{"id":4149,"date":"2016-11-19T01:10:50","date_gmt":"2016-11-18T23:10:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4149"},"modified":"2016-08-13T15:31:55","modified_gmt":"2016-08-13T13:31:55","slug":"le-corps-du-bagnard","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2016\/11\/le-corps-du-bagnard\/","title":{"rendered":"Le corps du bagnard"},"content":{"rendered":"<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/le-temps-du-bagne.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3886\" title=\"Le temps du bagne, les Collections de L\\'Histoire juillet-septembre 2015\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/le-temps-du-bagne-213x300.jpg\" alt=\"\" width=\"156\" height=\"219\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/le-temps-du-bagne-213x300.jpg 213w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/le-temps-du-bagne.jpg 260w\" sizes=\"(max-width: 156px) 100vw, 156px\" \/><\/a>Les collections de\u00a0 L&rsquo;Histoire<\/strong><\/p>\n<p>N\u00b064, juillet-septembre 2014<\/p>\n<p><strong>Statistiques et bosse du crime<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Le corps du bagnard<\/strong><\/p>\n<p>Na\u00eet-on d\u00e9linquant ou le devient-on\u00a0? Le bagne offre aux savants et aux criminalistes du XIXe si\u00e8cle un lieu d&rsquo;observation privil\u00e9gi\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Par Marc Renneville et Jean-Lucien Sanchez<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\">Sp\u00e9cialiste de la criminalit\u00e9 et de la justice, Marc Renneville est directeur de recherches au CNRS. Directeur de Criminocorpus, il a notamment publi\u00e9 <em>Le Langage des cr\u00e2nes. Une histoire de la phr\u00e9nologie<\/em> (Institut \u00c9dition Synthelabo, 2000).<\/p>\n<p align=\"left\">Charg\u00e9 d&rsquo;\u00e9tudes historiques \u00e0 la direction de l&rsquo;Administration p\u00e9nitentiaire, Jean-Lucien Sanchez a notamment publi\u00e9 <em>A perp\u00e9tuit\u00e9. Rel\u00e9gu\u00e9s au bagne de Guyane<\/em> (Vend\u00e9miaire, 2013).<!--more--><\/p>\n<p align=\"left\">Le corps des justiciables est au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle l&rsquo;objet de l&rsquo;attention des criminalistes et des savants. Des r\u00e9formateurs d&rsquo;abord, qui cherchent \u00e0 am\u00e9liorer les conditions de d\u00e9tention des prisonniers et en par\u00adticulier l&rsquo;hygi\u00e8ne. Mais pas seulement, comme l&rsquo;illustre le d\u00e9bat sur le r\u00e9gime de d\u00e9tention et l&rsquo;enfermement cellulaire &#8211; jug\u00e9 b\u00e9n\u00e9fique par ses d\u00e9fenseurs et d\u00e9l\u00e9t\u00e8re par ses d\u00e9tracteurs.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4150\" title=\"p\u00e9s\u00e9, mesur\u00e9, fich\u00e9\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-1-272x300.jpg\" alt=\"\" width=\"177\" height=\"195\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-1-272x300.jpg 272w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-1.jpg 513w\" sizes=\"(max-width: 177px) 100vw, 177px\" \/><\/a>Partisans (apr\u00e8s bien des h\u00e9sitations) de l&rsquo;isole\u00adment cellulaire pratiqu\u00e9 \u00e0 Cherry-Hill (Philadelphie), Gustave Beaumont et Alexis de Tocqueville d\u00e9fendent la valeur expiatoire de la peine, susceptible de sur\u00adcro\u00eet de permettre l&rsquo;amendement du d\u00e9tenu. Louis- Augustin-Aim\u00e9 Marquet-Vasselot et Charles Lucas affirment la priorit\u00e9 de l&rsquo;amendement moral et mili\u00adtent contre l&rsquo;extension de l&rsquo;isolement cellulaire, lui pr\u00e9f\u00e9rant un syst\u00e8me d&#8217;emprisonnement plus diver\u00adsifi\u00e9, o\u00f9 le bagne trouve sa place.<\/p>\n<p>L&rsquo;identification des personnes &#8211; et plus sp\u00e9cialement des r\u00e9cidivistes &#8211; devient apr\u00e8s l&rsquo;abolition de la mar\u00adque (loi du 28 avril 1832) une pr\u00e9occupation polici\u00e8re et judiciaire : comment reconna\u00eetre avec certitude des individus dont beaucoup cherchent \u00e0 dissimuler leur v\u00e9ritable identit\u00e9 ? Il faut attendre 1882 pour qu&rsquo;Alphonse Bertillon mette au point un dispositif anthropo\u00adm\u00e9trique permettant, avec 14 mensurations, de relever et de classer les singularit\u00e9s physiques de chaque per\u00adsonne et 1902 pour que les empreintes digitales soient utilis\u00e9es dans les enqu\u00eates en France.<\/p>\n<p>Certes, cette recherche de signes \u00ab infaillibles \u00bb concerne l&rsquo;ensemble de la population. Mais les bagnards sont, comme tous les condamn\u00e9s, les objets privil\u00e9gi\u00e9s de la criminologie, cette science naissante (le terme appara\u00eet en 1885) qui postule la possibilit\u00e9 de distinguer, chez les criminels, des signes physiques qui leur seraient communs : forme du cr\u00e2ne, \u00ab bosse du crime \u00bb, signes de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, traits \u00ab simiesques \u00bb&#8230; et des comportements, tatouages, utilisation d&rsquo;un argot sp\u00e9cifique, attitudes \u00ab amorales \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9poque des bagnes portuaires est marqu\u00e9e par les premi\u00e8res tentatives de cat\u00e9gorisation savante des d\u00e9tenus. Le for\u00e7at voleur est, d\u00e9crit par Adolphe Dauvin en 1841, \u00ab rus\u00e9, fanfaron, hypocrite, d\u00e9bauch\u00e9, industrieux, criminel par habitude et par \u00e9tat, et toujours voleur\u00bb. Il est distingu\u00e9 du for\u00e7at assassin : celui-ci est \u00abignorant, brutal, taciturne, vivant \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, implacable, criminel par occasion, et s&rsquo;il commet un nouveau crime, il ne vole pas, il tue \u00bb &#8211; un \u00abfor\u00e7at-tigre \u00bb ainsi que le quali\u00adfie Maurice Alhoy dans ces m\u00eames ann\u00e9es<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>.<a name=\"bookmark2\"><\/a><\/p>\n<blockquote><p><strong><span><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4049\" title=\"Charvein, photograhie de L\u00e9on Collin, probablement 1909\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"179\" height=\"119\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier-300x200.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/charvein-photograhie-de-leon-collin-probablement-1909-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 179px) 100vw, 179px\" \/><\/a><a name=\"bookmark2\">LE M\u00c9DECIN L\u00c9ON COLLIN T\u00c9MOIGNE<\/a><\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span>Le m\u00e9decin militaire L\u00e9on Collin a laiss\u00e9 un rare t\u00e9moignage photographique du bagne de Guyane au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Cette image a \u00e9t\u00e9 prise lors de l&rsquo;examen m\u00e9dical de for\u00e7ats malades au camp de Charvein. Ainsi en parlait-il dans ses \u00e9crits :\u00ab On apprend que le m\u00e9decin pr\u00e9c\u00e9dent a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par un d\u00e9tenu. Du coup, le nouveau m\u00e9decin ne veut voir les bagnards que s&rsquo;ils sont nus. Comme ils sont tr\u00e8s faibles, ils s&rsquo;entraident et se d\u00e9shabillent les uns les autres. On apprend aussi que l&rsquo;un des trois hommes par terre est d\u00e9c\u00e9d\u00e9. \u00bb<\/span><\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p align=\"left\"><strong>TARES PHYSIQUES ET MORALES<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\">En 1841, le docteur Hubert Lauvergne publie une \u00e9tude g\u00e9n\u00e9rale sur les for\u00e7ats de Toulon \u00ab consid\u00e9r\u00e9s sous le rapport physiologique, moral et intellectuel \u00bb. On y trouve mobilis\u00e9es la th\u00e9orie de la phr\u00e9nologie, qui pr\u00e9\u00adtend reconna\u00eetre les aptitudes selon le relief du cr\u00e2ne, mais aussi la physiognomonie, qui compare volontiers les visages humains aux faces d&rsquo;animaux. Les phr\u00e9nologistes r\u00e9alisent sur les bagnards &#8211; comme sur les d\u00e9te\u00adnus des prisons &#8211; des moulages de leur cr\u00e2ne.<\/p>\n<p>Quant aux corps des for\u00e7ats d\u00e9c\u00e9d\u00e9s, ils rejoignent, dans les villes de bagnes portuaires, les \u00e9coles de sant\u00e9 navales \u00e0 des fins d&rsquo;autopsie, pour y rechercher quelque caract\u00e9ristique distinctive, notamment des anomalies du cerveau. Ailleurs, on livre les cadavres aux requins (\u00eeles du Salut) ou on les ensevelit dans des cimeti\u00e8res s\u00e9par\u00e9s (\u00e0 Saint-Laurent).<\/p>\n<p>Au temps des bagnes coloniaux, les m\u00e9decins distin\u00adguent le transport\u00e9 du rel\u00e9gu\u00e9. Le premier est souvent d\u00e9crit comme un \u00ab dur \u00bb, un v\u00e9ritable \u00ab for\u00e7at \u00bb. Il est l&rsquo;arch\u00e9type du criminel par accident, celui qui a faut\u00e9 une fois mais demeure susceptible de rel\u00e8vement. Tout autre est le rel\u00e9gu\u00e9, observ\u00e9 par le docteur Cazenove au p\u00e9nitencier de Saint-Jean au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, qui \u00ab par ses tares physiques et morales, par le manque d&rsquo;\u00e9quilibre de ses facult\u00e9s psychiques, par son inf\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle, par sa d\u00e9bilit\u00e9 mentale, [&#8230;] diff\u00e8re encore plus du for\u00e7at, robuste physiquement et psychiquement, le plus souvent intelligent, mais dont le sens moral est d\u00e9vi\u00e9 dans la voie du crime \u00bb. Le rel\u00e9gu\u00e9 n&rsquo;est pas un simple for\u00e7at, mais un \u00ab r\u00e9cidiviste \u00bb, un \u00ab antisocial \u00bb, un cri\u00adminel d&rsquo;habitude qui cumule toutes les tares. C&rsquo;est la derni\u00e8re cat\u00e9gorie du bagne, rejet\u00e9e et honnie par le personnel administratif, m\u00e9decins compris. En 1933 encore, le docteur Huchon, observateur attentif, d\u00e9crit le rel\u00e9gu\u00e9 comme un \u00eatre qui \u00ab para\u00eet extraordinaire parce que toutes les valeurs morales et sociales auxquelles nous sommes habitu\u00e9s du fait de notre \u00e9ducation, on les sent factices et flottantes en \u00e9coutant la conversation d&rsquo;un rel\u00e9gu\u00e9. [&#8230;] Au rebours des transport\u00e9s, [les rel\u00e9gu\u00e9s] bavardent tr\u00e8s volontiers : ils sont gonfl\u00e9s de vanit\u00e9 et de satisfaction \u00e0 la seule \u00e9vocation de leurs exploits. [&#8230;] On n&rsquo;imagine pas que l&rsquo;esprit humain puisse s&rsquo;assouplir \u00e0 ce point au mensonge et \u00e0 la perversit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p align=\"left\">\n<p><strong>En pratique, et lorsqu&rsquo;ils exercent sur les lieux de la peine, les m\u00e9decins font aussi preuve de compassion<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\">\n<p>Le docteur Huchon rep\u00e8re aussi, au sein des bagnards, au moins \u00ab 60 % de fous \u00bb. Ce terme recou\u00advre plusieurs r\u00e9alit\u00e9s : certains pr\u00e9sentent des trou\u00adbles psychiatriques avant leur d\u00e9part pour le bagne ; d&rsquo;autres sombrent dans la \u00ab petite mort \u00bb \u00e0 la suite de leur internement, notamment ceux soumis \u00e0 la r\u00e9clu\u00adsion cellulaire. Tous sont alors intern\u00e9s \u00e0 l&rsquo;asile de nie Royale ou dans un pavillon de l&rsquo;h\u00f4pital Andr\u00e9 Bouron \u00e0 Saint-Laurent. Mais, pour les m\u00e9decins, la folie s&rsquo;in\u00adterpr\u00e8te \u00e9galement comme la contagion exerc\u00e9e par le \u00ab milieu \u00bb du bagne : promiscuit\u00e9, violences, homo\u00adsexualit\u00e9, alcoolisme.<\/p>\n<p align=\"left\"><a name=\"bookmark4\"> <\/a><\/p>\n<p align=\"left\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4152\" title=\"Le corps du bagnard\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-3-300x210.jpg\" alt=\"\" width=\"180\" height=\"127\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-3-300x210.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-3.jpg 571w\" sizes=\"(max-width: 180px) 100vw, 180px\" \/><\/a>\u00ab MALADIE FORC\u00c9E \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Si le corps est autant \u00e9tudi\u00e9, c&rsquo;est qu&rsquo;il reste au c\u0153ur de l&rsquo;ex\u00e9cution de la peine. Les bagnards \u00e9prouvent l&rsquo;iso\u00adlement, mais surtout la promiscuit\u00e9 et les rapports de force qui r\u00e9gissent chambr\u00e9es et dortoirs. S&rsquo;y ajoute le travail forc\u00e9. Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es, l&rsquo;administra\u00adtion voulait croire \u00e0 l&rsquo;effet r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateur de la transpor\u00adtation outre-mer. En mouillage aux \u00eeles du Salut \u00e0 la t\u00eate du premier convoi de transport\u00e9s, le 13 mai 1852, Sarda-Garriga, le gouverneur de la Guyane fran\u00e7aise, rend compte \u00e0 son ministre avec enthousiasme qu&rsquo;ils \u00ab ne sont plus les m\u00eames hommes que j&rsquo;avais vus \u00e0 Brest. Leur sant\u00e9 s&rsquo;est fortifi\u00e9e, ils ne demandent plus qu&rsquo;\u00e0 tra\u00advailler \u00bb<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. C&rsquo;est dans les camps forestiers que le corps est mis \u00e0 plus rude \u00e9preuve. Mais, dans tous les cas, les bagnards subissent le changement de climat, l&rsquo;insalu\u00adbrit\u00e9 des lieux, le manque d&rsquo;hygi\u00e8ne, une alimentation carenc\u00e9e et, pour certains, une r\u00e9pression disciplinaire r\u00e9p\u00e9titive ou excessive. Ce qui entra\u00eene nombre de mala\u00addies, la fi\u00e8vre jaune, le paludisme, la tuberculose et la dysenterie : les deux premi\u00e8res sont dues \u00e0 l&rsquo;absence de moustiquaires jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1930 et \u00e0 la proxi\u00admit\u00e9 des mar\u00e9cages et de la brousse ; la dysenterie se contracte par l&rsquo;eau contamin\u00e9e ; quant \u00e0 la tuberculose, elle est favoris\u00e9e par la promiscuit\u00e9. Autant de mala\u00addies souvent aggrav\u00e9es par d&rsquo;autres, comme l&rsquo;ankylos\u00adtomiase. En 1940, le chef de service de sant\u00e9 de Guyane estime \u00e0 76 % les bagnards infect\u00e9s par ces parasites intestinaux qu&rsquo;ils ont attrap\u00e9s en marchant pieds nus et qui provoquent an\u00e9mies et diarrh\u00e9es<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>L&rsquo;incidence de ces maladies sur le taux de mortalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral des for\u00e7ats est \u00e9lev\u00e9e : de 1888 \u00e0 1890 par exem\u00adple, 30 % du total des rel\u00e9gu\u00e9s, soit 662 individus en meurent, dont 167 de fi\u00e8vre jaune, 117 de paludisme, 285 de dysenterie et 13 de tuberculose<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>En outre, environ 50 for\u00e7ats l\u00e9preux sont main\u00adtenus chaque ann\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart sur l&rsquo;\u00eelot Saint-Louis, au milieu du Maroni. Mais l&rsquo;h\u00f4pital pour les condam\u00adn\u00e9s l\u00e9preux en quarantaine sert indistinctement pour des transport\u00e9s, rel\u00e9gu\u00e9s et lib\u00e9r\u00e9s atteints de simples dermatoses. En 1920, un d\u00e9tenu l\u00e9galement \u00ab libre \u00bb mais retenu \u00e0 la l\u00e9proserie \u00e9crit au ministre des Colonies : \u00ab Depuis trois ans que je suis s\u00e9questr\u00e9 dans cet \u00eelot, je n&rsquo;ai jamais touch\u00e9 de couvertures pour me couvrir la nuit, nous sommes entour\u00e9s d&rsquo;eau et avec les brouillards de la nuit, j&rsquo;ai extr\u00eamement froid et je suis gel\u00e9. Depuis trois mois, nous n&rsquo;avons pas vu de m\u00e9decin, nous sommes abandonn\u00e9s compl\u00e8tement par l&rsquo;administration et le service de sant\u00e9<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. \u00bb<\/p>\n<p>Les rapports officiels pointent parfois ces conditions d&rsquo;existence. Elles sont surtout l&rsquo;objet de plaintes des d\u00e9tenus, dans leurs journaux intimes ou leurs corres\u00adpondances retenues. Si une certaine presse tente d&rsquo;accr\u00e9diter en m\u00e9tropole l&rsquo;existence d&rsquo;un bagne ensoleill\u00e9 aux airs de vacances, la r\u00e9alit\u00e9 en est bien loin.<\/p>\n<p align=\"left\">Fin 1937, alors que la suppression du bagne est en discussion, Le Figaro publie une s\u00e9rie d&rsquo;articles d&rsquo;Odette Arnaud d\u00e9crivant celui de Guyane comme le lieu de la \u00ab maladie forc\u00e9e \u00bb : \u00ab Je remarque, sous le large bord du chapeau de latanier, le m\u00eame faci\u00e8s commun \u00e0 tous les for\u00e7ats : un visage livide et creux de noy\u00e9. [&#8230;] Aussi les grands malades, les \u00e9pileptiques, les idiots, les canc\u00e9reux, que l&rsquo;on rel\u00e8gue au Nouveau Camp, rappellent-ils parleurs mis\u00e8res g\u00e9missantes les malheureux que l&rsquo;on jetait dans les oubliettes du Moyen Age. \u00bb<\/p>\n<p>Le corps des d\u00e9tenus en g\u00e9n\u00e9ral fait l&rsquo;objet de l&rsquo;at\u00adtention des m\u00e9decins hygi\u00e9nistes, soit par intervention directe dans les \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires (mais, sou\u00advent pay\u00e9s \u00e0 la vacation, les m\u00e9decins ne sont ni nom\u00adbreux ni tr\u00e8s pr\u00e9sents sur les lieux de d\u00e9tention), soit par des \u00e9tudes plus g\u00e9n\u00e9rales sur la condition physique des d\u00e9tenus. Un int\u00e9r\u00eat ancien puisque le premier num\u00e9ro des Annales d&rsquo;hygi\u00e8ne publique et de m\u00e9decine l\u00e9gale, en 1829, d\u00e9bute par une monographie de Louis-Ren\u00e9 Villerm\u00e9 sur la mortalit\u00e9 dans les prisons. Or le m\u00e9decin y constate que si, partout, le passage en d\u00e9tention dimi\u00adnue l&rsquo;esp\u00e9rance de vie des condamn\u00e9s, au bagne militaire de Lorient les for\u00e7ats gagneraient en moyenne dix-huit mois \u00ab de chance \u00bb de vie : le climat est salubre, explique- t-il, ils sont mieux nourris et mieux log\u00e9s que la plupart des hommes libres. Pour Villerm\u00e9, qui s&rsquo;est attach\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier les conditions de vie des ouvriers et des enfants martyrs de la r\u00e9volution industrielle, \u00ab la mort d&rsquo;un for\u00ad\u00e7at est bien moins \u00e0 regretter que celle de tout autre indi\u00advidu \u00bb<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. Mais en pratique et lorsqu&rsquo;ils exercent sur les lieux de la peine, les m\u00e9decins font aussi preuve de compas\u00adsion. En Guyane, beaucoup d&rsquo;entre eux tentent de sou\u00adlager la d\u00e9tresse des for\u00e7ats au point que les agents de la \u00ab Tentiaire \u00bb leur reprochent leur \u00ab sensiblerie \u00bb et voient dans les visites m\u00e9dicales surtout l&rsquo;opportunit\u00e9 pour les condamn\u00e9s d&rsquo;\u00e9chapper au labeur quotidien.<a name=\"bookmark5\"><\/a><\/p>\n<blockquote><p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-2-collec-leon-collin.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4151\" title=\"Collection L\u00e9on Collin\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-2-collec-leon-collin-300x229.jpg\" alt=\"\" width=\"155\" height=\"118\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-2-collec-leon-collin-300x229.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/corps-du-bagnard-2-collec-leon-collin.jpg 670w\" sizes=\"(max-width: 155px) 100vw, 155px\" \/><\/a>TATOUAGES<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le tatouage est extr\u00eamement fr\u00e9quent. La plupart des d\u00e9tenus mettent en sc\u00e8ne des motifs qui d\u00e9terminent des attitudes, armes, croix, tatouages-r\u00e9bus, visage ou corps de femmes d\u00e9sir\u00e9es, d\u00e9claration \u00e0 l&rsquo;aim\u00e9e, signe relatif \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement de leur vie (\u00ab souvenir de&#8230; \u00bb). Ils arborent dessins et positions \u00e9rotiques, visages d&rsquo;actrices c\u00e9l\u00e8bres. Sur leur front, des messages comme \u00ab Fatalitas ! \u00bb ou \u00ab Pas de chance ! \u00bb. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;ils expriment leur frustration sexuelle en m\u00eame temps qu&rsquo;ils revendiquent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment leur appartenance au bagne<\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p>En 1930, le m\u00e9decin Louis Rousseau se d\u00e9clare \u00ab profond\u00e9ment d\u00e9go\u00fbt\u00e9 \u00bb du bagne, \u00ab n&rsquo;ayant pu assis\u00adter \u00e0 cette \u0153uvre de mort sans me demander \u00e0 quelle lou\u00adche besogne j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 convi\u00e9 [&#8230;]. Je n&rsquo;ai pu qu&rsquo;observer; absolument impuissant \u00bb. Le m\u00e9decin accuse l&rsquo;admi\u00adnistration p\u00e9nitentiaire de \u00ab d\u00e9tester \u00bb les bagnards qui lui sont confi\u00e9s. Un transport\u00e9 s&rsquo;est ainsi adress\u00e9 \u00e0 lui : \u00ab M. le M\u00e9decin Chef je porte tous mes espoirs en vous, regardez-moi et jugez : arriv\u00e9 ici en 1935 pesant 74 kg, en suis arriv\u00e9 \u00e0 peser 54 ou 55, n&rsquo;ai plus aucune force pour certains gros travaux [&#8230;]. J&rsquo;ose esp\u00e9rer, M. le M\u00e9decin Chef que vous comprendrez et prendrez<em> <\/em>en consid\u00e9ration ceci et nous aiderez s&rsquo;il est possible; et que vous voudrez bien me voir; mon \u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\"><em><strong>[7]<\/strong><\/em><\/a>. \u00bb Bien que rare, une v\u00e9ritable relation entre m\u00e9de\u00adcin des corps et for\u00e7at malade n&rsquo;est pas impossible. Le capitaine Marcel Fitoussi, m\u00e9decin-chef des h\u00f4pi\u00adtaux des \u00eeles du Salut, fut certainement touch\u00e9 de recevoir, pour la nouvelle ann\u00e9e 1936, un message de v\u0153ux r\u00e9dig\u00e9 sur un papier dentel\u00e9 aux ciseaux et sign\u00e9 de quinze transport\u00e9s r\u00e9clusionnaires plac\u00e9s en soin. Ce t\u00e9moignage spontan\u00e9 de \u00ab v\u0153ux les plus fervents \u00bb est aujour<em>d&rsquo;hui encore conserv\u00e9 pr\u00e9cieusement par sa famille.<\/em><\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> A. Dauvin, Les Fran\u00e7ais peints par eux-m\u00eames. Encyclop\u00e9die morale du XIXe si\u00e8cle, p. 93 ; P. Henwood, op. cit, pp. 71-73.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Lettre du 13 mai 1852, P. Henwood, op. cit, p. 201.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Guyane fran\u00e7aise, Administration p\u00e9nitentiaire, rapport m\u00e9dical, 1939, partie m\u00e9dicale, Institut de m\u00e9decine tropicale du service de sant\u00e9 des arm\u00e9es.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Minist\u00e8re des Colonies, Rapport sur la marche g\u00e9n\u00e9rale de la rel\u00e9gation pendant les ann\u00e9es 1888, 1889 et 1890, Melun, Imprimerie nationale, 1895, p. 82.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Lettre du 25 mars 1920 reproduite dans I. Dion et H. Taillemitte, Lettres du bagne, ANOM, 2007, p. 65.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Note sur la mortalit\u00e9 parmi les for\u00e7ats du bagne de Rochefort, AHPML, 1831, t. 6, p. 121.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Lettre du transport\u00e9 F. Robert, cit\u00e9e dans C. Jacquelin, Aux bagnes de Guyane. For\u00e7ats et m\u00e9decins, Maisonneuve et Larose, 2002, p. 98.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:none;\n\tfont-size:12.0pt;\n\tfont-family:\"Arial Unicode MS\",\"sans-serif\";\n\tmso-bidi-language:FR;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les collections de\u00a0 L&rsquo;Histoire N\u00b064, juillet-septembre 2014 Statistiques et bosse du crime Le corps du bagnard Na\u00eet-on d\u00e9linquant ou le devient-on\u00a0? 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