{"id":4009,"date":"2016-02-20T01:10:43","date_gmt":"2016-02-19T23:10:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=4009"},"modified":"2015-12-29T20:17:40","modified_gmt":"2015-12-29T18:17:40","slug":"un-medecin-au-bagne-chapitre-2","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2016\/02\/un-medecin-au-bagne-chapitre-2\/","title":{"rendered":"Un m\u00e9decin au Bagne chapitre 2"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-510\" title=\"Un m\u00e9decin au bagne, \u00e9ditions Fleury, 1930\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg\" alt=\"\" width=\"109\" height=\"148\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg 221w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 109px) 100vw, 109px\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/regime.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4010\" title=\"r\u00e9gime\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/regime.jpg\" alt=\"\" width=\"99\" height=\"149\" \/><\/a>Mourir au bagne ? D&rsquo;accord mais de mort lente, le ventre vide, mal log\u00e9 et mal habill\u00e9, semble nous dire le docteur Louis Rousseau. Le propos de l&rsquo;Oncle dans un <em>M\u00e9decin au bagne<\/em> vise en effet \u00e0 d\u00e9montrer que l&rsquo;esp\u00e9rance de vie en Guyane ne d\u00e9passe gu\u00e8re les cinq ann\u00e9es \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e du for\u00e7at. Ici, on meurt et la mort violente, le meurtre, l&rsquo;ex\u00e9cution capitale, le suicide ou l&rsquo;accident, pour fr\u00e9quents qu&rsquo;ils soient, n&rsquo;entrent finalement que de mani\u00e8re d\u00e9risoire dans un d\u00e9compte macabre qui, durant la transportation d&rsquo;Alexandre Jacob, fait passer de vie \u00e0 tr\u00e9pas, tous les ans, environ 10% de la population carc\u00e9rale guyanaise. Au fil des pages de son r\u00e9quisitoire, Rousseau d\u00e9monte alors les m\u00e9canismes d&rsquo;une machine \u00e0 broyer le vaincu de guerre sociale. <!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mort trouve dans le condamn\u00e9 aux travaux forc\u00e9s et dans le rel\u00e9gu\u00e9 des clients appropri\u00e9s. Elle est lente, li\u00e9e \u00e0 la conjonction du manque d&rsquo;hygi\u00e8ne, de la duret\u00e9 du travail, des effets de la claustration et des d\u00e9ficiences m\u00e9dicales. Elle est surtout associ\u00e9e aux carences alimentaires. Manger \u00e0 sa faim est une chim\u00e8re et les 2475 calories pr\u00e9vues par les r\u00e8glements et lois r\u00e9gissant l&rsquo;institution p\u00e9nitentiaire un hypocrite mensonge que le m\u00e9decin prouve en d\u00e9taillant l&rsquo;infect et ordinaire menu du bagnard. La fraude g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des agents de l&rsquo;A.P. et les trafics des for\u00e7ats nomm\u00e9s en cuisine r\u00e9duisent consid\u00e9rablement les rations de pain, de caf\u00e9, de l\u00e9gumes et de viande.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les travaux forc\u00e9s sont une peine, la faim en est une autre\u00a0\u00bb, \u00e9crit Louis Rousseau en d\u00e9butant son chapitre. Il nous convie \u00e0 la table des hommes punis et nous montre en multipliant les exemples, en donnant de nombreuses anecdotes toutes aussi \u00e9difiantes les unes que les autres, en d\u00e9taillant le <em>r\u00e9gime des condamn\u00e9s<\/em> que l&rsquo;AP a opt\u00e9 pour les deux solutions. Alors, pour se nourrir, pour s&rsquo;\u00e9clairer dans les infectes cases qui lui servent de logement, pour se v\u00eatir le fagot n&rsquo;a d&rsquo;autres choix que de que de celui de cameloter. Le vol, le mouchardage, la pr\u00e9varication la fraude et le trafic sont ainsi \u00e9rig\u00e9s en v\u00e9ritable institution. Tel est le sens \u00e0 donner \u00e0 l&rsquo;histoire symptomatique du surveillant principal Pol, un pseudonyme utilis\u00e9 par l&rsquo;auteur pour renforcer le poids de ce r\u00e9cit v\u00e9ridique, v\u00e9cu ou rapport\u00e9 par Alexandre Jacob. Longue est la liste des intervenants dans cette v\u00e9ritable all\u00e9gorie de la pr\u00e9varication. Car tous, du haut en bas de l&rsquo;\u00e9chelle bagne la pratique. La mort \u00e0 courte \u00e9ch\u00e9ance pour celui qui n&rsquo;a pas les moyens d&rsquo;en croquer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-510\" title=\"Un m\u00e9decin au bagne, \u00e9ditions Fleury, 1930\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg\" alt=\"\" width=\"111\" height=\"150\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1-221x300.jpg 221w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne1.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 111px) 100vw, 111px\" \/><\/a>Un m\u00e9decin au Bagne<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Editions Fleury 1930, p45-74<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE <\/strong><strong>II\u00a0:<a name=\"bookmark0\"> R\u00e9gime des Condamn\u00e9s<\/a><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les travaux forc\u00e9s sont une peine, la faim en est une autre. Il faut choisir entre ces deux peines qui sont incompatibles, car il est impossible \u00e0 un homme, f\u00fbt-il le plus grand criminel, de travailler sans manger. L&rsquo;ad\u00administration p\u00e9nitentiaire a cependant opt\u00e9 pour le cumul.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jusqu&rsquo;au 1<sup>er<\/sup> janvier 1929 la ration alimentaire des transport\u00e9s, telle qu&rsquo;elle \u00e9tait fix\u00e9e par les arr\u00eat\u00e9s mi\u00adnist\u00e9riels, comportait 750 grammes de pain, 225 de viande fra\u00eeche ou 200 de viande de conserve, 100 gram\u00admes de l\u00e9gumes secs qui, trois jours sur sept, pouvaient \u00eatre remplac\u00e9s par 60 grammes de riz, enfin 8 grammes de saindoux par jour. Elle repr\u00e9sentait un total de 2.475 calories: C&rsquo;\u00e9tait une ration d&rsquo;entretien. Depuis le 1<sup>er<\/sup> janvier 1929, la viande a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e \u00e0 275 grammes, les l\u00e9gumes secs \u00e0 150, le riz \u00e0 110, la graisse \u00e0 16. De plus, 15 grammes de sucre sont venus s&rsquo;ajouter \u00e0 la ration nouvelle qui repr\u00e9sente d\u00e9sormais 2.860 calo\u00adries. Ce total est encore bien loin de suffire au travail manuel normal sous un climat torride. La graisse qui aurait d\u00fb \u00eatre exactement d\u00e9cupl\u00e9e n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 que doubl\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette insuffisance de la ration des for\u00e7ats a toujours \u00e9t\u00e9 signal\u00e9e par les m\u00e9decins. En 1906 ceux-ci ont pu obtenir que le caf\u00e9 f\u00fbt donn\u00e9 tous les matins aux con\u00addamn\u00e9s qui jusqu&rsquo;alors allaient au travail \u00e0 jeun et ne mangeaient qu&rsquo;\u00e0 onze heures du matin. En 1921 ils obtinrent que cette mesure f\u00fbt \u00e9tendue aux exempts de travail pour raisons de sant\u00e9, aux impotents et aux ali\u00e9n\u00e9s qui ne touchaient pas encore cette ration de caf\u00e9 dite ration hygi\u00e9nique. Seuls en rest\u00e8rent priv\u00e9s les r\u00e9clusionnaires et les hommes punis de cachot. En 1929 enfin, la ration b\u00e9n\u00e9ficia des am\u00e9liorations que nous venons de signaler, mais ce que je sais et ce qu&rsquo;il faut savoir, c&rsquo;est que malgr\u00e9 les augmentations timides dont la ration r\u00e9glementaire primitive vient d&rsquo;\u00eatre pour la premi\u00e8re fois l&rsquo;objet, les condamn\u00e9s, l\u00e9s\u00e9s en quantit\u00e9 et en qualit\u00e9, ne touchent jamais &#8211; il s&rsquo;en faut de beau\u00adcoup &#8211; la ration pr\u00e9vue dans les textes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ils le peuvent, ils ach\u00e8tent ou d\u00e9robent des fruits ou des l\u00e9gumes et suppl\u00e9ent ainsi \u00e0 l&rsquo;insuffisance de leur ration. Leur sant\u00e9 s&rsquo;en trouve bien. Mais s&rsquo;ils sont dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;y rien ajouter, ils tombent malades. C&rsquo;est ce qui arrive \u00e0 la r\u00e9clusion cellulaire o\u00f9, claustr\u00e9s et sans communication avec l&rsquo;ext\u00e9rieur, les condamn\u00e9s consomment strictement ce qui leur est servi et t\u00f4t ou tard Sont frapp\u00e9s par le scorbut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai constat\u00e9 pendant mon s\u00e9jour dans les \u00e9tablisse\u00adments p\u00e9nitentiaires que les denr\u00e9es pr\u00e9vues \u00e0 la ration co\u00fbtaient tr\u00e8s cher \u00e0 l&rsquo;Etat, qu&rsquo;elles \u00e9taient de qualit\u00e9 tr\u00e8s inf\u00e9rieure, rarement d\u00e9livr\u00e9es aux quantit\u00e9s pres\u00adcrites par les r\u00e8glements, toujours mal appr\u00eat\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les fonctionnaires des p\u00e9nitenciers, rationnaires ou cessionnaires, ne se contentaient pas de toucher les 300 grammes de viande auxquels leur donnait droit leur ration ou leur cession ; ils touchaient 500, 800 grammes, 1 kilo et quelquefois davantage. La ration du condamn\u00e9 \u00e9tait rogn\u00e9e d&rsquo;autant et je crois que si un comptable gestionnaire avait tent\u00e9 de ne d\u00e9livrer aux fonctionnai\u00adres que les quantit\u00e9s r\u00e9glementaires, il y aurait eu une petite r\u00e9volution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour couper court \u00e0 ces abus, les rations et les ces\u00adsions aux fonctionnaires furent supprim\u00e9es en 1926. Mais le personnel des p\u00e9nitenciers insulaires et fores\u00adtiers, qui ne peut comme celui des p\u00e9nitenciers de Cayenne et de Saint-Laurent s&rsquo;approvisionner \u00e0 des bou\u00adcheries libres, continua de b\u00e9n\u00e9ficier des cessions, d&rsquo;o\u00f9 continuation des abus. D&rsquo;ailleurs, dans les p\u00e9nitenciers o\u00f9 furent supprim\u00e9es les cessions, les cuisines de la Transportation fournirent \u00e0 bas prix et en cachette la viande distribu\u00e9e aux condamn\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces irr\u00e9gularit\u00e9s se compliquent d&rsquo;une fraude d&rsquo;un autre genre quand, comme au p\u00e9nitencier des Iles du Salut, la viande est livr\u00e9e sur pied. Pes\u00e9s \u00e0 Cayenne \u00e0 leur embarquement, les b\u0153ufs sont factur\u00e9s pour un poids donn\u00e9. A leur arriv\u00e9e aux \u00eeles, apr\u00e8s trois heures de travers\u00e9e, ils ne p\u00e8sent plus, et cela depuis des an\u00adn\u00e9es, que les trois-quarts du poids port\u00e9 sur l&rsquo;avis d&rsquo;exp\u00e9dition de Cayenne o\u00f9 cependant la soustraction du poids de la peau, du sang, des cornes et des visc\u00e8res inconsommables a \u00e9t\u00e9 d\u00fbment et convenablement faite. Le p\u00e9nitencier des \u00eeles r\u00e9clame et le magasin de Cayenne r\u00e9pond que les b\u0153ufs ont souffert du mal de mer, ou qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 mal pes\u00e9s \u00e0 leur d\u00e9barquement. Mais il n&rsquo;y aura jamais aux \u00eeles de grandes bascules pour peser les b\u00eates sur pied, car ce serait la fin d&rsquo;un tripotage qui a d\u00e9j\u00e0 fait la fortune de plusieurs fonctionnaires au d\u00e9triment de l&rsquo;Etat &#8211; pertes annuelles de l&rsquo;ordre de 200.000 francs &#8211; et du condamn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jamais un for\u00e7at n&rsquo;a touch\u00e9 une ration de viande sup\u00e9rieure \u00e0 115 grammes. Il peut s&rsquo;estimer heureux quand il touche 90 \u00e0 95 grammes de viande. En moyenne c&rsquo;est moins. Les 2.860 calories sont d\u00e9j\u00e0 en\u00adtam\u00e9es !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Passons au pain. Pour faire des rations de pain de 750 grammes, les boulangeries touchent 540 grammes de farine. Le gestionnaire comptable tient un carnet de panification sur lequel il enregistre d&rsquo;apr\u00e8s le surveil\u00adlant charg\u00e9 de la boulangerie, dans une premi\u00e8re co\u00adlonne le nombre de rations pr\u00e9vu pour le lendemain ; dans une seconde, la quantit\u00e9 de farine re\u00e7ue ; dans une troisi\u00e8me enfin le nombre de rations de pain obtenues. Il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu une diff\u00e9rence entre la quantit\u00e9 de rations pour laquelle la farine a \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9e et la quantit\u00e9 de rations obtenue, et c&rsquo;est bien entendu l&rsquo;Etat qui doit en b\u00e9n\u00e9ficier. Il va sans dire que cette diff\u00e9rence en plus doit \u00eatre minime. Eh bien, dans les boulangeries p\u00e9ni\u00adtentiaires, s&rsquo;il arrive qu&rsquo;on fait ressortir cette diff\u00e9rence, elle n&rsquo;est jamais sinc\u00e8re et n&rsquo;est l\u00e0 que pour faire croire que les comptes sont tenus scrupuleusement. En r\u00e9alit\u00e9, on fait entrer dans la confection du pain autant d&rsquo;eau qu&rsquo;il peut en contenir, dans le but d&rsquo;obtenir le plus de rations possible avec le moins de farine possible, de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir d\u00e9tourner le plus de farine possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les b\u00e9n\u00e9ficiaires de cette fraude sont les condamn\u00e9s employ\u00e9s \u00e0 la boulangerie et le surveillant qui y est pr\u00e9pos\u00e9, qui vendent au personnel la farine d\u00e9tourn\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les farines sont le plus souvent parasit\u00e9es, chaudes, sans gluten. J&rsquo;ai vu pendant neuf mois (1921-1922) les for\u00e7ats jeter tout ou partie de leur \u00ab boule \u00bb ou la ven\u00addre \u00e0 vil prix aux surveillants qui en nourrissaient leurs poulets. Le pain est cependant la base de leur nourri\u00adture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les l\u00e9gumes secs laissent toujours \u00e0 d\u00e9sirer. Les four\u00adnisseurs peu scrupuleux \u00e9coulent leurs fonds de maga\u00adsin. C&rsquo;est bien assez bon pour des condamn\u00e9s ! Les commissions acceptent tout. Pour une fourniture sortable de haricots, dix autres sont mauvaises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai eu l&rsquo;occasion de refuser des lots de haricots dont pas un tiers, quand on les jetait \u00e0 l&rsquo;eau, n&rsquo;allait au fond. La plupart flottaient, perc\u00e9s de un \u00e0 sept trous de charan\u00e7ons. Il m&rsquo;arriva d&rsquo;\u00e9crire sur un proc\u00e8s-verbal de la commission de r\u00e9ception : \u00ab Le m\u00e9decin du p\u00e9ni\u00adtencier tient \u00e0 faire remarquer que de telles denr\u00e9es seraient impitoyablement refus\u00e9es dans l&rsquo;arm\u00e9e et dans la marine. Aucun r\u00e8glement ne dit que des denr\u00e9es im\u00adpropres \u00e0 alimenter les collectivit\u00e9s libres nourries par l&rsquo;Etat puissent \u00eatre consomm\u00e9es par des condamn\u00e9s \u00bb. Je me souviens du bruit que fit ce proc\u00e8s-verbal dans les bureaux de Saint-Laurent-du-Maroni.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le climat de la Guyane est certes d\u00e9favorable \u00e0 la conservation des gros stocks. Il est fatal que les de\u00admandes de condamnation soient fr\u00e9quentes, mais les directeurs n&rsquo;aiment pas les proc\u00e8s-verbaux de condam\u00adnation. Ils veulent que toutes les denr\u00e9es, quel que soit leur \u00e9tat, soient re\u00e7ues indistinctement et que, en cas de denr\u00e9es inconsommables, on ait recours aux moyens traditionnels qui sont : de les \u00e9couler le plus possible aux condamn\u00e9s dont la tol\u00e9rance est presque sans li\u00admite, et ne se plaignent pas parce qu&rsquo;ils savent ce que \u00e7a leur co\u00fbte ; de les ajouter \u00e0 d&rsquo;autres meilleures et de les m\u00e9langer en proportions convenables ; de ne d\u00e9\u00adlivrer quelles parties \u00e0 peu pr\u00e8s consommables en ro\u00adgnant un peu sur la ration de chaque condamn\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9puisement en \u00e9critures du produit avari\u00e9. On pourra aussi augmenter sur les \u00e9tats le nombre des rationnaires en imaginant par exemple un retour d&rsquo;\u00e9vad\u00e9s qu&rsquo;on fera repartir ensuite quand on sera \u00e0 jour. S&rsquo;il s&rsquo;agit de farine on gorgera le pain de plus d&rsquo;eau que d&rsquo;habitude, et c\u00e6tera&#8230; Autrefois on infligeait des journ\u00e9es de pain sec qu&rsquo;on ne portait pas sur les cahiers. Les d\u00e9crets de 1925, en supprimant le pain sec, ont rendu impraticable ce tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant proc\u00e9d\u00e9. Bref, tous les moyens sont mis: en \u0153uvre pour \u00e9viter les proc\u00e8s-ver\u00adbaux de condamnation, de d\u00e9classement ou d&rsquo;imputa\u00adtion. Les viandes cachectiques, ict\u00e9riques ou hydro\u00e9mi\u00adques qui proviennent du V\u00e9n\u00e9zu\u00e9la ou du Br\u00e9sil \u00e9qua\u00adtorial doivent \u00eatre consomm\u00e9es co\u00fbte que co\u00fbte. L&rsquo;an\u00adn\u00e9e derni\u00e8re un jeune m\u00e9decin voulut refuser trois b\u0153ufs. L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire se plaignit au di\u00adrecteur du Service de Sant\u00e9. Celui-ci rappela \u00e0 l&rsquo;ordre son collaborateur trop z\u00e9l\u00e9. Comment m&rsquo;en \u00e9tonne\u00adrais-je ? J&rsquo;ai vu, peu d&rsquo;ann\u00e9es auparavant, malgr\u00e9 mes protestations \u00e9crites, distribuer aux trois cents hommes d&rsquo;un p\u00e9nitencier un b\u0153uf mort du charbon. Un b\u0153uf vivant fut abattu pour le personnel. Ce jour-l\u00e0 les condamn\u00e9s eurent le poids r\u00e9glementaire. Aucun ne mangea.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/faim-4.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1356\" title=\"banquet\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/faim-4-300x295.jpg\" alt=\"\" width=\"145\" height=\"142\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/faim-4-300x295.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/faim-4.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 145px) 100vw, 145px\" \/><\/a>C&rsquo;est surtout en saindoux que la ration du transport\u00e9 est vraiment indigente &#8211; seize grammes par jour, &#8211; mais c&rsquo;est ce saindoux que le fonctionnaire du bagne appr\u00e9cie le plus dans la ration du condamn\u00e9. C&rsquo;est apr\u00e8s sa sortie du magasin, \u00e0 la cuisine m\u00eame, que le saindoux est commun\u00e9ment d\u00e9tourn\u00e9. Les cuisiniers sont des transport\u00e9s ; aucune gratification ne les d\u00e9dommage de leur peine et ils se payent sur la nourriture de leurs co\u00add\u00e9tenus. Les surveillants les laissent faire et font comme eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un soup\u00e7on de graisse appara\u00eet bien quelquefois dans les plats ; il provient du b\u0153uf, car les animaux les plus d\u00e9charn\u00e9s ont toujours un peu de graisse. Les cuisiniers \u00e9cr\u00e8ment avec soin la marmite, enl\u00e8vent la graisse au bouillon pour la donner au riz et dissimulent ainsi leur pillage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le saindoux r\u00e9glementaire est l\u00e0 plupart du temps remplac\u00e9 par de la graisse de b\u0153uf. S&rsquo;il ne l&rsquo;est pas toujours, c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 sa saveur appr\u00e9ci\u00e9e des agents p\u00e9nitentiaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1928 l&rsquo;administration rempla\u00e7a le saindoux par de l&rsquo;huile de coco de sa fabrication. Pendant dix mois les condamn\u00e9s subirent la dose quotidienne de huit grammes d&rsquo;une huile noire et indigeste. Sur les r\u00e9cla\u00admations du service m\u00e9dical le gouverneur supprima l&rsquo;huilerie. Ce ne fut pas sans soulever les protestations du surveillant qui la dirigeait et du commandant du p\u00e9nitencier \u00e0 qui l&rsquo;on coupait du coup trop de petits profits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Terminons par le caf\u00e9. Les grands percolateurs des cuisines ne versent jamais aux rationnaires qu&rsquo;une eau de caf\u00e9. La distribution termin\u00e9e les cuisiniers font bas\u00adculer les percolateurs qui, du robinet jusqu&rsquo;au fond, contiennent et conservent les marcs et environ cent rations de caf\u00e9. Tout ce caf\u00e9 est vendu \u00e0 des porte-cl\u00e9s qui le revendent \u00e0 leurs co-d\u00e9tenus. Ceux-ci ach\u00e8tent donc leur propre ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant 1925, sous le r\u00e9gime du d\u00e9cret de 1891, le l\u00e9gislateur n&rsquo;avait pr\u00e9vu la ration dont il vient d&rsquo;\u00eatre question que pour le condamn\u00e9 valide qui avait accom\u00adpli sa t\u00e2che et n&rsquo;\u00e9tait pas puni. Des gratifications \u00e9taient d&rsquo;autre part pr\u00e9vues pour les meilleurs travailleurs. Celui qui n&rsquo;accomplissait pas sa t\u00e2che \u00e9tait au pain et \u00e0 l&rsquo;eau. Il avait pourtant travaill\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait souvent un maladroit, un inexp\u00e9riment\u00e9 qui, soumis \u00e0 un travail pour lui tout nouveau, avait d\u00e9pens\u00e9 plus d&rsquo;\u00e9nergie qu&rsquo;il n&rsquo;en fallait pour faire la t\u00e2che enti\u00e8re. N&rsquo;importe ! Il \u00e9tait au pain sec, ce qui lui enlevait les moyens de faire le lendemain le ventre vide, ce qu&rsquo;il n&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 pu faire la veille le ventre \u00e0 moiti\u00e9 rempli, et le dur ap\u00adprentissage se compliquait du supplice de la faim. A la v\u00e9rit\u00e9, le bon sens des surveillants eut quelquefois rai\u00adson de ces rigueurs. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;\u00e0 la Nouvelle-Cal\u00e9\u00addonie, dans un temps o\u00f9 la main-d&rsquo;\u0153uvre p\u00e9nale \u00e9tait plus intelligemment employ\u00e9e qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui en Guyane, les gratifications furent couramment distribu\u00e9es et le pain sec exceptionnellement inflig\u00e9. Eh bien, il se trouva un ministre des colonies assez mal inspir\u00e9 pour rappeler le personnel \u00e0 la stricte ex\u00e9cution du d\u00e9cret. Je ne veux pas, disait-il, qu&rsquo;on consid\u00e8re \u00ab un transport\u00e9 comme un v\u00e9ritable ouvrier pay\u00e9 moins cher que le travailleur libre, susceptible de m\u00e9nagements pour en tirer le meilleur parti possible \u00bb. Ce ministre, qui occupe encore aujourd&rsquo;hui un assez joli rang dans la hi\u00e9rarchie officielle, ne s&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9barrass\u00e9 de cette id\u00e9e, ancr\u00e9e dans tant de cerveaux fran\u00e7ais, qu&rsquo;un condamn\u00e9 n&rsquo;est plus un homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd&rsquo;hui le pain sec est supprim\u00e9, mais les gra\u00adtifications ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9cret de 1925 sur le r\u00e9gime disciplinaire &#8211; arti\u00adcle 13 &#8211; dit que les condamn\u00e9s \u00ab peuvent obtenir par leur travail et leur conduite des bons suppl\u00e9mentaires de denr\u00e9e&#8230; Si ces bons ne sont pas consomm\u00e9s dans les quarante-huit heures la valeur en est vers\u00e9e au p\u00e9cule. Le p\u00e9cule peut, d&rsquo;autre part, \u00eatre employ\u00e9 soit en menus achats autoris\u00e9s par des d\u00e9cisions locales soit en envois de fonds aux familles \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a cependant des p\u00e9nitenciers o\u00f9 personne n&rsquo;a jamais touch\u00e9 de bons suppl\u00e9mentaires de denr\u00e9es. Si les condamn\u00e9s les r\u00e9clament, le commandant leur r\u00e9\u00adpond qu&rsquo;ils touchent des caf\u00e9s de gratification. Si ces caf\u00e9s correspondaient \u00e0 des bons, tous les condamn\u00e9s ayant la note 4 de conduite devraient les toucher. Or les condamn\u00e9s qui vont aux chantiers les touchent bien tous les jours, m\u00eame ayant moins de 4, alors que les employ\u00e9s ne les touchent que deux fois par semaine, m\u00eame s&rsquo;ils ont tous les jours plus de 4. Avec un autre commandant, ce sera le contraire. Au reste, le caf\u00e9 de gratification a le m\u00eame go\u00fbt que celui de la ration, et celui-l\u00e0 comme celui-ci sort des m\u00eames percolateurs et fait l&rsquo;objet des m\u00eames trafics.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le versement au p\u00e9cule des bons suppl\u00e9mentaires de denr\u00e9es n&rsquo;est pas ex\u00e9cut\u00e9. Quant \u00e0 l&#8217;emploi du p\u00e9cule en menus achats, l&rsquo;administration a tout fait pour d\u00e9\u00adgo\u00fbter le condamn\u00e9 d&rsquo;y avoir recours. Celui-ci fait-il une demande d&rsquo;achat en janvier ? On lui r\u00e9pond : \u00ab Attendez, pas de p\u00e9cule tant que les comptes de fin d&rsquo;ann\u00e9e ne sont pas arr\u00eat\u00e9s \u00bb. En f\u00e9vrier, m\u00eame r\u00e9ponse. En mars la demande est d\u00e9pos\u00e9e et re\u00e7ue au \u00ab Service int\u00e9rieur \u00bb puis va au commandant. Si elle a \u00e9t\u00e9 faite aux Iles du Salut, elle part alors pour Saint-Laurent-du- Maroni, passe au bureau de la comptabilit\u00e9, va chez le directeur qui la vise et revient au p\u00e9nitencier des Iles qui exp\u00e9die la commande au service comp\u00e9tent de Cayenne. En juin ou juillet le paquet arrive, et \u00e0 quel prix ! Si c&rsquo;est un paquet de tabac &#8211; c&rsquo;est la marchan\u00addise la moins major\u00e9e &#8211; l&rsquo;augmentation de prix est de 42 %. Ajoutons que les demandes sont faites une par une et qu&rsquo;une demande doit avoir re\u00e7u satisfaction avant qu&rsquo;une autre puisse \u00eatre agr\u00e9\u00e9e. Aussi le condamn\u00e9 doit-il se presser d&rsquo;\u00e9tablir une seconde demande d&rsquo;achat s&rsquo;il veut obtenir satisfaction avant novembre, mois \u00e0 par\u00adtir duquel toute demande sera refus\u00e9e pour cause d&rsquo;op\u00e9\u00adrations comptables : on pr\u00e9pare les versements aux p\u00e9cules de r\u00e9serve !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le l\u00e9gislateur a eu tort de se figurer que les gratifica\u00adtions de caf\u00e9 ou les autorisations de menus achats pourraient encourager les hommes au travail et rem\u00e9dier \u00e0 l&rsquo;insuffisance de la ration. A l&rsquo;int\u00e9rieur des p\u00e9nitenciers les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires des gratifications sont tou\u00adjours les condamn\u00e9s qui servent d&rsquo;agents de renseigne\u00adments et assez souvent aussi ceux qui sont employ\u00e9s dans les bureaux. Dans les chantiers forestiers o\u00f9 les gratifications sont assez r\u00e9guli\u00e8rement touch\u00e9es, c&rsquo;est bien plut\u00f4t sur le gibier et le poisson qu&rsquo;ils attrapent dans leurs pi\u00e8ges que comptent les condamn\u00e9s pour apaiser une faim sur laquelle le caf\u00e9 et le tabac n&rsquo;ont aucune action.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire a toujours affam\u00e9 les condamn\u00e9s et ab\u00eem\u00e9 leur sant\u00e9 par une nourriture in\u00adsuffisante et malsaine. Il y a trente ans, un ministre des colonies &#8211; pas le m\u00eame que plus haut &#8211; \u00e9crivait qu&rsquo;aussi bien dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique de l&rsquo;Etat que dans un but strictement humanitaire une modification compl\u00e8te du r\u00e9gime en vigueur au bagne en Guyane s&rsquo;imposait sans d\u00e9lai. Il pensait, avec raison, que l&rsquo;ac\u00adcroissement \u00e9ventuel des d\u00e9penses caus\u00e9es par cette juste r\u00e9forme trouverait par la suite une large compen\u00adsation dans l&rsquo;att\u00e9nuation des frais autrement consid\u00e9ra\u00adbles d&rsquo;infirmerie et d&rsquo;hospitalisation que procure le r\u00e9gime actuel. Cette r\u00e9forme est encore \u00e0 venir. La suppression du pain sec n&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 efficace que si la ration normale e\u00fbt \u00e9t\u00e9 une ration vraiment normale. Nous savons ce qu&rsquo;elle est. L&rsquo;Etat cependant d\u00e9pense assez d&rsquo;argent, mais des raisons profondes poussent l&rsquo;ad\u00administration p\u00e9nitentiaire \u00e0 affamer ses administr\u00e9s. Raisons mat\u00e9rielles d&rsquo;abord : elle y trouve son avantage et celui de ses agents. Nous le d\u00e9montrerons surabon\u00addamment. Raisons d&rsquo;\u00e9cole, ensuite : elle y trouve la satisfaction du devoir accompli, M. Leveill\u00e9, ancien pro\u00adfesseur de droit p\u00e9nal, a fait des \u00e9l\u00e8ves. Il r\u00e9clamait pour les condamn\u00e9s une ration strictement d&rsquo;entretien, tr\u00e8s r\u00e9duite, que le travail seul viendrait compl\u00e9ter, et il ajoutait, biblique : \u00ab Tu ne mangeras que dans la mesure o\u00f9 tu travailleras et produiras ! \u00bb C&rsquo;est cette \u00e9cole qui pr\u00e9vaut dans nos p\u00e9nitenciers d&rsquo;outre-mer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3594\" title=\"bagnards dans la case\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"125\" \/><\/a>Les condamn\u00e9s \u00e0 la peine des travaux forc\u00e9s sont lo\u00adg\u00e9s dans de longs b\u00e2timents ne comportant qu&rsquo;un rez-de-chauss\u00e9e qu&rsquo;on d\u00e9signe sous le nom de cases. Ces cases sont au niveau du sol ou \u00e0 peine sur\u00e9lev\u00e9es. Leur plancher est un b\u00e9tonnage. Pas de plafond. La toiture est faite de t\u00f4les ondul\u00e9es ou plus souvent de bardeaux. Il n&rsquo;y a jamais qu&rsquo;une porte, quelle que soit la longueur du b\u00e2timent. Les fen\u00eatres garnies de barreaux ne lais\u00adsent rien voir. Les \u00ab tambours \u00bb qui les obturent, au lieu d&rsquo;\u00eatre suffisamment ouverts pour laisser passer l&rsquo;air et la lumi\u00e8re, sont tellement ferm\u00e9s qu&rsquo;ils ne laissent voir que le dessous du toit et la goutti\u00e8re, et encore, \u00e0 travers une toile m\u00e9tallique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jusqu&rsquo;en 1928 un plan inclin\u00e9 b\u00e9tonn\u00e9 recouvert de planches en bois juxtapos\u00e9es ou bat-flanc allait d&rsquo;un bout de la case \u00e0 l&rsquo;autre. Les hommes de troisi\u00e8me classe couchaient tous ensemble, align\u00e9s sur ce lit commun quelquefois tr\u00e8s encombr\u00e9, toujours sale parce que com\u00admun, et o\u00f9 chaque individu avait tout juste cinquante centim\u00e8tres de largeur \u00e0 sa disposition. Le l\u00e9gislateur de 1925, \u00e9mu des critiques dont le mode de couchage des for\u00e7ats de la 3<sup>e<\/sup> classe avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;objet<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>, supprima le r\u00e9gime du bat-flanc et accorda le hamac. C&rsquo;\u00e9tait le moins que pouvaient exiger l&rsquo;hygi\u00e8ne et la morale. De\u00adpuis le mois de septembre 1928 les condamn\u00e9s de 3<sup>e<\/sup> classe, comme ceux des deux premi\u00e8res, ont chacun leur hamac. Ils l&rsquo;attendaient depuis trois ans. Si bien qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, les cases seules du camp disciplinaire poss\u00e8dent le lit de camp, au bas duquel court la barre de justice dont l&rsquo;usage est d\u00e9sormais d\u00e9fendu. La plan\u00adche \u00e0 bagages et les piquets de hamac constituent en somme tout l&rsquo;ameublement de ces b\u00e2timents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout de chaque case sont des cabinets d&rsquo;aisance avec des tinettes. Ces cabinets s&rsquo;ouvrent sur la salle commune, et comme il se produit un tirage par les sou\u00adpiraux d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on sort les tinettes pour leur vidage, l&rsquo;air des cases est toujours empuanti. Les hommes n&rsquo;ont \u00e0 leur disposition aucun moyen de d\u00e9tersion. Une baille d&rsquo;eau est mise dans la case, et, quand ils vont aux cabi\u00adnets, ils y plongent une vieille bo\u00eete de conserve que chacun a pour cet usage. Or cette baille est la baille d&rsquo;eau potable dans laquelle ils plongent aussi leurs quarts. On se doute de ce que peut \u00eatre cette eau, quand cinquante individus y ont plong\u00e9 leur quart et la bo\u00eete qui les accompagne aux cabinets. L&rsquo;administration p\u00e9ni\u00adtentiaire n&rsquo;a encore jamais voulu placer dans chaque case une caisse \u00e0 eau munie d&rsquo;un robinet. Un \u00e9vier dans lequel les hommes jettent l&rsquo;eau de rin\u00e7age de leurs ga\u00admelles, quand ils ont fini leur repas, compl\u00e8te l&rsquo;am\u00e9na\u00adgement, et cette eau de rin\u00e7age est toujours fournie par la baille universelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces cases ne sont jamais nettoy\u00e9es. Le lavage des cases est cependant pr\u00e9vu, mais il est laiss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;initiative d&rsquo;un condamn\u00e9 gardien de case ; celui-ci par les journ\u00e9es les plus pluvieuses de l&rsquo;hivernage lave \u00e0 grande eau le plan\u00adcher qui, pendant six mois de saison s\u00e8che, n&rsquo;est jamais lav\u00e9. Des ann\u00e9es se succ\u00e8dent sans que les cases soient blanchies \u00e0 la chaux. Les punaises s&rsquo;allient aux mous\u00adtiques et le condamn\u00e9 passe de longues heures d&rsquo;insom\u00adnie en ce milieu surchauff\u00e9, satur\u00e9, empest\u00e9 par le tabac, les lumignons fuligineux et l&rsquo;odeur alcaline des tinettes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les cases de Saint-Laurent et de Cayenne sont \u00e9clai\u00adr\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 depuis 1924. Aux Iles et dans les p\u00e9nitenciers forestiers elles sont \u00e9clair\u00e9es par une m\u00e9\u00adchante lampe \u00e0 p\u00e9trole, les cabinets aussi. La plupart des condamn\u00e9s ont une petite lampe personnelle faite avec une bo\u00eete de conserve. C&rsquo;est \u00e0 la clart\u00e9 de ces peti\u00adtes veilleuses qu&rsquo;ils lisent et jouent aux cartes. Ces lampes sont d\u00e9fendues ; des rafles p\u00e9riodiques les leur enl\u00e8\u00advent, mais le lendemain elles sont remplac\u00e9es. Ces petites lampes sont aliment\u00e9es par le p\u00e9trole destin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9clairage g\u00e9n\u00e9ral des p\u00e9nitenciers. Ce p\u00e9trole est vendu aux d\u00e9tenus par le condamn\u00e9 lampiste qui fait sur l&rsquo;\u00e9clairage du camp des \u00e9conomies remarquables. Or ce lampiste ne re\u00e7oit d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;une faible part du p\u00e9trole destin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9clairage du camp et des cases de condamn\u00e9s. Presque tout ce p\u00e9trole est consomm\u00e9 par les agents de l&rsquo;administration qui se le partagent proportionnellement \u00e0 leurs grades depuis le commandant du p\u00e9nitencier jusqu&rsquo;au dernier des surveillants. J&rsquo;ai vu pendant pr\u00e8s de deux ans le personnel de tout un p\u00e9nitencier s&rsquo;\u00e9clai\u00adrer largement sans acheter au commerce un centilitre de carburant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La propret\u00e9 des hommes n&rsquo;int\u00e9resse pas plus l&rsquo;admi\u00adnistration que celle des locaux. Les r\u00e8glements prescri\u00advent pourtant que la journ\u00e9e du samedi et celle du dimanche sont r\u00e9serv\u00e9es \u00e0 la propret\u00e9 des cases et des hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les condamn\u00e9s de troisi\u00e8me classe touchaient autrefois trois cents grammes de savon par mois, aujourd&rsquo;hui qua\u00adtre cents comme ceux des deux premi\u00e8res classes par ce qu&rsquo;ils ont comme eux un hamac \u00e0 laver. Les hommes se baignent au lavoir ou ils lavent leur linge, car aucune installation sp\u00e9ciale n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 faite pour le lavage du corps. Ils arrivent \u00e0 se procurer de loin en loin un estagnon d&rsquo;eau qui leur est vendu deux sous et m\u00eame quatre sous pendant la saison s\u00e8che par le condamn\u00e9 lampiste ou le gardien de case.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est courant de voir des condamn\u00e9s au service des agents acheter \u00e0 bas prix les rations de savon apr\u00e8s leur distribution. Ils les ach\u00e8tent pour leurs patrons. Entre ces achats \u00e0 cours minimum forc\u00e9 &#8211; forc\u00e9 par la mi\u00ads\u00e8re &#8211; et le refus syst\u00e9matique des surveillants de tenir \u00e0 la propret\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;hygi\u00e8ne des condamn\u00e9s il y a une \u00e9vidente corr\u00e9lation. Pousser les condamn\u00e9s \u00e0 \u00eatre pro\u00adpres et leur en laisser les moyens emp\u00eacheraient les fonctionnaires du bagne d&rsquo;avoir le savon \u00e0 bon march\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le condamn\u00e9 est-il mieux habill\u00e9 que log\u00e9 et nourri ? Deux chemises, une de coton et une de laine, une va\u00adreuse et un pantalon de toile grise, une couverture de laine, un sac de toile, une paire de souliers et un cha\u00adpeau de paille, voil\u00e0 tout son trousseau. Il faut y ajou\u00adter un hamac \u00e0 gaine. Le chapeau de paille, la chemise de coton, le pantalon de toile et la paire de souliers sont renouvel\u00e9s tous les six mois. La vareuse de toile doit faire alternativement six mois et neuf mois, la che\u00admise de laine deux ans, la couverture de laine quatre ans comme le hamac et le sac de toile. Chaque con\u00addamn\u00e9 doit aussi toucher une brosse \u00e0 laver par an et un peigne tous les trois ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant la guerre, les magasins ne furent plus ali\u00adment\u00e9s par la m\u00e9tropole. En 1915 le directeur de l&rsquo;ad\u00administration craignant que les articles d&rsquo;habillement et de couchage n&rsquo;arrivent plus d\u00e9sormais qu&rsquo;en quantit\u00e9s r\u00e9duites, fit savoir que les diff\u00e9rentes pi\u00e8ces du v\u00eate\u00adment n&rsquo;auraient plus de dur\u00e9e fixe et seraient utilis\u00e9es jusqu&rsquo;\u00e0 compl\u00e8te usure. Les condamn\u00e9s furent alors tr\u00e8s mal v\u00eatus, et cela n&rsquo;a rien de surprenant, mais apr\u00e8s la guerre les envois de la m\u00e9tropole remplirent les ma\u00adgasins et les condamn\u00e9s ne furent pas mieux v\u00eatus pour cela. Ils portaient des vareuses et des pantalons faits en toile de sacs \u00e0 charbon et la plupart allaient pieds nus. Quelques for\u00e7ats, il est vrai, vendent les souliers qui leur sont distribu\u00e9s, mais \u00e0 qui les vendraient-ils si ce n&rsquo;est \u00e0 ceux qui les gardent, surtout aux Iles du Salut o\u00f9, en dehors des for\u00e7ats et des fonctionnaires de l&rsquo;ad\u00administration, ne se trouve \u00e2me qui vive ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les gamelles, les quarts les souliers, les fourchettes, les couteaux destin\u00e9s aux condamn\u00e9s ne leur sont jamais int\u00e9gralement distribu\u00e9s, il s&rsquo;en faut ! Les articles d\u00e9li\u00advr\u00e9s le sont une fois pour toutes et ne sont jamais rem\u00adplac\u00e9s ; ils doivent durer autant que le condamn\u00e9. Les fourchettes et les couteaux ne sont m\u00eame jamais d\u00e9li\u00advr\u00e9s. Aussi ne voit-on partout que des ustensiles de fortune, anciennes bo\u00eetes de conserve ou pots en fer blanc, confectionn\u00e9s avec de vieux estagnons par les condam\u00adn\u00e9s employ\u00e9s aux ateliers des Travaux qui les vendent \u00e0 leurs co-d\u00e9tenus. Ainsi dans aucun p\u00e9nitencier le for\u00ad\u00e7at ne re\u00e7oit ce qui lui est d\u00fb. Partout de larges pr\u00e9\u00adl\u00e8vements sont op\u00e9r\u00e9s par les agents pr\u00e9pos\u00e9s \u00e0 la garde des magasins, \u00e0 la comptabilit\u00e9 et \u00e0 la distribution du mat\u00e9riel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est \u00e0 Cayenne que, depuis bien des ann\u00e9es, les vols d&rsquo;effets par les agents de l&rsquo;administration au pr\u00e9judice des for\u00e7ats ont atteint leur plus grande ampleur, et, \u00e0 ce propos, il me para\u00eet utile de dire ici ce qui s&rsquo;y est pass\u00e9 dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de cette d\u00e9cade et donne une id\u00e9e si juste des m\u0153urs p\u00e9nitentiaires. Mais, tout d&rsquo;abord, quelque pr\u00e9caution s&rsquo;impose. Les auteurs des actes r\u00e9pr\u00e9hensibles expos\u00e9s dans cette \u00e9tude sont d\u00e9sign\u00e9s par des lettres, des syllabes ou des noms quelcon\u00adques. Peu importe que ces actes aient \u00e9t\u00e9 commis par Pierre ou Paul. Ce qui en fait l&rsquo;int\u00e9r\u00eat c&rsquo;est qu&rsquo;ils d\u00e9\u00adcoulent tout naturellement, j&rsquo;ose dire forc\u00e9ment, de notre syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire dont l&rsquo;un des buts serait, dit-on, l&rsquo;amendement du criminel, et qu&rsquo;ils le jugent. Il est donc indispensable de les bien conna\u00eetre, de n&rsquo;y pas chercher un int\u00e9r\u00eat mesquin de scandale, mais d&rsquo;y pr\u00eater une attention r\u00e9fl\u00e9chie pour en d\u00e9couvrir la cause et les effets.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 192 , le p\u00e9nitencier de Cayenne \u00e9tait command\u00e9 par le sieur Pol&#8230;, surveillant principal, chef de d\u00e9p\u00f4t. Depuis longtemps, pour \u00eatre pr\u00e9cis, depuis qu&rsquo;il sert dans la P\u00e9nitentiaire, Pol&#8230; a toujours vol\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant\u00f4t d\u00e9tournant la farine du camp pour l&rsquo;exp\u00e9dier dans la banlieue \u00e0 une receleuse, cabareti\u00e8re \u00e0 Mont-joyeux, tant\u00f4t volant au chantier de Montabo et ven\u00addant \u00e0 son profit le bois que des \u00e9quipes de condamn\u00e9s abattaient et coupaient pour la ville de Cayenne, tant\u00f4t vendant \u00e0 ses administr\u00e9s les bons emplois et les places en assignation, Pol&#8230; faisait argent de tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pol&#8230; n&rsquo;aurait pu voler seul. Il fallait, pour que sa conduite ne f\u00fbt pas signal\u00e9e, que ses collaborateurs im\u00adm\u00e9diats dont il ne pouvait se cacher fussent aussi vo\u00adleurs que lui et que les transport\u00e9s qu&rsquo;il avait \u00e0 son service fussent r\u00e9compens\u00e9s de leur aide et de leur dis\u00adcr\u00e9tion. Agissant en vrai chef de bande, Pol&#8230; put ainsi voler longtemps sans \u00eatre inqui\u00e9t\u00e9, mais les transport\u00e9s ne le portaient pas dans leur c\u0153ur, et ce qui les ani\u00admait le plus contre lui n&rsquo;\u00e9tait pas tant qu&rsquo;il leur pr\u00eet vivres et v\u00eatements, fait devant lequel doit s&rsquo;incliner tout nouvel arriv\u00e9 au bagne, que l&rsquo;attitude grossi\u00e8rement m\u00e9prisante que ce garde-chiourme affectait \u00e0 leur \u00e9gard, et surtout la rigueur avec laquelle il r\u00e9primait leurs plus minimes chapardages. Cette rigueur finit par pro\u00advoquer des indignations, puis des d\u00e9nonciations qui le perdirent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/costume-de-bagnard.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1297\" title=\"costume de bagnard\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/costume-de-bagnard-201x300.jpg\" alt=\"\" width=\"102\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/costume-de-bagnard-201x300.jpg 201w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/costume-de-bagnard.jpg 302w\" sizes=\"(max-width: 102px) 100vw, 102px\" \/><\/a>Pol&#8230; avait sous ses ordres le surveillant Karl, ges\u00adtionnaire du magasin d&rsquo;habillement, mari\u00e9 \u00e0 une femme coquette et d\u00e9pensi\u00e8re. Chaque fois qu&rsquo;un arrivage de v\u00eatements \u00e9tait re\u00e7u \u00e0 Cayenne, ce dernier, d&rsquo;accord avec Pol&#8230; vendait les effets des condamn\u00e9s. Quand tous les matins la voiture \u00e0 viande allait au march\u00e9, le porte-cl\u00e9s Pini<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> qui la conduisait en ville, dissimulait sous des b\u00e2ches un ou plusieurs ballots d&rsquo;effets qu&rsquo;il livrait tant\u00f4t \u00e0 la maison L&#8230;, tant\u00f4t \u00e0 un receleur de la rue Lallouet. Une minime partie des effets \u00e9tait seulement distribu\u00e9e aux condamn\u00e9s et la presque totalit\u00e9 \u00e9tait vendue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces pratiques \u00e9taient connues de la population cayennaise. Seuls le Gouverneur et le Chef du service judi\u00adciaire les ignoraient, ou tout au moins, n&rsquo;\u00e9tant r\u00e9guli\u00e8\u00adrement saisis de rien, feignaient de n&rsquo;en rien savoir. Ils savaient cependant que les for\u00e7ats allaient aux chantiers pieds nus et v\u00eatus de pantalons et de vareuses trou\u00e9s et rapi\u00e9c\u00e9s. Leurs complets \u00e9taient faits avec la toile de sacs \u00e0 farine, bariol\u00e9e de noms de firmes souvent difficiles \u00e0 lire, car les charan\u00e7ons l&rsquo;avaient transform\u00e9e en une pittoresque dentelle. Dans le milieu p\u00e9niten\u00adtiaire on savait que Pol&#8230; ne perdait pas son temps et qu&rsquo;il profitait de sa situation. Quelques-uns m\u00eame pen\u00adsaient qu&rsquo;il allait un peu fort. Un jour M. Dufour, d\u00e9\u00adl\u00e9gu\u00e9 du directeur de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire \u00e0 Cayenne et qui comme tel contr\u00f4lait Pol&#8230;, lui fit de graves reproches et s&#8217;emporta :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J&rsquo;en ai assez, s&rsquo;\u00e9cria-t-il, de voir les vareuses de nos hommes habiller les gens du pays, il faut que cela cesse !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pol&#8230; ne cessa pas. Ce fils de surveillant qui avait grandi et v\u00e9cu au bagne, se croyant par exp\u00e9rience s\u00fbr de l&rsquo;impunit\u00e9, fort de ce que ceux qui auraient pu lui jeter la pierre n&rsquo;\u00e9taient pas plus honn\u00eates que lui, arriv\u00e9 au plus haut grade de son corps, tout r\u00e9cemment promu chevalier de la L\u00e9gion d&rsquo;honneur, en train de s&rsquo;amas\u00adser une petite aisance, n&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00eat de s&rsquo;arr\u00eater en si bon chemin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les faits qui suivent, vus en eux-m\u00eames et s\u00e9par\u00e9\u00adment, n&rsquo;auraient qu&rsquo;un int\u00e9r\u00eat de petit fait-divers mis\u00e9\u00adrable. Envisag\u00e9s dans leur ensemble, ils deviennent in\u00adt\u00e9ressants parce qu&rsquo;ils montrent ce que sont les m\u0153urs du bagne. Ils expliqueront aussi comment l&rsquo;administra\u00adtion p\u00e9nitentiaire, malgr\u00e9 son habituelle tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des agents qui pressurent le for\u00e7at, fut un jour forc\u00e9e de contr\u00f4ler la gestion du chef de d\u00e9p\u00f4t et de livrer \u00e0 la justice le brillant sujet qu&rsquo;elle avait jusque-l\u00e0 gratifi\u00e9 de toutes ses faveurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand le porte-cl\u00e9s Pini cachait dans sa voiture \u00e0 viande les ballots de v\u00eatements qu&rsquo;il conduisait chez le receleur, il avait recours au transport\u00e9 Lesaint pour les lui garder entre leur sortie du magasin et le moment o\u00f9 il les chargeait pour partir. Naturellement Lesaint \u00e9tait au courant du trafic et savait que Pini travaillait avec Pol&#8230; Un jour, il d\u00e9roba pendant la sieste une partie du ballot que Pini lui avait confi\u00e9. Il se disait que le chef de d\u00e9p\u00f4t, s&rsquo;il venait \u00e0 le savoir, n&rsquo;oserait jamais lui reprocher un vol commis dans de telles con\u00additions. Un malheureux hasard voulut que Lesaint fut aper\u00e7u par un surveillant de passage et tout \u00e0 fait \u00e9tran\u00adger aux tripotages du p\u00e9nitencier, au moment o\u00f9 il quittait le camp, son paquet sous le bras. Celui-ci lui demanda d&rsquo;o\u00f9 provenait le linge qu&rsquo;il emportait. Lesaint d\u00e9clara l&rsquo;avoir trouv\u00e9 dans un massif de fleurs de la cour du camp. Cette r\u00e9ponse stupide d&rsquo;un homme pris \u00e0 court ne justifiait pas le voleur en seconde main, mais elle \u00e9vitait de trahir le porte-cl\u00e9s et le surveillant, et c&rsquo;est ce que d\u00e9sirait avant tout Lesaint qui fut incar\u00adc\u00e9r\u00e9. Pol&#8230; connut tout de suite l&rsquo;incident. Il pria le surveillant de passage de ne pas y donner suite, mais celui-ci ne voulut rien entendre et l&rsquo;affaire suivit son cours. Craignant que Lesaint n&rsquo;essay\u00e2t de se tirer d&rsquo;af\u00adfaire en d\u00e9non\u00e7ant les grands coupables, Pol&#8230; lui fit promettre de ne rien dire des ballots que Pini lui con\u00adfiait, lui disant que s&rsquo;il savait rester muet sur ce point, il ne serait certainement pas condamn\u00e9. Lesaint ne trahit personne \u00e0 l&rsquo;audience, non pas qu&rsquo;il se fi\u00e2t aux paroles de Pol&#8230; dont il devinait sans peine le mobile, mais il jugeait que le silence \u00e9tait plus conforme \u00e0 sa morale de for\u00e7at. Il se laissa donc condamner par le Tribunal maritime sp\u00e9cial \u00e0 deux ans d&#8217;emprisonnement. Pol&#8230; respira plus \u00e0 l&rsquo;aise quand il sut l&rsquo;affaire ainsi termin\u00e9e et Lesaint intern\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Ile Saint-Joseph. D&rsquo;abord le con\u00addamn\u00e9 ne pourrait plus lui faire tort en parlant ; ensuite si jamais au cours d&rsquo;une inspection le directeur indis\u00adcret ou son d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 venaient \u00e0 s&rsquo;\u00e9tonner de trop fr\u00e9\u00adquentes disparitions dans le mat\u00e9riel d&rsquo;habillement, Pol&#8230; avait une r\u00e9ponse toute faite : \u00ab Mais, Monsieur le Directeur, comment voulez-vous, avec des bandits pa\u00adreils, que nous ne soyons pas, malgr\u00e9 notre vigilance de tous les instants, plus ou moins vol\u00e9s ? Rappelez-vous Lesaint pour n&rsquo;en citer qu&rsquo;un. J&rsquo;ai pu le saisir, celui-l\u00e0, et le faire passer au Tribunal ! Mais combien d&rsquo;autres, malheureusement, nous \u00e9chappent ! \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques mois apr\u00e8s l&rsquo;incident Lesaint, un lib\u00e9r\u00e9 arabe \u00e9tait arr\u00eat\u00e9 sur la route de Tonale par les gen\u00addarmes. Il portait six hamacs et douze pantalons. Pol&#8230; fut tr\u00e8s ennuy\u00e9. Il paya d&rsquo;audace. Il affirma \u00e0 l&rsquo;enqu\u00ea\u00adteur que, comme le disait l&rsquo;Arabe, ces effets provenaient de la maison N&#8230; de Cayenne, et l&rsquo;enqu\u00eateur qui appar\u00adtenait \u00e0 l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire admit sans peine et sans aller y voir que la maison N&#8230; vend\u00eet des articles en tous points semblables \u00e0 ceux que le Minist\u00e8re des Colonies fait faire en France pour ses for\u00e7ats. L&rsquo;Arabe fut rel\u00e2ch\u00e9 apr\u00e8s quatre jours de pr\u00e9vention.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la m\u00eame \u00e9poque un gros envoi d&rsquo;effets arriva de Saint-Laurent. Le magasin fut tellement rempli, qu&rsquo;une trentaine de couvertures qu&rsquo;on ne savait plus o\u00f9 mettre, furent d\u00e9pos\u00e9es dans le sous-sol de la maison du chef de d\u00e9p\u00f4t dont la garde \u00e9tait confi\u00e9e, comme celle de tous les locaux inhabit\u00e9s et habituellement sans usage, \u00e0 un surveillant charg\u00e9 du casernement. Celui-ci qui connais\u00adsait son chef pour un fieff\u00e9 voleur surveilla tout sp\u00e9\u00adcialement ce local et constata que deux jours apr\u00e8s qu&rsquo;elles y avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9es, les couvertures n&rsquo;y \u00e9taient plus. Il rendit compte du vol au chef de d\u00e9p\u00f4t qui lui reprocha son manque de surveillance. Outr\u00e9, il lui dit ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous ne me ferez jamais croire que c&rsquo;est un condamn\u00e9 qui a fait ce coup-l\u00e0 !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il demanda son changement de p\u00e9nitencier. En ville il fit part de ses soup\u00e7ons ou plut\u00f4t de ses certi\u00adtudes \u00e0 qui voulait l&rsquo;entendre. \u00c7\u00e0 et l\u00e0 on entendait parler de gros d\u00e9tournements, la tranquillit\u00e9 de Pol&#8230; ne tenait plus qu&rsquo;\u00e0 un cheveu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu apr\u00e8s, un condamn\u00e9 arabe nomm\u00e9 Merzouk, porte-cl\u00e9s, fut traduit par Pol&#8230; devant la commission disciplinaire du p\u00e9nitencier pour avoir achet\u00e9 \u00e0 des condamn\u00e9s venant de France du linge de leur trousseau. Il fut puni de trente jours de cachot, r\u00e9trograd\u00e9 \u00e0 la troisi\u00e8me classe et cass\u00e9 de l&#8217;emploi de porte-cl\u00e9s auxi\u00adliaire. Indign\u00e9 d&rsquo;\u00eatre puni par la faute de Pol&#8230; \u00e0 qui, quelques semaines avant, il avait vers\u00e9 cinquante francs pour obtenir sa place, il le d\u00e9non\u00e7a, l&rsquo;accusant de ven\u00addre des emplois aux condamn\u00e9s et de voler leurs effets. L&rsquo;enqu\u00eate fut dirig\u00e9e par M. Gendre, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 du direc\u00adteur. Il interrogea quelques transport\u00e9s et leur demanda s&rsquo;ils avaient vu quelquefois sortir du magasin d&rsquo;habille\u00adment des effets, des couvertures et des chaussures. Tous \u00e9taient des complices et avaient int\u00e9r\u00eat \u00e0 garder le si\u00adlence : ce furent des n\u00e9gations unanimes. Pol&#8230; allait-il encore une fois s&rsquo;en tirer ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le directeur, \u00e9mu des bruits qui couraient \u00e0 Cayenne et \u00e0 Saint-Laurent, crut prudent de faire faire une en\u00adqu\u00eate plus profonde. Il la confia \u00e0 un de ses plus dis\u00adtingu\u00e9s collaborateurs, le chef de bureau Pant&#8230;, qu&rsquo;il pria d&rsquo;aller au plus vite \u00e0 Cayenne pour voir sur place ce qui s&rsquo;y passait r\u00e9ellement. Celui-ci vit que, malgr\u00e9 les r\u00e9cents envois d&rsquo;effets, les magasins du p\u00e9nitencier \u00e9taient vides et les condamn\u00e9s peu ou pas habill\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le directeur, inquiet, se d\u00e9cida \u00e0 venir lui-m\u00eame \u00e0 Cayenne pour sauver la situation. Il se rendit au p\u00e9ni\u00adtencier, prit au hasard deux condamn\u00e9s et constata qu&rsquo;ils \u00e9taient munis des effets r\u00e9glementaires port\u00e9s per\u00e7us sur leurs livrets. Mais il se rendit compte que la situation \u00e9tait grave. Il dut acheter de la toile sur place pour faire confectionner des vareuses et des pantalons. Bien que la main-d&rsquo;\u0153uvre p\u00e9nale soit gratuite &#8211; c&rsquo;\u00e9tait avant 1925 &#8211; ces pantalons co\u00fbt\u00e8rent un franc plus cher que ceux de la m\u00e9tropole et furent de qualit\u00e9 bien inf\u00e9rieure. Puis, fort adroitement, il se r\u00e9pandit en mal\u00e9dictions contre le pouvoir central, qui avait l&rsquo;au\u00addace d&rsquo;exp\u00e9dier en Guyane des for\u00e7ats tout nus, qu&rsquo;il fallait habiller de pied en cap \u00e0 leur arriv\u00e9e, et qui mettaient ainsi ses services d&rsquo;habillement dans une si\u00adtuation critique. Tout paraissait sauv\u00e9. Le surveillant Karl, principal complice du chef de d\u00e9p\u00f4t qui, quelques mois avant, avait achet\u00e9 \u00e0 un chercheur d&rsquo;or un ma\u00adgnifique collier de p\u00e9pites pour plusieurs ballots de complets de toile, venait d&rsquo;\u00eatre fait chevalier de l&rsquo;Etoile noire du B\u00e9nin pour ses bons et loyaux services. L&rsquo;af\u00adfaire Pol&#8230; prise au cou par les griffes du directeur allait \u00eatre \u00e9touff\u00e9e, lorsqu&rsquo;une d\u00e9nonciation nouvelle adress\u00e9e au gouverneur, sign\u00e9e du for\u00e7at Bob, un des plus vils mouchards du monde p\u00e9nal et complice de Pol&#8230;, obli\u00adgea l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire \u00e0 reprendre l&rsquo;affaire, mais, cette fois, pour s&rsquo;en dessaisir aussit\u00f4t et la remet\u00adtre aux mains du gouverneur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Bob est un gar\u00e7on bien peu recommandable. La libert\u00e9 dont il jouissait dans l&#8217;emploi de porte-cl\u00e9s lui permettait d&rsquo;entretenir des relations avec une n\u00e9gresse dont il s&rsquo;\u00e9tait amourach\u00e9, et pour laquelle il d\u00e9pensait beaucoup d&rsquo;argent. Il cherchait donc \u00e0 s&rsquo;en procurer par tous les moyens. Fils putatif d&rsquo;un homme politique, il aimait \u00e0 se pr\u00e9valoir de son ascendance et de ses influen\u00adces et vendit plus d&rsquo;une fois son piston.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques semaines avant qu&rsquo;il ne d\u00e9non\u00e7\u00e2t le chef de d\u00e9p\u00f4t, Bob avait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 M. T&#8230;, commer\u00e7ant, une lettre d&rsquo;achat qu&rsquo;il avait sign\u00e9e Pol&#8230; On lui remit une paire de bottines de femme qu&rsquo;il offrit \u00e0 sa noire ma\u00ee\u00adtresse. Il renouvela deux ou trois fois ce proc\u00e9d\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Habitu\u00e9 \u00e0 voir mentir et voler ceux-l\u00e0 m\u00eame qui \u00e9taient charg\u00e9s de le garder, il ne pensait pas que les menus vols qu&rsquo;il commettait \u00e9taient autant de nuages qui s&rsquo;amoncelaient pour crever t\u00f4t ou tard, et que faux, usages de faux et escroqueries conduisent les gens de sa sorte \u00e0 la r\u00e9clusion cellulaire. Il se disait : je tiens Pol&#8230; par le bout du nez ; je suis s\u00fbr que jamais on ne me dira rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, il arriva que Bob fit une fugue, qu&rsquo;il fut surpris dans une cagna en compagnie de sa ma\u00eetresse par les gendarmes de Macouria, qu&rsquo;il fut arr\u00eat\u00e9 et r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 au camp. Traduit devant la commission disciplinaire, il de\u00admanda \u00e0 Pol&#8230; sa protection et le pria d&rsquo;arranger son affaire, mais il fut puni de trente jours de cachot et r\u00e9trograd\u00e9 \u00e0 la troisi\u00e8me classe. Furieux, il d\u00e9non\u00e7a les surveillants Pol et Karl, qu&rsquo;il accusa des faits que nous connaissons. Sa col\u00e8re fut port\u00e9e au comble quand il apprit que Pol&#8230; lui-m\u00eame, portait plainte contre lui pour l&rsquo;escroquerie de la paire de bottines. Au courant de tous les vols commis par le chef de d\u00e9p\u00f4t, il n&rsquo;ad\u00admettait pas que celui-ci ait pouss\u00e9 le mauvais go\u00fbt jus\u00adqu&rsquo;\u00e0 porter plainte contre lui pour une bagatelle de quatre-vingt francs, alors que lui, Bob, avait complai\u00adsamment d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 d\u00e9charge pour le chef de d\u00e9p\u00f4t de\u00advant MM. Gendre et Pant&#8230; Outr\u00e9 de ce manque de solidarit\u00e9 entre gens du m\u00eame monde &#8211; car un porte-cl\u00e9s, c&rsquo;est en somme une mani\u00e8re de garde-chiourme &#8211; Bob exposa les faits, fournit les preuves, indiqua des d\u00e9p\u00f4ts de recel, mit les points sur les i, apporta de telles pr\u00e9cisions que, conform\u00e9ment \u00e0 la loi, le gouver\u00adneur passa l&rsquo;affaire \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 militaire et M. le Lieu\u00adtenant commandant la gendarmerie de la Guyane se mit au travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les for\u00e7ats qui avaient profit\u00e9 des vols, sauf Bob, demeur\u00e8rent discrets. On assure que le condamn\u00e9 Moha\u00admed, ancien gar\u00e7on de Pol&#8230; que son patron, pour \u00e9viter ses indiscr\u00e9tions, avait fait mettre en concession au Ma\u00adroni, rappel\u00e9 \u00e0 Cayenne pour les besoins de l&rsquo;instruction, et gard\u00e9 \u00e0 la gendarmerie loin des influences du camp, consentit \u00e0 parler. C&rsquo;est possible, mais le fait est rare chez un for\u00e7at. Le porte-cl\u00e9s Marsat, un des aides de Pol&#8230;, cuisin\u00e9 par le juge d&rsquo;instruction, resta muet jus\u00adqu&rsquo;au bout. Quand il eut subi le dernier interrogatoire, il dit \u00e0 ses co-d\u00e9tenus :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Du moment que nous avons op\u00e9r\u00e9 ensemble et que Pol a \u00e9t\u00e9 bon pour moi, je serais un saligaud si je le larguais. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9 sept fois ; j&rsquo;ai fait l&rsquo;igno\u00adrant : rien vu, rien entendu !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a une sorte de logique et un point d&rsquo;honneur dans cette attitude, mais quand le porte-cl\u00e9s Marsat d\u00e9nonce ses camarades, trahit ses co-d\u00e9tenus, chasse ses coll\u00e8gues en \u00e9vasion, est-il autre chose qu&rsquo;un saligaud ? Plaisante notion du devoir chez un mouchard qui se vante de ne pas moucharder ! La morale des condamn\u00e9s, comme d&rsquo;ailleurs celle des gens honn\u00eates a de ces con\u00adtradictions !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne-3-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3119\" title=\"Louis Rousseau, D\u00e9tective, n\u00b0415, 1936\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne-3-copier-215x300.jpg\" alt=\"\" width=\"108\" height=\"151\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne-3-copier-215x300.jpg 215w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne-3-copier.jpg 414w\" sizes=\"(max-width: 108px) 100vw, 108px\" \/><\/a>Quand j&rsquo;ai quitt\u00e9 Cayenne au mois de mai 192 <a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>, Pol&#8230; \u00e9tait consign\u00e9 \u00e0 la chambre et ne faisait plus de service .Le surveillant Karl parti en cong\u00e9 \u00e9tait rappel\u00e9 par la justice militaire. Bob se voyait infliger un troi\u00adsi\u00e8me mois de cachot pour la paire de bottines escro\u00adqu\u00e9e. Le juge d&rsquo;instruction lui avait pourtant promis qu&rsquo;il ne serait pas puni pour ses escroqueries en raison des renseignements qu&rsquo;il lui avait fournis et qu&rsquo;il esp\u00e9\u00adrait sans doute en tirer encore. Mais, apr\u00e8s un d\u00e9put\u00e9, qu&rsquo;y a-t-il de plus prometteur qu&rsquo;un juge d&rsquo;instruction ? Le gouverneur avouait confidentiellement \u00e0 tout le monde que Pol&#8230; avait vol\u00e9 au moins, et ne tenant compte que de la gestion de l&rsquo;ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e, de treize \u00e0 quatorze cents pantalons, quinze cents et quelques vareuses, plus de cent hamacs, deux ou trois cents couver\u00adtures et trois cents paires de souliers. Le lieutenant de gendarmerie estimait \u00e0 soixante-cinq mille francs la valeur des effets vol\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme on s&rsquo;en doute, depuis quatre mois et plus que Merzouk avait donn\u00e9 l&rsquo;alarme, les preuves mat\u00e9rielles de recel n&rsquo;avaient pas attendu les premi\u00e8res perquisi\u00adtions op\u00e9r\u00e9es en f\u00e9vrier. Ce mat\u00e9riel vol\u00e9 s\u00e9journe d&rsquo;ail\u00adleurs peu de temps chez les receleurs. Il est toujours exp\u00e9di\u00e9 dans les placers, et l\u00e0 il d\u00e9fie toute recherche. Jamais un magistrat de Cayenne ne mettra les pieds dans cette zone des placers, franche de toute justice. Ce serait trop fatigant et trop co\u00fbteux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est possible que la justice ait eu des difficult\u00e9s \u00e0 saisir les effets vol\u00e9s, mais le d\u00e9sordre de la comptabi\u00adlit\u00e9, les preuves testimoniales et le train de vie du cou\u00adpable constituaient un faisceau de charges dont on pou\u00advait tirer quelque espoir de sanction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Traduit devant le Conseil de guerre de la Martinique Pol&#8230; fut acquitt\u00e9. C&rsquo;est toujours ce qui arrive en pareil cas. Il fut frapp\u00e9 de quinze jours d&rsquo;arr\u00eat par le gouver\u00adneur. Cette sanction disciplinaire fut port\u00e9e \u00e0 six mois, je crois, par le successeur du pr\u00e9c\u00e9dent gouverneur.<\/p>\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Commission interminist\u00e9rielle, 1924. Soc. g\u00e9n. Prisons. S\u00e9ance 18 juin 1924.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> NDLR\u00a0: il ne peut bien \u00e9videmment s&rsquo;agir de l&rsquo;anarchiste ill\u00e9galiste italien, Vittorio Pini, mort au bagne le 08 juin 1903. Malgr\u00e9 l&rsquo;utilisation par Rousseau de ce pseudonyme donne lieu \u00e0 penser qu&rsquo;il connait son histoire par l&rsquo;entremise de son ami et bagnard lui aussi, Alexandre Jacob.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Au mois de mai 1922. Rousseau a fait valoir ses droits \u00e0 la retraite. Il d\u00e9barque en France m\u00e9tropolitaine le 4 juin de cette ann\u00e9e et s&rsquo;installe \u00e0 Rouen.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:none;\n\tfont-size:12.0pt;\n\tfont-family:\"Arial Unicode MS\",\"sans-serif\";\n\tmso-bidi-language:FR;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mourir au bagne ? D&rsquo;accord mais de mort lente, le ventre vide, mal log\u00e9 et mal habill\u00e9, semble nous dire le docteur Louis Rousseau. 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