{"id":4189,"date":"2017-02-18T01:10:12","date_gmt":"2017-02-17T23:10:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4189"},"modified":"2017-01-16T12:57:50","modified_gmt":"2017-01-16T10:57:50","slug":"premier-semestre-1915-aux-iles-du-salut-luttes","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2017\/02\/premier-semestre-1915-aux-iles-du-salut-luttes\/","title":{"rendered":"Premier semestre 1915 aux \u00eeles du Salut : luttes"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/ler-reve-du-forcat.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-298\" title=\"le r\u00eave du for\u00e7at, aquarelle de bagnard\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/ler-reve-du-forcat-255x300.jpg\" alt=\"La Belle : aquarelle de bagnard\" width=\"93\" height=\"110\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/ler-reve-du-forcat-255x300.jpg 255w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/ler-reve-du-forcat.jpg 272w\" sizes=\"(max-width: 93px) 100vw, 93px\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/friedrich-nietzsche-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4190\" title=\"Friedrich Nietzsche\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/friedrich-nietzsche-copier-212x300.jpg\" alt=\"\" width=\"77\" height=\"109\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/friedrich-nietzsche-copier-212x300.jpg 212w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/friedrich-nietzsche-copier.jpg 340w\" sizes=\"(max-width: 77px) 100vw, 77px\" \/><\/a>Un semestre de luttes\u00a0? Les sept lettres que le matricule 34777 envoie \u00e0 sa m\u00e8re entre le 14 janvier et le 28 juin 1915 sont marqu\u00e9es du sceau de la r\u00e9action et c&rsquo;est un combat qu&rsquo;il engage d&rsquo;abord contre lui-m\u00eame. Insatiable lecteur, ses go\u00fbts au sortir de la r\u00e9clusion semblent s&rsquo;affiner. Les demandes de livres se multiplient comme s&rsquo;il recherchait dans la lecture une r\u00e9ponse \u00e0 la crise de d\u00e9pression qui l&rsquo;\u00e9treint depuis 1913. Lire Nietzsche notamment et survivre au bagne\u00a0? Jacob con\u00e7oit sa r\u00e9sistance morale avec \u00ab\u00a0<em>ce professeur d&rsquo;\u00e9nergie<\/em> \u00bb\u00a0; il se persuade ainsi qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de douleur mais une id\u00e9e de la douleur. Jacob reprend donc \u00e0 son compte les principes du philosophe allemand et pense comme lui, le 19 avril, que \u00ab\u00a0<em>ce qui ne tue pas rend fort<\/em> \u00bb. Le 28 juin, il qualifie m\u00eame \u00ab\u00a0l<em>e chantre de Zarathoustra<\/em> \u00bb de \u00ab\u00a0<em>divin \u00e9ducateur<\/em> \u00bb. Prisant les concepts nietzsch\u00e9ens, Alexandre Jacob retrouve peu \u00e0 peu une vigueur d&rsquo;esprit. Il d\u00e9veloppe m\u00eame toute une philosophie de la r\u00e9sistance bas\u00e9e sur l&rsquo;action et le refus de l&rsquo;introspection, du repli sur soi.<!--more--><\/p>\n<p>Il esp\u00e8re bien en somme fausser compagnie \u00e0 ses ge\u00f4liers. C&rsquo;est pourquoi le courrier cod\u00e9 nous parait ici particuli\u00e8rement instructif et r\u00e9v\u00e9lateur. D&rsquo;une mani\u00e8re \u00e9pisodique, <em>Roger<\/em>, une \u00ab\u00a0fripouille\u00a0\u00bb que l&rsquo;on retrouve transform\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aide du verlan en <em>G\u00e9raud<\/em>, <em>Gerrod<\/em> ou <em>Gerro<\/em>, est mentionn\u00e9 cinq fois au cours de ce premier trimestre 1915. Il s&rsquo;agit fort probablement d&rsquo;un interm\u00e9diaire ayant gard\u00e9 pour lui du mat\u00e9riel envoy\u00e9 pour les besoins d&rsquo;une \u00e9vasion. Si l&rsquo;on en croit le courrier du bagnard, les pressions exerc\u00e9es \u00e0 son encontre n&rsquo;aboutissent pas mais permettent d&rsquo;\u00e9viter une probable d\u00e9lation<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><sup><sup>[1]<\/sup><\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>L&rsquo;affaire tombe donc \u00e0 plat mais Jacob ne baisse pas les bras pour autant tout en se reprochant son manque de clairvoyance. Marie Jacob, dont la sant\u00e9 le pr\u00e9occupe, parait toujours aussi active pour son rejeton enferm\u00e9 en Guyane. Ainsi ce dernier fait-il mention pour la 1<sup>e<\/sup> fois dans sa correspondance de M<sup>e<\/sup> Andr\u00e9 Aron, \u00e9poux de l&rsquo;artiste Romanitza, pour le compte de laquelle la m\u00e8re du for\u00e7at travaille comme couturi\u00e8re. Avoir un avocat dans sa poche peut s&rsquo;av\u00e9rer fort utile. Nous pouvons aussi nous interroger sur les raisons du voyage de Marie Jacob \u00e0 Marseille. Faut-il croire le bagnard qui sugg\u00e8re une visite familiale alors que nous pouvons aussi y voir une recherche de r\u00e9seau de soutien ou encore une volont\u00e9 de s&rsquo;\u00e9loigner de la capitale plus proche du front que la cit\u00e9 phoc\u00e9enne.<\/p>\n<p>Pr\u00e9vu rapide, le conflit europ\u00e9en s&rsquo;enlise dans les tranch\u00e9es et se mondialise. Cela affecte le r\u00e9seau de relation des Jacob. Plus de nouvelles d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne ni de Jacques. Un d\u00e9c\u00e8s dans la famille de Bonne Voisine. Le poilu n&rsquo;ira pas d\u00e9crocher les lauriers de la victoire \u00e0 Berlin. \u00ab\u00a0Julien\u00a0\u00bb va-t-il aller au feu\u00a0? Julien\u00a0? Jacob lui-m\u00eame. Dans la lointaine Guyane, certains bagnards imaginent pouvoir gagner leur r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration et leur libert\u00e9 en boutant, germanophobie oblige, la sale race tudesque hors de la tr\u00e8s fran\u00e7aise Alsace. Mais le matricule 34777 r\u00e9fute la rumeur d&rsquo;un envoi au front des condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s Barrabas ne passera pas par la Lorraine.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-248\" title=\"iles-du-salut\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut-300x131.jpg\" alt=\"Vue des \u00eeles du Salut\" width=\"258\" height=\"113\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut-300x131.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut.jpg 320w\" sizes=\"(max-width: 258px) 100vw, 258px\" \/><\/a>14 janvier 1915<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Comme je con\u00e7ois que, sans regretter positivement ton d\u00e9placement, tu pr\u00e9f\u00e8res cependant Paris \u00e0 Marseille. Certes, \u00e0 \u00e9galit\u00e9 de situation sociale, les bip\u00e8des de la capitale ne le c\u00e8dent en rien \u00e0 ceux de la province. C&rsquo;est pourtant la m\u00eame mentalit\u00e9. La diff\u00e9rence se trouve ailleurs. Ainsi, \u00e0 Paris, tu ne fr\u00e9quentais que des gens cultiv\u00e9s alors qu&rsquo;\u00e0 Marseille tu t&rsquo;es heurt\u00e9e \u00e0 des cr\u00e2nes bourr\u00e9s de sottises et de superstitions. Tes cousines et <em>tutti quanti <\/em>sont ce qu&rsquo;elles peuvent \u00eatre. Tous les oiseaux ne sont pas des aigles, que diable. Sois sup\u00e9rieure [<em>\u00e0 toutes<\/em>] ces mesquineries. N&#8217;empoisonne pas ta vie en accordant une valeur \u00e0 des baves et des venins vomis par de si m\u00e9prisables bouches. Le bl\u00e2me aussi bien que la louange doivent nous laisser indiff\u00e9rents. Hors de nous, rien n&rsquo;est vrai, rien n&rsquo;est bien, rien n&rsquo;est mal. Quand nous donnons aux choses des couleurs, c&rsquo;est nous qui sommes les coloristes. Les choses ne valent et n&rsquo;existent que par le cerveau qui les con\u00e7oit. C&rsquo;est pourquoi toutes les m\u00e9taphysiques ne sont que des billeves\u00e9es, comme toutes les religions qui calomnient la vie ne sont que des duperies. Donc, pourquoi t&rsquo;enliser en ces querelles de famille ? Que le D\u00e9miurge les b\u00e9nisse et que leurs ma\u00eetres soient contents d&rsquo;eux, c&rsquo;est tout ce qu&rsquo;il leur faut souhaiter.<\/p>\n<p>Puisque tu y es, visite, prom\u00e8ne, divertis-toi. Durant ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, les \u00e9diles ont tellement modernis\u00e9 la vieille Phoc\u00e9e que la nouveaut\u00e9 ne te manquera pas. Puis, ma foi, si la nostalgie te p\u00e8se, plie bagages et dare-dare retourne \u00e0 Paris. Bien s\u00fbr, il y a les taubes<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> *. Mais ne vaut-il pas mille fois mieux mourir dans les dangers que de s&rsquo;\u00e9teindre lamentablement dans le d\u00e9go\u00fbt ? Je t&rsquo;ai dit : va \u00e0 Marseille, \u00e0 un moment o\u00f9 le c\u00f4t\u00e9 oriental de la guerre n&rsquo;\u00e9tait pas aussi bien caract\u00e9ris\u00e9 qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Pr\u00e9sentement, l&rsquo;invasion allemande para\u00eet bien compromise et, en tout cas, Paris est hors de danger.<\/p>\n<p>Non. Pour moi, pas de d\u00e9marches. Je les ferai moi-m\u00eame, s&rsquo;il y a lieu.<\/p>\n<p>\u00c0 propos. Ne trouves-tu pas \u00e9norm\u00e9ment \u00e9tonnant que ton fr\u00e8re ait manifest\u00e9 le d\u00e9sir de te revoir ? N&rsquo;y aurait-il pas, derri\u00e8re cette intention, quelque int\u00e9r\u00eat de cach\u00e9 ? Magdeleine morte, il voudrait peut-\u00eatre r\u00e9gler une question de succession. N&rsquo;aie crainte, s&rsquo;il tient r\u00e9ellement \u00e0 te voir, il saura bien te trouver. Aussi bien, par syst\u00e8me, il ne faut pas s&rsquo;en tenir \u00e0 un parti pris. Instruit, intelligent, il est possible que l&rsquo;horizon de ses id\u00e9es se soit \u00e9largi et qu&rsquo;il ne veuille te revoir que par pure amiti\u00e9.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la derni\u00e8re demande que Lucien a adress\u00e9e \u00e0 Lise, ma foi, tu sais, je ne sais trop que te dire. En un sens, je t&rsquo;engagerais bien de lui conseiller d&rsquo;y donner suite ; mais, \u00e0 la r\u00e9flexion, c&rsquo;est tellement douteux, si d\u00e9licat que je crois bien faire en te disant de lui dire qu&rsquo;elle la tienne pour non avenue. Apr\u00e8s tout, rien ne presse. Plus tard, s&rsquo;il y a n\u00e9cessit\u00e9, il sera toujours temps de la satisfaire. Suppose que son fr\u00e8re tombe au feu et, \u00e0 la guerre, c&rsquo;est l\u00e0 chose fort possible : c&rsquo;est le contraire qui doit surprendre, vois un peu dans la triste situation o\u00f9 se trouverait Lise<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>. Et puis enfin, ce Gerro, que j&rsquo;ai fort peu connu, ne me para\u00eet pas s\u00e9rieux, autant qu&rsquo;il m&rsquo;en souvienne. Alors, tu comprends, je ne veux pas prendre la responsabilit\u00e9 de ce conseil.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai re\u00e7u les trois colis du dernier courrier. Bien celui-ci. \u00c0 pr\u00e9sent, ne m&rsquo;adresse plus rien, ni livres, ni linge : ce serait confisqu\u00e9. Avant de quitter Marseille, ne manque pas de pr\u00e9senter mes sinc\u00e8res amiti\u00e9s au cousin Alexis. Il a toujours donn\u00e9 pour nous la marque de sa valeur : c&rsquo;est un noble c\u0153ur. Et, vraiment, il est tr\u00e8s regrettable qu&rsquo;il soit contraint de vivre dans un tel entourage. Je comprends. \u00c7a ne doit pas \u00eatre gai pour lui, \u00e0 son \u00e2ge surtout.<\/p>\n<p>Au hasard de la promenade, si tu as l&rsquo;occasion de rencontrer Brun, \u00c9douard, Palma, Marestan, serre-leur la main de ma part. Il est vrai qu&rsquo;ils peuvent se trouver au feu ou en terre.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re aussi \u00e0 tante de Paris, \u00e0 ta bonne voisine, \u00e0 tes voisins d&rsquo;Amiens, sans oublier les personnes dont tu es l&rsquo;h\u00f4te. Ton affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong>7 f\u00e9vrier 1915<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Je n&rsquo;ai pas encore re\u00e7u tes lettres, et lorsque je les recevrai, le courrier sera reparti. D&rsquo;ailleurs, \u00e0 pr\u00e9sent, il ne me sera plus possible de r\u00e9pondre \u00e0 tes lettres, du moins courrier par courrier, les missives devant \u00eatre donn\u00e9es quatre jours avant le d\u00e9part du steamer. Ceci t&rsquo;expliquera mon laconisme&#8230;<\/p>\n<p>J&rsquo;esp\u00e8re que tante t&rsquo;aura donn\u00e9 des nouvelles de Julien. Ah oui, un non : \u00ab <em>Qu&rsquo;esaco ! <\/em>\u00bb a d\u00fb penser Lisa<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. Sant\u00e9 satisfaisante. Ton affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong>5 f\u00e9vrier 1915<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>J&rsquo;esp\u00e8re que, \u00e0 cette minute, tu auras quitt\u00e9 Marseille et oubli\u00e9 les ranc\u0153urs que ton \u00e2me trop franche ne sait pas d\u00e9daigner. Encore un coup, je me demande un peu pourquoi tu vas piquer du front contre de tels pr\u00e9jug\u00e9s. Eh, laisse-les donc \u00e0 leurs mesquineries ces pauvres gens \u00e0 l&rsquo;esprit plus indigent encore. Va de l&rsquo;avant, \u00e0 une bonne allure, en pleine confiance, grand large, indiff\u00e9rente \u00e0 tout ce qui n&rsquo;est pas ton but, ta joie, ton bonheur. \u00c0 quoi bon l&rsquo;amertume, le m\u00e9contentement sinon \u00e0 empoisonner notre existence ? En avons-nous assez distill\u00e9, l&rsquo;un et l&rsquo;autre, du pessimisme. Broyer du noir, c&rsquo;est ce que, comme toi, j&rsquo;ai souvent fait. Comme r\u00e9sultat, c&rsquo;est plut\u00f4t pitoyable : il s&rsquo;en est fallu de si peu que je sombrasse sur cet \u00e9cueil. Je l&rsquo;ai surmont\u00e9. Fais de m\u00eame. D&rsquo;ailleurs, \u00e0 Paris, rebaign\u00e9e en des eaux plus profondes, plus claires, tu ne tarderas pas, j&rsquo;esp\u00e8re, \u00e0 te nettoyer le c\u0153ur de toutes ces basses et provinciales sottises. Il me tarde de te savoir un peu plus satisfaite de tes relations amicales et repos\u00e9e de tous ces petits ennuis. \u00c0 te dire vrai, ce sont l\u00e0 des choses que j&rsquo;avais pr\u00e9vues, mais que je ne croyais pas que tu prendrais au s\u00e9rieux. Et puis je pensais que ce d\u00e9placement t&rsquo;offrirait quelques distractions, sans parler de la satisfaction nostalgique qui, peut-\u00eatre \u00e9tait tr\u00e8s att\u00e9nu\u00e9e chez toi, car, \u00e0 part le souvenir des disparus, apr\u00e8s douze ans de s\u00e9jour \u00e0 Paris, les choses et les \u00eatres ne durent que m\u00e9diocrement t&rsquo;int\u00e9resser. Je fais exception, cela va de soi, du cousin Alexis. Somme toute, malgr\u00e9 tes d\u00e9ceptions, ou, pour mieux dire, \u00e0 cause m\u00eame de ces d\u00e9ceptions, ce voyage t&rsquo;aura \u00e9t\u00e9 salutaire. Il est bon, de temps \u00e0 autre, de nous frotter \u00e0 nos antipodes. Cela nous fait voir clair, nous d\u00e9rouille.<\/p>\n<p>Une chose m&rsquo;inqui\u00e8te. Ainsi, ton temporaire changement de r\u00e9sidence n&rsquo;aura-t-il pas pr\u00e9judici\u00e9 \u00e0 l&rsquo;allocation de ta pension. Par ces temps agit\u00e9s, tu sais, les r\u00e8gles, en mati\u00e8re de finance, sont plus ou moins observ\u00e9es, plut\u00f4t moins. Quoi qu&rsquo;en disent les papiers publics, qui, apr\u00e8s tout, ne relatent que ce qui doit \u00eatre cru, cette guerre n&rsquo;est pas pr\u00e8s d&rsquo;\u00eatre termin\u00e9e. Pour cette ann\u00e9e, passe encore ; mais l&rsquo;an prochain et les suivants, il faut s&rsquo;attendre \u00e0 une excessive chert\u00e9 des vivres, donc, \u00e0 une grande mis\u00e8re. Comment vas-tu te d\u00e9brouiller dans cette crise ? Certes, tu comptes et tu peux compter sur Julien. C&rsquo;est un brave c\u0153ur dont le secours ne te fera jamais d\u00e9faut. Mais, comme tu me l&rsquo;as annonc\u00e9 en ta derni\u00e8re, devant aller au feu sous peu (peut-\u00eatre y est-il d\u00e9j\u00e0) s&rsquo;il est dans les choses possibles qu&rsquo;il puisse en revenir, il ne l&rsquo;est pas moins qu&rsquo;il y peut rester. Toute question de m\u00e9taphysique sociale \u00e0 part, je ne bl\u00e2me pas sa d\u00e9cision. Au contraire. Malgr\u00e9 qu&rsquo;il ait charge d&rsquo;\u00e2mes, et m\u00eame en raison de cela, il a fort bien fait de s&rsquo;engager. Vigoureux, robuste, courageux, tr\u00e8s combatif, qui voudrais-tu qui allasse au front, si, \u00e0 l&rsquo;instar des culs-de-jatte et des poltrons qui paisiblement se r\u00e9signent, il faisait comme eux ? Cela, bien entendu, ne m&#8217;emp\u00eache pas de concevoir tes craintes, que je partage, d&rsquo;ailleurs, mais sans toutefois les exag\u00e9rer. Il faut avoir le d\u00e9dain de la mort et, comme S\u00e9n\u00e8que, se dire : \u00ab Si je voyais le monde embras\u00e9 d&rsquo;un incendie universel, je songerais que, dans cette ruine immense, je n&rsquo;ai rien \u00e0 perdre. \u00bb C&rsquo;est te dire que, quoi que la fatalit\u00e9 de la guerre r\u00e9serve \u00e0 Julien, il ne faut pas te d\u00e9sesp\u00e9rer. Lui mort, s&rsquo;il meurt, et ce n&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;une pr\u00e9somption, je te resterai toujours. Mais, laissons l\u00e0 ces conjectures r\u00e9alistes, mais tristes. Parlons un peu du pr\u00e9sent, d&rsquo;un tout r\u00e9cent pass\u00e9 pour mieux dire. D&rsquo;apr\u00e8s ce que tu m&rsquo;as appris il y a deux ou trois mois, confiant en G\u00e9rod, Julien l&rsquo;avait recommand\u00e9 \u00e0 \u00c9lisa. D\u00e8s que je sus la chose, je m&#8217;empressai de te conseiller de lui dire d&rsquo;\u00eatre tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9e, de ne pas donner suite \u00e0 la demande de Julien. Tu as d\u00fb le voir, les \u00e9v\u00e9nements ont confirm\u00e9 mes soup\u00e7ons. C&rsquo;est un fourbe qu&rsquo;il ne faut pas m\u00e9nager dans le cas o\u00f9, averties trop tard, il vous aurait tromp\u00e9es<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. Du reste, je compte recevoir de toi, tr\u00e8s prochainement, de plus fra\u00eeches nouvelles au sujet de cette affaire. Et, selon le cas, je vous conseillerai. Sant\u00e9 satisfaisante. M\u00eame r\u00e9gime disciplinaire.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 tante, \u00e0 ta bonne voisine, aux camarades. Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/friedrich-nietzsche-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4190\" title=\"Friedrich Nietzsche\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/friedrich-nietzsche-copier-212x300.jpg\" alt=\"\" width=\"115\" height=\"162\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/friedrich-nietzsche-copier-212x300.jpg 212w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/friedrich-nietzsche-copier.jpg 340w\" sizes=\"(max-width: 115px) 100vw, 115px\" \/><\/a>12 avril 1915<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Je n&rsquo;ajouterai pas \u00e0 ta peine par des commentaires, oiseux d&rsquo;ailleurs. Avertie \u00e0 temps, puisque, aussi bien, ta lettre du 15 f\u00e9vrier m&rsquo;en informait, tu aurais d\u00fb t&rsquo;abstenir. Que faire ? Je ne vois pas de rem\u00e8de pratique. Une action en justice ? \u00c0 quoi bon ! La sauce co\u00fbterait plus cher que le fricot. Que nous importe la coquille de l&rsquo;hu\u00eetre ! De son bord, Julien a fait le n\u00e9cessaire ; mais, perfide, l&rsquo;autre s&rsquo;est blotti en un silence prudent et caract\u00e9ristique. Tu dois voir par-l\u00e0 que son m\u00e9fait n&rsquo;a pas r\u00e9sult\u00e9 des circonstances de son d\u00e9placement, mais qu&rsquo;il \u00e9tait pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9. La pression tent\u00e9e par Julien le fera-t-il restituer ? J&rsquo;en doute. Lise peut essayer une d\u00e9marche \u00e9pistolaire, de caract\u00e8re plus conciliante qu&rsquo;imp\u00e9rative aupr\u00e8s de sa m\u00e8re qui habite Poitiers. Dans le cas o\u00f9, comme moi, tu ne te souviendrais plus de son adresse, vous pouvez ais\u00e9ment vous la procurer en \u00e9crivant au maire de la ville. D&rsquo;ailleurs, si, comme je l&rsquo;esp\u00e8re, Me Andr\u00e9 Aron n&rsquo;est pas au front, tu ferais bien de le consulter. Ses conseils te seront pr\u00e9cieux. En les circonstances actuelles, ce vol de mobilier est un vrai d\u00e9sastre tant pour Julien que pour Lise. Je ne me le dissimule pas. Je con\u00e7ois leurs tourments \u00e0 tous deux et ma peine est d&rsquo;autant plus vive que je ne puis rien pour eux. Cependant, malgr\u00e9 cette succession presque ininterrompue de circonstances d\u00e9favorables, en d\u00e9pit de cet acharnement de la fatalit\u00e9 dans le malheur, il convient de r\u00e9agir contre la d\u00e9pression nerveuse que de tels coups d\u00e9terminent presque toujours ; il faut r\u00e9parer si l&rsquo;on peut, et si ce n&rsquo;est pas possible, oublier. Dans la vie, il faut dig\u00e9rer tous les \u00e9v\u00e9nements, les bons et les mauvais. C&rsquo;est le seul moyen de vaincre. C&rsquo;est te dire de remonter la machine psychique de Lise, en lui d\u00e9montrant l&rsquo;inutilit\u00e9 des si et des mais<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>Par la photo-vignette que tu m&rsquo;as adress\u00e9e, je vois, je crois voir que tu te portes assez bien. Fais en sorte que cela continue tr\u00e8s longtemps.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 tante, \u00e0 ta bonne voisine et aux camarades.<\/p>\n<p>Ton affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong>19 avril 1915<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Comme tes nouvelles sont attristantes ! Bien que cette affection ne soit pas tr\u00e8s grave, elle est cependant, \u00e0 ton \u00e2ge, incurable. Avec le port d&rsquo;une ceinture abdominale sp\u00e9ciale et un r\u00e9gime particulier, on peut la supporter et vivre de longues ann\u00e9es. Il te faudrait essayer de l&rsquo;Urodonal, de l&rsquo;eau de Vals : \u00e7a te soulagerait. Mais surtout, \u00e0 aucun prix, pas d&rsquo;intervention sanglante. Ne consens jamais \u00e0 subir une op\u00e9ration chirurgicale ; c&rsquo;est tr\u00e8s dangereux et absolument inutile. Soigne-toi bien, n&rsquo;\u00e9pargne aucun moyen m\u00e9dical d&rsquo;am\u00e9lioration et accepte gaiement, sans m\u00e9contentement inutile, ce qui est l&rsquo;in\u00e9luctable. N&rsquo;oublie pas que dans tout d\u00e9rangement physiologique, le sujet aggrave surtout le trouble par l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il s&rsquo;en fait. Car, au fond, il n&rsquo;y a pas de douleur en soi. La douleur est un jugement et non un fait. C&rsquo;est un ph\u00e9nom\u00e8ne purement c\u00e9r\u00e9bral. Dans ton cas, ce n&rsquo;est pas le d\u00e9placement du rein qui te fait souffrir ; c&rsquo;est le long \u00e9branlement, la r\u00e9percussion de ce d\u00e9placement qui, transmis dans le foyer c\u00e9r\u00e9bral du syst\u00e8me nerveux, y \u00e9veille la peur, la notion du mal et d\u00e9termine la douleur. Ne t&rsquo;est-il jamais arriv\u00e9, en cousant, de jeter un cri de surprise craignant d&rsquo;\u00eatre piqu\u00e9e par l&rsquo;aiguille et de sentir un frisson douloureux, cependant que l&rsquo;aiguille ne t&rsquo;avait pas bless\u00e9e ? Et, pour citer un cas contraire, il a d\u00fb t&rsquo;arriver bien des fois d&rsquo;\u00eatre r\u00e9ellement bless\u00e9e par l&rsquo;aiguille et de ne rien sentir parce que distraite par une forte pens\u00e9e. Je t&rsquo;explique \u00e7a afin que tu ne deviennes pas prisonni\u00e8re de ton mal, que tu en restes ma\u00eetresse, en le traitant en \u00ab ami \u00bb et non comme une chose que l&rsquo;on maudit tous les jours. \u00c0 quoi bon maudire, g\u00e9mir ! C&rsquo;est aussi na\u00eff que de prier. Avec de telles id\u00e9es, on supporte bien des malheurs, on est bien fort. Et, tu sais, ma bien bonne, nous avons besoin d&rsquo;\u00eatre forts.<\/p>\n<p>Je ne sais si cette fripouille de Roger a restitu\u00e9 sous la pression mena\u00e7ante de Julien ; mais j&rsquo;en doute car, si cette d\u00e9marche avait pu avoir quelque effet, la crainte des cons\u00e9quences aurait suffi \u00e0 le faire agir honn\u00eatement. Donc, s&rsquo;il a agi en coquin, c&rsquo;est pour aller jusqu&rsquo;au bout et malgr\u00e9 tout. Qui ne dit pas que, somme toute, ce fut de sa part un l\u00e2che calcul pour ne pas aller au feu. J&rsquo;en suis fort pein\u00e9 pour toi, pour Lise. Avec les \u00e9v\u00e9nements actuels, ce n&rsquo;est pas cela qui arrangera les choses. Malgr\u00e9 l&rsquo;optimisme des papiers publics, il faut s&rsquo;attendre \u00e0 bien des calamit\u00e9s dont la chert\u00e9 de la vie ne sera pas la moindre. Aussi bien je me demande comment Lise rem\u00e9diera \u00e0 cette br\u00e8che. Que va-t-elle devenir ? Vraiment, cela n&rsquo;est pas gai du tout. Quant \u00e0 Julien, ma foi, il se d\u00e9brouillera toujours. Ne soyons pas en peine pour lui<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p>Toujours point de nouvelles d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne. Mais son long silence, que je crois motiv\u00e9 par les cons\u00e9quences de la guerre, ne me surprend pas. Beaucoup de steamers sont coul\u00e9s et, de plus, les fronti\u00e8res tripolitaines sont fort agit\u00e9es. Est-elle seulement encore en Afrique ? Il est \u00e0 craindre que son bonheur n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 de courte dur\u00e9e. Regrets sinc\u00e8res car c&rsquo;est une bien bonne camarade. Sensitive, tr\u00e8s chr\u00e9tienne malgr\u00e9 son anarchisme et m\u00eame \u00e0 cause de cela, la trag\u00e9die europ\u00e9enne a d\u00fb beaucoup l&rsquo;impressionner. Il est vrai que, au point de vue du mouvement g\u00e9n\u00e9ral des tendances et des id\u00e9es, nous assistons \u00e0 bien des surprises. Exemple : [<em>illisible<\/em>]. Cela r\u00e9sulte de ce que par la seule force de l&rsquo;\u00e9ducation, on ne brise pas avec la tradition (sous forme d&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9) ; et, depuis plus de vingt si\u00e8cles, l&rsquo;Europ\u00e9en vit impr\u00e9gn\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la moelle d&rsquo;antipaganisme. Au fond, tous ces drapeaux polychromes des partis d\u00e9signaient plut\u00f4t des temp\u00e9raments que des id\u00e9es, je veux dire que les id\u00e9es, les mots de parade n&rsquo;\u00e9taient que l&rsquo;aliment des temp\u00e9raments. Et, tout comme il y a un si\u00e8cle, devant la menace d&rsquo;une nouvelle h\u00e9g\u00e9monie, c&rsquo;est une formidable lev\u00e9e en masse contre le C\u00e9sar : le Code et la Bible contre le Sabre. Apr\u00e8s la victoire deux fois mill\u00e9naire de la Jud\u00e9e contre Rome, apr\u00e8s celle plus r\u00e9cente de l&rsquo;Europe contre Napol\u00e9on, c&rsquo;est, encore un coup, bien que sous des formes et des noms nouveaux, l&rsquo;id\u00e9al du Nazar\u00e9en qui triomphe. Que sortira-t-il de tout cela ? &#8230;<\/p>\n<p>De nouveau, nous sommes autoris\u00e9s \u00e0 recevoir des livres, des journaux, des revues d&rsquo;un caract\u00e8re moral et patriotique. Tout autre objet demeure interdit rigoureusement. Si toutefois tu n&rsquo;es pas alit\u00e9e par suite de ton mal, que tu puisses faire une course, tu te procureras et m&rsquo;enverras les ouvrages ci-apr\u00e8s d\u00e9sign\u00e9s : <em>Lettres de France et d&rsquo;Italie<\/em>, par P.-L. Courier ; <em>Pens\u00e9es et Maximes<\/em>, de La Rochefoucauld ; <em>Trait\u00e9 de l&rsquo;esprit<\/em>, par Helv\u00e9tius ; <em>Essais<\/em>, de Montaigne ; <em>OEuvres <\/em>de Chamfort. Tous ces ouvrages sont \u00e9dit\u00e9s par la Biblioth\u00e8que nationale et vendus [<em>0,25<\/em>] franc le volume. \u00c0 l&rsquo;occasion, tu y ajouteras : <em>Les Surhumains<\/em>, par Emerson, et <em>L&rsquo;Ath\u00e9isme<\/em>, par Le Dantec.<\/p>\n<p>Toujours le m\u00eame r\u00e9gime disciplinaire, ce qui ne veut pas dire que je m&rsquo;en trouve mal. Ce qui est un mal pour les natures faibles est, au contraire, un bien pour les natures fortes. Comme dit l&rsquo;autre : ce qui ne tue pas rend plus fort. Et, en fait de tonique moral, rien ne vaut l&rsquo;isolement. Ma sant\u00e9 se maintient bonne.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 tante, \u00e0 ta bonne voisine et aux camarades.<\/p>\n<p>Ton affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong>24 mai 1915<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Tu dois bien penser que je n&rsquo;y suis pour rien en ce retard. Remises en temps normal, mes lettres sont exp\u00e9di\u00e9es&#8230; quand on le juge \u00e0 propos. Et puis, il est possible aussi que ce retard soit motiv\u00e9 par la perturbation du service postal r\u00e9sultant des \u00e9v\u00e9nements actuels. Le certain, c&rsquo;est que je t&rsquo;ai \u00e9crit \u00e0 chaque courrier. C&rsquo;est bien f\u00e2cheux car, tu le devines, j&rsquo;en subis le contrecoup. Ainsi, encore que je ne conserve aucun espoir solide au sujet du caract\u00e8re frauduleux des agissements de Roger, il me tarde cependant d&rsquo;en avoir la certitude. Aurait-il restitu\u00e9 ? C&rsquo;est vaguement probable !<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr que je m&rsquo;en souviens du neveu de M. Orsini. On le nomme, dans les eaux o\u00f9 il navigue pr\u00e9sentement, Bagachou. Ce n&rsquo;est pas un aigle. \u00c0 d\u00e9faut d&rsquo;un nom d&rsquo;oiseau, on peut cependant lui en donner un de poisson, tr\u00e8s estim\u00e9 d&rsquo;ailleurs, \u00e0 la ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel. Vu \u00e0 travers le prisme de nos id\u00e9es, il n&rsquo;est pas int\u00e9ressant. J&rsquo;aime mieux l&rsquo;oncle. Un type celui-l\u00e0. Je vois qu&rsquo;il n&rsquo;a pas tr\u00e8s bien r\u00e9ussi dans la vie. Bah ! c&rsquo;est un jeu de balance : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, de l&rsquo;autre, en bas, en haut. Le hic, c&rsquo;est lorsque le total des baisses l&#8217;emporte sur celui des hausses. \u00c7a me para\u00eet \u00eatre son cas. Et avec \u00e7a, une famille ! Vrai, avec lui, Malthus a pr\u00each\u00e9 dans le d\u00e9sert. Alors, c&rsquo;est son fils, un de ses fils qui vient de partir au front. Sans doute, j&rsquo;ai pu le conna\u00eetre ; mais bien jeune, la mamelle ou peu s&rsquo;en faut. Compte. J&rsquo;ai quitt\u00e9 le pilotage fin 1896, donc le quartier Saint-Jean. Or, si son fils a aujourd&rsquo;hui 18 ans, tu dois concevoir le vague de mon souvenir. Je lui souhaite de pouvoir tuer beaucoup d&rsquo;ennemis et d&rsquo;\u00e9viter qu&rsquo;on lui rende la pareille. C&rsquo;est tout l&rsquo;art de la guerre, de toutes les guerres<a name=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p>C&rsquo;est surprenant, \u00e7a, ma bien bonne, comme tu aimes \u00e0 boire le vin de l&rsquo;illusion, du r\u00eave. Mais quel est donc le farceur qui t&rsquo;a gliss\u00e9 cette \u00e9normit\u00e9 : l&rsquo;envoi des for\u00e7ats au front ? Je t&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit, la premi\u00e8re fois que tu m&rsquo;as parl\u00e9 de cette balan\u00e7oire, que les transport\u00e9s ne sont pas mobilisables. Ce n&rsquo;est pas ici affaire de sentiment, mais de logique. Qu&rsquo;est-ce que le criminel ? Un barbare de l&rsquo;int\u00e9rieur, donc un ennemi prisonnier de guerre sociale. Et tu voudrais?&#8230; Non, enfin, r\u00e9fl\u00e9chis un peu. \u00c0 la r\u00e9flexion, peut-\u00eatre a-t-on voulu te parler des transport\u00e9s lib\u00e9r\u00e9s non astreints \u00e0 la r\u00e9sidence, lesquels, il est vrai, peuvent \u00eatre incorpor\u00e9s dans un r\u00e9giment d&rsquo;exclus. Mais ce n&rsquo;est pas mon cas. <em>Distinguo !<\/em><\/p>\n<p>Et ta sant\u00e9 ? J&rsquo;esp\u00e8re que, sinon gu\u00e9rie, il y ait, du moins, am\u00e9lioration. Surtout point de tracas, d&rsquo;ennuis, de chagrin. C&rsquo;est assez trop m\u00eame du mal physique sans y ajouter des douleurs morales. Malgr\u00e9 tout et contre tous, il faut se dresser, \u00e9nergique et fier ; si on tombe, se redresser, rebondir. Et ainsi jusqu&rsquo;au grand soir. De moi, je ne te dirai rien. \u00c0 quoi bon?&#8230;<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 tante, \u00e0 ta bonne voisine et \u00e0 toi, ma bien bonne, mes plus affectueuses caresses. Ton affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-249\" title=\"vue a\u00e9rienne des \u00eeles du Salut\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1-300x217.jpg\" alt=\"vue a\u00e9rienne des \u00eeles du Salut\" width=\"161\" height=\"116\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1-300x217.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1.jpg 330w\" sizes=\"(max-width: 161px) 100vw, 161px\" \/><\/a>28 juin 1915<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Elles m&rsquo;ont bien fait plaisir, tes deux derni\u00e8res lettres. Ainsi, je craignais que sous le coup de cet accident tu te laissasses abattre par le chagrin et empoigner par le ressentiment. Tu le vois, c&rsquo;est exactement ce que tu supposais chez moi-m\u00eame. N&rsquo;aie aucune crainte \u00e0 cet \u00e9gard, ma bien bonne. J&rsquo;ai pass\u00e9 l&rsquo;\u00e2ge o\u00f9 l&rsquo;on court apr\u00e8s le moineau pendant que l&rsquo;aigle s&rsquo;envole. Il y a beau temps que mon divin \u00e9ducateur, le chantre de Zarathoustra, m&rsquo;a d\u00e9barrass\u00e9 de ces deux ferments nocifs : le ressentiment et la rancune. Il faut voir les conflits de la vie d&rsquo;un oeil pratique, tr\u00e8s positif et non \u00e0 travers le prisme mensonger des phrases creuses. Dans cette affaire, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 Julia \u00e0 montrer plus de discernement ; c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 \u00c9lisa \u00e0 tenir compte de l&rsquo;avertissement. Il n&rsquo;y a l\u00e0 ni faute ni coupable. On dit souvent \u00ab j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 tromp\u00e9 \u00bb, alors que dans tout projet, sauf en ce qui concerne les contingences, c&rsquo;est \u00ab je me suis tromp\u00e9 \u00bb qu&rsquo;il faut dire. D&rsquo;ailleurs, tu as eu le mot qu&rsquo;il convient : Amen! N&rsquo;y pensons plus, je veux dire pour en tirer vengeance (ce serait ficher des coups de poing sur une pelote constell\u00e9e de pointes d&rsquo;aiguilles), mais il faut y penser toujours, au contraire, pour profiter de l&rsquo;enseignement. Cela purifie la raison, cela fortifie<a name=\"_ftnref9\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>Je prends part \u00e0 la perte tr\u00e8s douloureuse, bien que naturelle, que vient d&rsquo;\u00e9prouver ta bonne voisine en la personne de son cher \u00e9poux. Mes sinc\u00e8res condol\u00e9ances.<\/p>\n<p>Je ne sais si tu auras pu m&rsquo;adresser les quelques ouvrages de lecture que je t&rsquo;ai demand\u00e9s.<\/p>\n<p>En raison des \u00e9v\u00e9nements pr\u00e9sents, je ne me dissimule pas les difficult\u00e9s pour te les procurer, car le commerce du livre doit \u00eatre fort perturb\u00e9. Ne te tracasse pas pour si peu.<\/p>\n<p>Je peux m&rsquo;en passer, et, m\u00eame \u00e0 l&rsquo;avenir, ne m&rsquo;envoie plus rien.<\/p>\n<p>S&rsquo;il est bien vrai que tu te portes bien, comme tu me l&rsquo;assures, j&rsquo;en suis bien content. En face de la trag\u00e9die qui se joue en Europe, et m\u00eame ailleurs, avoir une sant\u00e9 passable, c&rsquo;est le plus pr\u00e9cieux de tous les biens. Pour ma part, encore que je ne sois pas malade, je ne sens cependant plus en moi la s\u00e8ve qui monte et dont la pouss\u00e9e continuelle d\u00e9termine une lueur d&rsquo;espoir m\u00eame dans les situations les plus p\u00e9nibles. Temporiser, reculer la r\u00e9action, c&rsquo;est le fait d&rsquo;une nature vigoureuse. Et je suis bien \u00e9puis\u00e9&#8230; \u00c9tincelle, quand surgiras-tu !<\/p>\n<p>Le courrier ne doit arriver que demain ; c&rsquo;est te dire que je n&rsquo;ai pas encore re\u00e7u tes ch\u00e8res nouvelles. Il me tarde afin de conna\u00eetre le dernier mot de l&rsquo;affaire G\u00e9raud.<\/p>\n<p>As-tu des nouvelles de Jacques ?<\/p>\n<p>Amiti\u00e9s sinc\u00e8res \u00e0 tante, \u00e0 nos amis d&rsquo;Amiens, et \u00e0 toi, ma bien bonne, toute mon affection,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Jacob Alexandre, \u00ab\u00a0<em><span style=\"text-decoration: underline;\">Ecrits<\/span><\/em> \u00bb, volume II, p.20, lettre du 5 f\u00e9vrier 1915\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>C&rsquo;est un fourbe qu&rsquo;il ne faut pas m\u00e9nager dans le cas o\u00f9, averties trop tard, il vous aurait tromp\u00e9es<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> De l&rsquo;allemand Taube, \u00ab pigeon \u00bb, monoplan allemand en forme d&rsquo;oiseau, utilis\u00e9 au d\u00e9but de la Premi\u00e8re Guerre mondiale.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Jacob parle ici d&rsquo;une demande qu&rsquo;il a faite aupr\u00e8s de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire : peut-\u00eatre les premi\u00e8res suggestions d&rsquo;un possible envoi sur le front, pour lui ou un autre for\u00e7at.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Jacob demande \u00e0 sa m\u00e8re si elle a bien re\u00e7u une lettre clandestine et annonce le refus de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire \u00e0 la demande qu&rsquo;il \u00e9voquait dans la lettre pr\u00e9c\u00e9dente.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Dans ce long d\u00e9veloppement cod\u00e9, Jacob rappelle les dangers de la tentative d&rsquo;\u00e9vasion pr\u00e9vue mais \u00e9voque sa m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis du for\u00e7at assign\u00e9 \u00e0 Saint-Laurent \u00e0 qui Mme Jacob devait envoyer du mat\u00e9riel pour cette tentative.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Lettre enti\u00e8rement cod\u00e9e. Jacob semble essayer de r\u00e9cup\u00e9rer le mat\u00e9riel conserv\u00e9 par Roger, sans \u00e9veiller les soup\u00e7ons de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> \u00c9vocation d&rsquo;une possibilit\u00e9 de d\u00e9lation de Roger aupr\u00e8s de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Allusion \u00e0 la jeunesse de Jacob, lorsqu&rsquo;il \u00e9tait marin et qu&rsquo;il habitait Marseille.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn9\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> Certainement la le\u00e7on de l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;affaire du mat\u00e9riel non re\u00e7u ; la faute, dit-il, en incombe \u00e0 son manque de pr\u00e9vision et \u00e0 sa confiance trop h\u00e2tive.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-bidi-font-family:\"Times New Roman\";\n\tmso-bidi-theme-font:minor-bidi;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un semestre de luttes\u00a0? Les sept lettres que le matricule 34777 envoie \u00e0 sa m\u00e8re entre le 14 janvier et le 28 juin 1915 sont marqu\u00e9es du sceau de la r\u00e9action et c&rsquo;est un combat qu&rsquo;il engage d&rsquo;abord contre lui-m\u00eame. Insatiable lecteur, ses go\u00fbts au sortir de la r\u00e9clusion semblent s&rsquo;affiner. 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