{"id":4094,"date":"2016-09-24T01:10:29","date_gmt":"2016-09-23T23:10:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4094"},"modified":"2016-06-09T10:17:03","modified_gmt":"2016-06-09T08:17:03","slug":"un-medecin-au-bagne-chapitre-7","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2016\/09\/un-medecin-au-bagne-chapitre-7\/","title":{"rendered":"Un m\u00e9decin au bagne chapitre 7"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-510\" title=\"Un m\u00e9decin au bagne, \u00e9ditions Fleury, 1930\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg\" alt=\"\" width=\"113\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg 221w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 113px) 100vw, 113px\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/homosexualite-21.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-667\" title=\"bagnards homosexuels, dessin de Georges Jauneau 1928\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/homosexualite-21-191x300.jpg\" alt=\"bagnards homosexuels, dessin de Georges Jauneau 1928\" width=\"97\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/homosexualite-21-191x300.jpg 191w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/homosexualite-21.jpg 204w\" sizes=\"(max-width: 97px) 100vw, 97px\" \/><\/a>Illettr\u00e9, accultur\u00e9, frapp\u00e9 de cette esp\u00e8ce d&rsquo;atavisme social le menant forc\u00e9ment \u00e0 la d\u00e9bilit\u00e9, \u00e0 la mis\u00e8re, au ch\u00f4mage et au crime, le bagnard du docteur Rousseau semble cumuler les tares et ces derni\u00e8res ne demandent qu&rsquo;\u00e0 pouvoir s&rsquo;exprimer s&rsquo;il survit au syst\u00e8me \u00e9liminatoire dont l&rsquo;honorable m\u00e9decin dresse le terrifiant portrait dans les chapitres pr\u00e9c\u00e9dents de son livre paru en 1930. S&rsquo;il est soumis par d\u00e9finition aux travaux forc\u00e9s, le fagot n&rsquo;en passe pas moins les deux tiers de son temps dans les cases. C&rsquo;est l\u00e0, dans cet espace clos et confin\u00e9 o\u00f9 le surveillant ne rentre que tr\u00e8s rarement, que vivent les hommes punis. C&rsquo;est encore l\u00e0, dans ce microcosme carc\u00e9ral, que l&rsquo;on peut s&rsquo;adonner \u00e0 toutes sortes de pratiques, majoritairement interdites mais le plus souvent tol\u00e9r\u00e9es parce qu&rsquo;elles annihilent les sentiments d&rsquo;oppositions et de r\u00e9voltes. Rares sont alors ceux qui parviennent \u00e0 abreuver leur soif de lecture, de th\u00e9\u00e2tre ou de musique quand l&rsquo;AP va jusqu&rsquo;\u00e0 censurer Voltaire, Schopenhauer, Nietzsche ou Anatole France &#8230; Peu nombreux sont ceux qui savent lire de toute fa\u00e7on. Dans la case, on s&rsquo;accouple, on joue aux cartes (\u00e0 la Marseillaise principalement), on se tatoue, on vend son corps, de la nourriture, divers objets\u00a0; on se dispute souvent, on se tue aussi parfois. <!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En analysant les m\u0153urs du condamn\u00e9, \u00ab\u00a0l&rsquo;oncle Louis\u00a0\u00bb se sert bien \u00e9videmment des anecdotes que lui a narr\u00e9es son ami Jacob. Comment peut-il savoir par exemple la censure des auteurs ci-dessus \u00e9voqu\u00e9s et interdits dans les ann\u00e9es 1910\u00a0? Comment peut-il autrement avoir eu vent de ce viol collectif commis quatorze fois sur le m\u00eame bagnard en 1906\u00a0? Pour autant et aussi \u00e9difiants que soient ces r\u00e9cits, le propos de l&rsquo;auteur ne d\u00e9roge pas \u00e0 la vision de son temps. L&rsquo;homme tatou\u00e9, venant le plus souvent des bagnes militaires, reste un d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 qui, comme le m\u00e9decin turinois Lombroso a pu l&rsquo;affirmer, inscrit sur sa peau les stigmates de ses crimes pass\u00e9s et \u00e0 venir\u00a0; r\u00e9v\u00e8le ses vices les plus inavouables \u00e0 qui veut voir cette parole du silence. Rousseau consacre un long d\u00e9veloppement \u00e0 l&rsquo;homosexualit\u00e9, estim\u00e9e monstrueuse et immorale. L&rsquo;homophobie est chose classique \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque mais l&rsquo;homme de science, charg\u00e9 de soigner les hommes punis, prend soin de rajouter, \u00ab\u00a0ce qui est encore plus immoral c&rsquo;est d&rsquo;entasser p\u00eale-m\u00eale des condamn\u00e9s au c\u00e9libat\u00a0\u00bb. L&rsquo;analyse de cette pratique sexuelle se veut la plus compl\u00e8te, la plus scientifique\u00a0et va jusqu&rsquo;\u00e0 puiser dans la psychologie et la r\u00e9flexion \u0153dipienne pour comprendre un ph\u00e9nom\u00e8ne presque g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e qui r\u00e9gule de mani\u00e8re binaire et machiste les rapports entre for\u00e7ats. Le dominant est homme, le domin\u00e9 femme. Le dominant assouvit sa masculinit\u00e9\u00a0; il prot\u00e8ge son \u00ab\u00a0m\u00f4me\u00a0\u00bb. Il le prostitue aussi car le sexe, comme dans la vie libre, est objet de commerce. Tout se vend et tout s&rsquo;ach\u00e8te au bagne. Plus que dans la vie libre, l&rsquo;argent r\u00e9gule donc les rapports sociaux, d\u00e9termine les conditions de la survie carc\u00e9rale. Et c&rsquo;est pourquoi l&rsquo;utilisation du plan, ce porte-monnaie anal, vient clore le propos du m\u00e9decin sur la vie sociale du condamn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-510\" title=\"Un m\u00e9decin au bagne, \u00e9ditions Fleury, 1930\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg\" alt=\"\" width=\"112\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg 221w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 112px) 100vw, 112px\" \/><\/a>Louis Rousseau<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un m\u00e9decin au bagne<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Editions Fleury, 1930, p.207-242<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE VII<a name=\"bookmark0\"> : M\u0153urs des Condamn\u00e9s<\/a><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00e9thode mise en pratique depuis 1854, pour rele\u00adver la moralit\u00e9 des condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s a man\u00adqu\u00e9 son but. Si on n\u00e9glige la criminalit\u00e9 l\u00e9gale des trans\u00adport\u00e9s dans laquelle le crime d&rsquo;\u00e9vasion tient une place pr\u00e9pond\u00e9rante, pour ne consid\u00e9rer que leur criminalit\u00e9 vraie, celle qui est faite d&rsquo;attentats contre les personnes et la propri\u00e9t\u00e9, on la trouve encore bien consid\u00e9rable. Il n&rsquo;y a pas lieu de s&rsquo;en \u00e9tonner. L&rsquo;administration p\u00e9ni\u00adtentiaire au lieu de convertir des criminels en honn\u00eates gens, aurait voulu op\u00e9rer la conversion inverse, qu&rsquo;elle ne s&rsquo;y serait pas prise autrement. Non seulement elle affame les condamn\u00e9s, mais elle leur impose des con\u00additions d&rsquo;existence qui favorisent l&rsquo;\u00e9closion de toutes les passions malsaines et g\u00e9n\u00e9ratrices du crime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On rend toujours le condamn\u00e9 responsable de ses mauvaises m\u0153urs. On pense que sa perversit\u00e9 qui en a fait un criminel et l&rsquo;a conduit au bagne continue de se manifester en captivit\u00e9 par des pratiques immorales. Cela n&rsquo;est pas juste. Que deviendraient des individus \u00e0 casier judiciaire vierge, pris au hasard et trait\u00e9s comme le sont les condamn\u00e9s, dans un bagne d&rsquo;o\u00f9 serait pourtant exclu tout criminel ? Si l&rsquo;on recherche en toute impartialit\u00e9 les responsabilit\u00e9s, on s&rsquo;aper\u00e7oit que les m\u0153urs p\u00e9nales sont imputables au r\u00e9gime du bagne bien plus qu&rsquo;aux condamn\u00e9s eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le m\u00e2le riche en gam\u00e8tes tend \u00e0 s&rsquo;en d\u00e9barrasser. Dans un groupement humain d&rsquo;o\u00f9 la femme est exclue, cette tendance conduit \u00e0 l&rsquo;homosexualit\u00e9. S&rsquo;en indigner ne sert de rien. Il vaut mieux rechercher les causes de l&rsquo;homosexualit\u00e9 que de la reprocher \u00e0 ses adeptes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si on se rapporte de confiance \u00e0 l&rsquo;opinion des fonctionnaires de la chiourme, tous les condamn\u00e9s pratiquent l&rsquo;inversion sexuelle. C&rsquo;est l\u00e0 une exag\u00e9ration. Que ce soit par respect humain, par timidit\u00e9, par crainte de l&rsquo;opinion, par d\u00e9go\u00fbt, par temp\u00e9rament ou par effet de l&rsquo;\u00e2ge et de l&rsquo;usure, on peut \u00e9valuer \u00e0 trente pour cent le nombre des d\u00e9tenus qui ne pratiquent pas le vice cher \u00e0 C\u00e9sar.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est des homosexuels de toutes sortes. Les uns se contentent d&rsquo;unions momentan\u00e9es au gr\u00e9 de leurs besoins et \u00e0 la mesure de leur bourse. Les autres observent en quelque sorte la tradition monogame du Code civil et se mettent en m\u00e9nage avec un ami de leur choix. Chez ceux-ci toute question d&rsquo;int\u00e9r\u00eat mat\u00e9riel n&rsquo;est pas exclue dans les motifs qui d\u00e9terminent leur choix. Bien que l&rsquo;on rencontre quelques rares couples \u00e9pris sans calcul, chez lesquels le sentiment et la passion dominent toute autre consid\u00e9ration, la plupart des unions homosexuelles sont ciment\u00e9es par toutes sortes d&rsquo;int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout comme dans la soci\u00e9t\u00e9 normale, on constate ici l&rsquo;adult\u00e8re, le maquerellage et la prostitution. Les homosexuels du type actif s&rsquo;appellent les hommes, ceux du type passif les m\u00f4mes. Si le m\u00f4me quitte son homme ou lui est sournoisement infid\u00e8le, il lui en co\u00fbte d&rsquo;amers reproches, parfois des coups, quelquefois la mort. Tout d\u00e9pend du temp\u00e9rament de l&rsquo;amant malheureux. Ces m\u0153urs sont la source d&rsquo;une foule d&rsquo;intrigues dans lesquelles la d\u00e9lation cultiv\u00e9e par l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire joue un grand r\u00f4le, et qui ont parfois leur \u00e9pilogue devant le Tribunal maritime sp\u00e9cial. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9ternelle histoire de Paris et de la belle H\u00e9l\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il arrive que l&rsquo;homme guid\u00e9 par l&rsquo;esprit de lucre plus que par des motifs de c\u0153ur, fait de son m\u00f4me un vide-gousset. A cet effet il l&rsquo;\u00e9duque et le dresse. Celui-ci, \u00e0 l&rsquo;instar des personnes \u00e9quivoques qui se pavanent sur le Lido de Venise ou la plage de Nice, se fait des clients qui, au lieu d&rsquo;\u00eatre des rentiers oisifs et pervertis, sont des d\u00e9tenus qu&rsquo;une bonne d\u00e9brouille enrichit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi les passifs il en est qui font preuve de fid\u00e9lit\u00e9. D&rsquo;autres pratiquent la loi Naquet : on les appelle les planches \u00e0 guillotine, en raison des cons\u00e9quences possibles de leurs infid\u00e9lit\u00e9s. D&rsquo;autres se livrent \u00e0 1a prostitution pour le compte de leurs protecteurs ; d&rsquo;autres, enfin, solitaires, se vendent pour leur propre profit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Beaucoup d&rsquo;actifs se croiraient d\u00e9shonor\u00e9s de renverser les r\u00f4les, d&rsquo;autres au contraire par go\u00fbt ou contagion deviennent passifs. Des passifs deviennent tr\u00e8s souvent actifs et cachent avec soin leur ancienne passivit\u00e9. C&rsquo;est le cas de beaucoup de d\u00e9tenus qui ont pass\u00e9 par les maisons de correction et les bagnes militaires. Dans beaucoup de ces unions d&rsquo;invertis, il est donc clair que les termes de m\u00f4mes et d&rsquo;hommes n&rsquo;ont plus leur raison d&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Beaucoup de ces homosexuels sont cyniques, non pas qu&rsquo;ils pratiquent leurs m\u0153urs au grand jour et qu&rsquo;ils manquent de pudeur dans leurs gestes, mais ils savent qu&rsquo;ils sont connus comme homosexuels, s&rsquo;en moquent et n&rsquo;en font pas myst\u00e8re. Beaucoup sont honteux et emploient mille ruses pour cacher leur commerce. Si d&rsquo;occasion la conversation tombe sur les m\u0153urs, ils n&rsquo;auront pas assez de mots pour fl\u00e9trir de telles pratiques et la morale trouvera en eux de chaleureux d\u00e9fenseurs. Une louable honte s&rsquo;allie \u00e0 une moins louable hypocrisie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De vieux condamn\u00e9s us\u00e9s, d\u00e9prim\u00e9s, devenus impuissants, se repentent de leur ancien p\u00e9ch\u00e9 de luxure comme le font les filles de joie sur le retour. Ils n&rsquo;ont qu&rsquo;invectives pour ceux de leurs co-d\u00e9tenus, qui se livrent \u00e0 ces m\u0153urs, oublient ou feignent d&rsquo;oublier qu&rsquo;eux-m\u00eames s&rsquo;y \u00e9taient livr\u00e9s avant eux. D&rsquo;autres, plus sinc\u00e8res, sont aussi plus indulgents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">II y a aussi des condamn\u00e9s timides, des sensitifs, que la vue d&rsquo;un visage eff\u00e9min\u00e9 s\u00e9duit. Ils se bornent \u00e0 faire des cadeaux, \u00e0 offrir leurs services et ne vont pas plus loin. Si en mani\u00e8re de plaisanterie quelque voisin effleure en causant la question scabreuse en faisant allusion \u00e0 leurs attitudes, ils s&rsquo;indignent, le prennent de haut et protestent de la puret\u00e9 de leurs intentions. Parmi ces platoniques il peut y en avoir qui, tromp\u00e9s sur la nature du sentiment qui les anime, sont sinc\u00e8res. D&rsquo;autres le sont moins. L&rsquo;id\u00e9alisme de ces homosexuels sans le savoir peut s&rsquo;\u00e9teindre dans toute sa puret\u00e9, \u00e0 moins qu&rsquo;il ne sombre un jour dans l&rsquo;homosexualit\u00e9 la plus caract\u00e9ris\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;arriv\u00e9e au bagne les condamn\u00e9s peuvent se classer ainsi : ceux qui \u00e9taient homosexuels dans la vie libre, cat\u00e9gorie infime et n\u00e9gligeable ; ceux qui n&rsquo;ont jamais connu l&rsquo;homosexualit\u00e9 : c&rsquo;est le cas de tous ceux pour qui le bagne est la premi\u00e8re prison ; enfin ceux qui ayant v\u00e9cu dans les maisons de correction, aux travaux publics ou dans des p\u00e9nitenciers militaires, ont d\u00e9j\u00e0 pratiqu\u00e9 l&rsquo;homosexualit\u00e9 exactement dans les m\u00eames conditions et pour les m\u00eames raisons qu&rsquo;au bagne. Comment ceux qui n&rsquo;\u00e9taient pas des homosexuels le deviennent-ils ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e2ge est un facteur d&rsquo;une telle importance dans la question que nous distinguerons pour fixer les id\u00e9es, les hommes qui arrivent au bagne entre dix-huit et vingt-cinq ans, ceux qui arrivent entre vingt-cinq et trente-cinq, enfin ceux qui approchent ou d\u00e9passent 1a quarantaine. Ces derniers sont peu nombreux, car les cours d&rsquo;assises condamnent beaucoup plus de jeunes que de vieux. Il est rare de voir les quadrag\u00e9naires devenir homosexuels. Pour les autres au contraire, c&rsquo;est presque la r\u00e8gle, et c&rsquo;est d&rsquo;autant plus la r\u00e8gle qu&rsquo;ils sont plus jeunes. Les condamn\u00e9s de vingt-cinq et trente-cinq ans versent dans l&rsquo;homosexualit\u00e9 active. Quant aux jeunes, ils constituent le bataillon de Cyth\u00e8re. Plus le sujet est jeune, timide et craintif, plus il est sollicit\u00e9. Les formes, d&rsquo;attaques sont vari\u00e9es : il en est d&rsquo;\u00e9l\u00e9gantes, il en est aussi de brutales. Les unes et les autres sont parfois commises avec la complicit\u00e9 tacite des agents. Voici comment et pourquoi. Dans les chantiers forestiers, les condamn\u00e9s qui n&rsquo;accomplissent pas enti\u00e8rement la t\u00e2che \u00e0 laquelle ils sont assujettis, sont soumis aux rigueurs de la r\u00e8gle, suppression des bons suppl\u00e9mentaires, mauvaises notes, punitions. Jusqu&rsquo;\u00e0 ces toutes derni\u00e8res ann\u00e9es, ils \u00e9taient au pain sec<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Pour un homme robuste, acclimat\u00e9, entra\u00een\u00e9 au travail, l&rsquo;ex\u00e9cution de cette tache peut ne demander qu&rsquo;un effort ordinaire, mais pour un homme ch\u00e9tif, arrivant de la m\u00e9tropole, n&rsquo;ayant mani\u00e9 ni la pelle, ni la pioche, ni la hache, la m\u00eame t\u00e2che exige une somme d&rsquo;effort qu&rsquo;il ne peut fournir. Le malheur de celui-ci est l&rsquo;aubaine de celui-l\u00e0, homosexuel actif, qui en profite pour offrir ses bons offices au jeune arrivant. Touch\u00e9 par tant d&rsquo;am\u00e9nit\u00e9 le jeune condamn\u00e9 accepte de confiance jusqu&rsquo;au jour, jamais lointain d&rsquo;ailleurs, ou l&rsquo;autre d\u00e9masquant ses batteries, lui propose cr\u00fbment la chose. Li\u00e9 par les services qui lui ont \u00e9t\u00e9 rendus, mesurant les cons\u00e9quences auxquelles le m\u00e8nera son refus, pensant \u00e0 la mis\u00e8re noire et \u00e0 la maladie, il n&rsquo;est pas rare que le jeune condamn\u00e9 succombe aux offres du v\u00e9t\u00e9ran. Il est commun qu&rsquo;un condamn\u00e9 demande au chef de camp tel ou tel jeune d\u00e9tenu comme compagnon. Si la demande vient d&rsquo;un for\u00e7at qui fait bien r\u00e9guli\u00e8rement sa t\u00e2che ou m\u00eame plus, elle est accord\u00e9e. On peut dire sans la moindre exag\u00e9ration que l&rsquo;administration, loin de lutter contre l&rsquo;homosexualit\u00e9, la tol\u00e8re toujours et souvent la favorise. D&rsquo;autres condamn\u00e9s terrass\u00e9s par la fi\u00e8vre, sans un sou, sans un secours, c\u00e8dent pour sauver leur vie. D&rsquo;autres encore apr\u00e8s un long s\u00e9jour en cellule, la sant\u00e9 d\u00e9prim\u00e9e et les sens pervertis, se donnent dans un moment de faiblesse et d&rsquo;oubli. Parmi tous ceux-ci, quelques-uns, plac\u00e9s dans un autre p\u00e9nitencier, aguerris, fortifi\u00e9s, cesseront pour toujours le commerce contre nature, mais la plupart, enlis\u00e9s dans l&rsquo;orni\u00e8re, passeront par toutes les formes de l&rsquo;homosexualit\u00e9. On voit aussi des retours \u00e0 la vie continente chez quelques actifs : c&rsquo;est plus rare. L&rsquo;un aura go\u00fbt\u00e9 au vice par bravade plut\u00f4t que par inclination et n&rsquo;a plus envie de recommencer. L&rsquo;autre, dans un moment de crise \u00e9rotique se sera \u00e9pris d&rsquo;un ami, puis, l&rsquo;ami parti et la crise pass\u00e9e, en restera l\u00e0, sur ses lauriers. On en a vu d&rsquo;autres qui pendant de longues ann\u00e9es sont rest\u00e9s chastes et qui soudain, sous la pression d&rsquo;un besoin irr\u00e9sistible, se sont amourach\u00e9s d&rsquo;un m\u00f4me \u00e0 en perdre la raison. Toutes ces pratiques ne sont pas autre chose que la caricature grotesque de la vie amoureuse dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/homosexualite-11.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-666\" title=\"bagnards homosexuels, dessin de Georges Jauneau 1928\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/homosexualite-11-207x300.jpg\" alt=\"bagnards homexuels, dessin de Georges Jauneau, 1928\" width=\"207\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/homosexualite-11-207x300.jpg 207w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/homosexualite-11.jpg 221w\" sizes=\"(max-width: 207px) 100vw, 207px\" \/><\/a>Le tableau ne serait pas complet si je passais sous silence ceux qui, violent\u00e9s par ruse ou par force, devinrent passifs sans y consentir. Il est arriv\u00e9 rarement, mais il est arriv\u00e9, que quelques v\u00e9t\u00e9rans du bagne n&rsquo;ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 employer, pour vaincre la r\u00e9sistance de nouveaux condamn\u00e9s, des moyens qui rappellent les beaux jours d&rsquo;Alexandre VI. Une pinc\u00e9e de poudre de datura stramonium mise dans un verre de caf\u00e9 &#8211; qui pourtant en est l&rsquo;antidote &#8211; d\u00e9terminent une sorte d&rsquo;hypnose qui permet \u00e0 celui-l\u00e0 d&rsquo;abuser de celui-ci. Il est arriv\u00e9 que ce viol au datura a eu pour mobile non pas l&rsquo;app\u00e9tit homosexuel, mais la vengeance. Il est hors de doute que certains viols n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 que des repr\u00e9sailles et que la vengeance s&rsquo;est quelquefois assouvie comme un rut. Le criminel apporte au bagne sa conception de la femme. Elle est peu flatteuse pour le beau sexe. La plupart des condamn\u00e9s n&rsquo;ont pas eu le bonheur d&rsquo;avoir une m\u00e8re qui les \u00e9l\u00e8ve et leur donne une id\u00e9e du beau r\u00f4le de la femme dans la famille et dans la soci\u00e9t\u00e9. Pour beaucoup, la femme dans la vie libre ne fut qu&rsquo;un moyen de rapport. D&rsquo;autres, intern\u00e9s tout jeunes dans les maisons de correction, ne l&rsquo;ont jamais connue et la m\u00e9prisent pour ce qu&rsquo;elle leur a rapport\u00e9 d&rsquo;envies toujours d\u00e9\u00e7ues. Les quelques condamn\u00e9s qui vivaient en m\u00e9nage, selon le Code civil, et tu\u00e8rent un jour leur femme infid\u00e8le n&rsquo;oublieront pas non plus que c&rsquo;est la femme qui les a men\u00e9s o\u00f9 ils sont. Les criminels de toutes sortes qui se trouvent r\u00e9unis au bagne auront fatalement une mentalit\u00e9 moyenne, empreinte non pas d&rsquo;aversion physique, mais de m\u00e9pris pour la femme. Le passif h\u00e9ritera de ce m\u00e9pris. Pour un for\u00e7at, l&rsquo;\u00e9pith\u00e8te de m\u00f4me est 1a plus grosse injure apr\u00e8s celle de bourricot. Le passif sera m\u00e9pris\u00e9. En violant un d\u00e9tenu on le rend m\u00e9prisable. Ce sont ces id\u00e9es, qui de prime abord paraissent invraisemblables, qui seules peuvent expliquer le viol commis collectivement sous forme de repr\u00e9sailles. Lors de son passage au d\u00e9p\u00f4t de Saint-Martin-de-R\u00e9 un condamn\u00e9 se sentant prot\u00e9g\u00e9 par l&rsquo;autorit\u00e9 commis des s\u00e9vices sur ses co-d\u00e9tenus. Il fut isol\u00e9 pendant la travers\u00e9e, mais d\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 la Guyane, en janvier 1906, il fut mis dans la case commune. La nuit venue, toutes lumi\u00e8res \u00e9teintes, il fut rou\u00e9 de coups et viol\u00e9. Il subit successivement le contact de quatorze condamn\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant d&rsquo;ignoble barbarie ne peut s&rsquo;expliquer que par une d\u00e9mence collective.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous les jeunes transport\u00e9s n&rsquo;ont pas \u00e0 redouter l&rsquo;audace des actifs. Chose curieuse, si quelques-uns sont prot\u00e9g\u00e9s, ils le doivent \u00e0 leur pays d&rsquo;origine. Un sujet corse, arabe, ou marseillais, est tr\u00e8s souvent pris en tutelle \u00e0 son arriv\u00e9e au bagne par un ou plusieurs de ses compatriotes. Assist\u00e9 et prot\u00e9g\u00e9, il est certain, pour peu qu&rsquo;il y mette du sien, de sortir indemne de l&rsquo;\u00e9preuve. Il pourra peut-\u00eatre devenir actif &#8211; ce qui aux yeux des condamn\u00e9s ne diminue pas, ne fait pas d\u00e9choir &#8211; mais il ne deviendra pas passif. Quel est le sentiment qui anime le protec\u00adteur ? L&rsquo;esprit de clan, c&rsquo;est-\u00e0-dire une sorte de patriotisme local. Pour les Corses et les Arabes la femme est une esclave ; pour les Marseillais &#8211; il s&rsquo;agit de ceux ou de la plupart de ceux qui vont au bagne &#8211; elle est encore moins qu&rsquo;une esclave : c&rsquo;est la prostitu\u00e9e qui rapporte. Pour des causes diff\u00e9rentes, tous ces condamn\u00e9s m\u00e9sestiment la femme, et au bagne le m\u00f4me h\u00e9rite de cette m\u00e9sestime. Il est donc naturel que, portant int\u00e9r\u00eat \u00e0 ceux de son pays ou de sa race, le clan emp\u00eache les jeunes condamn\u00e9s qu&rsquo;il prot\u00e8ge de tomber dans une passivit\u00e9 m\u00e9prisable. Pour y arriver le clan s&rsquo;occupe de les placer. Il emploie son influence \u00e0 leur faire obtenir une situation et fait office de bureau de placement. A la premi\u00e8re vacance les condamn\u00e9s les plus influents du clan se d\u00e9m\u00e8nent pour faire une place \u00e0 leur compatriote qui tr\u00e8s souvent l&rsquo;obtient. Si la place convoit\u00e9e n&rsquo;est pas vacante, le clan ne recule devant aucun moyen, aucune intrigue, aucune calomnie pour en d\u00e9loger l&rsquo;occupant et le faire remplacer par son candidat. Ces proc\u00e9d\u00e9s sont loin d&rsquo;\u00eatre sp\u00e9ciaux au monde des criminels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces consid\u00e9rations qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, peuvent para\u00eetre oiseuses ont\u00a0 \u00e0 mes yeux un gros int\u00e9r\u00eat. Puisque certains jeunes condamn\u00e9s sont, d\u00e8s leur arriv\u00e9e dans le milieu p\u00e9nal, pris en protection par des compatriotes, ne peut-on pas en d\u00e9duire que l&rsquo;administration pourrait, si elle le voulait, arriver \u00e0 des r\u00e9sultats plus g\u00e9n\u00e9raux et plus complets encore ? Or, elle fait preuve d&rsquo;une n\u00e9gligence \u00e9vidente. Elle fait pis encore, puisque pour des motifs utilitaires nous la voyons favoriser les pratiques homosexuelles. Elle avilit le condamn\u00e9 pour mieux s&rsquo;en rendre ma\u00eetre et se refuse \u00e0 combattre le fl\u00e9au. Dans une d\u00e9p\u00eache adress\u00e9e au Gouverneur de la Guyane, un Ministre des Colonies disait ing\u00e9nument : \u00ab &#8230;Quant aux actes d&rsquo;immoralit\u00e9 qui seraient commis journellement sur les \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires, aucune des inspections pass\u00e9es par le Procureur g\u00e9n\u00e9ral de la colonie, en ex\u00e9cution du d\u00e9cret du 20 mars 1895, n&rsquo;a signal\u00e9 la fr\u00e9quence des actes de cette nature. Il convient de remarquer d&rsquo;ailleurs, que ces pratiques honteuses sont malheureusement constat\u00e9es dans toutes les agglom\u00e9rations humaines que des circonstances sp\u00e9ciales r\u00e9unissent ou obligent \u00e0 vivre dans des conditions anormales&#8230; \u00bb Et comme rem\u00e8de, le ministre pr\u00e9conise la s\u00e9paration, la concentration dans un camp sp\u00e9cial de tous les condamn\u00e9s convaincus et soup\u00e7onn\u00e9s de se livrer \u00e0 des actes hors nature. Autant ce ministre fait preuve de bon sens en reconnaissant l&rsquo;in\u00e9luctable, autant il me parait na\u00eff dans la prescription de son sp\u00e9cifique qui, du reste, n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9 en Guyane. Cette mesure de s\u00e9lection qui a \u00e9t\u00e9 souvent pratiqu\u00e9e dans les \u00e9tablissements p\u00e9nitenciers militaires, ne semble pas y avoir donn\u00e9 les r\u00e9sultats qu&rsquo;on en esp\u00e9rait et ces p\u00e9nitenciers sont toujours rest\u00e9s beaucoup plus pervertis que le bagne guyanais. Cette perversion est d&rsquo;ailleurs beaucoup plus imputable \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge des pensionnaires qu&rsquo;\u00e0 la qualit\u00e9 civile ou militaire des institutions. Ce n&rsquo;est .pas non plus uniquement \u00e0 cause du jeune \u00e2ge que la s\u00e9paration des purs et des impurs est rest\u00e9e inop\u00e9rante dans les p\u00e9nitenciers o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 pratiqu\u00e9e. Il faut bien se convaincre que 1es purs d&rsquo;aujourd&rsquo;hui deviendront les impurs de demain tant que la vie p\u00e9nale sera ce qu&rsquo;elle est. En morale tout se lie et s&rsquo;encha\u00eene ; une d\u00e9ch\u00e9ance en entra\u00eene une autre. S&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de passifs, les actifs seraient contraints \u00e0 la continence (ou \u00e0 d&rsquo;autres proc\u00e9d\u00e9s). Or c&rsquo;est la mis\u00e8re, la plus p\u00e9nible des mis\u00e8res, qui est la source de toutes les chutes. C&rsquo;est la faim qui am\u00e8ne les plus faibles \u00e0 subir le caprice des plus forts. Une administration r\u00e9ellement soucieuse de lutter contre l&rsquo;homosexualit\u00e9 pourrait au moins, en attendant de supprimer la vie en commun dans les cases, nourrir ses administr\u00e9s et les occuper \u00e0 des travaux proportionn\u00e9s \u00e0 leur force.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis la loi de 1906 sur la minorit\u00e9 qui a modifi\u00e9 l&rsquo;article 66 du Code p\u00e9nal, les jeunes d\u00e9linquants peuvent avoir de treize \u00e0 dix-huit ans quand ils sont enferm\u00e9s dans les maisons de correction et la plupart, quand ils y entrent, n&rsquo;ont jamais eu de relations sexuelles avec une femme. Ils sont rassembl\u00e9s \u00e0 un \u00e2ge o\u00f9 le besoin sexuel s&rsquo;\u00e9veille et devient imp\u00e9rieux. A dix-huit ans, s&rsquo;ils consentent \u00e0 contracter un engagement, \u00e0 vingt-et-un ans s&rsquo;ils attendent l&rsquo;appel de la conscription, on les incorpore \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e. Les uns se conduisent bien et sortent lav\u00e9s de toute souillure. Leur casier judiciaire \u00e9tant d\u00e8s lors immacul\u00e9, ils peuvent pr\u00e9tendre \u00e0 tous les emplois ; j&rsquo;en sais qui sont devenus surveillants militaires. Les autres se conduisent mal. Ils sont traduits devant le conseil de guerre qui les envoie aux Travaux publics o\u00f9 l&rsquo;homosexualit\u00e9 est d&rsquo;usage. Accoutum\u00e9s \u00e0 ces pratiques depuis leur jeune \u00e2ge, on ne con\u00e7oit plus que ces hommes en pleine s\u00e8ve puissent faire v\u0153u de chastet\u00e9. On le con\u00e7oit d&rsquo;autant moins que l&rsquo;exemple du milieu, loin d&rsquo;\u00eatre un frein, est au contraire un stimulant. Aussi, lorsque des Travaux publics ou des p\u00e9nitenciers militaires o\u00f9 ils ont pu parfois ricocher, ils rebondissent au bagne guyanais, il est fatal qu&rsquo;ils continuent de se livrer \u00e0 des m\u0153urs qui, pour eux, n&rsquo;ont rien d&rsquo;anormal. Je le r\u00e9p\u00e8te, il s&rsquo;agit dans ces cas, d&rsquo;hommes qui n&rsquo;ont jamais eu aucun rapport sexuel avec une femme. On pourrait s&rsquo;attendre \u00e0 constater chez eux des cas de misogynie. Or, je dois avouer n&rsquo;avoir jamais observ\u00e9 de cas semblables, pas plus chez les passifs que chez les autres. Bien au contraire. Non seulement la femme n&rsquo;est pas pour eux un objet de d\u00e9go\u00fbt physique, mais il suffit d&rsquo;observer leurs jeux de physionomie au passage d&rsquo;une femme pour voir se trahir leur \u00e9moi. Plusieurs auteurs, et non des moindres, disent que les passifs ont horreur du sexe qui leur a donn\u00e9 le jour. Je ne demande d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;\u00e0 les croire, mais je ferai remarquer que leurs sujets ont \u00e9t\u00e9 observ\u00e9s dans le monde libre. Au bagne, j&rsquo;avoue n&rsquo;avoir jamais rien vu de semblable. Cela n&#8217;emp\u00eache que leur opinion s&rsquo;est r\u00e9pandue dans le petit public p\u00e9nitentiaire, au point que les agents, \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;eunuques et de ceintures de chastet\u00e9, ont choisi de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 d&rsquo;autres, des condamn\u00e9s passifs pour leur service domestique. Or, chaque fois que la femme a \u00e9t\u00e9 s\u00e9duite, ce fut presque toujours par un inverti du type passif. Ce sentiment de d\u00e9go\u00fbt de la femme, que Lombroso et Krafft-Ebing attribuent \u00e0 juste titre aux homosexuels a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 chez des individus qui, plac\u00e9s dans un milieu social normal, ne sont attir\u00e9s que par leur propre sexe. Il ne saurait en \u00eatre de m\u00eame de la majorit\u00e9 des types qui nous occupent. Les transport\u00e9s qui, \u00e0 leur arriv\u00e9e au bagne, \u00e9taient dans la vie libre des invertis par m\u00e9tier ou par go\u00fbt, sont en nombre infime. Pour la plupart des types que j&rsquo;ai expos\u00e9s, l&rsquo;homosexualit\u00e9 n&rsquo;est qu&rsquo;un moyen, un pis-aller : faute de grives on se contente de merles. Pour l&rsquo;actif notamment, l&rsquo;ami est encore quelque chose qui ressemble \u00e0 la femme. Je sais que beaucoup prennent go\u00fbt \u00e0 ces pratiques et deviennent des maniaques. J&rsquo;ai quelquefois dit de ceux-l\u00e0 qu&rsquo;ils \u00e9taient des malades, mais je n&rsquo;en ai jamais \u00e9t\u00e9 bien s\u00fbr. Ce serait une grosse erreur que de dire : les for\u00e7ats sont des homosexuels, c&rsquo;est l\u00e0 un stigmate de criminalit\u00e9 et les juges les ont envoy\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 ils doivent \u00eatre. Ils sont criminels, c&rsquo;est possible, et les juges ne se sont pas tromp\u00e9s, je le veux bien, mais leur homosexualit\u00e9 ne prouve que leur mis\u00e8re. On rencontre bien parmi eux quelques individus qui, par habitude, enlis\u00e9s dans la pratique de ces m\u0153urs ne feraient aucun effort pour rechercher le commerce de la femme, mais ce n&rsquo;est chez eux qu&rsquo;une sorte d&rsquo;indiff\u00e9rence \u00e0 laquelle ils se sont r\u00e9sign\u00e9s par adaptation, et qui du reste ne r\u00e9sisterait certainement pas au fr\u00f4lement d&rsquo;un jupon. Sauf des cas nettement pathologiques, tr\u00e8s rares au bagne, l&rsquo;homosexualit\u00e9 est ici la cons\u00e9quence des conditions de la vie p\u00e9nale beaucoup plus qu&rsquo;un vice inh\u00e9rent, comme dit l&rsquo;administration, aux mauvais instincts du for\u00e7at. L&rsquo;homosexualit\u00e9 est immorale mais ce qui est encore plus immoral c&rsquo;est d&rsquo;entasser p\u00eale-m\u00eale des condamn\u00e9s au c\u00e9libat. Il serait grand temps de modifier les conditions de tra\u00advail, de nourriture et de logement des d\u00e9tenus. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 cette condition qu&rsquo;il pourrait \u00eatre question de rel\u00e8vement moral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tatouage-1930-4.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1395\" title=\"tatouage 1930\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tatouage-1930-4-262x300.jpg\" alt=\"\" width=\"131\" height=\"149\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tatouage-1930-4-262x300.jpg 262w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tatouage-1930-4.jpg 491w\" sizes=\"(max-width: 131px) 100vw, 131px\" \/><\/a>Beaucoup de transport\u00e9s sont tatou\u00e9s. Les uns ont un tatouage, les autres plusieurs. Quelques-uns en sont, couverts de la t\u00eate aux pieds. Les d\u00e9tenus les plus tatou\u00e9s et les plus enclins \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer dans cette pratique sont ceux que l&rsquo;on appelle improprement d&rsquo;ailleurs les condamn\u00e9s militaires. En fait, ce sont des d\u00e9tenus condamn\u00e9s \u00e0 la peine des travaux forc\u00e9s alors qu&rsquo;ils purgeaient une peine de travaux publics ou de prison dans un p\u00e9nitencier militaire. Le tatouage est si \u00e0 la mode parmi eux qu&rsquo;on peut croire qu&rsquo;il ne leur est pas d\u00e9fendu. Je croirais volontiers que dans ce milieu la pratique du tatouage est en assez \u00e9troite relation avec l&rsquo;homosexualit\u00e9. Les dessins, qui sont tr\u00e8s souvent des portraits de femmes et des sujets obsc\u00e8nes, et les parties du corps o\u00f9 ces dessins sont plac\u00e9s le laissent \u00e0 penser. Il est possible aussi que l&rsquo;op\u00e9ration du tatouage soit pour l&rsquo;op\u00e9rateur qui pique pendant des heures l&rsquo;\u00e9lu de son c\u0153ur, un plaisir sadique que l&rsquo;op\u00e9r\u00e9 partage. Il est certain que quelques amants f\u00e9roces, \u00e9mus des assiduit\u00e9s que rapportait \u00e0 leurs amis une figure eff\u00e9min\u00e9e, les ont d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 se laisser tatouer sur le visage un masque repoussant, esp\u00e9rant ainsi \u00e9loigner les pr\u00e9tendants. Tous ces tatouages ex\u00e9cut\u00e9s dans les \u00e9tablissements militaires ou par d&rsquo;anciens pensionnaires de ces \u00e9tablissements sont en g\u00e9n\u00e9ral bien faits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette ma\u00eetrise dans l&rsquo;art d&rsquo;illustrer la peau manque \u00e0 ces enfants de quinze \u00e0 seize ans qui, priv\u00e9s de toute surveillance familiale battent le pav\u00e9 des grandes villes en attendant de faire un mauvais coup. Le tatouage consid\u00e9r\u00e9 par le gamin comme une marque de sup\u00e9riorit\u00e9 est fait ici par cr\u00e2nerie pour \u00e9pater les camarades. Il n&rsquo;a rien d&rsquo;artistique. C&rsquo;est aussi dans cet esprit que se tatouent les jeunes d\u00e9tenus des maisons de correction auxquels cependant le tatouage est s\u00e9v\u00e8rement d\u00e9fendu. Mais cette d\u00e9fense n&rsquo;est qu&rsquo;un attrait de plus. A cet \u00e2ge le d\u00e9linquant ne conna\u00eet pas les inconv\u00e9nients du tatouage. Par esprit d&rsquo;imitation et pour suivre la mode, il illustre sa peau et ne voit dans le tatouage qu&rsquo;une parure qui pose son homme. Ce n&rsquo;est que plus tard qu&rsquo;il regrettera et essaiera mille moyens pour l&rsquo;effacer, ce qui prouve que de judicieux conseils seraient plus efficaces que la r\u00e9pression. Mais les administrations p\u00e9nitentiaires voyant\u00a0 dans le tatouage de gros avantages d&rsquo;ordre signal\u00e9tique, se soucient peu du tort qu&rsquo;il fait aux jeunes d\u00e9linquants et, n&rsquo;osant l&rsquo;encourager ouvertement, le tol\u00e8rent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans quelques grandes villes, il n&rsquo;est pas rare de voir de jeunes d\u00e9linquants se tatouer sur le visage ou sur la main des points qui rappellent les mouches de la R\u00e9gence et ne sont que des signes de ralliement. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il y eut la bande des trois points, la bande du point bleu&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les tatouages ex\u00e9cut\u00e9s dans les prisons m\u00e9tropolitaines, notamment dans les maisons d&rsquo;arr\u00eat et de justice, sont mieux faits que ceux des jeunes d\u00e9linquants mais ne valent pas encore ceux des prisons militaires. Inculp\u00e9s ou condamn\u00e9s se tatouent par cafard. Certains, d\u00e9sesp\u00e9rant de leur sort, se tatouent des aphorismes de haine. D&rsquo;autres, d&rsquo;esprit plus pratique, comprenant la vanit\u00e9 de ces inscriptions qui ne servent qu&rsquo;\u00e0 les trahir, fix\u00e9s sur l&rsquo;inefficacit\u00e9 des traitements qui pr\u00e9tendent les faire dispara\u00eetre pratiquent l&rsquo;hom\u00e9opathie et se font tatouer de\u00a0 nouveaux sujets sur les anciens, de mani\u00e8re \u00e0 d\u00e9router les recherches anthropom\u00e9triques. Ils se font alors des placages : ce sont le plus souvent des grappes de raisin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bagne guyanais il est rare qu&rsquo;un for\u00e7at n&rsquo;ayant pas de tatouage \u00e0 son arriv\u00e9e se fasse tatouer. Si d&rsquo;aventure le cas se produit, on peut \u00eatre s\u00fbr qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un jeune condamn\u00e9 et le plus souvent d&rsquo;un\u00a0 inverti tr\u00e8s ardent. Mais le tatouage y est fort go\u00fbt\u00e9 des anciens condamn\u00e9s militaires qui ajoutent de nouveaux tatouages aux anciens. D&rsquo;autres condamn\u00e9s porteurs de quelques inscriptions se font faire des placages pour mieux \u00e9chapper aux recherches quand ils s&rsquo;\u00e9vaderont. Cette supercherie est quelquefois couronn\u00e9e de succ\u00e8s. \u00c0 Demerara et \u00e0 Trinidad, les autorit\u00e9s judiciaires anglaises se sont quelquefois montr\u00e9es exigeantes en mati\u00e8re de preuves signal\u00e9tiques, quand le gouverneur de la Guyane fran\u00e7aise demandait l&rsquo;extradition d&rsquo;un for\u00e7at fugitif. Un tatouage remplac\u00e9 par une cicatrice, une figure remplac\u00e9e par une autre, cela suffit \u00e0 faire prononcer le relaxe du fugitif. En 1902,\u00a0 la Cour de la Reine \u00e0 Georgetown, jugeant sur appel une affaire d&rsquo;extradition, fut le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un incident curieux. Parmi le nombre de pr\u00e9venus, arr\u00eat\u00e9s sur d\u00e9nonciation consulaire, se trouvaient une douzaine de for\u00e7ats qui s&rsquo;\u00e9taient \u00e9vad\u00e9s du p\u00e9nitencier de Saint-Laurent \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un chaland de l&rsquo;administration. Celle-ci pour faciliter l&rsquo;identification, avait envoy\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tat de refuge un surveillant principal et un surveillant anthropom\u00e9treur. A l&rsquo;audience, comme le Pr\u00e9sident opinait pour le relaxe des cas douteux, l&rsquo;agent fran\u00e7ais demanda la parole pour expliquer la pratique du placage. Il aurait d\u00fb s&rsquo;en tenir l\u00e0, mais il voulut en prouver davantage et \u00e9non\u00e7a une g\u00e9n\u00e9ralisation un peu os\u00e9e :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; D&rsquo;ailleurs, dit-il au pr\u00e9sident, le fait seul que ces individus sont tatou\u00e9s prouve leur origine p\u00e9nale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Vous allez un peu fort, Monsieur le t\u00e9moin, lui r\u00e9pliqua le pr\u00e9sident, et relevant une de ses manches, il ajouta ironique en exhibant un bras illustr\u00e9 : \u00ab Moi aussi je suis tatou\u00e9 et cependant je ne viens pas de Cayenne\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il pronon\u00e7a le relaxe du pr\u00e9venu en cause.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le tatouage d&rsquo;un homme n&rsquo;est pas dans un rapport constant avec son degr\u00e9 de moralit\u00e9, d&rsquo;intelligence et de culture. Bien qu&rsquo;il soit exact que le plus grand nombre des transport\u00e9s dont la peau est tr\u00e8s illustr\u00e9e aient des facult\u00e9s morales et intellectuelles au-dessous de la moyenne, il ne l&rsquo;est pas moins que dans le groupe des peaux vierges le degr\u00e9 de moralit\u00e9 et d&rsquo;intelligence n&rsquo;est pas de beaucoup sup\u00e9rieur. On peut trouver parmi les porteurs de quelques tatouages des hommes tr\u00e8s intelligents, de bonnes m\u0153urs, d&rsquo;une haute probit\u00e9 p\u00e9nale et incapables de d\u00e9lation, cependant que dans le groupe des peaux vierges on peut rencontrer des buses doubl\u00e9es de mouchards et de catins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au contraire, le tatouage m&rsquo;a paru \u00eatre dans un rapport constant avec le jeune \u00e2ge. Tous les condamn\u00e9s plus ou moins tatou\u00e9s ont eu une enfance mal surveill\u00e9e. Beaucoup ont pass\u00e9 par les maisons de correction et par les \u00e9tablissements p\u00e9naux militaires. Quelques-uns ont servi dans la marine ou dans les troupes coloniales. D&rsquo;o\u00f9 il appert que le tatouage &#8211; il s&rsquo;agit ici du premier tatouage qui est la raison des suivants &#8211; a toujours \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9 entre douze et vingt-cinq ans et que le mobile est \u00e0 chercher dans les usages des milieux fr\u00e9quent\u00e9s. Le tatouage parait \u00eatre une mode \u00e0 laquelle sacrifient certains hommes jeunes pour diff\u00e9rents motifs. Il est le signe de reconnaissance d&rsquo;une bande de malfaiteurs. Il est quelquefois une manifestation \u00e9rotique. Plus souvent il perp\u00e9tue une date m\u00e9morable, un fait de guerre, un souvenir d&rsquo;amour ou d&rsquo;amiti\u00e9. Il sert aussi \u00e0 inscrire en lettres ind\u00e9l\u00e9biles des cris de haine. On peut le rapprocher dans tous ces cas de la manie assez innocente qu&rsquo;ont beaucoup de jeunes gens de graver sur le bois ou la pierre et dans les endroits fr\u00e9quent\u00e9s leur nom, une sentence et une date dans le but ridicule de laisser trace de leur passage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/livres-anar-logo.png\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-242\" title=\"livres-anar-logo\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/livres-anar-logo.png\" alt=\"logo livre anarchiste\" width=\"191\" height=\"191\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/livres-anar-logo.png 191w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/livres-anar-logo-150x150.png 150w\" sizes=\"(max-width: 191px) 100vw, 191px\" \/><\/a>Les condamn\u00e9s qui savent lire, lisent beaucoup. Les r\u00e8glements autorisent la lecture, de nombreuses circu\u00adlaires la conseillent. Dans le domaine de la p\u00e2ture intel\u00adlectuelle l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire ne s&rsquo;est montr\u00e9e ni mieux avis\u00e9e ni plus g\u00e9n\u00e9reuse que dans celui de l&rsquo;ali\u00admentation. Avant 1917 les for\u00e7ats recevaient des livres de leurs familles. Il y avait de la sorte dans les p\u00e9niten\u00adciers autant de lecture que l&rsquo;on voulait. Un ou deux con\u00addamn\u00e9s se constituaient un stock et louaient des bou\u00adquins \u00e0 leurs co-d\u00e9tenus. Ces petits cabinets de lecture furent tour \u00e0 tour tol\u00e9r\u00e9s, encourag\u00e9s ou supprim\u00e9s au gr\u00e9 des commandants qui se succ\u00e9daient. En 1917, le ministre donna l&rsquo;ordre de constituer une biblioth\u00e8que \u00e0 l&rsquo;usage de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal sur chaque p\u00e9nitencier. Aux Iles du Salut la biblioth\u00e8que fut constitu\u00e9e aux d\u00e9pens de celle de la R\u00e9clusion cellulaire qui jusqu&rsquo;alors \u00e9tait la seule biblioth\u00e8que officielle \u00e0 l&rsquo;usage des condamn\u00e9s. On sait, en effet, que le r\u00e8glement relatif \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution de la peine de la r\u00e9clusion cellulaire porte que la lecture constitue une r\u00e9compense, dont peuvent jouir au bout de plusieurs mois les r\u00e9clusionnaires, si leur conduite est jug\u00e9e bonne. Cent soixante-seize volumes, bien sales d&rsquo;ail\u00adleurs et bien d\u00e9molis, constitu\u00e8rent la biblioth\u00e8que de l&rsquo;\u00eele Royale. On fit savoir aux condamn\u00e9s qu&rsquo;ils pouvaient demander des livres. Ils n&rsquo;en demand\u00e8rent pas longtemps. A la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1917, cette biblioth\u00e8que ne fonction\u00adnait d\u00e9j\u00e0 plus ; les livres avaient disparu. La liste offi\u00adcielle invariable des cent soixante-seize livres est depuis lors \u00e9tablie \u00e0 la fin de chaque ann\u00e9e, mais elle ne correspond plus \u00e0 aucune r\u00e9alit\u00e9. Comme autrefois, les condamn\u00e9s lisent les livres qu&rsquo;ils re\u00e7oivent de chez eux ou ceux que leur louent quelques d\u00e9tenus qui en font un petit m\u00e9tier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La plupart des commandants de p\u00e9nitenciers et des chefs de camps ne tiennent pas \u00e0 ce que les condamn\u00e9s lisent. Leur pr\u00e9f\u00e9rence va aux illettr\u00e9s et parmi ceux qui savent lire \u00e0 ceux qui lisent le moins. Il est plus facile de commander \u00e0 des hommes qui n&rsquo;ont aucune activit\u00e9 intel\u00adlectuelle. L&rsquo;un d&rsquo;eux cependant admit que si cette acti\u00advit\u00e9 \u00e9tait convenablement orient\u00e9e elle pourrait peut-\u00eatre porter ses fruits et contribuer \u00e0 consoler et \u00e0 moraliser le condamn\u00e9. En 191.., le p\u00e9nitencier des Iles du Salut \u00e9tait command\u00e9 par un M. Z&#8230;, officier d&rsquo;instruction publique. P\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de son r\u00f4le de r\u00e9\u00e9ducateur et con\u00advaincu du danger des mauvaises lectures, il entreprit de ne plus laisser \u00e0 ses administr\u00e9s que des livres suscepti\u00adbles de contribuer \u00e0 leur rel\u00e8vement moral. Il fallait donc d\u00e9truire tous les mauvais, tous ceux capables d&rsquo;en\u00adtretenir dans leur \u00e2me le d\u00e9sir de nuire \u00e0 autrui ou \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. De Saint-Laurent on lui avait fait savoir que les \u0153uvres de Morus, de Stirner et de Nietzsche \u00e9taient r\u00e9\u00adpandues dans tous les p\u00e9nitenciers et qu&rsquo;il fallait les d\u00e9\u00adtruire. Il fit appeler M. P&#8230;, chef de camp, et lui dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J&rsquo;ai r\u00e9solu d&rsquo;\u00e9purer la litt\u00e9rature \u00e0 quatre sous r\u00e9pandue dans les cases des condamn\u00e9s. Il importe de d\u00e9truire les mauvais livres et de ne laisser que les bons. Vous voudrez bien faire faire une fouille g\u00e9n\u00e9rale, ras\u00adsembler tous les livres dans toutes les cases et les trier. Tous les mauvais seront br\u00fbl\u00e9s. Si vous avez quelque doute sur la valeur de certains livres, je suis l\u00e0 pour vous renseigner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;op\u00e9ration fut rondement men\u00e9e. Le lendemain un autodaf\u00e9 consumait devant la porte du \u00ab Service int\u00e9\u00adrieur \u00bb toute la mauvaise litt\u00e9rature sous les yeux du chef de camp. Le commandant vint \u00e0 passer. Il avait l&rsquo;air satisfait de l&rsquo;homme ob\u00e9i et regardait avec plaisir le feu qui purifie tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Commandant, lui dit le chef de camp, j&rsquo;ai l\u00e0 quel\u00adques volumes douteux, je ne sais trop s&rsquo;il faut les br\u00fbler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le commandant r\u00e9pondit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Voyons un peu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il prit les uns apr\u00e8s les autres les livres qu&rsquo;on lui pr\u00e9senta, regarda les titres et les jeta au feu. Ainsi br\u00fb\u00adl\u00e8rent Chamfort, Voltaire, Schopenhauer, Nietzsche, Humboldt, Marc-Aur\u00e8le, Anatole France&#8230; etc&#8230; Les con\u00addamn\u00e9s qui poss\u00e9daient ces livres et qui \u00e9taient les plus r\u00e9fl\u00e9chis et les plus s\u00e9rieux furent ainsi d\u00e9pouill\u00e9s des livres qui les consolaient. Au contraire \u00ab Fantomas \u00bb, \u00ab Rocambole \u00bb, \u00ab La M\u00f4me aux yeux verts \u00bb et autres romans de ce genre, jug\u00e9s propres \u00e0 relever le moral et \u00e0 maintenir la discipline furent respect\u00e9s et remis en circulation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jeu-de-cartes-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4095\" title=\"Jeu de cartes\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jeu-de-cartes-copier-300x154.jpg\" alt=\"\" width=\"244\" height=\"125\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jeu-de-cartes-copier-300x154.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jeu-de-cartes-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 244px) 100vw, 244px\" \/><\/a>Le jeu occupe une place pr\u00e9pond\u00e9rante dans la vie du for\u00e7at. La r\u00e8gle cependant d\u00e9fend tous les jeux et en particulier les jeux d&rsquo;argent, mais la r\u00e8gle a \u00e9t\u00e9 vaincue par l&rsquo;usage au point que quelques chefs de p\u00e9nitencier consid\u00e8rent le jeu entre d\u00e9tenus comme une de leurs plus pr\u00e9cieuses sauvegardes : cette opinion para\u00eet pro\u00adc\u00e9der d&rsquo;un juste esprit d&rsquo;observation tout comme l&rsquo;opi\u00adnion oppos\u00e9e qui ne veut voir des jeux d&rsquo;argent que les mauvaises cons\u00e9quences. Il est exact que la passion du jeu, dissolvante par excellence, est la source d&rsquo;un grand nombre de vols, il n&rsquo;est que trop vrai que le jeu occa\u00adsionne des querelles qui vont parfois jusqu&rsquo;\u00e0 la rixe et de la rixe \u00e0 la mort, mais ces cons\u00e9quences ne sont mau\u00advaises que pour les d\u00e9tenus, et l&rsquo;\u00e9cole qui autorise taci\u00adtement le jeu et l&rsquo;encourage peut soutenir que, m\u00eame quand le jeu est funeste au condamn\u00e9, il est bon pour la soci\u00e9t\u00e9, puisque la mort d&rsquo;un criminel n&rsquo;est en somme que la disparition d&rsquo;un de ses ennemis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le milieu p\u00e9nal le jeu est le r\u00e9gulateur du bien- \u00eatre. Bien-\u00eatre de for\u00e7at bien entendu. Il nivelle les fortunes. Quand le jeu ne marche pas, le commerce ne va pas non plus. L&rsquo;argent r\u00e9tif ne sort plus des \u00e9tuis et il se produit dans les affaires un malaise que le jeu seul peut faire dispara\u00eetre. La richesse du milieu p\u00e9nal d\u00e9pend des moyens que ce milieu met en pratique pour accro\u00eetre son avoir et combler la perte qui r\u00e9sulte des achats faits au commerce local. Dans le milieu p\u00e9nal ces moyens r\u00e9sident dans la camelote sous toutes ses formes. Or, la plupart des condamn\u00e9s ne se livrent \u00e0 cette camelote que sous l&#8217;empire de la passion du jeu, en sorte que d&rsquo;une part le jeu est le mobile qui pousse l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal \u00e0 aller puiser chez l&rsquo;ennemi l&rsquo;argent qui accro\u00eet tous les jours la richesse individuelle de quelques- uns de ses membres, et que d&rsquo;autre part, par le m\u00e9canisme des gains et des pertes, il r\u00e9partit cet argent et le fait passer de la poche de quelques-uns dans celles du plus grand nombre. Le jeu est de toute mani\u00e8re le comp\u00e8re du commerce. Les pontes, sous l&#8217;emprise passionnelle du jeu, sont enclins \u00e0 la d\u00e9pense et les marchands de caf\u00e9, de sucre, de p\u00e2tisseries, de lait et d&rsquo;alcool trouvent en eux leurs meilleurs clients.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est facile de faire des r\u00e8glements d&rsquo;administration publique qui astreignent le condamn\u00e9 \u00e0 ceci et \u00e0 cela. A pied d&rsquo;\u0153uvre l&rsquo;agent d&rsquo;ex\u00e9cution se heurte aux r\u00e9alit\u00e9s de la vie p\u00e9nale et se voit oblig\u00e9 d&#8217;employer des moyens irr\u00e9guliers pour rem\u00e9dier aux lacunes de la r\u00e8gle. Le jeu entre d\u00e9tenus est un de ces moyens. Si l&rsquo;on consid\u00e8re que les jours ouvrables les transport\u00e9s sont parqu\u00e9s en case seize heures sur vingt-quatre, et nuit et jour les jours f\u00e9ri\u00e9s, qu&rsquo;aucune biblioth\u00e8que ne fonctionne dans les p\u00e9\u00adnitenciers, que les ouvrages exp\u00e9di\u00e9s par les familles ne sont pas toujours autoris\u00e9s, et que, quand ils le sont ils sont bien vite lus, que la r\u00e8gle ne pr\u00e9voit aucun moyen d&rsquo;instruction, on con\u00e7oit que l&rsquo;agent d&rsquo;ex\u00e9cution ferme les yeux sur une infraction qui somme toute fait son affaire. La plupart des chefs de p\u00e9nitencier d\u00e9clarent que quand les condamn\u00e9s jouent de l&rsquo;argent ils ne pensent pas \u00e0 au\u00adtre chose, et cette autre chose est surtout l&rsquo;\u00e9vasion ; en sorte que dans cette pr\u00e9tendue tol\u00e9rance, cette appa\u00adrente bont\u00e9 d&rsquo;\u00e2me, nous ne trouvons que paresse et in\u00adt\u00e9r\u00eat professionnel,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bagne, on joue au piquet, \u00e0 la belotte, \u00e0 la manille, \u00e0 la passe, au loto, mais le jeu le plus usuel, celui qui fait prime dans tous les p\u00e9nitenciers du bagne est sans con\u00adtredit le jeu de la marseillaise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La marseillaise se joue avec cinquante-deux cartes. Une variante de ce jeu en usage \u00e0 Marseille parmi les enfants qui y jouent des billes et, quand ils grandissent, des sous, lui a valu au bagne, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment proven\u00e7al l&rsquo;a import\u00e9, le nom de marseillaise. Ce jeu est des plus sim\u00adples. Le banquier m\u00eale les cartes et les passe \u00e0 son parte\u00adnaire de gauche qui les rem\u00eale, coupe et prend dans le jeu une carte qu&rsquo;il garde. Le banquier reprend les cartes et retourne la carte de dessous. Les joueurs misent sur la carte du banquier ou sur celle du coupeur. Puis quand les enjeux sont faits, le banquier tire les cartes une \u00e0 une, et selon que la carte du banquier ou celle du coupeur sort la premi\u00e8re, celle-ci ou celle-l\u00e0 a gagn\u00e9. Quand le banquier tombe du premier coup, il passe les cartes \u00e0 son partenaire de droite qui recommence. S&rsquo;il gagne, il con\u00adserve la main jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il tombe. Les banquiers heu\u00adreux passent dix, quinze, vingt fois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jeu est quelquefois tenu par un seul condamn\u00e9. Celui-ci jouit alors d&rsquo;une pr\u00e9rogative qu&rsquo;il vendra \u00e0 un successeur le jour o\u00f9 il quittera le p\u00e9nitencier. Il s&rsquo;agit en quelque sorte d&rsquo;une charge v\u00e9nale qui a ses avantages, puisque le tenancier pr\u00e9l\u00e8ve le dixi\u00e8me des enjeux, mais aussi ses dangers. Le jeu engendre les disputes et non seulement le tenancier du jeu doit assurer l&rsquo;ordre pen\u00addant la partie, mais aussi conserver son privil\u00e8ge, tou\u00adjours convoit\u00e9, par la ruse ou par la force : c&rsquo;est toujours un homme redout\u00e9. Aussi le plus souvent le jeu est-il tenu par un groupe de condamn\u00e9s appartenant \u00e0 un m\u00eame clan. Le clan des marseillais, celui des corses et celui des italiens tiennent souvent un jeu et en vivent. Aid\u00e9 par des associ\u00e9s qui lui pr\u00eatent la main et l&rsquo;\u0153il, le tenancier en chef assure la police et pr\u00e9l\u00e8ve la dixi\u00e8me partie des enjeux qui va \u00e0 la cagnote. Il y a des petits jeux o\u00f9 les mises ne d\u00e9passent pas cinq francs. Il y a aussi de grands jeux o\u00f9 les mises de dix \u00e0 cent francs ne sont pas rares.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3594\" title=\"bagnards dans la case\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"125\" \/><\/a>Une s\u00e9ance de marseillaise est un spectacle curieux :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s huit heures tapantes, aussit\u00f4t le dernier des em\u00adploy\u00e9s rentr\u00e9s en case, un condamn\u00e9 installe la <em>berlue<\/em> allume les lumignons, pose les cartes et la cagnote. Pen\u00addant quelques minutes le tenancier fait tinter quelques sous dans une bo\u00eete de conserve ; c&rsquo;est l&rsquo;appel des joueurs : \u00ab\u00a0Aux as ! Qui n&rsquo;a pas son as ! \u00bb On fait les as pour d\u00e9signer celui qui le premier doit prendre les cartes. Puis la partie commence. Faisant cercle, assis en tailleur autour du tapis, les joueurs sont nombreux. Les jardi\u00adniers jouent le fruit de leur d\u00e9brouille ; les gar\u00e7ons de famille apportent leurs gages ; les cuisiniers du camp, de l&rsquo;h\u00f4pital, des gamelles de surveillants alimentent le jeu du produit de leurs salaires et de leurs larcins ; des pontes de toutes cat\u00e9gories, cordonniers, fabricants de tapis d&rsquo;alo\u00e8s, menuisiers, ferblantiers risquent tout ce que leur a rapport\u00e9 leur camelote ; d&rsquo;autres enfin, sans m\u00e9tier, razziant les jardins, d\u00e9troussant leurs co-d\u00e9tenus, tordant le cou \u00e0 une poule, ont fait argent de tout pour le porter en offrande \u00e0 la dame de pique. Derri\u00e8re eux la galerie entoure les joueurs assis. Beaucoup jouent \u00e0 la galerie sans jamais prendre les cartes en main. Le jeu marche avec entrain, \u00e9gay\u00e9 par la bonne humeur des gagnants. Les banquiers passent ; \u00ab Envoyez banquier ! \u00bb Chaque fois les enjeux atteignent cinquante francs. Chaque fois le banquier met cinq francs \u00e0 la cagnote. Voil\u00e0 un ban\u00adquier qui passe cinq ou six fois ! Il paye alors \u00e0 tous les joueurs assis une tourn\u00e9e de caf\u00e9, de berlingots et de pipes ; quelquefois m\u00eame sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 la ga\u00adlerie. Cela est de bon ton, presque de r\u00e8gle. Et les mercantis jubilent car tout un monde vit du jeu sans jamais toucher une carte. Nous avons d\u00e9j\u00e0 vu l&rsquo;<em>homme de berlue <\/em>pay\u00e9 dix francs par la cagnote pour fournir sa couverture et l&rsquo;\u00e9clairage. Il y a aussi le marchand de pipes qui vend des cigarettes, les marchands de berlingots et de nougats qui, avec du sucre \u00e0 deux francs cinquante le kilo font du deux cent pour cent. Occasionnellement on voit para\u00eetre le marchand de taco, mais le tafia est une marchandise tellement illicite, et les risques courus sont tellement grands qu&rsquo;il faut au moins tripler son prix d&rsquo;achat. Il y parvient sans peine par un mouillage que temp\u00e8re conve\u00adnablement une dose de piment et en d\u00e9bitant sa mixture par petits verres \u00e0 cinquante centimes. D&rsquo;autres condam\u00adn\u00e9s vendent des chaussons \u00e0 la papaye, des boulettes faites avec du suif et de la pomme \u00e0 pain. Le jeu attire \u00e0 lui tout le mercantilisme du camp. La cagnote paye un ou deux condamn\u00e9s pour faire le pet et pr\u00e9venir les joueurs de l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un agent. Quand le fait se produit &#8211; cela arrive surtout le dimanche quand on joue dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi &#8211; pipes, nougats, berlingots, cartes, enjeux et tapis, tout est enlev\u00e9 en un clin d&rsquo;\u0153il ; les pontes se dispersent, causant entre eux comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait, et la partie reprend d\u00e8s que l&rsquo;intrus est parti. Dix heures\u00a0! La partie va son train. Des perdants r\u00e9criminent bruyam\u00adment, accusent un voisin de leur porter malheur et invi\u00adtent grossi\u00e8rement le mauvais f\u00e9tiche \u00e0 s&rsquo;\u00e9loigner. D&rsquo;au\u00adtres s&rsquo;en prennent \u00e0 une carte et d\u00e9chirent avec rage le premier sept ou le premier neuf qui leur tombe sous la main. Placide, le tenancier enl\u00e8ve les trois autres cartes du jeu et la partie continue avec quarante-huit cartes. Dans une salle de casino le jeu, pourtant licite, se pra\u00adtique dans le silence. Au bagne o\u00f9 le jeu est proscrit et disciplinairement r\u00e9prim\u00e9 le potin est d&rsquo;usage. La triche\u00adrie aussi est de pratique courante. Elle n&rsquo;est pourtant pas ouvertement admise : ce serait la mort du jeu. Un joueur s&rsquo;aper\u00e7oit-il qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 vol\u00e9, il se tait pour peu qu&rsquo;il sache vivre et trichera lui-m\u00eame \u00e0 la prochaine oc\u00adcasion. Quelquefois il proteste, fait scandale et r\u00e9clame la restitution de sa mise. S&rsquo;il est bon client, s&rsquo;il a l&rsquo;habi\u00adtude de laisser au jeu beaucoup d&rsquo;argent, ou encore si la supercherie a \u00e9t\u00e9 trop grossi\u00e8re la cagnote le calme en lui restituant son enjeu. S&rsquo;il est joueur peu assidu, si la tricherie a \u00e9t\u00e9 bien faite, la cagnote reste neutre. Dans ce cas les parties en viennent quelquefois aux mains, mais ce n&rsquo;est jamais bien grave&#8230; Minuit ! Le jeu de car\u00adtes a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 chang\u00e9 trois fois. Les joueurs semblent avoir perdu toute notion du temps. Au matin, cependant, d\u00e8s six heures, il leur faudra reprendre le collier, bien p\u00e9nible pour la plupart. Peu leur importe ! Ceux qui ga\u00adgnent ne bronchent pas. Les perdants s&rsquo;acharnent avec l&rsquo;espoir de rattraper l&rsquo;argent perdu. La cagnote s\u00fbre d&rsquo;\u00eatre rembours\u00e9e, d&rsquo;autant plus g\u00e9n\u00e9reuse que sa g\u00e9n\u00e9\u00adrosit\u00e9 est faite de l&rsquo;argent des clients, leur avance de l&rsquo;argent qu&rsquo;ils reperdent encore. De temps \u00e0 autre, un ponte las de toujours perdre et gagn\u00e9 par le sommeil va se coucher. A deux heures du matin le cercle des joueurs s&rsquo;est r\u00e9tr\u00e9ci. La s\u00e9ance est lev\u00e9e. Les commer\u00ad\u00e7ants se r\u00e9unissent autour des tenanciers qui proc\u00e8dent au d\u00e9pouillement et au partage de la cagnote. Tous les berlingots, les nougats et les pipes qui restent leur sont achet\u00e9s et distribu\u00e9s aux attard\u00e9s. Le marchand de caf\u00e9 vend le fond de son bidon. Puis bient\u00f4t la place est nette. L&rsquo;homme de berlue a souffl\u00e9 les lumignons et em\u00adport\u00e9 sa couverture. Tout le monde a regagn\u00e9 sa place sur le bat flanc. Le silence s&rsquo;\u00e9tablit. Deux joueurs malheureux s&rsquo;entretiennent \u00e0 voix basse au milieu des ronflements. Tous deux jurent de ne plus jouer de trois mois ; mais comprenant eux-m\u00eames la fragilit\u00e9 de leur r\u00e9solution, ils doublent leur serment d&rsquo;un pari : celui des deux qui ne tiendra pas parole devra donner \u00e0 l&rsquo;autre vingt francs ! Faut-il donc que l&rsquo;homme ait besoin de cha\u00eenes pour que sans contrainte et de propos d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 il s&rsquo;en charge lui-m\u00eame ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/theatre-2.gif\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1640\" title=\"th\u00e9\u00e2tre 2\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/theatre-2-300x215.gif\" alt=\"\" width=\"182\" height=\"131\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/theatre-2-300x215.gif 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/theatre-2.gif 595w\" sizes=\"(max-width: 182px) 100vw, 182px\" \/><\/a>De 1897 \u00e0 1908, le camp de la Transportation \u00e0 Saint- Laurent-du-Maroni eut son th\u00e9\u00e2tre, ses d\u00e9cors, ses costu\u00admes et ses acteurs. Le m\u00e9lodrame, le vaudeville et la com\u00e9die y virent la rampe. Aux entr&rsquo;actes les acteurs faisaient la qu\u00eate. Comme le jeu, le th\u00e9\u00e2tre attira les mercantis, mais il augmenta la corruption des m\u0153urs. En 1908, ce th\u00e9\u00e2tre ferma ses portes pour cause d&rsquo;\u00e9va\u00adsion de la troupe. Un orchestre fut alors constitu\u00e9. Deux mandolinistes, un violoniste, un guitariste et un fl\u00fbtiste jou\u00e8rent des airs de danse \u00e0 la mode. L&rsquo;orchestre ne v\u00e9cut que quelques mois. Un surveillant-chef barbare confis\u00adqua les instruments, dispersa les artistes et ce fut pour un temps la mort de l&rsquo;art. Depuis lors quelques tentati\u00adves de restauration de l&rsquo;art dramatique n&rsquo;obtinrent que des succ\u00e8s de courte dur\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dosto\u00efeski se souvient de for\u00e7ats qui, s&rsquo;accompagnant de leur balala\u00efka chantaient de m\u00e9lancoliques chansons dont la m\u00e9lodie \u00e9tait superbe. Quand il les \u00e9coutait, et m\u00eame rien qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;en souvenir, \u00ab quelque chose se brisait dans son c\u0153ur \u00bb. Malgr\u00e9 la ma\u00eetrise de quelques mando\u00adlinistes du bagne fran\u00e7ais, je crois que le talent musical de nos condamn\u00e9s n&rsquo;est que tr\u00e8s accidentellement capable de remuer l&rsquo;\u00e2me et ne s&rsquo;y essaie d&rsquo;ailleurs pas. En rab\u00e2\u00adchant des airs en vogue tout comme des orgues de bar\u00adbarie, nos mandolinistes cherchent plut\u00f4t \u00e0 s&rsquo;\u00e9tourdir qu&rsquo;\u00e0 go\u00fbter les hautes joies musicales&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi les for\u00e7ats lisent, prennent le th\u00e9, fument la cigarette, font la partie, dansent quelquefois au son d&rsquo;une mandoline. Il en fut qui firent de la musique d&rsquo;ensemble et jou\u00e8rent la com\u00e9die ! A voir comment ils occupent leurs loisirs, on ne peut s&#8217;emp\u00eacher de penser au mot fameux du sage : \u00ab Si l&rsquo;enfer existait il n&rsquo;est pas douteux que par l&rsquo;effet de l&rsquo;habitude, les damn\u00e9s finiraient par s&rsquo;y trouver aussi heureux que les poissons dans l&rsquo;eau\u00a0! \u00bb Reste \u00e0 savoir si ces passe-temps de rentiers prouvent le bonheur et la joie de vivre ou l&rsquo;ennui mortel qu&rsquo;il faut vaincre, le temps qu&rsquo;il faut tuer et le besoin d&rsquo;argent auquel il faut satisfaire. Celui qui conna\u00eet le bagne, m&rsquo;h\u00e9site pas et se range<sup> <\/sup>\u00e0 ce dernier avis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plan.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-284\" title=\"plan\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plan-300x179.jpg\" alt=\"sch\u00e9ma d\\'un plan par le bagnard Clemens\" width=\"187\" height=\"111\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plan-300x179.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plan.jpg 320w\" sizes=\"(max-width: 187px) 100vw, 187px\" \/><\/a>Les condamn\u00e9s n&rsquo;ont pas le droit d&rsquo;avoir de l&rsquo;argent sur eux. Cependant ils en gagnent par leur d\u00e9brouille. O\u00f9 le mettre pour qu&rsquo;il \u00e9chappe \u00e0 la cupidit\u00e9 du voisin et aux perquisitions des agents ? Quelques auteurs par\u00adlent de la cachette immonde o\u00f9 les for\u00e7ats enfouissent leur avoir, et le public voit encore une preuve de crimi\u00adnalit\u00e9 dans un usage qui, tout au moins au bagne, n&rsquo;a que la n\u00e9cessit\u00e9 pour cause. Les condamn\u00e9s ramassent leur argent dans un plan, coffre-fort en miniature qu&rsquo;ils s&rsquo;introduisent dans le rectum. Il leur arrive quelquefois d&rsquo;en porter deux. Le plan est un cylindre de huit \u00e0 dix centim\u00e8tres de hauteur et de deux centim\u00e8tres de dia\u00adm\u00e8tre, dont les deux bouts sont arrondis. C&rsquo;est donc un \u00e9tui mais un \u00e9tui sp\u00e9cial utilis\u00e9 dans le monde p\u00e9nal pour cacher de l&rsquo;argent ou des objets pr\u00e9cieux, billets de banque, pi\u00e8ces d&rsquo;or, p\u00e9pites, bijoux et pierres pr\u00e9cieuses. Le plan peut aussi contenir des limes, des lames de scies et leur monture, des rossignols, des couteaux, des pro\u00adduits toxiques, enfin des lettres et du tabac. Le contenu du plan varie avec la condition sociale ou p\u00e9nale et la sp\u00e9\u00adcialit\u00e9 du malfaiteur. Il y a des plans en ivoire, en os, en or, en argent, en cuivre \u00e9tam\u00e9 ou nickel\u00e9, en alumi\u00adnium, en zinc, en toile enduite de cire. L&rsquo;argent noircit, l&rsquo;ivoire se culotte, se brise et communique au papier une odeur que les criminels libres chassent avec l&rsquo;essence de bergamote. Au bagne de Guyane le plan en or n&rsquo;existe pas. D&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale le plan du for\u00e7at est en zinc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En Europe beaucoup de malandrins, les pickpockets, les rats d&rsquo;h\u00f4tel et quelques cambrioleurs internationaux font un usage constant du plan. Porteurs du plan ils pourront sauver du naufrage en cas d&rsquo;arrestation, la somme d&rsquo;argent qu&rsquo;ils d\u00e9tiennent. Dans le milieu p\u00e9nal de la transportation l&#8217;emploi du plan est bien plus g\u00e9n\u00e9\u00adralis\u00e9. Le plan est ici un objet de telle n\u00e9cessit\u00e9 qu&rsquo;il fait pour ainsi dire partie int\u00e9grante de l&rsquo;\u00e9quipement du for\u00e7at.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les causes de cette n\u00e9cessit\u00e9 sont multiples. Ce sont d&rsquo;abord les dispositions de l&rsquo;article 13, titre premier, du d\u00e9cret du 18 septembre 1925 qui interdisent \u00e0 tout con\u00addamn\u00e9 n&rsquo;\u00e9tant pas plac\u00e9 en assignation ou en concession de d\u00e9tenir la moindre somme d&rsquo;argent alors que, dans la pratique, les condamn\u00e9s re\u00e7oivent, soit comme gages, soit comme salaires, soit en payement d&rsquo;objets fabriqu\u00e9s et vendus par eux, des sommes d&rsquo;argent qu&rsquo;ils sont ensuite contraints de cacher de crainte qu&rsquo;on ne les leur reprenne. De plus, l&rsquo;alimentation du transport\u00e9 est tellement d\u00e9ficitaire que ceux qui le peuvent se font illicite\u00adment adresser des fonds pour am\u00e9liorer leur nourriture. Le port du plan est alors de rigueur pour mettre les fonds en s\u00fbret\u00e9. Enfin le produit de la camelote de chacun doit \u00eatre mis \u00e0 l&rsquo;abri de toute confiscation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A c\u00f4t\u00e9 de ces raisons, il en est d&rsquo;autres en rapport avec la lutte du condamn\u00e9 contre le r\u00e9gime disciplinaire. Il y a des plans qui renferment non pas de l&rsquo;argent, mais des missives, des scies, des couteaux, du tabac, des bri\u00adquets et autres choses encore. Quand un condamn\u00e9 est d\u00e9sign\u00e9 pour changer de p\u00e9nitencier il n&rsquo;est pas rare que quelques-uns de ses co-d\u00e9tenus le chargent d&rsquo;une lettre pour un camarade. S&rsquo;il s&rsquo;agit de choses s\u00e9rieuses, par exemple de camelote ou d&rsquo;\u00e9vasion, il est de toute \u00e9vidence qu&rsquo;il faut que la lettre \u00e9chappe \u00e0 toutes les fouilles. Dans le plan, la correspondance arrivera sans accroc. La plu\u00adpart des condamn\u00e9s qui sont translat\u00e9s \u00e0 Saint-Laurent pour y compara\u00eetre devant le Tribunal maritime sp\u00e9cial sont d\u00e9tenteurs de scies &#8211; en argot, guitares ou mando\u00adlines &#8211; et de clefs \u00e0 cadenas qui leur serviront \u00e0 se d\u00e9\u00adbarrasser de leurs cha\u00eenes et \u00e0 scier les barreaux de leur cellule. Tous les gens avertis en mati\u00e8re de criminologie polici\u00e8re ont vu des plans contenant une scie \u00e0 m\u00e9taux de forme appropri\u00e9e \u00e0 celle des \u00e9tuis. Ce qui est certai\u00adnement moins connu, ce sont les vrais chef d&rsquo;\u0153uvre de m\u00e9canique de pr\u00e9cision que quelques for\u00e7ats se font confectionner par certains de leurs co-d\u00e9tenus employ\u00e9s au Service des Travaux. Il serait oiseux de mentionner ici par le menu toute l&rsquo;organisation de cet outillage ; il me suffira de dire que dans un \u00e9tui de neuf centim\u00e8tres de long et de vingt-quatre millim\u00e8tres de large, j&rsquo;ai pu voir une tige de cl\u00e9 en trois parties, dix pannetons pouvant ouvrir quarante genres de serrures, une petite pince cou\u00adpante, enfin cinq lames de scies \u00e0 m\u00e9taux riv\u00e9es \u00e0 bas\u00adcule sur unique monture. On m&rsquo;assure d&rsquo;autre part que certains plans renferment un m\u00e9canisme de cl\u00e9s pouvant ouvrir 1825 serrures \u00e0 gorges dites serrures de s\u00fbret\u00e9. La combinaison est anagrammique. Le mus\u00e9e de la police parisienne ne poss\u00e9dera probablement jamais ces appa\u00adreils sp\u00e9cialement appropri\u00e9s aux besoins du bagne. Quel\u00adques r\u00e9clusionnaires portent dans leur plan un petit canif qui leur sert \u00e0 plusieurs fins ; tour \u00e0 tour couteau de table et briquet, il leur sert aussi \u00e0 confectionner de petits objets de camelote. Quant au plan contenant du tabac et des objets de fumeur, c&rsquo;est presque une tradition chez les r\u00e9clusionnaires et les punis de cellule d&rsquo;en poss\u00e9der un, deux, et m\u00eame quelquefois trois. Ceux-ci ne peuvent pas toujours compter sur les bons offices, d&rsquo;ailleurs on\u00e9\u00adreux, des porte-cl\u00e9s affect\u00e9s au service des locaux disci\u00adplinaires et font provision de tabac avant d&rsquo;\u00eatre enferm\u00e9s. Les r\u00e9clusionnaires hospitalis\u00e9s font, avant de retourner \u00e0 la R\u00e9clusion, une ample provision. Pour la dissimuler, ils pr\u00e9f\u00e8rent au plan de zinc du mod\u00e8le courant le plan en toile de chemise qu&rsquo;ils enduisent de cire une fois que la gaine est bourr\u00e9e de tabac. Il en est qui par ce moyen entrent en cellule jusqu&rsquo;\u00e0 trois paquets de tabac.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai souvent entendu des fonctionnaires du bagne dire qu&rsquo;il suffisait de faire courber le dos au condamn\u00e9 et de lui appliquer un bon coup sur le derri\u00e8re pour que magiquement le plan fut expuls\u00e9. C&rsquo;est l\u00e0 une l\u00e9gende qui s&rsquo;est accr\u00e9dit\u00e9e dans le milieu p\u00e9nitentiaire sans que rien puisse l&rsquo;expliquer. Le plan tend \u00e0 constiper et il faut en g\u00e9n\u00e9ral des efforts voulus et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s pour le faire sortir. L&rsquo;argent cach\u00e9 dans un plan est donc bien cach\u00e9. Quand par hasard les fonctionnaires du bagne fouillent un condamn\u00e9 arr\u00eat\u00e9 ou soup\u00e7onn\u00e9 d&rsquo;avoir d\u00e9\u00adrob\u00e9 de l&rsquo;argent \u00e0 l&rsquo;un d&rsquo;entre eux, ils sont bel et bien impuissants. Ils demandent alors au m\u00e9decin du p\u00e9nitencier de mettre en \u0153uvre ses moyens, quelquefois m\u00eame par voie de r\u00e9quisition<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Celui-ci refuse, et les surveillants se voient oblig\u00e9s de se relayer aupr\u00e8s du con\u00addamn\u00e9 et d&rsquo;attendre au moins un, quelquefois deux ou trois jours que le condamn\u00e9 sous la pression du besoin naturel s&rsquo;accroupisse et remette lui-m\u00eame son plan \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Pour que la suppression du pain sec diminue la prostitution, il e\u00fbt fallu que la ration normale soit suffisante et convenablement distribu\u00e9e.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Le M\u00e9decin du p\u00e9nitencier des \u00eeles du Salut fut r\u00e9quisitionn\u00e9 en 1912 pour cette besogne. Il refusa. Son refus fut approuv\u00e9 par le Procureur g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:none;\n\tfont-size:12.0pt;\n\tfont-family:\"Arial Unicode MS\",\"sans-serif\";\n\tmso-bidi-language:FR;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Illettr\u00e9, accultur\u00e9, frapp\u00e9 de cette esp\u00e8ce d&rsquo;atavisme social le menant forc\u00e9ment \u00e0 la d\u00e9bilit\u00e9, \u00e0 la mis\u00e8re, au ch\u00f4mage et au crime, le bagnard du docteur Rousseau semble cumuler les tares et ces derni\u00e8res ne demandent qu&rsquo;\u00e0 pouvoir s&rsquo;exprimer s&rsquo;il survit au syst\u00e8me \u00e9liminatoire dont l&rsquo;honorable m\u00e9decin dresse le terrifiant portrait dans les chapitres pr\u00e9c\u00e9dents [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[6,1346],"tags":[32,1527,480,4170,411,1875,838,34,69,5153,25,3463,632,1551,606,481,33,5154,5155,1714,254,35,414,1418,1871,1531,552,5404],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4094"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4094"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4094\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4094"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4094"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4094"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}