{"id":4067,"date":"2016-06-25T01:10:13","date_gmt":"2016-06-24T23:10:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4067"},"modified":"2016-06-25T07:39:52","modified_gmt":"2016-06-25T05:39:52","slug":"un-medecin-au-bagne-chapitre-6","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2016\/06\/un-medecin-au-bagne-chapitre-6\/","title":{"rendered":"Un m\u00e9decin au bagne chapitre 6"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-510\" title=\"Un m\u00e9decin au bagne, \u00e9ditions Fleury, 1930\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg\" alt=\"\" width=\"111\" height=\"151\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg 221w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 111px) 100vw, 111px\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/ler-reve-du-forcat.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-298\" title=\"le r\u00eave du for\u00e7at, aquarelle de bagnard\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/ler-reve-du-forcat-255x300.jpg\" alt=\"La Belle : aquarelle de bagnard\" width=\"130\" height=\"151\" \/><\/a>Le chapitre 6 du livre du Docteur Rousseau aborde logiquement le th\u00e8me de l&rsquo;\u00e9vasion apr\u00e8s l&rsquo;analyse plus que critique des processus de normation faisant du bagnard un rouage interchangeable parce que p\u00e9rissable. Eradiquer toute vell\u00e9it\u00e9 d&rsquo;opposition, briser les \u00e9nergies, le bagne est un monde violent et totalitaire qui n&rsquo;offre aucune perspective de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. L&rsquo;ogre carc\u00e9ral se nourrit de l&rsquo;infortune du condamn\u00e9 qui n&rsquo;a d&rsquo;autres alternatives pour s&rsquo;y soustraire que de crever ou d&#8217;embrasser la chim\u00e9rique Belle. 95% des \u00e9vasions \u00e9chouent, nous dit en 1930, Dieudonn\u00e9, for\u00e7at anarchiste, ancien membre de la bande \u00e0 Bonnot, lui-m\u00eame \u00e9vad\u00e9 en 1926<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><sup><sup>[1]<\/sup><\/sup><\/a>. Pourtant, l&rsquo;infime petit nombre de r\u00e9ussites suffisent \u00e0 entretenir le mythe, \u00e0 relever l&rsquo;espoir du d\u00e9tenu pr\u00eat \u00e0 braver une faune hostile, une v\u00e9g\u00e9tation particuli\u00e8rement inhospitali\u00e8re, une mer houleuse et infest\u00e9e de requins. Si Louis Rousseau insiste sur les obstacles qui mettent en \u00e9chec le fuyard, ce n&rsquo;est que pour mieux stigmatiser \u00ab\u00a0<em>de remarquables exemples d&rsquo;\u00e9nergie<\/em> \u00bb. Loin de condamner l&rsquo;acte, il donne de nombreux exemples d&rsquo;\u00e9vasion, utopie lib\u00e9ratrice confinant \u00e0 l&rsquo;obsession. Les motivations de l&rsquo;\u00e9vad\u00e9 r\u00e9pondent \u00e0 la souffrance endur\u00e9e et mettent en relief une esp\u00e8ce \u00ab\u00a0<em>d&rsquo;instinct de conservation<\/em> \u00bb. Mais, ici, pas de narration dramatique et prodigieuse, \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un Gaston Leroux ou d&rsquo;un Henry Charri\u00e8re<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Le m\u00e9decin a choisi d&rsquo;exposer un ph\u00e9nom\u00e8ne largement plus complexe qu&rsquo;il n&rsquo;y parait et qui fait \u00ab\u00a0partie du syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire\u00a0\u00bb.<!--more--><\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9vasion \u00e9vite d&rsquo;abord la surpopulation carc\u00e9rale en participant \u00e0 une sorte de jeu de vases communicantes \u00e0 hauteur environ de 20% des effectifs d&rsquo;hommes punis amen\u00e9s tous les ans de m\u00e9tropoles ou des autres colonies<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>. Elle engendre ensuite toute une \u00e9conomie parall\u00e8le \u00e0 laquelle surveillants militaires et population libre participent all\u00e9grement. Un canot, une voile, des vivres, un regard d\u00e9tourn\u00e9 &#8230; tout s&rsquo;ach\u00e8te en Guyane et tous en croquent. Au-del\u00e0 de l&rsquo;exemple \u00e9difiant de l&rsquo;assassin et passeur d&rsquo;\u00e9vad\u00e9s Victor Bichier, histoire glauque mais v\u00e9ridique qu&rsquo;il a tr\u00e8s certainement recueilli aupr\u00e8s de son ami Jacob<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>, Rousseau d\u00e9monte les m\u00e9canismes de ce syst\u00e8me engendr\u00e9 par l&rsquo;\u00e9vasion qui, lorsqu&rsquo;elle est momentan\u00e9ment couronn\u00e9e de succ\u00e8s, permet au bagnard d&rsquo;aller suer sang et eau dans les mines et les champs des Guyanes anglaises et hollandaises avant d&rsquo;\u00eatre remis aux autorit\u00e9s fran\u00e7aises quand il ne fera plus l&rsquo;affaire, quand il n&rsquo;y aura plus besoin d&rsquo;une main d&rsquo;\u0153uvre presque servile, ou bien quand il sera trop vieux pour travailler tout simplement. L&rsquo;\u00e9vasion et son \u00e9chec presque g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 permettent enfin \u00e0 l&rsquo;A.P. d&rsquo;\u00e9puiser, de d\u00e9courager, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;adoucir les autres d\u00e9tenus par une r\u00e9pression exemplaire et disproportionn\u00e9e. Une fois de plus, la plume du Docteur Rousseau vitup\u00e8re, actes et preuves \u00e0 l&rsquo;appui, contre le personnel de l&rsquo;institution p\u00e9nitentiaire, le plus souvent f\u00e9licit\u00e9 et sujet \u00e0 promotion pour le meurtre des for\u00e7ats qui n&rsquo;ont commis d&rsquo;autre crime que celui d&rsquo;avoir voulu retrouver la libert\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce cadre que l&rsquo;on peut voir l&rsquo;apport des t\u00e9moignages d&rsquo;Alexandre Jacob. Rousseau \u00e9voque la mort du for\u00e7at Vinci, tu\u00e9 par le surveillant Bonal pour montrer la f\u00e9roce et meurtri\u00e8re r\u00e9pression qui s&rsquo;abat &#8211; sic &#8211; sur les \u00e9vad\u00e9s repris. L&rsquo;affaire, survenue le 11 octobre 1909 sur le vapeur Maroni qui ram\u00e8ne Alexandre Jacob et Joseph Ferrand aux Iles du Salut, se retrouve aussi dans les souvenirs de l&rsquo;ancien bagnard Antoine Mesclon<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\"><sup><sup>[5]<\/sup><\/sup><\/a>. A quelques d\u00e9tails pr\u00e8s, les deux versions se rejoignent. Notons juste que le docteur Louis Rousseau inverse les situations\u00a0: Bonal assassinant Vinci apr\u00e8s la tentative d&rsquo;\u00e9vasion de Ferrand et non pas avant. Rousseau prend soin dans sa narration des faits de maquiller la date du drame (\u00ab le 6 oct&#8230; \u00bb) et de changer le nom des protagonistes. Ferrand devient DUVAL, Vinci devient VINCENT. Les deux surveillants sont chang\u00e9s en FABRE et DURAND. Alexandre Jacob n&rsquo;appara\u00eet que sous la forme d&rsquo;un des deux plaignants. La man\u0153uvre est r\u00e9alis\u00e9e afin d&rsquo;\u00e9viter les poursuites pour diffamation et divulgation du secret judiciaire. Elle couvre le t\u00e9moignage de l&rsquo;anarchiste Jacob.<\/p>\n<p>Rousseau prend bien soin de multiplier les d\u00e9tails prouvant ses affirmations. Il a d\u00fb aussi consulter le rapport \u00e9tabli par son coll\u00e8gue qui, au moment des faits, constate le d\u00e9c\u00e8s de Vinci. Ce dernier, \u00ab 18 heures apr\u00e8s l&rsquo;attentat (&#8230;) mourrait d&rsquo;une dyspn\u00e9e interne, le thorax envahi par un emphys\u00e8me sous-cutan\u00e9e consid\u00e9rable. La balle avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e par le cou, effleur\u00e9 le cul de sac pleural, fractur\u00e9 une c\u00f4te et l&rsquo;omoplate et s&rsquo;\u00e9tait perdue dans les masses musculaires de l&rsquo;\u00e9paule \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire narr\u00e9e par le m\u00e9decin des bagnards rejoint de plus la version officielle des faits telle qu&rsquo;elle nous est relat\u00e9e par la lettre du gouverneur de la Guyane, le 20 avril 1910<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\"><sup><sup>[6]<\/sup><\/sup><\/a>. Ce rapport adress\u00e9 au ministre des colonies fait suite \u00e0 la lettre de protestation que font Jacob et Ferrand \u00e0 leur retour aux \u00eeles du Salut. Le gouverneur minimise bien s\u00fbr la responsabilit\u00e9 du surveillant Bonal qui aurait agi \u00ab\u00a0<em>avec trop de pr\u00e9cipitation<\/em> \u00bb. Ce manque de sang froid de l&rsquo;agent de l&rsquo;A.P. s&rsquo;expliquerait d\u00e8s lors par la tentative d&rsquo;\u00e9vasion de Ferrand. Des coups de feu ont bien \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s par ses poursuivants mais le fugitif n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 vis\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ils n&rsquo;auraient pu l&rsquo;atteindre s&rsquo;ils l&rsquo;avaient voulu<\/em> \u00bb<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\"><sup><sup>[7]<\/sup><\/sup><\/a>. Si l&rsquo;on prend en consid\u00e9ration le propos de ce fonctionnaire z\u00e9l\u00e9, le coup de Ferrand induit la mort du for\u00e7at Vinci en provoquant un risque de mutinerie sur le vapeur <em>Le Maroni<\/em>. Mais le haut fonctionnaire n&rsquo;h\u00e9site pas non plus \u00e0 rajouter que Ferrand est porteur d&rsquo;un p\u00e9cule\u00a0 cons\u00e9quent\u00a0; ce qui tendrait \u00e0 prouver qu&rsquo;il a pr\u00e9par\u00e9 son acte. L&rsquo;argent retrouv\u00e9, pr\u00e9cise le gouverneur, \u00ab\u00a0<em>a \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9 mais de la fa\u00e7on la plus r\u00e9guli\u00e8re et sans qu&rsquo;\u00e0 aucun moment il n&rsquo;y ait eu tentative de vol de la part des hommes d&rsquo;\u00e9quipage ou des surveillants militaires<\/em> \u00bb<a name=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\"><sup><sup>[8]<\/sup><\/sup><\/a>. C&rsquo;est pourquoi le rapport se termine par une protestation outrag\u00e9e contre la lettre de Jacob et Ferrand, \u00ab\u00a0<em>deux des plus mauvais sujets du bagne<\/em> \u00bb, et par une demande de poursuites judiciaires \u00e0 leur encontre<a name=\"_ftnref9\" href=\"#_ftn9\"><sup><sup>[9]<\/sup><\/sup><\/a>. Le t\u00e9moignage du capitaine Olive<a name=\"_ftnref10\" href=\"#_ftn10\"><sup><sup>[10]<\/sup><\/sup><\/a> qui commandait le vapeur au moment des faits permet, le 22 novembre 1911, de disculper Jacob et Ferrand de l&rsquo;accusation de d\u00e9nonciation calomnieuse. Cela n&#8217;emp\u00eache pas Ferrand d&rsquo;\u00e9coper auparavant (\u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1909) d&rsquo;une punition de 30 jours de cachot pour sa tentative d&rsquo;\u00e9vasion<a name=\"_ftnref11\" href=\"#_ftn11\"><sup><sup>[11]<\/sup><\/sup><\/a>. Bonal, lui, \u00ab\u00a0fut traduit devant le Conseil de guerre et acquitt\u00e9.\u00a0\u00bb. Pour Louis Rousseau, la boucle est boucl\u00e9e.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-510\" title=\"Un m\u00e9decin au bagne, \u00e9ditions Fleury, 1930\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg\" alt=\"\" width=\"114\" height=\"155\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg 221w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 114px) 100vw, 114px\" \/><\/a>Louis Rousseau<\/strong><\/p>\n<p><strong>Un m\u00e9decin au bagne<\/strong><\/p>\n<p>\u00c9ditions Fleury, 1930, p.179-206<\/p>\n<p><strong>CHAPITRE VI<a name=\"bookmark0\"> \u00c9vasions<br \/>\n<\/a><\/strong><\/p>\n<p>D\u00e8s qu&rsquo;il arrive au bagne, le condamn\u00e9 affam\u00e9, priv\u00e9 de tout confort \u00e9l\u00e9mentaire, expos\u00e9 aux maladies tropi\u00adcales et \u00e0 une effrayante mortalit\u00e9, n&rsquo;a plus qu&rsquo;une id\u00e9e fixe entretenue par la faim, la fuite ! Quelques condamn\u00e9s cependant prennent en patience la vie du p\u00e9nitencier sans jamais tenter de s&rsquo;\u00e9vader. Ce sont les timor\u00e9s, les paresseux. Ce sont aussi des raisonnables, le plus souvent condamn\u00e9s \u00e0 de courtes peines qui, apr\u00e8s avoir supput\u00e9 les risques de la peine et ceux de l&rsquo;\u00e9vasion, se r\u00e9signent \u00e0 attendre leur lib\u00e9ration pour ne rompre que la r\u00e9si\u00addence obligatoire, ce qui est infiniment plus commode. Tous les autres tentent l&rsquo;aventure.<\/p>\n<p>Or, s&rsquo;\u00e9vader est un crime. La loi veut qu&rsquo;il en soit ainsi. Pas un seul homme cependant, apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre cons\u00adciencieusement interrog\u00e9, n&rsquo;ose qualifier de criminel le fait de reprendre sa libert\u00e9 sans nuire \u00e0 autrui. La l\u00e9gis\u00adlation p\u00e9nale du bagne fran\u00e7ais est la seule au monde qui en ait ainsi d\u00e9cid\u00e9. Tout est fait d&rsquo;autre part pour pousser les for\u00e7ats \u00e0 l&rsquo;\u00e9vasion. Leur mortalit\u00e9 est effrayante et ils ne sont pas enferm\u00e9s comme le sont en France les condamn\u00e9s des maisons centrales et d\u00e9par\u00adtementales. Ils jouissent dans la journ\u00e9e d&rsquo;une demi- libert\u00e9 et pendant les heures de travail ont devant eux le champ libre. Les surveillants ne peuvent \u00eatre partout, et m\u00eame quand la surveillance est \u00e9troite comme dans les camps disciplinaires, des \u00e9vasions se produisent. Il impor\u00adtait donc que les murs garnis de tessons de bouteilles fussent remplac\u00e9s par un autre obstacle, et c&rsquo;est ainsi que l&rsquo;\u00e9vasion fut d\u00e9clar\u00e9e crime et punie de deux \u00e0 cinq ans de travaux forc\u00e9s ou de r\u00e9clusion cellulaire selon qu&rsquo;il s&rsquo;agit de condamn\u00e9s \u00e0 temps ou \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. Elle entra\u00eene aujourd&rsquo;hui la r\u00e9clusion dans tous les cas. Tous les ans cependant, malgr\u00e9 la gravit\u00e9 de la peine, nombre de for\u00e7ats tentent le coup, tellement est insupportable la vie qu&rsquo;on leur impose. L&rsquo;\u00e9vasion est le seul espoir des condamn\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, le seul espoir aussi des condam\u00adn\u00e9s aux longues peines, qui pratiquement \u00e9quivalent \u00e0 la peine perp\u00e9tuelle.<\/p>\n<p>La plupart du temps les tentatives d&rsquo;\u00e9vasion tournent mal et ne rapportent \u00e0 leurs auteurs que des souffrances ou des sanctions. On ne saurait compter les for\u00e7ats \u00e9vad\u00e9s qui se sont perdus en mer et en for\u00eat. Les condamn\u00e9s, les nouveaux surtout, ne soup\u00e7onnent pas la p\u00e9nible sur\u00adprise que leur r\u00e9serve la brousse guyanaise. Quand pour la premi\u00e8re fois le for\u00e7at fugitif se trouve au milieu de cette v\u00e9g\u00e9tation luxuriante, il est vite d\u00e9sorient\u00e9, d\u00e9cou\u00adrag\u00e9, perdu. Si la for\u00eat cesse, c&rsquo;est pour se continuer par la savane tremblante, dont le sol se d\u00e9robe sous les pas, et dont la vase perfide enlise le voyageur. Combien de fugitifs ont march\u00e9 dans la for\u00eat pendant des jours et des jours, tournant en rond sans s&rsquo;en douter, se retrouvant le soir \u00e0 leur point de d\u00e9part du matin, tant qu&rsquo;enfin, ayant \u00e9puis\u00e9 les quelques vivres qu&rsquo;ils avaient pu emporter, les pieds et les jambes couverts d&rsquo;ulc\u00e8res, terrass\u00e9s par la faim, ils se sont laiss\u00e9s tomber au pied d&rsquo;un arbre et sont morts sur place, n&rsquo;ayant pu trouver un chemin qui les conduise \u00e0 la libert\u00e9 ! D&rsquo;autres, ne voyant pas leurs camarades revenir, ont cru \u00e0 la r\u00e9ussite de leurs entre\u00adprises et se sont lanc\u00e9s comme eux dans la brousse o\u00f9 ils ont rencontr\u00e9 les cadavres recouverts de loques de leurs devanciers ou leurs squelettes blanchis. Cette horri\u00adble vision leur laissait entrevoir ce qui les attendait peut-\u00eatre le lendemain ! La fi\u00e8vre, la dysenterie, les ulc\u00e8res, le pian-bois peuvent s&rsquo;ajouter \u00e0 la faim et \u00e0 la fatigue, et s&rsquo;acharner sur l&rsquo;\u00e9vad\u00e9 t\u00e9m\u00e9raire qui n&rsquo;aura bient\u00f4t plus qu&rsquo;un d\u00e9sir, rencontrer un \u00eatre humain quelconque, noir bosh, peau-rouge, lib\u00e9r\u00e9 ou surveillant, qui le reconduise au bagne, pr\u00e9f\u00e9rable malgr\u00e9 ses rigueurs \u00e0 la mort en for\u00eat. Encore est-il que l&rsquo;apparition d&rsquo;une silhouette hu\u00admaine n&rsquo;est pas forc\u00e9ment le salut. Le surveillant chasseur d&rsquo;hommes, le noir bosh ou l&rsquo;indien Galibi peuvent tirer sans sommations sur le gibier humain. Mort ou vivant, la prime de capture est la m\u00eame, dix francs par t\u00eate \u00e0 terre, vingt-cinq francs en rivi\u00e8re, cinquante francs en mer.<\/p>\n<p>Pour \u00e9viter la brousse et ses dangers, beaucoup de for\u00ad\u00e7ats traversent le Maroni et se trouvent tout de suite en territoire \u00e9tranger. Mais en Guyane hollandaise, il n&rsquo;y a pas que les peaux-rouges \u00e0 craindre. Le gouvernement hollandais, en vertu d&rsquo;une entente avec celui de la Guyane, reconduit officieusement \u00e0 Saint-Laurent les \u00e9chapp\u00e9s du territoire p\u00e9nitentiaire. A vrai dire, beaucoup de for\u00e7ats peuvent s&#8217;embaucher dans des exploitations agricoles ou mini\u00e8res o\u00f9 ils trouvent un travail quelquefois bien r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, mais d\u00e8s que l&#8217;employeur n&rsquo;en a plus besoin ou qu&rsquo;ils tombent malades, ils sont imm\u00e9diatement rapa\u00adtri\u00e9s. Les autorit\u00e9s hollandaises op\u00e8rent d&rsquo;ailleurs des rafles p\u00e9riodiques et renvoient au Maroni les hommes malades ou devenus inutiles. Il est m\u00eame arriv\u00e9 \u00e0 une compagnie mini\u00e8re qui exploitait la bauxite en territoire hollandais de recruter clandestinement des for\u00e7ats \u00e0 Saint-Laurent. Le fait \u00e9tait connu de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire qui feignait de ne rien savoir. Apr\u00e8s les avoir employ\u00e9s tout le temps qu&rsquo;elle en avait besoin, la compagnie les licenciait et les reconduisait \u00e0 Saint-Lau\u00adrent, o\u00f9 les attendaient toutes les rigueurs de la juridic\u00adtion sp\u00e9ciale.<\/p>\n<p>Les for\u00e7ats, qui au cours d&rsquo;\u00e9vasions successives ont acquis.de l&rsquo;exp\u00e9rience, comprennent que c&rsquo;est encore par mer qu&rsquo;il vaut mieux partir. Une bonne embarcation et la c\u00f4te v\u00e9n\u00e9zu\u00e9lienne, l\u00e0 est le salut. Mais en g\u00e9n\u00e9ral le transport\u00e9 n&rsquo;est qu&rsquo;un marin d&rsquo;occasion. Que de piro\u00adgues chavir\u00e9es, de fugitifs noy\u00e9s et mang\u00e9s par les requins ! Beaucoup ne soup\u00e7onnent pas les dangers du littoral, longent la c\u00f4te et s&rsquo;\u00e9chouent sur des bancs de vase molle dont quelques-unes s&rsquo;\u00e9tendent jusqu&rsquo;\u00e0 quinze milles au large. L\u00e0 ils meurent de faim. Le fait est assez fr\u00e9quent pour que les Anglais et les Hollandais aient appel\u00e9 \u00ab French bank \u00bb un immense banc de vase qui se trouve sur la c\u00f4te entre les embouchures des rivi\u00e8res Coronie et Nickerie. Si, \u00e9chappant \u00e0 ce d\u00e9sastre, les \u00e9vad\u00e9s atteignent la c\u00f4te anglaise, ils sont arr\u00eat\u00e9s par la police qui, le plus souvent, les renvoie \u00e0 Cayenne. S&rsquo;ils ont de l&rsquo;argent, un d\u00e9lai de quatorze jours leur est accord\u00e9 pour quitter la colonie. Seuls ceux qui ont le bonheur d&rsquo;arriver \u00e0 l&#8217;embouchure de l&rsquo;Or\u00e9noque peuvent se con\u00adsid\u00e9rer comme sauv\u00e9s s&rsquo;il leur reste assez de force et de sant\u00e9 pour travailler. Beaucoup meurent de l&rsquo;effort qu&rsquo;ils viennent de produire et des privations qu&rsquo;ils ont subies. Les survivants doivent se familiariser avec l&rsquo;idiome du pays et beaucoup travailler pour mettre quelques sous de c\u00f4t\u00e9. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 force de volont\u00e9 et d&rsquo;endurance que les plus robustes et les mieux dou\u00e9s peuvent r\u00e9ussir \u00e0 gagner un coin du V\u00e9n\u00e9zu\u00e9la, meilleur que le delta de l&rsquo;Or\u00e9noque, o\u00f9 ils puissent s&rsquo;\u00e9tablir.<\/p>\n<p>Quand un homme s&rsquo;est \u00e9vad\u00e9 deux ou trois fois, l&rsquo;ad\u00administration p\u00e9nitentiaire l&rsquo;interne en g\u00e9n\u00e9ral aux Iles du Salut. Les cinquante surveillants des Iles Royale et de Saint-Joseph, la mer avec ses vagues, ses courants et ses requins, sont de gros obstacles aux \u00e9vasions et cepen\u00addant l\u00e0 encore il s&rsquo;en produit. Il y en e\u00fbt deux pendant mon s\u00e9jour. Une premi\u00e8re fois deux condamn\u00e9s s&rsquo;\u00e9va\u00add\u00e8rent ; une deuxi\u00e8me fois trois. Les deux premiers par\u00adtirent de nuit sur un radeau de fortune fait en cachette au cercle des surveillants o\u00f9 l&rsquo;un d&rsquo;eux \u00e9tait employ\u00e9 comme gar\u00e7on de salle. Le courant les porta \u00e0 l&#8217;embou\u00adchure du Sinnamary. Pris par les gendarmes, ils furent ramen\u00e9s aux Iles. Deux mois apr\u00e8s ils allaient \u00e0 Saint-Laurent pour r\u00e9pondre devant le Tribunal maritime sp\u00e9cial du crime d&rsquo;\u00e9vasion. Comme le vapeur qui les y con\u00adduisait rasait la berge du Maroni, nos deux for\u00e7ats, trompant la vigilance des deux surveillants d&rsquo;escorte se d\u00e9ferr\u00e8rent, piqu\u00e8rent un plongeon et purent atteindre les pal\u00e9tuviers sans \u00eatre atteints par les balles de revolver. L&rsquo;un d&rsquo;eux mourut en Guyane hollandaise, l&rsquo;autre gagna le V\u00e9n\u00e9zu\u00e9la. Quant aux deux surveillants convoyeurs, je laisse \u00e0 penser comment les re\u00e7ut \u00e0 Saint-Laurent le Directeur de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n<p>Les trois autres condamn\u00e9s qui s&rsquo;\u00e9vad\u00e8rent des Iles, cette m\u00eame ann\u00e9e, partirent aussi la nuit sur un radeau qu&rsquo;ils avaient construit dans un b\u00e2timent en r\u00e9paration o\u00f9 ils travaillaient dans la journ\u00e9e. Le jour convenu, ils sci\u00e8rent les barreaux de leur case et \u00e0 huit heures du soir, par une nuit noire, gagn\u00e8rent le b\u00e2timent qui cachait le radeau, mirent le radeau \u00e0 l&rsquo;eau et partirent. Ils atterrirent pr\u00e8s d&rsquo;Iracoubo, apr\u00e8s quarante-huit heures d&rsquo;une travers\u00e9e p\u00e9nible, transis par le froid et mac\u00e9r\u00e9s par l&rsquo;eau de mer. Sit\u00f4t mis \u00e0 l&rsquo;eau, le radeau avait pris sa stabilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;envers et les voyageurs furent immerg\u00e9s jus\u00adqu&rsquo;au ventre. L&rsquo;un d&rsquo;eux, mal chauss\u00e9, les pieds bless\u00e9s et ulc\u00e9r\u00e9s, infest\u00e9 de puces chiques et de vers macaques ne put suivre ses camarades et fut arr\u00eat\u00e9. Les deux autres furent repris plus tard et condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>Ces \u00e9vasions sont de remarquables exemples d&rsquo;\u00e9nergie. Le plus grand de ces \u00eelots ne d\u00e9passe pas vingt-sept hectares. On se demande comment les hommes qui y sont intern\u00e9s peuvent s&rsquo;\u00e9chapper. Cela arrive pourtant. Si serr\u00e9e qu&rsquo;elle soit, la surveillance a toujours quelques points faibles. Il faut qu&rsquo;elle apprenne les projets de d\u00e9part du condamn\u00e9, mais la d\u00e9lation ne lui vient pas toujours en aide. Quelquefois elle \u00e9pie des individus qui ne pensent nullement \u00e0 partir et s&rsquo;\u00e9gare sur de fausses pistes sugg\u00e9r\u00e9es souvent par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui s&rsquo;en vont ou leurs comp\u00e8res. Enfin ceux qui l&rsquo;exercent ne s&rsquo;\u00e9veil\u00adlent qu&rsquo;\u00e0 leurs heures et la plupart du temps dorment tranquilles, alors que le for\u00e7at qui a d\u00e9cid\u00e9 de partir pense sans cesse \u00e0 sa libert\u00e9 et \u00e9vite les fautes qui pour\u00adraient le trahir. Un for\u00e7at qui veut s&rsquo;\u00e9vader a quelquefois plus d&rsquo;esprit \u00e0 lui seul que trente surveillants avec leurs revolvers et leur arm\u00e9e de bourricots<a name=\"_ftnref12\" href=\"#_ftn12\"><em><strong>[12]<\/strong><\/em><\/a>. (1)<\/p>\n<p>Beaucoup de for\u00e7ats condamn\u00e9s \u00e0 un petit nombre d&rsquo;ann\u00e9es de travaux forc\u00e9s accompliraient leur peine sans chercher \u00e0 partir, si la faim, la maladie et les mau\u00advais traitements ne les poussaient \u00e0 fuir. S&rsquo;ils partent c&rsquo;est par instinct de conservation et ils n&rsquo;ont pas toujours \u00e0 le regretter. Si l&rsquo;on songe que la mort frappe aussi s\u00fbre\u00adment ceux qui essayent de faire leur peine sans s&rsquo;\u00e9vader, on voit combien nos peines sont cruelles et trompeuses.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, ceux qui en France les prononcent ne savent pas que les gradations de cinq, sept, dix, vingt ans n&rsquo;exis\u00adtent pas pratiquement et qu&rsquo;en fait toutes ces peines se confondent en une seule, la rel\u00e9gation d\u00e9finitive en Guyane qu&rsquo;\u00e9courte le plus souvent une mort pr\u00e9ma\u00adtur\u00e9e. Bien s\u00fbr aussi le criminel qui est press\u00e9 de quitter Saint-Martin-de-R\u00e9 pour venir en Guyane ne sait pas ce qui l&rsquo;attend. Gris\u00e9 par l&rsquo;espoir de s&rsquo;\u00e9vader, il se leurre sur la libert\u00e9 apparente dont jouissent les transport\u00e9s en Guyane. Il ne se doute pas que les \u00e9vasions font partie du syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire. Elles sont en effet pour l&rsquo;admi\u00adnistration un pr\u00e9cieux moyen de ruiner la sant\u00e9 des for\u00ad\u00e7ats et de les emp\u00eacher ainsi de revoir la m\u00e9tropole. Les seules \u00e9vasions qu&rsquo;elle redoute sont celles de criminels c\u00e9l\u00e8bres autour desquelles la presse fait du bruit.<\/p>\n<p>Il arrive que les fonctionnaires de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire tirent parti de ces \u00e9vasions et exploitent les for\u00e7ats dans leur passion de reconqu\u00e9rir la vie li\u00adbre. Combien de surveillants chasseurs d&rsquo;hommes ren\u00adcontrant dans la brousse un \u00e9vad\u00e9, ont laiss\u00e9 la libert\u00e9 au fugitif, quand celui-ci, plus g\u00e9n\u00e9reux que l&rsquo;adminis\u00adtration, remettait au surveillant une somme plus forte que la prime de capture ! Quand j&rsquo;ai quitt\u00e9 la Guyane, aucun agent charg\u00e9 de la police du fleuve Maroni ne se refusait \u00e0 passer un condamn\u00e9 \u00e9vad\u00e9 sur territoire hol\u00adlandais moyennant cinquante francs. L&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, le tarif n&rsquo;\u00e9tait que de vingt-cinq francs.<\/p>\n<p>Il y a aussi de gros profiteurs de l&rsquo;\u00e9vasion dans la popu\u00adlation libre de la colonie qui compte toujours quelques agents d&rsquo;\u00e9vasion. En g\u00e9n\u00e9ral, ces individus jouissent dans l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal d&rsquo;une r\u00e9putation de loyaut\u00e9, et leur m\u00e9\u00adtier pour \u00eatre ill\u00e9gal n&rsquo;en est pas moins exerc\u00e9 en conscience. Un de ces agents marrons versa cependant dans la plus ignoble criminalit\u00e9 : c&rsquo;est Victor Bichier, dont l&rsquo;histoire vaut la peine d&rsquo;\u00eatre cont\u00e9e.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/evasion1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3041\" title=\"\u00e9vasion\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/evasion1-300x281.jpg\" alt=\"\" width=\"157\" height=\"147\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/evasion1-300x281.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/evasion1.jpg 450w\" sizes=\"(max-width: 157px) 100vw, 157px\" \/><\/a>Victor Bichier naquit \u00e0 Kourou. Peu apr\u00e8s sa naissance il perdit son p\u00e8re et fut \u00e9lev\u00e9 avec ses fr\u00e8res et s\u0153urs par une m\u00e8re pauvre et m\u00e9ritante. Il alla \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole chez les Fr\u00e8res et n&rsquo;y re\u00e7ut qu&rsquo;une instruction rudimentaire, car il pr\u00e9f\u00e9rait \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, la vie au grand air, la p\u00eache et la chasse. Il grandit ainsi dans son pays et ne le quitta que pour servir deux ans dans la marine de l&rsquo;Etat o\u00f9 il fut r\u00e9form\u00e9. Puis il se maria et \u00e9leva trois enfants. Quand se passa le drame que je vais relater, Bichier avait cin\u00adquante-quatre ans. Depuis des ann\u00e9es il passait presque tout son temps en mer, ne rentrant \u00e0 Cayenne, o\u00f9 il avait un pied-\u00e0-terre, que pour vendre poissons frais, poissons sal\u00e9s, oiseaux de mer et surtout plumes d&rsquo;aigrettes panaches, qui \u00e9taient pour lui d&rsquo;un gros rapport. Ses absences duraient douze \u00e0 treize jours et chaque fois il gagnait de quatre \u00e0 cinq cents francs. Bichier se faisait au moins huit cents francs par mois et gagnait donc largement sa vie. Quelques habitants de la localit\u00e9 chuchotaient qu&rsquo;il facilitait souvent l&rsquo;\u00e9vasion des for\u00e7ats, qu&rsquo;il en conduisait souvent \u00e0 Demanti, petite ville br\u00e9silienne situ\u00e9e sur la c\u00f4te au-del\u00e0 de l&#8217;embouchure de l&rsquo;Oyapok, et qu&rsquo;il aug\u00admentait ainsi ses profits&#8230;<\/p>\n<p>Il arriva qu&rsquo;au mois de f\u00e9vrier 1918, un habitant de la commune de Kaw, Monsieur Emilien Polycarpe, se ren\u00addait par mer \u00e0 Cayenne dans une embarcation charg\u00e9e de bois de rose. Arriv\u00e9 \u00e0 l&#8217;embouchure de la rivi\u00e8re de Kaw, son attention fut attir\u00e9e par des cris r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. C&rsquo;\u00e9tait une voix humaine qui de la rive gauche lan\u00e7ait des appels. Polycarpe regarda attentivement et aper\u00e7ut un homme \u00e0 peu pr\u00e8s nu qui appelait et faisait des signaux comme pour \u00eatre secouru. Il approcha, accosta et trouva un arabe mourant de faim pour avoir pass\u00e9 plusieurs jours sans manger. Il prit \u00e0 son bord le malheureux en d\u00e9tresse, le r\u00e9chauffa, l&rsquo;habilla comme il put, lui donna \u00e0 manger. L&rsquo;Arabe lui montra des traces de projectiles qu&rsquo;il portait \u00e0 la t\u00eate et aux fesses, et lui raconta comment il venait d&rsquo;\u00e9chapper miraculeusement \u00e0 la mort alors que quatre de ses compagnons plus malheureux que lui ve\u00adnaient d&rsquo;\u00eatre l\u00e2chement assassin\u00e9s. Voici ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 : cinq condamn\u00e9s arabes avaient projet\u00e9 de s&rsquo;\u00e9va\u00adder et de partir pour le Br\u00e9sil. Tous les cinq \u00e9taient employ\u00e9s \u00e0 l&rsquo;entretien de la ligne t\u00e9l\u00e9graphique de Tonate \u00e0 Macouria et, comme pour r\u00e9aliser leur projet il leur fallait partir par la mer, ils pri\u00e8rent un de leurs compa\u00adtriotes nomm\u00e9 Ben Hamouda, lib\u00e9r\u00e9 des travaux forc\u00e9s, de traiter avec un patron de navire connaissant bien la mer et qui consente \u00e0 les emmener. Ben Hamouda alla trouver Bichier qui \u00e9tait toujours \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt d&rsquo;affaires de ce genre et qui voulut bien d\u00e9livrer les cinq captifs \u00e0 raison de cinq cents francs par t\u00eate, payables d&rsquo;avance. C&rsquo;\u00e9tait la ran\u00e7on qu&rsquo;il exigeait toujours de tous les condamn\u00e9s qu&rsquo;il conduisait au Br\u00e9sil. Les arabes accept\u00e8rent les con\u00additions qui leur \u00e9taient offertes et se pr\u00e9par\u00e8rent \u00e0 partir. Ben Hamouda leur acheta des vivres. Le jour du d\u00e9part arriva. Bichier quitta Cayenne dans la soir\u00e9e, accompagn\u00e9 d&rsquo;un matelot appel\u00e9 Apollinaire, p\u00eacheur comme lui. Arriv\u00e9 \u00e0 Tonate, \u00e0 l&rsquo;endroit d\u00e9termin\u00e9, il fit les signaux convenus avec sa lanterne. Les cinq arabes r\u00e9pondirent. Favoris\u00e9 par l&rsquo;obscurit\u00e9 d&rsquo;une nuit d&rsquo;orage, Bichier vint raser les sables de Macouria et jeta l&rsquo;ancre \u00e0 vingt m\u00e8tres des Arabes qui attendaient anxieux sur la plage. Ils s&#8217;embarqu\u00e8rent vivement et lui remirent deux mille cinq cents francs en louis d&rsquo;or et en billets de banque. Bichier prit aussit\u00f4t le large et se d\u00e9p\u00eacha de gagner la haute mer avant le jour. Toute la nuit ils voyag\u00e8rent. Le len\u00addemain matin vers neuf heures, Bichier qui s&rsquo;\u00e9tait rap\u00adproch\u00e9 de la c\u00f4te fit comprendre \u00e0 ses passagers qu&rsquo;il \u00e9tait fatigu\u00e9 par une nuit sans sommeil et qu&rsquo;il avait besoin de repos. Apollinaire amena les voiles et jeta l&rsquo;ancre \u00e0 trois cents m\u00e8tres environ des pal\u00e9tuviers qui bordent le rivage \u00e0 cet endroit. Bichier conseilla aux Arabes de se reposer ;<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous n&rsquo;avez plus \u00e0 vous inqui\u00e9ter de rien, leur dit-il, ici nous ne craignons plus personne et demain vous d\u00e9bar\u00adquerez en terre promise.<\/p>\n<p>En toute s\u00e9curit\u00e9 les Arabes s&rsquo;endormirent&#8230;<\/p>\n<p>A trois heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi l&rsquo;un d&rsquo;eux se r\u00e9veilla. II fut \u00e9tonn\u00e9 de voir que la mer s&rsquo;\u00e9tait retir\u00e9e \u00e0 plus d&rsquo;un kilom\u00e8tre de la c\u00f4te et que l&#8217;embarcation \u00e9tait \u00e9chou\u00e9e sur une plaine de vase si molle qu&rsquo;il \u00e9tait impossible de s&rsquo;y aventurer sans enfoncer jusqu&rsquo;\u00e0 la ceinture. Bichier couch\u00e9 \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re causait \u00e0 voix basse avec son matelot. Celui-ci le laissa, prit une large planche qu&rsquo;il posa sur la vase, se pla\u00e7a \u00e0 plat ventre sur cette planche et \u00e0 l&rsquo;aide des jambes et des pieds, ex\u00e9cutant une man\u0153uvre bien connue des p\u00eacheurs guyanais, glissa sur la vase avec une telle vitesse qu&rsquo;en trois minutes il avait atteint les pal\u00e9tuviers et disparaissait dans la verdure.<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 O\u00f9 diable va-t-il donc ? demand\u00e8rent les Arabes \u00e0 Bichier.<\/p>\n<p>Celui-ci, feignant de ne porter aucune attention \u00e0 la question pos\u00e9e, prit aussi une planche, sa gibeci\u00e8re et son fusil, et s&rsquo;\u00e9lan\u00e7a sur la vase comme son complice. Mais il s&rsquo;arr\u00eata \u00e0 vingt m\u00e8tres du bateau, tourna sa planche et fit face aux Arabes. Alors se passa une horrible sc\u00e8ne. Bichier \u00e0 genoux sur sa planche \u00e9paula et commen\u00e7a \u00e0 faire feu avec sang-froid comme s&rsquo;il e\u00fbt tir\u00e9 du gibier. Aux premiers coups de fusil deux hommes tomb\u00e8rent mortellement frapp\u00e9s, la t\u00eate fracass\u00e9e. Les survivants jet\u00e8rent des cris lamentables. Puis ce furent des pri\u00e8res et des supplications. Bichier continua son tir sans piti\u00e9, et de nouveaux cris de terreur rompirent encore le silence de l&rsquo;immense vasi\u00e8re. Bichier \u00e9puisa ses muni\u00adtions mais ne put achever le dernier passager. Celui-ci s&rsquo;\u00e9tait jet\u00e9 hors du petit navire d\u00e8s le premier coup tir\u00e9 et au prix d&rsquo;efforts inou\u00efs, bless\u00e9 \u00e0 la t\u00eate et aux fesses, il put gagner les pal\u00e9tuviers, s&rsquo;y cacher et se soustraire aux poursuites du meurtrier. Il y avait deux jours qu&rsquo;il r\u00e2lait \u00e9puis\u00e9 sur la rive gauche de la rivi\u00e8re de Kaw, quand passa la barque de M. Emilien Polycarpe&#8230;<\/p>\n<p>Mis au courant du drame, le sauveteur aussit\u00f4t arriv\u00e9 \u00e0 Cayenne, fit sa d\u00e9claration \u00e0 la police, expliqua com\u00adment il avait rencontr\u00e9 un \u00e9vad\u00e9 et raconta l&rsquo;histoire des cinq Arabes. La police enqu\u00eata et Bichier fut arr\u00eat\u00e9. Celui-ci nia tout d&rsquo;abord, puis il fut confront\u00e9 avec l&rsquo;Arabe rescap\u00e9 qui reconnut aussit\u00f4t le patron du navire que lui et ses camarades avaient lou\u00e9, l&rsquo;assassin de ses compagnons. A l&rsquo;instruction Bichier commen\u00e7a par nier syst\u00e9matiquement, mais les d\u00e9positions affirmatives de son complice Apollinaire le contraignirent \u00e0 entrer bien\u00adt\u00f4t dans la voie des aveux. Apollinaire certifia que Bichier avait ouvert le ventre de ses victimes pour y d\u00e9couvrir leurs plans, qu&rsquo;il en avait retir\u00e9 une somme importante en or et que, pour prix de son concours, il lui avait aussi\u00adt\u00f4t remis trois louis. La justice n&rsquo;e\u00fbt pas le temps de frapper Apollinaire, car il mourut en d\u00e9tention pr\u00e9ventive. A l&rsquo;audience, Bichier changeant de tactique essaya d&rsquo;att\u00e9nuer sa responsabilit\u00e9 en simulant la folie. Son avo\u00adcat, ma\u00eetre Q&#8230;-L&#8230;, sollicita les circonstances att\u00e9nuantes suppliant la Cour de tenir compte de l&rsquo;honorabilit\u00e9 de sa famille et du pass\u00e9 immacul\u00e9 de son client. Or, le pass\u00e9 du client \u00e9tait loin d&rsquo;\u00eatre immacul\u00e9 comme le disait l&rsquo;avo\u00adcat. Si Apollinaire n&rsquo;avait pas emport\u00e9 dans la tombe les secrets du pass\u00e9 de son patron, il e\u00fbt peut-\u00eatre fait de sensationnelles r\u00e9v\u00e9lations et le nombre exact des Arabes tu\u00e9s et enlis\u00e9s par Bichier e\u00fbt \u00e9tonn\u00e9 le public. Il fallut pour mettre un terme \u00e0 l&rsquo;industrie du criminel qu&rsquo;un de ses clients surv\u00e9c\u00fbt et parl\u00e2t. Quoiqu&rsquo;il en ait \u00e9t\u00e9, Victor Bichier, b\u00e9n\u00e9ficiant des circonstances att\u00e9nuantes, fut condamn\u00e9 \u00e0 vingt ans de travaux forc\u00e9s et \u00e0 dix ans d&rsquo;interdiction de s\u00e9jour pour : assassinats, ten\u00adtative d&rsquo;assassinats, vol simple et complicit\u00e9 d&rsquo;\u00e9vasion de transport\u00e9s.<\/p>\n<p>Depuis le 31 mai 1919, Bichier est intern\u00e9 aux Iles du Salut comme le sont toujours les condamn\u00e9s guyanais. Quand le temps est clair, il a la satisfaction de voir \u00e0 l&rsquo;horizon la c\u00f4te de Kourou, son pays natal. L&rsquo;adminis\u00adtration p\u00e9nitentiaire craignant la vengeance des trans\u00adport\u00e9s l&rsquo;a soustrait \u00e0 la vie de case et plac\u00e9 \u00ab \u00e0 l&rsquo;isole\u00adment \u00bb. Trois ans plus tard, le commandant du p\u00e9niten\u00adcier des \u00eeles demanda qu&rsquo;il fut nomm\u00e9 porte-cl\u00e9s et le directeur accepta. En bonne logique p\u00e9nitentiaire ces deux fonctionnaires pens\u00e8rent non sans raison que Bi\u00adchier \u00e9tait tout indiqu\u00e9 pour garder ses co-d\u00e9tenus et les emp\u00eacher de s&rsquo;\u00e9vader. Puisque, \u00e9tant libre, il tuait les \u00e9vad\u00e9s \u00e0 coup de fusil, devenu condamn\u00e9 lui-m\u00eame et nanti cette fois d&rsquo;une commission r\u00e9guli\u00e8re, il saurait les \u00e9reinter \u00e0 coups de trique ou de sabre d&rsquo;abatis s&rsquo;ils avaient envie de s&rsquo;\u00e9chapper.<\/p>\n<p>Aux termes de l&rsquo;article 17 de la convention franco- n\u00e9erlandaise conclue le 24 d\u00e9cembre 1895, tout individu \u00e9vad\u00e9 des p\u00e9nitenciers de la Guyane fran\u00e7aise et r\u00e9fugi\u00e9 sur le territoire de la Guyane hollandaise peut \u00eatre ex\u00adtrad\u00e9 \u00ab par le gouverneur de Suriname sur la production du signalement de l&rsquo;individu et de l&rsquo;extrait matriculaire qui indiquera les faits ayant motiv\u00e9 la condamnation ainsi que la juridiction qui l&rsquo;aura prononc\u00e9e \u00bb. Or, depuis plus de vingt ans les parties contractantes, en l&rsquo;esp\u00e8ce le gouverneur de la Guyane fran\u00e7aise et son coll\u00e8gue de la Guyane hollandaise, ont cru devoir conclure un accord officieux qui viole ouvertement les dispositions du trait\u00e9 pass\u00e9 entre la France et les Pays-Bas le 24 d\u00e9cem\u00adbre 1895, notamment celles de l&rsquo;article 17. C&rsquo;est ainsi que tous les for\u00e7ats et rel\u00e9gu\u00e9s r\u00e9fugi\u00e9s sur le territoire hollandais sont arr\u00eat\u00e9s et \u00ab officieusement remis \u00bb entre les mains des autorit\u00e9s fran\u00e7aises, alors qu&rsquo;aux termes des textes susvis\u00e9s, ils devraient \u00eatre extrad\u00e9s.<\/p>\n<p>Pareil accord intervint quelques ann\u00e9es plus tard avec le gouverneur de la Guyane anglaise au m\u00e9pris de la con\u00advention franco-anglaise du 14 ao\u00fbt 1876.<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;en 1926, le gouverneur de Trinidad appliquait strictement les dispositions de la convention franco-an\u00adglaise du 14 ao\u00fbt 1876, mais depuis cette date, fort des pr\u00e9c\u00e9dents intervenus, tant avec le gouverneur de la Guyane hollandaise qu&rsquo;avec celui de la Guyane anglaise, le gouverneur de la Guyane fran\u00e7aise conclut avec son coll\u00e8gue de Trinidad un accord officieux aux termes duquel la remise des \u00e9vad\u00e9s est d\u00e9sormais faite officieu\u00adsement, sans extradition l\u00e9gale.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on veut bien consid\u00e9rer qu&rsquo;en droit international l&rsquo;infraction \u00ab \u00e9vasion \u00bb n&rsquo;est pas de nature extradition\u00adnelle, que par suite tout individu extrad\u00e9 en raison de son \u00e9vasion ne peut l\u00e9galement \u00eatre poursuivi de ce chef, on voit l&rsquo;importance du pr\u00e9judice caus\u00e9 aux \u00e9vad\u00e9s remis par les Guyanes hollandaise et anglaise et Trinidad aux autorit\u00e9s fran\u00e7aises, et la diff\u00e9rence de traitement qui en r\u00e9sulte pour les \u00e9vad\u00e9s d&rsquo;autre provenance, qui pourtant sont dans le m\u00eame cas. Par exemple, quand en Italie, en Espagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, bref dans tous les pays li\u00e9s avec la France par des conventions, l&rsquo;extra\u00addition d&rsquo;un fugitif est prononc\u00e9e, celui-ci est bien r\u00e9in\u00adt\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la Transportation ou \u00e0 la Rel\u00e9gation, mais alors il n&rsquo;est pas, il ne peut pas, \u00eatre poursuivi l\u00e9galement pour son \u00e9vasion. Or tous les fugitifs r\u00e9fugi\u00e9s sur les terri\u00adtoires hollandais et anglais des Guyanes et sur celui de Trinidad \u00e9tant \u00ab\u00a0officieusement remis \u00bb et non extrad\u00e9s, l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire se pr\u00e9valant du caract\u00e8re purement officieux de la remise, poursuit tous les fugitifs devant les tribunaux comp\u00e9tents qui les condamne pour \u00e9vasion.<\/p>\n<p>Il est vrai qu&rsquo;en s&rsquo;\u00e9vadant le for\u00e7at transgresse la loi, et partant, commet une infraction, mais il est \u00e9galement vrai qu&rsquo;en ne respectant pas la convention qui les lie, l&rsquo;Etat de refuge et l&rsquo;Etat requ\u00e9rant sont plus m\u00e9prisa\u00adbles que le condamn\u00e9 fugitif. Certes, on ne manquera pas d&rsquo;exciper, en l&rsquo;esp\u00e8ce, de consid\u00e9rations d&rsquo;ordre utili\u00adtaire. Admettons que ces consid\u00e9rations soient justes : mais alors pourquoi ne pas modifier le trait\u00e9 ? Si ceux qui l\u00e9gif\u00e8rent et font ex\u00e9cuter les lois aux autres sont les premiers \u00e0 les violer, si on ne peut faire confiance \u00e0 une convention, on ne voit plus l&rsquo;utilit\u00e9 de pareils actes. G\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es, de telles transgressions aboutiraient en fin de compte \u00e0 la suppression du droit international. Par ailleurs, on s&rsquo;explique difficilement que le Royaume-Uni proc\u00e8de d&rsquo;une mani\u00e8re l\u00e9gale en observant toutes les dis\u00adpositions de la convention, alors que la colonie de la Guyane et celle de Trinidad relevant du m\u00eame pavillon et de la m\u00eame convention proc\u00e8dent d&rsquo;une mani\u00e8re ill\u00e9\u00adgale.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est que ces accords officieux ill\u00e9gaux font l&rsquo;af\u00adfaire des Hollandais et des Anglais. Gens raisonnables et pratiques, ils gardent nos for\u00e7ats tant que ceux-ci tra\u00advaillent et se conduisent bien. Ils nous les renvoient sans autre forme de proc\u00e8s quand ils sont vieux ou malades ; ou qu&rsquo;ils ont eu maille \u00e0 partir avec la police locale Ces m\u00eames accords font aussi l&rsquo;affaire de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire qui a tout fait pour qu&rsquo;ils fussent conclus dans l&rsquo;ombre. Fid\u00e8le an principe de la guillotine s\u00e8che, elle a ainsi r\u00e9ussi \u00e0 escamoter les proc\u00e9dures l\u00e9gales de l&rsquo;extradition pour jeter en cellule, pendant de longues d\u00e9tentions pr\u00e9ventives, tous les r\u00e9int\u00e9gr\u00e9s des Guyanes hollandaise et anglaise et de Trinidad que jugera dans la suite le Tribunal maritime sp\u00e9cial.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-259\" title=\"tete-de-mort\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tete-de-mort.bmp\" alt=\"dessin de Jacob, fonds Jacob, CIRA Marseille\" width=\"158\" height=\"158\" \/><\/a>EXECUTIONS SOMMAIRES<\/p>\n<p>A l&rsquo;abri des lois et des institutions p\u00e9nitentiaires, nos garde-chiourme, quelquefois infid\u00e8les \u00e0 la m\u00e9thode lente, peuvent faire passer incontinent de vie \u00e0 tr\u00e9pas des hom\u00admes que la justice de leur pays n&rsquo;a pourtant pas condam\u00adn\u00e9s \u00e0 mort, mais seulement \u00e0 quelques ann\u00e9es de travaux forc\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour juger en toute connaissance de cause les sc\u00e8nes meurtri\u00e8res qui, on peut presque dire chaque ann\u00e9e, salissent notre bagne de droit commun, il faut conna\u00eetre la loi et la r\u00e8gle. Ce n&rsquo;est pas compliqu\u00e9 : les \u00ab Instruc\u00adtions pour le Corps militaire des Surveillants \u00bb portent que les surveillants envoy\u00e9s \u00e0 la poursuite des transpor\u00adt\u00e9s \u00e9vad\u00e9s ne marchent jamais isol\u00e9ment et sont toujours arm\u00e9s de leur fusil et de leur revolver. S&rsquo;ils surprennent des transport\u00e9s \u00e9vad\u00e9s, ils doivent d&rsquo;abord leur donner l&rsquo;ordre de se rendre. En cas de non ob\u00e9issance, ils font alors trois sommations, puis, au moindre mouvement du condamn\u00e9 pour prendre la fuite, font usage de leurs armes. En cas de fuite imm\u00e9diate du condamn\u00e9, ils doi\u00advent en faire usage sur le champ. En dehors des diff\u00e9rents cas d&rsquo;\u00e9vasion par terre et par eau et de ces seuls cas d&rsquo;\u00e9vasion, les surveillants ne sont autoris\u00e9s \u00e0 se servir de leurs armes que dans le cas de l\u00e9gitime d\u00e9fense. Ici les dispositions de l&rsquo;article 321 du Code p\u00e9nal trouvent leur application : \u00ab Le meurtre ainsi que les blessures sont excusables s&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9s par des coups ou violences graves envers les personnes \u00bb. Les instructions ajoutent que \u00ab les surveillants ne doivent pas perdre de vue que le meurtre n&rsquo;est excusable que si les violences ou les coups mettent leur vie en danger \u00bb.<\/p>\n<p>Je ne parlerai donc pas ici des for\u00e7ats arr\u00eat\u00e9s au cours de leur \u00e9vasion, qui sont tomb\u00e9s victimes de leur audace, pour n&rsquo;avoir pas ob\u00e9i aux sommations des surveillants. Du point de vue de la loi, celui qui s&rsquo;\u00e9vade est un crimi\u00adnel et celui qui tue fait son devoir. Je ne critique pas la loi. Je l&rsquo;admets un instant sans r\u00e9serves pour montrer comment dans la vie courante des bagnes elle est trop souvent et abominablement transgress\u00e9e. Je ne vise pas ici les cas heureusement rarissimes, o\u00f9 des transport\u00e9s essayant d&rsquo;attenter \u00e0 la vie de leurs gardiens, ceux-ci tuent avec raison leurs agresseurs. Je n&rsquo;ai ici en vue que des homicides pr\u00e9text\u00e9s par l&rsquo;\u00e9vasion ou la l\u00e9gitime d\u00e9fense et qui, m\u00eame jug\u00e9s du point de vue l\u00e9gal, ne sauraient \u00eatre absous. Ne pouvant citer tous ceux que je connais &#8211; ce serait fastidieux &#8211; je me bornerai \u00e0 donner un exemple des trois principaux types de ces meurtres qui une fois par an en moyenne, font passer un condamn\u00e9 dans l&rsquo;autre monde et un agent au grade sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Premier type. &#8211; Le meurtrier sera traduit devant le Conseil de guerre.<\/p>\n<p>Le 6 octobre 19&#8230;, un convoi de r\u00e9clusionnaires s&#8217;em\u00adbarquait \u00e0 Saint-Laurent sur le vapeur \u00ab Maroni \u00bb \u00e0 destination des Iles du Salut. Il va sans dire que cette cat\u00e9gorie de passagers \u00e9tait mise \u00e0 la barre de justice. Un condamn\u00e9 du nom de Duval eut le pied assez petit pour le sortir de la manille et en profita pour plonger dans le fleuve \u00e0 l&rsquo;un des points du parcours o\u00f9 le vapeur longe la berge. Les surveillants d\u00e9charg\u00e8rent leurs revol\u00advers. Deux soldats tir\u00e8rent. Ce fut en vain. Ch\u00e9tif et d\u00e9\u00adprim\u00e9 par seize mois de pr\u00e9vention cellulaire, Duval nageait et luttait sans succ\u00e8s contre le courant qui l&#8217;em\u00adp\u00eachait d&rsquo;atterrir. Le vapeur stoppa. Un canot mont\u00e9 par quatre matelots et les deux surveillants Fabre et Durand fut mis \u00e0 l&rsquo;eau et la chasse continua. Durand tira trois fois et trois fois rata Duval. Celui-ci \u00e9puis\u00e9 avait abord\u00e9. Il s&rsquo;accrochait \u00e0 une branche et ne pouvait arriver \u00e0 se hisser hors de l&rsquo;eau. Il fut bient\u00f4t rattrap\u00e9 et les matelots le mirent au fond du canot. Durand voulut encore tirer sur lui, mais Fabre s&rsquo;interposa disant \u00e0 son coll\u00e8gue : \u00ab Assez comme cela, rengaine ton revolver ; cet homme appartient d\u00e9sormais \u00e0 la loi \u00bb. Durand rengaina en accablant Duval d&rsquo;injures. Le canot rejoignit le bord et Duval fut remis aux fers. Durand \u00e9tait indign\u00e9 d&rsquo;avoir rat\u00e9 Duval et s&rsquo;en plaignait \u00e0 tout venant. Il \u00e9tait fort en col\u00e8re et sa mauvaise humeur cherchait un exutoire. Elle le trouva. A c\u00f4t\u00e9 des condamn\u00e9s r\u00e9clusionnaires mis aux fers d&rsquo;autres \u00e9taient sans entraves. De ce nombre \u00e9tait le condamn\u00e9 Vincent. On \u00e9tait en pleine mer et Vincent mangeait \u00e0 l&rsquo;avant un morceau de pain et de lard. Il \u00e9tait debout. Durand commanda \u00e0 Vincent de s&rsquo;asseoir. Le condamn\u00e9 fit remarquer \u00e0 Durand que le pont \u00e9tait mouill\u00e9 et sali par les vomissements des condamn\u00e9s qui avaient le mal de mer. \u00ab Asseyez-vous ! \u00bb hurla Durand et, tirant soudain son arme de l&rsquo;\u00e9tui, il fit feu sur Vincent. Vincent agonisa pendant tout le trajet. A son arriv\u00e9e aux Iles, dix-huit heures apr\u00e8s l&rsquo;attentat, Vincent mourait dans une dyspn\u00e9e intense, le thorax envahi par un em\u00adphys\u00e8me sous-cutan\u00e9 consid\u00e9rable. La balle avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 par le cou, effleur\u00e9 le cul-de-sac pleural, fractur\u00e9 une c\u00f4te et l&rsquo;omoplate et s&rsquo;\u00e9tait perdue dans les masses mus\u00adculaires de l&rsquo;\u00e9paule. Sur le rapport du capitaine St\u00e9phan, commandant le vapeur \u00ab Maroni \u00bb, qui de sa passerelle avait \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin de cette sc\u00e8ne, Durand fut traduit de\u00advant le Conseil de guerre et acquitt\u00e9. Deux condamn\u00e9s du convoi port\u00e8rent plainte au Ministre de la Justice, lui exposant comment Vincent avait trouv\u00e9 la mort. Ces plaintes revinrent au directeur de l&rsquo;administration p\u00e9ni\u00adtentiaire pour renseignements. Celui-ci fit traduire les deux plaignants devant le Tribunal Maritime sp\u00e9cial pour d\u00e9nonciations calomnieuses. Le Tribunal les ac\u00adquitta.<\/p>\n<p>Concluons : tout surveillant qui a fait usage de son arme contre un transport\u00e9 est d\u00e9f\u00e9r\u00e9 au Conseil de guerre. Il semblerait donc que beaucoup de ces meurtriers aient sujet d&rsquo;\u00eatre inquiets. Il n&rsquo;en est rien. Ils peuvent compara\u00eetre en toute tranquillit\u00e9. Ils sont inva\u00adriablement acquitt\u00e9s, quelquefois f\u00e9licit\u00e9s. Les mem\u00adbres du Conseil de guerre ne sont pas tous dupes des proc\u00e9d\u00e9s grossiers qui transforment les plus franches tueries en autant d&rsquo;actions n\u00e9cessaires et m\u00e9ritoires. Mais comment ceux d&rsquo;entre eux qui doutent des proc\u00e8s-ver\u00adbaux faits par les meurtriers eux-m\u00eames et des faux t\u00e9moignages recueillis pour les besoins de la cause par l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire, comment ceux-l\u00e0 ne se laisseraient-ils pas aller \u00e0 appuyer franchement leur jugement sur des d\u00e9clarations dont les signataires asser\u00adment\u00e9s portent en fin de compte toute la responsabilit\u00e9, puisque cela est traditionnel, en quelque sorte r\u00e9gulier et de plus si facile ? Comment ne r\u00e9pudieraient-ils pas les doutes et les scrupules qui se pr\u00e9sentent \u00e0 leur cons\u00adcience, quand il s&rsquo;agit d&rsquo;une part, d&rsquo;un criminel de droit commun que la condamnation de son meurtrier ne ferait d&rsquo;ailleurs pas revenir \u00e0 la vie, et de l&rsquo;autre, d&rsquo;un agent dont la condamnation serait, leur semble-t-il, une atteinte \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 ?<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/evasion.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-824\" title=\"evasion\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/evasion-300x226.jpg\" alt=\"Evasion\" width=\"147\" height=\"110\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/evasion-300x226.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/evasion.jpg 636w\" sizes=\"(max-width: 147px) 100vw, 147px\" \/><\/a>Deuxi\u00e8me type. &#8211; L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire met en \u0153uvre ses moyens habituels pour \u00e9touffer l&rsquo;affaire.<\/p>\n<p>Ce drame e\u00fbt pour th\u00e9\u00e2tre l&rsquo;\u00eele de Saint-Joseph. Le 10 octobre 19&#8230;, le surveillant de service constata que deux hommes du huiti\u00e8me peloton Belloc et Rosset man\u00adquaient \u00e0 l&rsquo;appel du soir. Une battue fut faite aussit\u00f4t dans l&rsquo;\u00eele et le littoral fouill\u00e9. Le jour pointait qu&rsquo;on n&rsquo;avait encore rien d\u00e9couvert. A huit heures du matin, le porte-cl\u00e9s Mayouf vit qu&rsquo;aux abords d&rsquo;une petite grotte du bord de la mer l&rsquo;herbe \u00e9tait foul\u00e9e. Il le fit remarquer au chef de camp Pietri. Celui-ci d\u00e9signa deux surveil\u00adlants pour visiter cette cachette et au fond du trou on aper\u00e7ut les deux \u00e9vad\u00e9s. Le chef de camp fit garder \u00e0 vue l&rsquo;entr\u00e9e du repaire et d\u00e9cida que la capture serait faite pendant la sieste. Il pr\u00e9f\u00e9rait une heure o\u00f9 tous les hom\u00admes seraient rentr\u00e9s en case et o\u00f9 il n&rsquo;y aurait plus dehors que des surveillants ou des porte-cl\u00e9s choisis. Il impor\u00adtait en effet d&rsquo;\u00e9carter tout t\u00e9moin g\u00eanant, car il fallait prendre Rosset plut\u00f4t mort que vif. C&rsquo;\u00e9tait un coutu\u00admier d&rsquo;\u00e9vasions. N&rsquo;avait-il pas r\u00e9ussi quelques mois avant \u00e0 atterrir au continent en s&rsquo;\u00e9vadant de File Royale sur un m\u00e9chant radeau ? A midi toutes les corv\u00e9es \u00e9taient rentr\u00e9es. Sans aucune sommation les agents Mange et Marinetti font feu dans la grotte. Rosset bless\u00e9 cherche \u00e0 sortir pour se rendre. Mange qui se tenait \u00e0 une dis\u00adtance respectueuse le tue d&rsquo;un coup heureux. Belloc voyant le sort de son camarade, l\u00e9g\u00e8rement bless\u00e9 lui- m\u00eame au bras et au nez, s&rsquo;allonge et fait le mort. Un surveillant s&rsquo;oppose \u00e0 ce qu&rsquo;on l&rsquo;ach\u00e8ve et lui sauve ainsi la vie. Les deux for\u00e7ats furent transport\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00eele Royale, Rosset \u00e0 l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre et Belloc \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, et l&rsquo;enqu\u00eate commen\u00e7a.<\/p>\n<p>Comme toujours les agents argu\u00e8rent de la l\u00e9gitime d\u00e9fense. Ils montr\u00e8rent un sabre d&rsquo;abatis dont ils pr\u00e9\u00adtendaient que Rosset \u00e9tait arm\u00e9 et avec lequel il aurait menac\u00e9 le surveillant Mange et le porte-cl\u00e9s Mayouf. En r\u00e9alit\u00e9 c&rsquo;\u00e9tait un sabre d&rsquo;abatis de la cuisine du chef de camp dont se servait le cuisinier de celui-ci pour ouvrir les cocos. L&rsquo;enqu\u00eate judiciaire marchait assez bien pour l&rsquo;administration lorsque le rapport m\u00e9dico-l\u00e9gal du m\u00e9decin et les t\u00e9moignages oculaires du m\u00e9decin et du pharmacien du p\u00e9nitencier faillirent tout g\u00e2ter. Ces mes\u00adsieurs avaient suivi les p\u00e9rip\u00e9ties du drame de la terrasse de l&rsquo;\u00eele Royale avec la longue-vue du guetteur. De plus le m\u00e9decin avait autopsi\u00e9 le cadavre et concluait que le surveillant Mange n&rsquo;avait pas tir\u00e9 \u00e0 bout portant, comme il l&rsquo;annon\u00e7ait, mais d&rsquo;assez loin. Le commandant du p\u00e9ni\u00adtencier fut tr\u00e8s embarrass\u00e9. Qu&rsquo;adviendrait-il du principe d&rsquo;autorit\u00e9 si les agents qui repr\u00e9sentent la loi couraient les risques d&rsquo;en subir les rigueurs m\u00eame att\u00e9nu\u00e9es ? Il exposa la situation au directeur. Celui-ci \u00e9crivit au chef du Service de Sant\u00e9 et sur la pri\u00e8re de celui-ci le m\u00e9de\u00adcin fit silence. Son rapport fut class\u00e9. Le pharmacien se tut aussi. Restait le transport\u00e9 Belloc. On lui donna cent francs ; on lui promit qu&rsquo;apr\u00e8s gu\u00e9rison il serait envoy\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00eele du Diable o\u00f9 la discipline est douce et o\u00f9 il serait autoris\u00e9 \u00e0 p\u00eacher. On lui promit enfin l&rsquo;avancement en classe aux prochaines propositions. Belloc t\u00e9moigna alors dans le sens indiqu\u00e9 par l&rsquo;enqu\u00eateur et toutes les pro\u00admesses furent tenues.<\/p>\n<p>L&rsquo;administration ach\u00e8te couramment le silence de ses victimes. Peu avant ce drame, au camp disciplinaire de Charvein, le condamn\u00e9 Michot eut l&rsquo;audace de demander tr\u00e8s humblement pourtant, \u00e0 l&rsquo;agent L\u00e9onardi qui sur\u00adveillait la corv\u00e9e le bout de cigarette qu&rsquo;il achevait. \u00ab Le voil\u00e0 ! le bout de ma cigarette ! \u00bb r\u00e9pondit L\u00e9onardi et avant que le condamn\u00e9 Michot e\u00fbt le temps de prendre le large, il avait le thorax travers\u00e9 de part en part par une balle de la carabine du surveillant. Il fut hospitalis\u00e9 et gu\u00e9rit. Il accepta de ne faire aucune plainte et obtint ainsi son d\u00e9classement du camp des incorrigibles.<\/p>\n<p>Concluons : Le directeur de l&rsquo;administration p\u00e9niten\u00adtiaire doit cependant bien comprendre que faire rega\u00adgner une classe \u00e0 Belloc et d\u00e9classer Michot du camp disciplinaire, c&rsquo;est reconna\u00eetre avec \u00e9clat que l&rsquo;un et l&rsquo;au\u00adtre ont \u00e9t\u00e9 l&rsquo;objet d&rsquo;une tentative criminelle et que ses agents sont des assassins, car si ces condamn\u00e9s s&rsquo;\u00e9taient tant soit peu mis dans le cas de provoquer les coups de revolver ou de carabine, la commission disciplinaire au moins se serait impos\u00e9e. Il le comprend bien en effet. Mais \u00e0 qui donne-t-il cette preuve de la culpabilit\u00e9 de ses agents ? A l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal ? Il ne compte pas. Aux fonc\u00adtionnaires de l&rsquo;administration ? Tous par int\u00e9r\u00eat approu\u00advent cette mani\u00e8re de faire qui atteint s\u00fbrement son but : \u00e9touffer le scandale. L&rsquo;essentiel en effet est que l&rsquo;affaire ne soit pas \u00e9bruit\u00e9e. Surtout pas de conseil de guerre. Si bon gar\u00e7on qu&rsquo;il soit, il pourrait un jour se f\u00e2cher ! Etouffer est plus simple. Qui saura au dehors qu&rsquo;un for\u00e7at a avanc\u00e9 en classe pour avoir \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 par un agent ?<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me type. &#8211; L&rsquo;ex\u00e9cution a lieu dans les locaux disciplinaires. Cas de l\u00e9gitime d\u00e9fense.<\/p>\n<p>Le 25 avril 19&#8230;, le condamn\u00e9 Pap&#8230;, r\u00e9clusionnaire profitant de la visite m\u00e9dicale hebdomadaire s&rsquo;\u00e9tait fait porter malade. A la visite, Pap&#8230;, n&rsquo;accusa aucun ma\u00adlaise mais, dans une attitude path\u00e9tique et avec une loquacit\u00e9 intarissable, protesta de son innocence et sup\u00adplia le m\u00e9decin ou de le sauver ou de le tuer, car, disait-il, il ne pouvait se faire \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00eatre puni sans avoir rien fait de mal. Le m\u00e9decin se rendit compte que cet homme avait perdu tout contr\u00f4le de lui-m\u00eame et fit part de ses impressions \u00e0 haute et intelligible voix. Il lui prescrivit une purgation au sulfate de soude. Lorsque les quarante grammes de sel purgatif furent remis \u00e0 Pap&#8230;, apr\u00e8s la visite, en pr\u00e9sence du sur\u00adveillant Leclerc, il les refusa. Mais le surveillant se montra inflexible. \u00ab Ils sont prescrits, disait-il, et vous les prendrez ! Ou alors vous n&rsquo;aviez qu&rsquo;\u00e0 ne pas vous faire porter malade \u00bb. Le condamn\u00e9 infirmier fit observer \u00e0 voix basse au surveillant qu&rsquo;il ne convenait peut-\u00eatre pas de faire prendre la m\u00e9decine de force, qu&rsquo;il croyait que le m\u00e9decin lui-m\u00eame ne le ferait pas, qu&rsquo;il avait prescrit la purgation comme m\u00e9dicament d&rsquo;attente et pour voir venir, plut\u00f4t que par n\u00e9cessit\u00e9. Le surveillant voulait faire prendre la m\u00e9decine de gr\u00e9 ou de force. Il insista et fit tant et si bien que Pap&#8230;, jeta la solution dans son baquet \u00e0 vidange. Leclerc, pour ce motif, le traduisit devant la commission disciplinaire qui infligea quinze jours de cellule. Dans sa cellule Pap&#8230;, refusa de manger plusieurs jours de rang. Tous les matins on retrouvait intacte la boule de pain de la veille. Leclerc voul\u00fbt alors le forcer \u00e0 manger son pain. Mais, comme pour le sulfate de soude, il \u00e9choua et Pap&#8230;, jeta sa boule dans le baquet \u00e0 vidange. Leclerc furieux empoigna Pap&#8230; et le secoua comme un prunier. Quand ce petit passage \u00e0 tabac fut termin\u00e9, Pap&#8230;, saisit le baquet et le jeta dans la direc\u00adtion du surveillant qui s&rsquo;\u00e9tait recul\u00e9 et appela aussit\u00f4t les porte-cl\u00e9s. Pap&#8230; accroupi dans le fond de sa cellule fut amen\u00e9 par deux porte-cl\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 sa porte et, alors qu&rsquo;il \u00e9tait maintenu et bien maintenu, Leclerc lui logea une balle de revolver en plein corps. Il mourut quelques heu\u00adres apr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital.<\/p>\n<p>Concluons : Apr\u00e8s une histoire comme celle-l\u00e0, le sur\u00adveillant r\u00e9dige un proc\u00e8s-verbal o\u00f9 il d\u00e9clare que ce jourd&rsquo;hui, tel jour de telle ann\u00e9e et \u00e0 telle heure, lui sous\u00adsign\u00e9, rev\u00eatu de son uniforme et agissant en vertu de tel ou tel d\u00e9cret, a d\u00fb, devant les menaces du condamn\u00e9 un tel, matricule tant, faire usage de son arme. Il ajoute de plus, qu&rsquo;il a fait aussit\u00f4t venir l&rsquo;infirmier dont les soins sont rest\u00e9s inutiles.<\/p>\n<p>Les surveillants savent pourtant bien que, malgr\u00e9 leurs proc\u00e8s-verbaux qui ne repr\u00e9sentent que la v\u00e9rit\u00e9 offi\u00adcielle, la v\u00e9rit\u00e9 vraie finit toujours par se conna\u00eetre. Une fois le meurtre consomm\u00e9 et l&rsquo;affaire jug\u00e9e ou class\u00e9e, il arrive m\u00eame quelquefois que le meurtrier, se sentant d\u00e9finitivement \u00e0 l&rsquo;abri, est le premier \u00e0 raconter l&rsquo;his\u00adtoire comme elle s&rsquo;est pass\u00e9e, en tire vanit\u00e9 et trouve chez ses coll\u00e8gues et ses chefs pleine et enti\u00e8re approba\u00adtion. Or, dans tous ces cas o\u00f9 les hommes au cachot, la plupart du temps pouss\u00e9s \u00e0 bout, lancent dans la direc\u00adtion du surveillant et le plus souvent sans l&rsquo;atteindre, le petit couvercle en bois de leur baquet \u00e0 eau ou \u00e0 vidange ou encore un jet de salive, je ne vois pas que les agents aient l\u00e9galement le droit de faire usage de leurs armes. Dans tous ces cas il suffirait au surveillant, qui est tou\u00adjours flanqu\u00e9 de deux ou trois porte-cl\u00e9s, de clore l&rsquo;inci\u00addent en faisant fermer la porte du cachot. Mais cela n&rsquo;est pas dans l&rsquo;esprit de la maison. Les directeurs de l&rsquo;admi\u00adnistration aussi bien que les chefs de p\u00e9nitencier consi\u00add\u00e8rent sans doute que ces ex\u00e9cutions sont n\u00e9cessaires au maintien de la discipline, puisqu&rsquo;ils les couvrent de leur approbation et ne font rien pour en \u00e9viter le retour. Il est pourtant av\u00e9r\u00e9 que la plupart de ces meurtres n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s ni de coups, ni de jets d&rsquo;objets d&rsquo;aucune sorte, ni m\u00eame de menaces. Ils ont pu suivre des gestes ou des attitudes mal interpr\u00e9t\u00e9s par des agents sans sang-froid ou bien froidement invent\u00e9s par des canailles.<\/p>\n<p>A bien consid\u00e9rer toutes ces fusillades on voit qu&rsquo;elles sont toujours caus\u00e9es ou par une terreur injustifi\u00e9e qui am\u00e8ne un r\u00e9flexe de d\u00e9fense, ou par une rancune, ou encore par l&rsquo;ambition, car l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire fait avancer les agents \u00e9nergiques.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Dieudonn\u00e9 Eug\u00e8ne, La vie des for\u00e7ats, collection Les Documents Bleus, Gallimard, Paris, 1930, p.202.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Henri Charri\u00e8re dit Papillon.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Dev\u00e8ze Michel, Cayenne, d\u00e9port\u00e9s et bagnards, collection Archives, Julliard, 1965, p.248.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Louis Rousseau donne la date de 1919 mais \u00e0 cette \u00e9poque il n&rsquo;officie pas encore en Guyane.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Mesclon Antoine, Comment j&rsquo;ai subi quinze de bagne, Les Editions Sociales, Paris 1926, p.307.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> A. N.O.M., H1481\/Jacob.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> A.N.O.M., H1481\/Jacob.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> A.N.O.M., H1481\/Jacob.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn9\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> A.N.O.M., H1841\/Jacob.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn10\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> Sergent Alain, Un anarchiste de la Belle Epoque, Le Seuil, 1950, p.159. L\u00e0 aussi, Rousseau change le nom. Le capitaine Olive devient le capitaine Stephan.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn11\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> A.N.O.M., H4097\/Ferrand.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn12\" href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> Mouchard.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:none;\n\tfont-size:12.0pt;\n\tfont-family:\"Arial Unicode MS\",\"sans-serif\";\n\tmso-bidi-language:FR;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le chapitre 6 du livre du Docteur Rousseau aborde logiquement le th\u00e8me de l&rsquo;\u00e9vasion apr\u00e8s l&rsquo;analyse plus que critique des processus de normation faisant du bagnard un rouage interchangeable parce que p\u00e9rissable. Eradiquer toute vell\u00e9it\u00e9 d&rsquo;opposition, briser les \u00e9nergies, le bagne est un monde violent et totalitaire qui n&rsquo;offre aucune perspective de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. 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