{"id":3896,"date":"2015-10-24T01:10:02","date_gmt":"2015-10-23T23:10:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3896"},"modified":"2015-08-11T14:24:04","modified_gmt":"2015-08-11T12:24:04","slug":"monsieur-le-ministre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2015\/10\/monsieur-le-ministre\/","title":{"rendered":"Monsieur le Ministre &#8230;"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jean-morel-a-lhotel-de-montmorin.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3897\" title=\"Jean Morel et le minist\u00e8re des Colonies \u00e0 Paris (h\u00f4tel de Montmorin)\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jean-morel-a-lhotel-de-montmorin-300x178.jpg\" alt=\"\" width=\"245\" height=\"144\" \/><\/a>Les lettres qu&rsquo;Alexandre Jacob adresse \u00e0 sa m\u00e8re sont riches de renseignement sur la vie des for\u00e7ats. Mais le matricule 34777 destine aussi ses courriers \u00e0 l&rsquo;Administration P\u00e9nitentiaire et au Ministre des colonies. Cette ma\u00eetrise de l&rsquo;\u00e9crit conf\u00e8re un atout non n\u00e9gligeable dans la lutte qu&rsquo;il m\u00e8ne contre l&rsquo;oppression et l&rsquo;autorit\u00e9 p\u00e9nitentiaire. C&rsquo;est un \u00ab\u00a0intellectuel\u00a0\u00bb aux yeux des surveillants militaires nous dit le docteur Rousseau dans <em>Un m\u00e9decin au bagne<\/em> (\u00e9ditions Fleury, 1930, p.265), c&rsquo;est-\u00e0-dire un for\u00e7at <em>qui discute bien, raisonne juste, se plaint quand il a un motif de se plaindre. C&rsquo;est un homme chez qui l&rsquo;\u00e9nergie morale domine les app\u00e9tits et qui s&rsquo;accommode mal des m\u0153urs et usages du milieu<\/em>. Et, de haut en bas de la hi\u00e9rarchie p\u00e9nitentiaire, on d\u00e9teste \u00e0 avoir \u00e0 se justifier lorsque l&rsquo;homme puni \u00e9met une r\u00e9clamation, surtout si la dol\u00e9ance est \u00e9crite dans un fran\u00e7ais impeccable, surtout si le fond et la forme paraissent juridiquement irr\u00e9prochables. L&rsquo;<em>ardeur \u00e9pistolaire<\/em> de Jacob est crainte et le <em>redresseur de tort<\/em> qu&rsquo;il est, sait fort bien que ses missives aboutissent le plus souvent \u00e0 une punition pour d\u00e9nonciation calomnieuse. De ce point, il semble s&rsquo;en moquer \u00e9perdument. N&rsquo;a-t-il pas \u00e9crit \u00e0 Jean Maitron en 1948 dans ses <em>Souvenirs rassis d&rsquo;un demi-si\u00e8cle<\/em> : <em>J&rsquo;ai cess\u00e9 cette lutte<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a> du fait de mon arrestation mais je l&rsquo;ai reprise au bagne sous une autre forme et par d&rsquo;autres moyens <\/em>?<!--more--><\/p>\n<p>Le 10 novembre 1910, Alexandre Jacob se plaint une nouvelle fois. La lettre est adress\u00e9e au ministre des Colonies. Le poste vient tout juste d&rsquo;\u00eatre occup\u00e9 par Jean Morel dans le gouvernement d&rsquo;Aristide Briand. Jacob argumente contre l&#8217;emploi de la camisole de force et l&rsquo;usage des fers dans les cellules de la r\u00e9clusion \u00e0 Saint Joseph. Il cite pour ce faire les cas des for\u00e7ats Metzinger et Berger, victimes selon lui de la vindicte des surveillants pour avoir juste sifflot\u00e9 et chant\u00e9. Il profite \u00e9galement de sa missive pour instruire \u00e0 titre personnel et \u00e0 charge le cas du surveillant Pinelli qui lui a refus\u00e9 des soins m\u00e9dicaux alors qu&rsquo;il venait d&rsquo;ing\u00e9rer une eau souill\u00e9e par inadvertance avec du coton imbib\u00e9e de teinture d&rsquo;iode, se vengeant ainsi de la d\u00e9fense que Jacob avait fournie \u00e0 Metzinger en commission disciplinaire et cherchant un hypoth\u00e9tique motif de punition. Sa conclusion sur le surveillant Pinelli sonne comme une charge g\u00e9n\u00e9rale sur le sadisme quotidien des gardiens des \u00eeles. Jacob \u00e9nonce des faits\u00a0; sa d\u00e9monstration est appuy\u00e9 par l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 de textes de loi (le d\u00e9cret du 7 novembre 1891 et l&rsquo;article 614 du code d&rsquo;instruction criminelle). Mais, une fois encore, le rapport d&rsquo;inspection \u00e9tabli quelques jours apr\u00e8s la requ\u00eate de Jacob d\u00e9monte, avec une \u00e9vidente mauvaise foi, les accusations de ce dernier. Sa plainte est class\u00e9e sans suite. Ce n&rsquo;est que partie remise car, pour Jacob au bagne, \u00e9crire c&rsquo;est r\u00e9sister et r\u00e9sister c&rsquo;est survivre.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jean-morel.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3898\" title=\"Jean Morel ministre des colonies en 1910\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jean-morel.jpg\" alt=\"\" width=\"82\" height=\"118\" \/><\/a>10 novembre 1910<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Jacob au ministre des Colonies \u00e0 Paris<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Objet :<\/em><\/strong><em> <\/em>demande d&rsquo;enqu\u00eate \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de mesures r\u00e9pressives appliqu\u00e9es au condamn\u00e9<\/p>\n<p>Berger pour servir de renseignements compl\u00e9mentaires au cas du condamn\u00e9 Metzinger<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><\/p>\n<p><strong>Monsieur le ministre,<\/strong><\/p>\n<p>En date du 21 octobre 1910, j&rsquo;\u00e9crivais une lettre \u00e0 l&rsquo;adresse de M. le chef du service judiciaire de la colonie, en sa qualit\u00e9 d&rsquo;inspecteur des \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires, le priant de vouloir bien enqu\u00eater \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des mesures de rigueur prises contre le nomm\u00e9 Metzinger par des agents subalternes, et de vous en transmettre le r\u00e9sultat ensuite.<\/p>\n<p>Donc samedi dernier, 5 novembre, le procureur g\u00e9n\u00e9ral est venu s&rsquo;informer aux \u00eeles du Salut, et me fit appeler aupr\u00e8s de lui dans la cabane tenant lieu de salle de s\u00e9ance de commission disciplinaire, o\u00f9 se trouvaient \u00e9galement r\u00e9unis, quasiment en petit comit\u00e9, et M. le commandant sup\u00e9rieur et M. le chef de camp de l&rsquo;\u00eele Saint-Joseph et, enfin, le surveillant charg\u00e9 des locaux r\u00e9clusionnaires. Je m&rsquo;attendais \u00e0 un interrogatoire, comme avaient coutume de le faire ses impartiaux pr\u00e9d\u00e9cesseurs, mais point.<\/p>\n<p>M. le commandant, en termes mesur\u00e9s, me promit une punition. Fa\u00e7on, dit-il, de temp\u00e9rer mon ardeur \u00e9pistolaire. M. l&rsquo;inspecteur me traita de redresseur de torts et me d\u00e9clara que je m&rsquo;\u00e9tais occup\u00e9 l\u00e0 de choses qui ne me regardaient pas. Tr\u00e8s bien ; pour la punition je t\u00e2cherai de vous d\u00e9montrer, M. le ministre, que je n&rsquo;en m\u00e9rite pas, quant \u00e0 l&rsquo;opinion de M. le procureur g\u00e9n\u00e9ral, je la trouve fort discutable. Ce qui ne me regarde pas, c&rsquo;est le nombre de grains de sel que M. le commandant met dans sa soupe. C&rsquo;est encore la mani\u00e8re dont un surveillant embrasse sa femme, cela ne me regarde pas, puisque c&rsquo;est leur vie priv\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais quant aux proc\u00e9d\u00e9s de r\u00e9pression que l&rsquo;on emploie \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de mes fr\u00e8res de mis\u00e8re, lorsque ces proc\u00e9d\u00e9s ne sont pas mentionn\u00e9s par les r\u00e8glements, il m&rsquo;est bien permis, je crois, de demander s&rsquo;ils sont r\u00e9guliers car, appliqu\u00e9s \u00e0 mon voisin aujourd&rsquo;hui, ils peuvent tout aussi bien l&rsquo;\u00eatre \u00e0 moi demain. Mani\u00e8re de justifier la mise de la camisole de force au condamn\u00e9 Metzinger. Les agents incrimin\u00e9s ont protest\u00e9 qu&rsquo;une fois mis aux fers, ce d\u00e9tenu avait d\u00e9mont\u00e9 le pied en fer de son lit de camp. Le fait est peut-\u00eatre possible, mais ce qui l&rsquo;est moins est de soutenir que ce malheureux avait d\u00e9mont\u00e9 cet objet afin de s&rsquo;en faire une arme pour les assommer.<\/p>\n<p>Qui veut trop prouver ne prouve rien, comme dit l&rsquo;autre. Ainsi, on n&rsquo;accuse pas seulement ce r\u00e9clusionnaire de ce qu&rsquo;il a fait, c&rsquo;est-\u00e0-dire chantonner et siffloter, mais encore de ce qu&rsquo;il aurait pu faire, comme si \u00e0 la moindre menace de ce genre, les agents se seraient g\u00ean\u00e9s pour le revolv\u00e9riser. L&rsquo;homicide l\u00e9gal du condamn\u00e9 r\u00e9clusionnaire Duhamel, lequel fut tu\u00e9 dans sa cellule dans des circonstances invraisemblables, en est un frappant exemple. Il y a peu de temps que je suis d\u00e9tenu \u00e0 la r\u00e9clusion cellulaire et pourtant je ne saurais dire si l&#8217;emploi de la camisole de force y est fr\u00e9quent.<\/p>\n<p>Cependant j&rsquo;ai connu un autre cas que celui du condamn\u00e9 Metzinger, c&rsquo;est celui du condamn\u00e9 Berger : ce d\u00e9tenu, \u00e0 la suite d&rsquo;un mouvement d&rsquo;humeur, fut mis aux fers, puis, comme il chantait, la camisole de force fut appliqu\u00e9e ; il la conserva pendant douze heures. A-t-il d\u00e9mont\u00e9 le pied de son lit de camp, c&rsquo;est ce que l&rsquo;enqu\u00eate \u00e9tablira. Qu&rsquo;il me suffise de vous dire en passant, M. le ministre, que ce transport\u00e9 est un hercule du poids de 44 kilos, qu&rsquo;il a des cuisses comme des pattes de sauterelle et des bras comme un porte-plume. Vous devez voir par ce seul trait combien un tel homme peut \u00eatre dangereux, et pourtant il a d\u00fb m\u00e9riter l&#8217;emploi d&rsquo;une camisole de force. L&rsquo;enqu\u00eate d\u00e9mentira ce d\u00e9tail s&rsquo;il n&rsquo;est pas exact.<\/p>\n<p><strong><em><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/mysteres-du-bagne-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-212\" title=\"mysteres-du-bagne-1\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/mysteres-du-bagne-1-222x300.jpg\" alt=\"Les myst\u00e8res du bagne\" width=\"114\" height=\"155\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/mysteres-du-bagne-1-222x300.jpg 222w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/mysteres-du-bagne-1.jpg 237w\" sizes=\"(max-width: 114px) 100vw, 114px\" \/><\/a>Deuxi\u00e8me objet :<\/em><\/strong><em> <\/em>plainte \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de proc\u00e9d\u00e9s incorrects commis \u00e0 mon endroit dans la soir\u00e9e du 5 novembre 1910 entre 5 heures et 8 heures et demie du soir par le surveillant Pinelli. Demande d&rsquo;enqu\u00eate \u00e0 ce sujet par les soins des autorit\u00e9s insulaires.<\/p>\n<p>Le cas du condamn\u00e9 Metzinger, m&rsquo;a dit le procureur g\u00e9n\u00e9ral, est une chose qui ne me regardait pas. Il est donc probable qu&rsquo;il m&rsquo;en dirait tout autant pour le cas du condamn\u00e9 Berger, bien que je ne cite le second que comme corollaire du premier. Si son inspection avait eu lieu un jour plus tard, j&rsquo;aurais pu l&rsquo;entretenir d&rsquo;un fait personnel qui m&rsquo;est arriv\u00e9, dont j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 victime pour mieux dire, quelques heures apr\u00e8s sa visite ; mais chaque chose en son temps. Et, comme il n&rsquo;y a pas d&rsquo;effet sans cause, il m&rsquo;est permis de supposer que si, d&rsquo;une part, M. le commandant ne m&rsquo;avait pas promis une punition et, d&rsquo;autre part, si M. le procureur g\u00e9n\u00e9ral ne m&rsquo;avait pas trait\u00e9 si vertement en pr\u00e9sence des agents que ma lettre visait, il est bien possible que deux d&rsquo;entre eux, les m\u00eames qui firent appliquer la camisole de force aux condamn\u00e9s Metzinger et Berger, c&rsquo;est-\u00e0-dire le surveillant charg\u00e9 des locaux r\u00e9clusionnaires et le surveillant Pinelli pour ne pas les nommer, ne se seraient peut-\u00eatre pas conduits aussi courageusement \u00e0 mon endroit dans les circonstances que voici.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi du 5 novembre, m&rsquo;\u00e9tant tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement coup\u00e9 un doigt en r\u00e9parant un irrigateur, l&rsquo;infirmier me donna un tampon d&rsquo;ouate imbib\u00e9 de teinture d&rsquo;iode pour caut\u00e9riser et aseptiser la blessure. Cela se passa avant la soupe. Par m\u00e9garde, je laissai ce tampon dans mon gobelet \u00e0 boire, et la soupe servie, le repas termin\u00e9, je puisai de l&rsquo;eau dans mon baquet et bus le contenu d&rsquo;un seul trait. Bien s\u00fbr je n&rsquo;avalai pas le tampon, je ne l&rsquo;aper\u00e7us m\u00eame pas, car en reprenant de l&rsquo;eau, il retomba dans le baquet o\u00f9 je le retrouvai plus tard. Certes le go\u00fbt de l&rsquo;eau n&rsquo;\u00e9tait pas insipide, mais comme l&rsquo;eau, en cette saison surtout, est tr\u00e8s saum\u00e2tre, tr\u00e8s malsaine, je n&rsquo;y fis pas beaucoup attention.<\/p>\n<p>Presque aussit\u00f4t, je ressentis de violentes coliques. Frappant \u00e0 la porte de la cellule pour appeler le surveillant de service, je le priai de me faire apporter par l&rsquo;infirmier un lavement d&rsquo;eau chaude avec douze gouttes de laudanum. \u00c0 vrai dire, je ne puis savoir si c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;absorption de la teinture d&rsquo;iode qui me provoqua ce violent malaise. Parce qu&rsquo;un homme est malade, il lui arrive souvent d&rsquo;attribuer la cause de son indisposition \u00e0 ceci ou \u00e0 cela, et de se tromper. Malade depuis vingt-sept mois d&rsquo;une infection intestinale, les douleurs d&rsquo;entrailles me sont fr\u00e9quentes. Mais ce qui est certain, c&rsquo;est que ce soir-l\u00e0 je n&rsquo;\u00e9tais pas \u00e0 la f\u00eate, je souffrais atrocement. Environ un quart d&rsquo;heure apr\u00e8s l&rsquo;avoir avis\u00e9 de mon malaise, le surveillant revint me dire que l&rsquo;infirmier ne pouvait venir tout de suite \u00e0 cause de la visite m\u00e9dicale. Parfait. Il est exact que ce jour-l\u00e0, et \u00e0 ce moment, le m\u00e9decin-major passait la visite ; n\u00e9anmoins on me permettra de faire remarquer que dans un cas urgent (n&rsquo;aurais-je pu \u00eatre empoisonn\u00e9, je l&rsquo;ai bien \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 une fois, pourquoi pas une deuxi\u00e8me<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> ?), puisqu&rsquo;il y a deux infirmiers, l&rsquo;un d&rsquo;eux aurait pu se d\u00e9placer.<\/p>\n<p>Bien mieux, pourquoi le porte-clefs qui est all\u00e9 chercher l&rsquo;infirmier n&rsquo;a pas rapport\u00e9 lui-m\u00eame les m\u00e9dicaments ? Le comble des combles, la perle des perles enfin, c&rsquo;est qu&rsquo;on me dise qu&rsquo;on n&rsquo;a pas pu porter imm\u00e9diatement de soins \u00e0 un malade parce qu&rsquo;il y avait l\u00e0 un m\u00e9decin-major. Je crois qu&rsquo;apr\u00e8s cet argument on peut tirer l&rsquo;\u00e9chelle, mais passons.<\/p>\n<p>Cinq heures et demie puis 6 heures sonn\u00e8rent, le surveillant ne daigna pas s&rsquo;informer de la cause du retard de l&rsquo;infirmier. Cependant, \u00e0 6 heures du soir, il est certain que la visite m\u00e9dicale \u00e9tait termin\u00e9e. Il n&rsquo;est pas de doute que si le surveillant eut tenu \u00e0 ce que l&rsquo;infirmier v\u00eent, ou seulement \u00e0 me faire apporter un m\u00e9dicament, cela lui \u00e9tait chose tr\u00e8s facile, mais point. Trop heureux de pouvoir gravement me faire souffrir, non seulement il ne renvoya pas le porte-clefs aupr\u00e8s de l&rsquo;infirmier, mais encore fit-il en sorte de me donner signe de sa pr\u00e9sence de mani\u00e8re \u00e0 provoquer ma col\u00e8re et de pouvoir ainsi obtenir une punition contre moi pour r\u00e9ponses intempestives et autres motifs semblables.<\/p>\n<p>C&rsquo;est sa mani\u00e8re, \u00e0 cet agent, de faire punir les hommes. Le for\u00e7at est pour lui un gibier. Ce n&rsquo;est pas seulement du z\u00e8le qu&rsquo;il met dans son service ; chasser le for\u00e7at, le provoquer, c&rsquo;est pour lui un culte, une religion. Il faut le voir lorsqu&rsquo;il fait ses [<em>rondes<\/em>] sur la passerelle. Il se courbe, il se tortille, fr\u00e9tille, s&rsquo;allonge, marche \u00e0 quatre pattes, retient sa respiration et tout \u00e7a le plus souvent pour rien. Bredouille, il ne fait pas bon lui demander un renseignement quelconque tant il est rev\u00eache. Mais lorsqu&rsquo;il a pu surprendre un condamn\u00e9 \u00e0 se d\u00e9loquer ou \u00e0 fumer une cigarette, alors quel bonheur pour lui, sa figure rayonne de satisfaction. Le brave homme ! Nombreux sont les malheureux qui, victimes de sa m\u00e9chancet\u00e9, pourrissent au cachot. Manquant de j\u00e9suitisme pour demeurer imperturbables devant ces froides provocations, ils lui r\u00e9pondent avec acrimonie, et naturellement se font punir.<\/p>\n<p>Le connaissant \u00e0 son \u00e2me, je me gardai bien de tomber dans le panneau de ses calculs. Il e\u00fbt bien voulu, certes, que je refrappasse \u00e0 la porte ; il e\u00fbt bien d\u00e9sir\u00e9 que, sous l&#8217;emprise de la douleur, je lui parlasse avec acrimonie. Et ma foi, si je lui eusse reparl\u00e9, il est fort probable que je n&rsquo;aurais su me contenir. Toute condamnable que puisse vous para\u00eetre cette attitude, M. le ministre, je dois vous dire que lorsque l&rsquo;on souffre atrocement, on n&rsquo;est pas toujours ma\u00eetre de soi. Mais, sto\u00efque, je comprimai et la souffrance et la col\u00e8re. Je fis m\u00eame plus, ne voulant pas qu&rsquo;il puisse jouir de ma douleur, je collai ma bouche sur ma couverture de fa\u00e7on \u00e0 ce qu&rsquo;il n&rsquo;entend\u00eet pas mes g\u00e9missements, et j&rsquo;attendis.<\/p>\n<p>Le temps para\u00eet long \u00e0 un captif, il para\u00eet plus long encore lorsqu&rsquo;on souffre.<\/p>\n<p>La cloche du camp m&rsquo;indiquait qu&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 7 heures, et toujours pas de soins, pas de r\u00e9ponse de la part du surveillant. Cela fit qu&rsquo;\u00e0 8 heures moins le quart environ, je n&rsquo;ai point de montre \u00e0 ma disposition, il est donc possible que je me trompe de quelques minutes, cet agent revint ouvrir le guichet de la porte de ma cellule pour me dire : \u00abL&rsquo;infirmier n&rsquo;est pas encore venu ? Faut-il l&rsquo;envoyer rechercher ? \u00bb Quel cynisme ! Et cela me fut d\u00e9bit\u00e9 d&rsquo;un ton r\u00e9ellement hypocrite, mani\u00e8re de me dire : \u00abEn as-tu assez pour ton compte ? \u00c7a t&rsquo;apprendra \u00e0 \u00e9crire au procureur g\u00e9n\u00e9ral. \u00bb Sur ma r\u00e9ponse affirmative : \u00ab Bien, ajouta-t-il, je vais l&rsquo;envoyer chercher. \u00bb<\/p>\n<p>Notez, M. le ministre, que le malaise m&rsquo;a pris apr\u00e8s la soupe, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 5 heures du soir et qu&rsquo;\u00e0 8 heures du soir je n&rsquo;avais pas encore de soins. Quelques minutes ensuite, entendant fermer les portes de l&rsquo;\u00e9tablissement, j&rsquo;en conclus que l&rsquo;infirmier ne viendrait peut-\u00eatre pas avant le matin. J&rsquo;attendis encore quelques instants, puis, n&rsquo;en tenant plus, je me risquai \u00e0 refrapper \u00e0 la porte de ma cellule. Un porte-clefs me r\u00e9pondit trois quarts en arabe et le reste en baragouin ; je ne le compris pas. Bref, un peu plus tard, c&rsquo;est-\u00e0-dire vers les 8 heures et demie, l&rsquo;infirmi\u00e8re, accompagn\u00e9e d&rsquo;un surveillant charg\u00e9 des locaux r\u00e9clusionnaires et du surveillant Pinelli, me porta une potion soporifique fortement morphinis\u00e9e qui me calma par la suite.<\/p>\n<p>Tel est le fait dont j&rsquo;ai \u00e0 me plaindre, M. le ministre, lequel est expos\u00e9 avec beaucoup de franchise et une rigoureuse exactitude. En demandant \u00e0 M. le procureur g\u00e9n\u00e9ral quelle \u00e9tait la disposition r\u00e9glement\u00e9e qui autorisait l&#8217;emploi de la camisole de force, M. le commandant me r\u00e9pondit que cette autorisation se trouvait dans la l\u00e9gislation. Fort bien. Mais la l\u00e9gislation autorise-t-elle \u00e9galement un surveillant militaire \u00e0 infliger tyranniquement trois heures et demie de violentes coliques \u00e0 un condamn\u00e9 r\u00e9clusionnaire ? Il m&rsquo;est permis d&rsquo;en douter.<\/p>\n<p><strong><em><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1867\" title=\"Les b\u00e2timents de la r\u00e9clusion par Laurent Maffre\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480-300x284.jpg\" alt=\"\" width=\"155\" height=\"147\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480-300x284.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480.jpg 507w\" sizes=\"(max-width: 155px) 100vw, 155px\" \/><\/a>10 novembre, derni\u00e8re heure<\/em><\/strong><\/p>\n<p>D\u00e9cid\u00e9ment cela va de mieux en mieux, les repr\u00e9sailles vont leur train <em>crescendo<\/em>. Je ne me rappelle plus le nom de ce moraliste qui a dit que chez l&rsquo;homme la sottise \u00e9tait en raison directe de la cruaut\u00e9. Cela est bien vrai, pour le surveillant Pinelli surtout. La m\u00e9chancet\u00e9 naturelle de cet agent et son besoin de vengeance \u00e0 mon \u00e9gard sont tellement vifs que ses mauvais sentiments l&rsquo;aveuglent au point de lui faire commettre les pires b\u00e9vues professionnelles. Vous allez en juger par le trait suivant, M. le ministre.<\/p>\n<p>Hier entre 9 et 10 heures du soir, ne pouvant plus supporter la position horizontale \u00e0 cause de douleurs intestinales, non pas violentes mais lancinantes, je me promenais dans ma cellule, dans le silence de la nuit ; bien que chauss\u00e9 d&rsquo;espadrilles cela s&rsquo;entend, se distingue assez bien. Pour mieux dire, \u00e0 7 heures du soir tous les condamn\u00e9s ne dorment pas. Quelques-uns, ceux surtout que la nature n&rsquo;a pas cr\u00e9\u00e9s muets, entretiennent l&rsquo;organe du verbe. Des bavardages banals plut\u00f4t qu&rsquo;int\u00e9ressants. Le r\u00e8glement prescrit le silence absolu, il est vrai, mais comme on entend claironner des coqs, aboyer des chiens, chanter des oiseaux et que ces diff\u00e9rentes manifestations du son constituent le langage des b\u00eates, un for\u00e7at se dit que ce qui est permis \u00e0 des animaux ne devrait pas \u00eatre d\u00e9fendu \u00e0 des hommes, et de temps \u00e0 autre, les lois naturelles reprenant leurs droits, il arrive que des condamn\u00e9s commettent le crime de parler.<\/p>\n<p>Donc hier soir, dans les conjonctures que j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 expos\u00e9es, un cod\u00e9tenu du premier b\u00e2timent demanda : \u00abQuel est celui qui se prom\u00e8ne encore \u00e0 cette heure-ci ? \u00bb \u00ab C&rsquo;est moi\u00bb, lui r\u00e9pondis-je franchement sans me douter du traquenard, et en quelques mots je lui expliquai la cause. D&rsquo;autres s&rsquo;enqu\u00e9rant de ma sant\u00e9 la sachant m\u00e9diocre, je r\u00e9pondis \u00e0 tous ; et \u00e0 ce moment-l\u00e0, le moment o\u00f9 je me disais que j&rsquo;allais essayer de me recoucher, le surveillant Pinelli ne s&rsquo;adressant rien qu&rsquo;\u00e0 moi me dit victorieux : \u00ab Jacob, vous irez \u00e0 la commission. \u00bb Certes, du moment que j&rsquo;ai parl\u00e9, r\u00e9glementairement parlant, il est logique que cet agent me traduise devant la commission disciplinaire, mais ce qui n&rsquo;\u00e9chappera \u00e0 personne, et ce qui d\u00e9montre indubitablement son aversion \u00e0 mon endroit, c&rsquo;est que, seul, je suis l&rsquo;objet de sa vindicte alors que plusieurs ont commis la m\u00eame infraction. C&rsquo;est la seule conclusion que j&rsquo;en tire.<\/p>\n<p>Je ne me plains pas d&rsquo;\u00eatre traduit devant la juridiction comp\u00e9tente, bien au contraire, j&rsquo;en suis fort heureux. Je suis charm\u00e9 que mes malheureux compagnons de mis\u00e8re \u00e9chappent au m\u00eame sort. Je me permettrai seulement de vous faire remarquer, M. le ministre, que si j&rsquo;eusse voulu contester ces accusations, j&rsquo;avais beau jeu pour le faire avec quelques chances de m&rsquo;en tirer indemne. En effet, M. le commandant qui est un fonctionnaire d&rsquo;un \u00e2ge respectable, \u00e0 qui les agents ne font pas toujours prendre des vessies pour des lanternes, aurait pu dire \u00e0 ce surveillant qu&rsquo;un condamn\u00e9 qui parle seul \u00e0 10 heures du soir peut tr\u00e8s bien r\u00eavasser, et que r\u00eavasser n&rsquo;est pas bavarder. Mais je ne veux pas discutailler, il me sied mieux de dire la v\u00e9rit\u00e9, d&rsquo;autant plus qu&rsquo;apr\u00e8s tout je n&rsquo;ai port\u00e9 pr\u00e9judice \u00e0 personne.<\/p>\n<p>Comme le surveillant charg\u00e9 des locaux r\u00e9clusionnaires, de m\u00eame que le chef de camp de l&rsquo;\u00eele Saint-Joseph sont des compatriotes de l&rsquo;agent incrimin\u00e9, et qu&rsquo;ils sont charg\u00e9s de par leur situation hi\u00e9rarchique d&rsquo;enqu\u00eater \u00e0 l&rsquo;endroit de mes dires, je prie M. le commandant sup\u00e9rieur de vouloir bien v\u00e9rifier attentivement la date de libell\u00e9 de punition me concernant avec celle d&rsquo;autres libell\u00e9s qui pourraient \u00eatre antidat\u00e9s, mani\u00e8re d&rsquo;an\u00e9antir mes affirmations.<\/p>\n<p>Car, malade, j&rsquo;ai l&rsquo;insomnie rebelle : je puis certifier que dans la nuit du 9 au 10 novembre, aucun autre condamn\u00e9 n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 signal\u00e9 au premier b\u00e2timent.<\/p>\n<p><strong><em>Troisi\u00e8me chose :<\/em><\/strong><em> <\/em>moyen justificatif au sujet d&rsquo;une demande de punition formul\u00e9e contre moi par M. le commandant sup\u00e9rieur des \u00eeles du Salut et appuy\u00e9e, je crois, par M. le procureur g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Si toutes les causes \u00e9taient aussi ais\u00e9es \u00e0 d\u00e9fendre que celle-ci, le pavillon blanc flotterait sur toutes les prisons de France. Il s&rsquo;agit de ma lettre adress\u00e9e \u00e0 M. le procureur g\u00e9n\u00e9ral, en date du 21 octobre 1910 et relative \u00e0 des moyens r\u00e9pressifs employ\u00e9s contre le condamn\u00e9 Metzinger. \u00c0 elle seule, la lecture de cette lettre suffirait pour d\u00e9montrer que je ne m\u00e9rite point de punition. Mais la partialit\u00e9 de mes accusateurs m&rsquo;oblige \u00e0 de plus en plus d&rsquo;explications. Soyons m\u00e9thodique. \u00abPunissant un condamn\u00e9 par le seul fait qu&rsquo;il ait \u00e9crit, qu&rsquo;il r\u00e9clame peu ou prou, ou bien pour la teneur de sa lettre, teneur qui peut \u00eatre calomnieuse, mensong\u00e8re ou simplement outrageante. \u00bb Ce dernier cas me para\u00eet \u00eatre le seul bon \u00e0 retenir, donc est-ce le mien ? Pas le moins du monde. Y a-t-il un fait dans cette lettre qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 reconnu exact \u00e0 l&rsquo;enqu\u00eate ? Pas davantage.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai dit que le condamn\u00e9 Metzinger avait subi l&rsquo;application de la camisole de force durant au moins vingt-quatre heures et que pendant cette somme de temps, il n&rsquo;avait pas pu manger son pain, boire son eau. Pourquoi l&rsquo;a-t-on trait\u00e9 ainsi ? Parce qu&rsquo;il sifflait, parce qu&rsquo;il chantait, ai-je dit. N&rsquo;est-ce pas vrai ? Si, mais seulement les agents incrimin\u00e9s ont ajout\u00e9 \u00ab parce qu&rsquo;il avait d\u00e9mont\u00e9 le pied de son lit de camp \u00bb. N\u00e9anmoins, son cas, ou pour mieux dire la gravit\u00e9 des faits qu&rsquo;on lui reprochait n&rsquo;a pas paru bien s\u00e9rieuse \u00e0 la commission disciplinaire puisqu&rsquo;il n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 puni que de trente jours de cachot. Je demandai \u00e0 conna\u00eetre le motif de sa punition, cela m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9. Qui sait ? Peut-\u00eatre n&rsquo;y est-il point question du fameux pied de lit de camp ; dans ce cas les agents ne se seraient aper\u00e7us de cette infraction qu&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;envoi de ma lettre \u00e0 M. le procureur g\u00e9n\u00e9ral. On ne pourrait l&rsquo;expliquer autrement. Passons.<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, pourquoi ai-je \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 \u00e9crire cette lettre ? Tout simplement parce que le d\u00e9cret du 7 d\u00e9cembre 1891 n&rsquo;autorise pas l&#8217;emploi de la camisole de force.<\/p>\n<p>M. le commandant me dit que cela est autoris\u00e9 par la l\u00e9gislation. Parfait. Mais alors pourquoi le d\u00e9cret sur l&rsquo;origine disciplinaire des transport\u00e9s n&rsquo;en fait-il point mention ?<\/p>\n<p>Pourquoi, \u00e0 d\u00e9faut du d\u00e9cret, l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire ne fait-elle pas afficher cette disposition r\u00e9pressive ? Cela \u00e9viterait des demandes de renseignements. Ou peut-on punir un condamn\u00e9 parce qu&rsquo;il ignore des dispositions l\u00e9gales qui n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 port\u00e9es \u00e0 sa connaissance, et surtout parce qu&rsquo;il demande \u00e0 les conna\u00eetre ? Je ne le pense pas.<\/p>\n<p>Tout condamn\u00e9 a le droit de conna\u00eetre le r\u00e9gime disciplinaire auquel il est soumis. Bien plus, le premier devoir de ceux qui ont pour mission de le diriger est de faire en sorte qu&rsquo;il ne puisse l&rsquo;ignorer.<\/p>\n<p>Il est donc \u00e9trange qu&rsquo;on me menace de punition alors que je n&rsquo;ai pas fait autre chose que de demander si ces proc\u00e9d\u00e9s \u00e9taient r\u00e9guliers. On m&rsquo;a r\u00e9pondu que la l\u00e9gislation les autorisait. C&rsquo;est possible. Mais c&rsquo;est l\u00e0 une r\u00e9ponse facile et peu satisfaisante. Le r\u00e8glement pr\u00e9cise bien la somme de temps qu&rsquo;un transport\u00e9 rebelle doit demeurer \u00e0 la boucle simple, pourquoi dans le m\u00eame ordre d&rsquo;id\u00e9es ne mentionne-t-il pas l&rsquo;application du b\u00e2illon, de la camisole de force, pour tant d&rsquo;heures ou tant de jours ? C&rsquo;est donc que l&#8217;emploi de ces instruments de r\u00e9pression n&rsquo;est pas r\u00e9gulier en tant que punition, en tant que moyen disciplinaire. Qu&rsquo;on puisse en user, ma foi, je veux bien le croire. Mais l&rsquo;usage de tels moyens ne devrait \u00eatre mis en vigueur que dans des cas urgents, indispensables, et seulement avec l&rsquo;assentiment du chef du p\u00e9nitencier, et non sur la simple appr\u00e9ciation d&rsquo;agents subalternes. Et \u00e0 propos de lutte, l&rsquo;article 614 du code IC<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>, qui traite particuli\u00e8rement de cette question, est encore plus restrictif que l&rsquo;article 17 du d\u00e9cret du 14 d\u00e9cembre 1891, puisqu&rsquo;il limite l&#8217;emploi des fers seulement aux cas de fureur ou violences graves. Cette disposition l\u00e9gale fait cependant partie de la l\u00e9gislation. Quant au b\u00e2illon, M. le chef de camp m&rsquo;a assur\u00e9 que, s&rsquo;il le jugeait \u00e0 propos, il pouvait r\u00e9guli\u00e8rement employer le b\u00e2illon. Quant \u00e0 la camisole de force, il n&rsquo;en est point question non plus.<\/p>\n<p>Donc, quoi de surprenant qu&rsquo;en raison du code et du r\u00e8glement j&rsquo;aie demand\u00e9 \u00e0 M. le chef judiciaire si ces proc\u00e9d\u00e9s \u00e9taient r\u00e9guliers. Je crois que j&rsquo;\u00e9tais fond\u00e9 \u00e0 demander ces renseignements. Je l&rsquo;\u00e9tais d&rsquo;autant plus qu&rsquo;aucun des condamn\u00e9s \u00e0 qui j&rsquo;ai entendu appliquer ces mesures de rigueur n&rsquo;avait commis de violences graves. L&rsquo;un, Berger, est quasi un enfant pas plus gros qu&rsquo;un poulet d\u00e9plum\u00e9, l&rsquo;autre, Metzinger, est un ali\u00e9n\u00e9 et n&rsquo;a pas plus de forces qu&rsquo;un b\u00e9b\u00e9 de 6 mois. Du reste, l&rsquo;\u00e9tat de sant\u00e9 du premier est si pr\u00e9caire que depuis plusieurs jours sa punition lui a \u00e9t\u00e9 suspendue par ordre m\u00e9dical.<\/p>\n<p>Quant au second, il est \u00e0 croire que sa sant\u00e9 n&rsquo;est pas bien florissante, puisque M. le procureur g\u00e9n\u00e9ral lui-m\u00eame a ordonn\u00e9 sa sortie du cachot noir.<\/p>\n<p>En outre, il y a encore un autre motif qui m&rsquo;a d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 \u00e9crire la lettre que l&rsquo;on me reproche comme une infraction. Son mobile, ce sont les lignes que voici : \u00ab Le premier devoir des fonctionnaires et des surveillants militaires des \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires est de s&rsquo;attacher \u00e0 bien conna\u00eetre les hommes qui leur sont envoy\u00e9s afin de traiter chacun selon son \u00e2ge, son caract\u00e8re, son intelligence, ses tendances ; il y a lieu dans la plupart des cas de consid\u00e9rer les d\u00e9tenus non comme des incorrigibles, mais comme des victimes d&rsquo;un cerveau d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9. Les r\u00e9primandes doivent \u00eatre faites avec discernement, sans brusqueries ni propos grossiers. Les ch\u00e2timents corporels doivent \u00eatre rigoureusement proscrits au nom de l&rsquo;humanit\u00e9. Ils constituent un traitement d\u00e9gradant dont la tache rejaillit sur l&rsquo;autorit\u00e9 qui l&rsquo;a prescrit. Quand un homme donne des marques d&rsquo;\u00e9nervement, produit tr\u00e8s fr\u00e9quemment par la perte de la libert\u00e9, il faut que le fonctionnaire ou le surveillant militaire, au nom de cette esp\u00e9rance qu&rsquo;il est essentiel, de ne pas d\u00e9truire, t\u00e2che de ne rien voir et de ne rien entendre, et oppose \u00e0 la parole grossi\u00e8re ou au geste insultant son inalt\u00e9rable sang-froid. \u00bb<\/p>\n<p>Or ce n&rsquo;est plus un for\u00e7at qui parle, c&rsquo;est un ministre, de sorte que punir ou vouloir punir Jacob pour tenir le langage d&rsquo;un ministre, c&rsquo;est bl\u00e2mer ou vouloir bl\u00e2mer M. Gaston Doumergues. C&rsquo;est l\u00e0 un dilemme auquel ceux qui veulent me bannir, ou me faire punir, ne peuvent \u00e9chapper, car il est indubitable que si, tant pour Metzinger que pour Berger, les agents eussent observ\u00e9 ces instructions minist\u00e9rielles, ils se fussent montr\u00e9s bien moins s\u00e9v\u00e8res envers eux et, \u00e0 mon tour, je n&rsquo;aurais pas eu l&rsquo;occasion d&rsquo;\u00e9crire pour cela \u00e0 M. le chef du service judiciaire de la colonie.<\/p>\n<p>J&rsquo;esp\u00e8re, M. le ministre, que ces explications justificatives vous para\u00eetront suffisantes<\/p>\n<p>pour vous d\u00e9terminer \u00e0 ne point requ\u00e9rir ma confrontation devant la commission disciplinaire, ou bien encore, dans le cas o\u00f9 au m\u00e9pris des r\u00e8gles de la biens\u00e9ance administrative on e\u00fbt cru bon de me punir avant de conna\u00eetre votre souveraine d\u00e9cision de vouloir bien annuler la punition qui m&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9e pour ce motif.<\/p>\n<p>Jacob<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-249\" title=\"vue a\u00e9rienne des \u00eeles du Salut\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1-300x217.jpg\" alt=\"vue a\u00e9rienne des \u00eeles du Salut\" width=\"155\" height=\"112\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1-300x217.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1.jpg 330w\" sizes=\"(max-width: 155px) 100vw, 155px\" \/><\/a>Janvier 1911<\/strong><\/p>\n<p><strong>Inspection du p\u00e9nitencier des \u00eeles du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Extrait du rapport du procureur g\u00e9n\u00e9ral, chef du service judiciaire Titi<\/strong><\/p>\n<p>Je joins \u00e9galement \u00e0 ce rapport le dossier relatif \u00e0 une r\u00e9clamation qui m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 adress\u00e9e par le r\u00e9clusionnaire Jacob, 34777, qui se plaint d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 soumis au r\u00e9gime de la cellule pendant toute la dur\u00e9e de la pr\u00e9vention, c&rsquo;est-\u00e0-dire du 30 janvier 1909 au 15 avril 1910, dossier n\u00b0 11. Mais ce n&rsquo;est pas exact. Il r\u00e9sulte d&rsquo;une note du commandant du p\u00e9nitencier que les transport\u00e9s pr\u00e9venus de crimes et d\u00e9lits ne sont jamais mis en r\u00e9gime de la cellule et sont incarc\u00e9r\u00e9s isol\u00e9ment dans les quartiers disciplinaires, et re\u00e7oivent la ration normale sauf le caf\u00e9 du matin, qui n&rsquo;est distribu\u00e9 qu&rsquo;aux travailleurs.<\/p>\n<p>G\u00e9n\u00e9ralement, ils ne sont pas soumis au travail durant leur pr\u00e9vention ; la plainte de Jacob n&rsquo;a donc pas de raison d&rsquo;\u00eatre, pi\u00e8ce n\u00b0 11. Je me demande toutefois si le r\u00e9gime de l&rsquo;isolement auquel sont soumis les pr\u00e9venus ne serait pas trop rigoureux. En mati\u00e8re de droit commun, la peine, en cas de condamnation, commence \u00e0 courir de la date du mandat du d\u00e9p\u00f4t ; au contraire, les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s, qui souffrent apr\u00e8s de la r\u00e9clusion cellulaire ou de l&#8217;emprisonnement, subissent cette peine d\u00e8s que la sentence qui la prononce est devenue d\u00e9finitive, article 9 du d\u00e9cret du 5 octobre 1889. Ils ne font pas de prison pr\u00e9ventive. Il ne me para\u00eet donc pas juste d&rsquo;aggraver la situation de cette cat\u00e9gorie de pr\u00e9venus, et c&rsquo;est l&rsquo;aggraver que de les enfermer dans une cellule. \u00c0 mon avis, l&rsquo;isolement ne devrait \u00eatre ordonn\u00e9 que dans des cas exceptionnels en vertu de l&rsquo;ordonnance de l&rsquo;interdiction de communiquer. Une r\u00e9forme en la mati\u00e8re me para\u00eet d&rsquo;autant plus n\u00e9cessaire que le r\u00e9gime des transport\u00e9s en \u00e9tat de pr\u00e9vention est loin d&rsquo;\u00eatre uniforme sur tous les p\u00e9nitenciers. Au chef-lieu, l&rsquo;isolement est appliqu\u00e9 de fa\u00e7on absolue ; aux \u00eeles du Salut, les pr\u00e9venus sont tant\u00f4t isol\u00e9s, tant\u00f4t maintenus au travail. Au p\u00e9nitencier des Roches, ils sont enferm\u00e9s dans des salles communes. Je crois qu&rsquo;au Maroni l&rsquo;isolement est aussi de r\u00e8gle.<\/p>\n<p>Dans une autre lettre qui porte la date du 21 octobre 1910, dossier n\u00b0 12, le m\u00eame condamn\u00e9 Jacob a mis \u00e0 l&rsquo;attention de l&rsquo;autorit\u00e9 judiciaire les actes de cruaut\u00e9 qui auraient \u00e9t\u00e9 commis \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du r\u00e9clusionnaire Metzinger, qu&rsquo;il repr\u00e9sente comme le spectre de la mis\u00e8re, de la souffrance, un d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 constell\u00e9 de scrofules. Je ne sais quelles raisons ont pouss\u00e9 Jacob \u00e0 se faire le d\u00e9fenseur de Metzinger ; il a \u00e9t\u00e9 en tout cas mal renseign\u00e9 car les surveillants militaires n&rsquo;ont commis vis-\u00e0-vis de ce dernier aucun acte r\u00e9pr\u00e9hensible. Ils n&rsquo;ont fait qu&rsquo;appliquer les r\u00e8glements.<\/p>\n<p>Le 19 octobre 1910, Metzinger, qui \u00e9tait puni de cachot, faisant du bruit et occasionnant un v\u00e9ritable scandale dans les locaux disciplinaires, le surveillant de service dut le mettre aux fers, boucle simple, conform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;article 17 du premier d\u00e9cret du 1er septembre 1891. Comme ce condamn\u00e9 refusait de garder le silence, continuait \u00e0 faire du tapage, essayait d&rsquo;enlever ses fers, il fut oblig\u00e9 de le mettre \u00e0 la camisole de force par mesure de s\u00e9curit\u00e9. Metzinger est un insoumis et un r\u00e9volt\u00e9. En ma pr\u00e9sence, il refusa de sortir de son cachot pour \u00eatre mis dans un local clair comme le pr\u00e9cisent les r\u00e8glements.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, il r\u00e9sulte d&rsquo;une note vers\u00e9e au dossier que le sus-nomm\u00e9 est sorti compl\u00e8tement gu\u00e9ri de l&rsquo;h\u00f4pital o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 admis pour l\u00e9sions scorbutiques, et n&rsquo;a jamais paru avoir le moindre trouble mental. M. le docteur Desteil le consid\u00e8re comme un dangereux simulateur de la folie. La plainte de Jacob est donc \u00e0 classer sans suite.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 ce dernier, il est encore un malfaiteur plus redoutable. Je rel\u00e8ve de son extrait matriculaire les mentions suivantes : \u00abNe devra \u00eatre d\u00e9sintern\u00e9 des \u00eeles, sous aucun pr\u00e9texte, sans l&rsquo;autorisation du d\u00e9partement. Est surveill\u00e9 \u00e9troitement et tout particuli\u00e8rement en raison de ses projets d&rsquo;\u00e9vasion. Bandit exceptionnellement dangereux, avis du pr\u00e9sident des assises. \u00bb Jacob purge actuellement une peine de deux ans de r\u00e9clusion cellulaire prononc\u00e9e contre lui le 13 avril 1910 pour meurtre.<\/p>\n<p>La lettre \u00e9crite par lui \u00e0 M. Conrad Lhuerre<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> apr\u00e8s la visite faite par nous dans les locaux disciplinaires et le rapport du surveillant militaire De Corsi indiquent jusqu&rsquo;\u00e0 quel point cet individu pousse l&rsquo;audace. Pour l&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;avoir toute communication avec Metzinger, ordre a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de l&rsquo;incarc\u00e9rer dans un autre local, affect\u00e9 \u00e0 la r\u00e9clusion cellulaire, dossier n\u00b0 12.<\/p>\n<p>Cayenne, le 17 novembre 1910<\/p>\n<p>Le procureur g\u00e9n\u00e9ral, chef du service judiciaire Titi<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Comprendre les cambriolages.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Cas typique de ces lettres de r\u00e9clamations, pr\u00e9vues par le d\u00e9cret du 4 septembre 1891.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Allusion \u00e0 l&rsquo;affaire Capeletti. Voir articles sur ce sujet et Lettres du 1<sup>er<\/sup> semestre 1910.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Il s&rsquo;agit du code d&rsquo;instruction criminelle. Cr\u00e9\u00e9 sous le Premier Empire, en 1808, il sera remplac\u00e9 en 1957 par le code de proc\u00e9dure p\u00e9nale.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Pr\u00e9sident de la commission disciplinaire, puis directeur du bagne.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les lettres qu&rsquo;Alexandre Jacob adresse \u00e0 sa m\u00e8re sont riches de renseignement sur la vie des for\u00e7ats. 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