trole pour l\u2019h\u00f4pital, peuvent \u00eatre entrepos\u00e9s une quinzaine de cadavres dans l\u2019attente de leur immersion. L\u2019endroit est calme, discret et peut donner lieu au facile \u00e9change de cervelles orchestr\u00e9 par l\u2019infirmier Fichet, gardien de la morgue des bagnards pour le compte du for\u00e7at Lemerle en \u00e9change de quelques litres de vin. Il ne reste alors plus qu\u2019\u00e0 ce dernier \u00e0 se mettre aux fourneaux et \u00e0 cuisiner sa d\u00e9licieuse recette.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-4326 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171025_074705-Copier-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"129\" height=\"172\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171025_074705-Copier-225x300.jpg 225w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/20171025_074705-Copier.jpg 360w\" sizes=\"(max-width: 129px) 100vw, 129px\" \/>Dans\u00a0<em>L\u2019\u00e9p\u00e9e du scandale<\/em>, le reporter Alexis Danan relate le s\u00e9jour en Guyane qui lui permit d\u2019\u00e9crire <em>Cayenne<\/em>, son livre sur le bagne paru en 1934. Le journaliste narre son plaisir d\u2019avoir go\u00fbt\u00e9 dans cette ville aux mets du charcutier r\u00e9put\u00e9 et for\u00e7at lib\u00e9r\u00e9 Ren\u00e9 Jean (ancien boucher et assassin \u00e0 La Villette). Et Danan rajoute qu\u2019il ne savait pas \u00e0 cette \u00e9poque \u00ab\u00a0l\u2019histoire du joyeux anarchiste Alexandre Jacob r\u00e9galant le gouverneur de la Guyane, \u00e0 la table du commandant des \u00eeles, d\u2019une cervelle humaine, dor\u00e9e de beurre et pavois\u00e9e de persil\u00a0<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb\u00a0!<\/p>\n<p>Dans ce cas, ce n\u2019est plus le for\u00e7at Lemerle qui m\u00e8ne les repr\u00e9sailles culinaires mais Alexandre Jacob lui-m\u00eame qui devient le fac\u00e9tieux vengeur au fourneau. L\u2019ancien matricule 34777, qui fut lui aussi cuisinier sur l\u2019\u00eele Royale, se plait ainsi \u00e0 brouiller les pistes. Mais Jacob n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 ma\u00eetre queux tr\u00e8s longtemps.<\/p>\n<p>Nous pouvons aussi ais\u00e9ment comprendre que ce poste d\u2019\u00ab\u00a0embusqu\u00e9\u00a0\u00bb qu\u2019il a occup\u00e9 en cuisine ait pu susciter envies et jalousies. \u00catre cuisinier autorise de multiples et fructueux d\u00e9tournements. La frustration est d\u2019autant plus grande que l\u2019\u00e9galitarisme libertaire du transport\u00e9 le pousse \u00e0 r\u00e9partir harmonieusement les rations de ses cong\u00e9n\u00e8res. Dieudonn\u00e9 se plait m\u00eame \u00e0 rajouter que <em>Barrabas \u00e9tait un as de la po\u00eale<\/em><a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>, r\u00e9galant les for\u00e7ats les plus pauvres mais irritant la d\u00e9brouille des plus compromis<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>. Alexandre Jacob finit par \u00eatre \u00e9vinc\u00e9 de son poste\u00a0 \u00e0 la suite d\u2019un complot ourdi par ses d\u00e9tracteurs ayant r\u00e9ussi \u00e0 subtiliser \u00e0 son insu une boite de graisse. \u00ab\u00a0<em>Barrabas \u00e9tait responsable. Il fut remplac\u00e9.<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>. Si l\u2019ancien membre de la bande \u00e0 Bonnot rajoute que vols et d\u00e9tournement reprirent par la suite, il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019avant cette \u00e9viction Alexandre Jacob, demandant notamment des livres de cuisine \u00e0 sa m\u00e8re dans sa correspondance carc\u00e9rale<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>, a pu s\u2019employer \u00e0 concocter un d\u00eener presque parfait pour ses camarades d\u2019infortune et vengeur pour ses gardiens.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-709 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/un-anarchiste-de-la-belle-epoque2-223x300.jpg\" alt=\"\" width=\"74\" height=\"99\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/un-anarchiste-de-la-belle-epoque2-223x300.jpg 223w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/un-anarchiste-de-la-belle-epoque2.jpg 238w\" sizes=\"(max-width: 74px) 100vw, 74px\" \/><\/p>\n<p>Alain Sergent signale enfin dans la premi\u00e8re biographie consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019honn\u00eate cambrioleur un d\u00e9bat qu\u2019Alexandre Jacob organisa aux Causeries Populaires (\u00e0 Paris dans le XVIII<sup>e<\/sup> arrondissement) en 1930, plus de deux ans apr\u00e8s sa lib\u00e9ration. Lors de la discussion, un ancien surveillant met en doute les propos de l\u2019ancien bagnard. Jacob, avec force de d\u00e9tails, finit par convaincre <em>son contradicteur atterr\u00e9<\/em><a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>. Le fait est d\u2019autant plus probable que l\u2019ann\u00e9e et le lieu donn\u00e9s par l\u2019\u00e9crivain biographe sont suffisamment pr\u00e9cis pour rechercher de plus amples informations.<\/p>\n<p>A cette \u00e9poque l\u2019anarchiste revenu de l\u2019enfer guyanais est activement impliqu\u00e9 dans la lutte contre le bagne. Nous sommes m\u00eame tr\u00e8s loin de l\u2019homme bris\u00e9 que d\u00e9crivent Bernard Thomas<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a> et William Caruchet<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a> dans leur biographie respective. S\u2019il a abandonn\u00e9 son projet de livre dont il nous reste aujourd\u2019hui que les trois historiettes ci-dessus mentionn\u00e9es ainsi qu\u2019une \u00e9bauche de plan, il prend en revanche une part plus qu\u2019active dans l\u2019\u00e9laboration et la publication de la d\u00e9monstration \u00e0 charge que produit en 1930 son ami Louis Rousseau. C\u2019est Jacob qui fournit un dessin et les anecdotes servant de preuves \u00e0 charge \u00e0 cet ancien <em>M\u00e9decin au bagne<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\"><strong>[14]<\/strong><\/a><\/em>. C\u2019est lui qui cherche et trouve un \u00e9diteur, Fleury, et un imprimeur, L\u00e9on. Le premier sur Montmartre et le second sur Toulouse.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tude de la correspondance de l\u2019homme libre depuis le 30 d\u00e9cembre 1927 r\u00e9v\u00e8le qu\u2019il participe activement \u00e0 la campagne de lib\u00e9ration du compagnon Paul Vial ou encore qu\u2019il cherche \u00e0 organiser un d\u00e9bat contradictoire sur le bagne. C\u2019est du moins ce qu\u2019il \u00e9crit \u00e0 son ami n\u00e9o-malthusien Eug\u00e8ne Humbert le 24 mars 1929\u00a0:<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-795 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/noir-et-blanc-2-1-300x244.jpg\" alt=\"\" width=\"187\" height=\"152\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/noir-et-blanc-2-1-300x244.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/noir-et-blanc-2-1.jpg 320w\" sizes=\"(max-width: 187px) 100vw, 187px\" \/><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Samedi \u00e9coul\u00e9, j\u2019ai vu Pold\u00e8s. Nous avons convenu de pr\u00e9parer un d\u00e9bat sur le m\u00e9canisme \u00e9liminatoire de la Transportation avec comme adversaire, qui est l\u2019ap\u00f4tre de ce r\u00e9gime, Maurice Gar\u00e7on. Si je le puis je ferai convoquer Cuche, ce professeur de droit \u00e0 la facult\u00e9 de Grenoble dont un de ses confr\u00e8res qui le heurta au congr\u00e8s de [Budapest] lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Mille excuses cher Ma\u00eetre, j\u2019ai craint de vous avoir bris\u00e9\u00a0\u00bb. Une cruche, et m\u00e9chant, et discourtois, et barbare. Grand manitou officiel du positivisme p\u00e9nal. Tr\u00e8s impulsif. Avec un mot un peu rus\u00e9, je suis s\u00fbr de le mettre en poche\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\"><sup>[15]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence suppos\u00e9e d\u2019un universitaire (Cuche) et d\u2019un avocat renomm\u00e9 du barreau de Paris (Maurice Gar\u00e7on<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\"><sup>[16]<\/sup><\/a>), con\u00e7ue comme l\u2019antith\u00e8se du propos de l\u2019ancien bagnard, doit justement mettre en relief la v\u00e9racit\u00e9 de celui-ci. Si les deux invit\u00e9s sont cens\u00e9s faire autorit\u00e9 sur les questions p\u00e9nales<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\"><sup>[17]<\/sup><\/a>, Alexandre Jacob peut leur opposer sa connaissance du droit et, surtout, son exp\u00e9rience personnelle. Le v\u00e9cu de l\u2019ancien fagot Jacob doit ainsi battre en br\u00e8che les principes de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration et d\u2019amendement, c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u2019utilit\u00e9 sociale de la peine des travaux forc\u00e9s. Les exemples que l\u2019anarchiste peut fournir r\u00e9v\u00e8lent de fait le caract\u00e8re inefficace des r\u00e9formes de l\u2019institution p\u00e9nitentiaire, tant que celles-ci ne prennent pas en compte le devenir de l\u2019individu condamn\u00e9. En somme pour Alexandre Jacob, comme pour Jacob Law, \u00ab\u00a0<em>le bagne ne r\u00e9forme pas, il se supprime<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\"><sup>[18]<\/sup><\/a>. L\u2019anarchiste ne se prive pas non plus de mentionner l\u2019inhumanit\u00e9 des pratiques p\u00e9nitentiaires face \u00e0 ses d\u00e9tracteurs occasionnels.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est donc pas aux Causeries Populaires, fond\u00e9e par Libertad \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, mais salle Wagram \u00e0 Paris, au club du Faubourg, cr\u00e9\u00e9 durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1918 par L\u00e9opold Szeszler, dit L\u00e9o Pold\u00e8s, que Jacob peut \u00e9difier son auditoire. \u00a0La conf\u00e9rence a lieu le 21 mai suivant mais comme nous l\u2019apprend l\u2019article de Jean Amoretti paru dans <em>L\u2019Oeuvre<\/em> en date du 22 mai, Cuche et Gar\u00e7on n\u2019ont pas r\u00e9pondu pr\u00e9sent. A la place, Antoine Mesclon, auteur en 1924 de <em>Comment j\u2019ai subi quinze ans de bagne<\/em>, accompagne son ancien compagnon de case aux \u00eeles du Salut sur l\u2019estrade. Le journaliste, un brin r\u00e9actionnaire, se plait \u00e0 se gausser des propos entendus par des orateurs qui \u00ab\u00a0plaident pour la r\u00e9forme du bagne\u00a0\u00bb. Il n\u2019a visiblement pas tout compris, ou plut\u00f4t il a trop bien compris,\u00a0mais le papier montre bien l\u2019engagement de Jacob qui lors de cette soir\u00e9e raconte qu\u2019un jour des agents de la Tentiaire, aux \u00eeles du Salut, mang\u00e8rent sans le savoir de la cervelle humaine. Miam miam.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-260 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cervelle-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"171\" height=\"128\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cervelle-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cervelle.jpg 400w\" sizes=\"(max-width: 171px) 100vw, 171px\" \/>Cervelle \u00e0 la mode des \u00eeles du Salut<\/strong><\/p>\n<p>Prison de Fresnes, 1927<\/p>\n<p>1913 \u2013 Corv\u00e9e sous la conduite du surveillant Puhembert. Trois personnages\u00a0: Barrabas, Brugues et Lemerle. Le premier, coutumier d\u2019\u00e9vasion, sous le pr\u00e9texte d\u2019aller satisfaire un besoin naturel \u2026 dans le jardin attenant \u00e0 l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre afin de s\u2019assurer si les volets de la morgue sont en bois de France.<\/p>\n<p>Des voix qu\u2019il entend de l\u2019int\u00e9rieur lui font pointer l\u2019oreille. C\u2019est Brugues et Lemerle qui conversent. Le premier dit \u00e0 l\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est entendu, un paquet de tabac\u00a0\u00bb. Lemerle r\u00e9plique\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0\u00c7a va\u00a0\u00bb. Il sort de l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre en emportant quelque chose de pli\u00e9 dans une feuille de bananier. Sur le seuil, il aper\u00e7oit Barrabas, se trouve visiblement g\u00ean\u00e9 et lui lan\u00e7ant au passage, un bonjour amical, remonte \u00e0 la cuisine de l\u2019h\u00f4pital militaire o\u00f9 il est employ\u00e9 cuisinier au premier fourneau. Brugues, lui, en raison de ses aptitudes, \u00e9tait gar\u00e7on d\u2019amphith\u00e9\u00e2tre et collaborait aux autopsies. Barrabas, tout \u00e0 son id\u00e9e d\u2019\u00e9vasion, ne remarque rien d\u2019anormal.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, la r\u00e9fection de la route ayant avanc\u00e9 d\u2019une vingtaine de m\u00e8tres, la corv\u00e9e des punis pr\u00e9ventionnaires des punis de cellule se trouve en bordure de la barri\u00e8re de cl\u00f4ture de l\u2019h\u00f4pital. Lemerle vient y trouver B. afin de lui expliquer sa conduite de la veille et de s\u2019assurer de son silence. Barrabas qui, je l\u2019ai dit, ne sait absolument rien, le laisse \u2026 . C\u2019est ainsi qu\u2019il apprend que depuis 1907, o\u00f9 Lemerle est employ\u00e9 cuisinier soit \u00e0 la gamelle des surveillants, soit au premier fourneau de l\u2019h\u00f4pital militaire, celui-ci \u00e9change les cervelles de b\u0153ufs pris en cuisine contre des cervelles de macchab\u00e9es qu\u2019il accommode en beignets ou \u00e0 la villageoise chaque fois que la mort d\u2019un for\u00e7at co\u00efncide avec le jour de l\u2019abattage d\u2019un b\u0153uf.<\/p>\n<p>Lemerle explique qu\u2019il fait cela par esprit de repr\u00e9sailles. L\u2019id\u00e9e lui vint en 1905 lors du mouillage du for\u00e7at \u2026 (le nom m\u2019\u00e9chappe. L\u2019anarchiste qui en 1900 avait tir\u00e9 une balle perdue sur le Schah de Perse).<\/p>\n<p>Au moment de l\u2019immersion, cependant que les requins se disputaient le cadavre, un groupe de surveillants militaires, assembl\u00e9s \u00e0 la pente des Blagueurs de l\u2019\u00eele Royale, manifest\u00e8rent bruyamment leur joie en battant des mains. Bien que Lemerle ne f\u00fbt pas anarchiste, ce manque de respect envers un homme de sa classe l\u2019indigna \u00e0 un tel degr\u00e9 qu\u2019il en con\u00e7ut son projet d\u2019anthropophagie farcie. Aussi, alors que lui et son m\u00f4me faisaient la cervelle de b\u0153uf en vinaigrette, surveillants militaires, procureurs g\u00e9n\u00e9raux, directeurs et sous-directeurs, gouverneurs en mission aux \u00eeles n\u2019y coupaient pas si, le jour de la visite, un macchab\u00e9e gisait sur la dalle de l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre. Lorsque j\u2019\u00e9tais \u00e0 la gamelle des surveillants, et pour Lemerle notamment en 1906 et 1907, alors que les travaux de la route coloniale n\u00b01 causaient tant de d\u00e9c\u00e8s, les malades \u00e9taient dirig\u00e9s de K.<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a> sur l\u2019h\u00f4pital des \u00eeles. Les macchab\u00e9es ne manquaient pas. Fichet, qui \u00e9tait alors infirmier du camp, et, comme tel, gar\u00e7on d\u2019amphith\u00e9\u00e2tre, me vendait la cervelle contre un litre de pinard. C\u2019\u00e9tait un ivrogne. Brugues, un avare qui vendait sa ration pour th\u00e9sauriser.<\/p>\n<p>Plusieurs femmes de surveillants hospitalis\u00e9es \u00e0 la maternit\u00e9 pour leurs couches ont aussi mang\u00e9 de la cervelle de macchab\u00e9es.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-1648 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/madeleine-briselance.jpg\" alt=\"\" width=\"84\" height=\"112\" \/>Interview de Madeleine Briselance<\/strong><\/p>\n<p>Montreuil, 19 f\u00e9vrier 2002<\/p>\n<p>Un jour, il y a eu un compte qui s\u2019est r\u00e9gl\u00e9 avec un de ces bagnards. Il y a eu un accident ; une grosse pierre lui est tomb\u00e9e dessus et il est mort. Tout cela s\u2019est pass\u00e9 dans la journ\u00e9e et cela a \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9 en accident. Et, \u00e0 la fin, j\u2019ai du mal \u00e0 le croire, les bagnards ont pris son foie et, aux cuisines, ils l\u2019ont fait cuire. Ils l\u2019auraient servi \u00e0 table le soir. J\u2019ai entendu dire cette histoire mais ce n\u2019est pas Jacob qui m\u2019a racont\u00e9 cela. Cela s\u2019est racont\u00e9 entre les gens de ma famille ; cela me paraissait tellement monstrueux que je n\u2019y croyais pas.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-709 alignleft\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/un-anarchiste-de-la-belle-epoque2-223x300.jpg\" alt=\"\" width=\"120\" height=\"161\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/un-anarchiste-de-la-belle-epoque2-223x300.jpg 223w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/un-anarchiste-de-la-belle-epoque2.jpg 238w\" sizes=\"(max-width: 120px) 100vw, 120px\" \/><\/p>\n<p><strong>Alain Sergent,<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Un anarchiste de la Belle Epoque<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Le Seuil, 1950, p.183-184\u00a0:<\/p>\n<p>Un autre cuistot avait assist\u00e9 \u00e0 l\u2019immersion du corps de l\u2019anarchiste qui avait commis un attentat, \u00e0 Paris, contre le shah de Perse, Mouzaffer-el-Dinn. Un gardien s\u2019\u00e9tait \u00e9cri\u00e9, aux applaudissements de ses coll\u00e8gues\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c7a fait une crapule d\u2019anarchiste en moins.\u00a0\u00bb Le cuisinier d\u00e9cida de venger le mort \u00e0 sa fa\u00e7on, c\u2019est\u00a0 dire en \u00ab\u00a0faisant\u00a0bouffer du cadavre \u00e0 l\u2019Administration\u00a0\u00bb. Du moins c\u2019est le pr\u00e9texte qu\u2019il avait fourni \u00e0 Jacob. Lorsque des visiteurs importants venaient aux \u00celes, on lui donnait \u00e0 accommoder de la cervelle de b\u0153uf. Si, comme c\u2019\u00e9tait fr\u00e9quent, il y avait alors un ou plusieurs cadavres, le cuisinier s\u2019arrangeait avec le for\u00e7at de service pour s\u2019emparer de leurs cervelles et les servait \u00e0 table\u00a0; le trafic ayant dur\u00e9 plusieurs ann\u00e9es, la plupart des personnages importants de l\u2019Administration P\u00e9nitentiaire, et le Gouverneur de la Guyane lui-m\u00eame, s\u2019\u00e9taient r\u00e9gal\u00e9s en mangeant de l\u2019homme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>L\u2019Oeuvre<\/strong><\/p>\n<p>22 mai 1929<\/p>\n<p><strong>Des bagnards plaident pour la r\u00e9forme du bagne<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00ab bagnards \u00bb semblent avoir \u00e9t\u00e9 bien calomni\u00e9s, ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Quoi que l&rsquo;on ait dit d\u2019eux, il est permis d\u2019affirmer que ce sont des gens de bonne compagnie, s\u2019il faut en juger par ceux que nous avons entendus hier. Le club du Faubourg avait en effet convoqu\u00e9 deux anciens for\u00e7ats \u00e0 sa r\u00e9union, salle Wagram ; leur arriv\u00e9e ne provoqua pas l\u2019ombre d\u2019une panique.<\/p>\n<p>L\u2019un, Alexandre Jacob, qui a achet\u00e9 de 20 ans de travaux forc\u00e9s le droit de s\u2019intituler \u00ab\u00a0cambrioleur en retraite \u00bb, a la corpulence avan\u00adtageuse, le teint rose, les cheveux gris et les lunettes, d\u2019un bon fonc\u00adtionnaire. On lui confierait son portefeuille \u2013 contre un simple re\u00ad\u00e7u.<\/p>\n<p>II se proposait de nous apprendre la v\u00e9rit\u00e9 sur le bagne. Il expli\u00adqua avec aisance \u2013 et avec un bel accent de Marseille \u2013 que les for\u00ad\u00e7ats sont mal trait\u00e9s. Il s\u2019indigna de les voir passer leur existence inutilement, dans un pays malsain, alors qu\u2019on laisse en libert\u00e9, en France \u2013 dit-il \u2013 des criminels et des malfaiteurs que prot\u00e8gent les lois.<\/p>\n<p>Car il eut l\u2019air, M. Alexandre Jacob, de vouloir d\u00e9montrer ce pa\u00adradoxe que seuls, les criminels et les malfaiteurs peuvent s\u2019accommo\u00adder de la Soci\u00e9t\u00e9, tandis qu\u2019il n\u2019y a, au bagne, que des honn\u00eates gens qui n\u2019ont pas r\u00e9ussi&#8230;<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, il s\u2019\u00e9leva contre le syst\u00e8me de la \u00ab r\u00e9pression \u00bb, m\u00e9\u00adchant et sans effet.<\/p>\n<p>Un autre ancien bagnard, Mesclon, qui lui n\u2019a \u00ab tir\u00e9 \u00bb que 15 ans, et qui, maigre, sec, de profil aquilin, se donne des airs d\u2019anarchiste, monta sur l\u2019estrade et, apr\u00e8s avoir gravement serr\u00e9 la main de son \u00ab coll\u00e8gue \u00bb \u2013 \u00e0 la joie de l\u2019assis\u00adtance \u2013 vint plaider \u00e0 son tour l\u2019inefficacit\u00e9 de la justice r\u00e9pres\u00adsive.<\/p>\n<p>\u00ab Ceux qui sont n\u00e9s dans le ruis\u00adseau, dit-il, sont destin\u00e9s \u00e0 peupler les prisons et les bagnes. \u00bb<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il faudrait, c\u2019est emp\u00eacher qu\u2019il naisse des enfants dans le ruisseau \u2013 et c\u2019est la t\u00e2che de la Soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Mesclon, for\u00e7at \u00e9rudit, cite Pla\u00adton : \u00ab Nul n\u2019est m\u00e9chant parce qu\u2019il le veut \u00bb ; et il d\u00e9clare qu\u2019au lieu de garder \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni des condamn\u00e9s qui ne ser\u00advent que de pr\u00e9texte \u00e0 l\u2019emploi des fonctionnaires, on ferait mieux de les bien nourrir et bien traiter, en France, dans des institutions o\u00f9 l\u2019on essayerait de les amender, de les r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer. Ce qui ne serait pas seulement une bonne \u0153uvre, mais, par les b\u00e9n\u00e9fices que rapporterait le \u00ab travail forc\u00e9 \u00bb organis\u00e9, une bonne affaire.<\/p>\n<p>Vous voyez que les for\u00e7ats \u2013 du moins deux-l\u00e0 \u2013 sont de braves gens, et que leur plus cher souci est de prot\u00e9ger nos deniers.<\/p>\n<p>Jean Amoretti<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Dieudonn\u00e9 Eug\u00e8ne, La Vie des for\u00e7ats, r\u00e9\u00e9dition Libertalia, 2009, p.62.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Commandant Michel, article \u00ab\u00a0<em>Mes bagnards<\/em>\u00a0\u00bb, dans <em>Confessions<\/em>,\u00a0 15 avril 1937.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Sergent Alain, Un anarchiste de la Belle Epoque, Le Seuil, 1950, p.183.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Voir biographie de Fran\u00e7ois Salsou dictionnaire Maitron des anarchistes\u00a0: http:\/\/maitron-en-ligne.univ-paris1.fr\/spip.php?article171601.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Albert Londres, <em>Au bagne<\/em>, 1923\u00a0: \u00ab\u00a0Quelle magnifique route\u00a0! Elle doit traverser toutes les Guyanes. On n\u2019a pas m\u00e9nag\u00e9 les cadavres. On y travaille depuis plus de cinquante ans\u2026 Elle a vingt-quatre kilom\u00e8tres\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Danan Alexis, <em>L\u2019\u00e9p\u00e9e du scandale<\/em>, Robert Laffont, 1961, p.140.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Dieudonn\u00e9 Eug\u00e8ne, op. cit., p.62.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Dieudonn\u00e9 Eug\u00e8ne, op. cit., p.62\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Plus de bif steak ni de caf\u00e9 en suppl\u00e9ment mais la ration comme tout le monde. Les cambusiers ne pouvaient plus rien voler. Les boulangers \u00e9taient contraints de livrer du pain cuit et au poids r\u00e9glementaire<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Dieudonn\u00e9 Eug\u00e8ne, op. cit., p.63.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Voir <em>Ecrits<\/em> de Jacob, L\u2019Insomniaque, 2004.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Sergent Alain, op. cit., p.184.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Jacob, Tchou, 1970.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Marius Jacob, l\u2019anarchiste cambrioleur, S\u00e9guier, 1993.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Editions Fleury, 1930.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> I.I.H.S.A., fonds Eug\u00e8ne et Jeanne Humbert.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> N\u00e9 \u00e0 Lille le 25 novembre 1889, Maurice Gar\u00e7on est le fils d\u2019un juriste renomm\u00e9. Lui-m\u00eame conna\u00eet la notori\u00e9t\u00e9 en assurant des plaidoiries dans de nombreux proc\u00e8s \u00e0 sensation. Il est aussi reconnu tant pour ses ouvrages de droits que pour ses \u00e9tudes sur les questions de sorcellerie.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Avec le d\u00e9bat sur le bagne, engendr\u00e9 par l\u2019effet Albert Londres, Maurice Gar\u00e7on prend ouvertement position contre la suppression de cette institution p\u00e9nitentiaire tandis que la th\u00e8se de Paul Cuche insiste surtout sur les possibilit\u00e9s d\u2019amendement qu\u2019offrirait la prison.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Law Jacob, Dix-huit ans de bagne, r\u00e9\u00e9dition La Pigne, 2013, p.46.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> Kourou<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8230;.Ou de l\u2019anthropophagie comme l\u00e9gitime vengeance Bien que l\u2019on puisse ins\u00e9rer la Cervelle \u00e0 la mode des \u00eeles du Salut dans l\u2019imaginaire du bagne o\u00f9 l\u2019\u00e9vasion et l\u2019anthropophagie ont une place de choix, il convient de consid\u00e9rer cette historiette de Jacob aussi et surtout comme un acte av\u00e9r\u00e9 de r\u00e9sistance \u00e0 la l\u2019Administration P\u00e9nitentiaire. Av\u00e9r\u00e9, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[1163,6],"tags":[29,180,95,723,32,48,2651,46,5436,470,51,78,5433,27,669,479,25,5438,5437,2650,71,5434,2299,5435],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4319"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4319"}],"version-history":[{"count":10,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4319\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4333,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4319\/revisions\/4333"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4319"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4319"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4319"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}