{"id":3775,"date":"2015-06-13T01:10:09","date_gmt":"2015-06-12T23:10:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3775"},"modified":"2015-06-13T13:37:01","modified_gmt":"2015-06-13T11:37:01","slug":"le-crime-du-metro-porte-doree","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2015\/06\/le-crime-du-metro-porte-doree\/","title":{"rendered":"Le crime du M\u00e9tro Porte Dor\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3776\" title=\"Gavroche  N149, Janvier-F\u00e9vrier-Mars 2007\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-205x300.jpg\" alt=\"\" width=\"142\" height=\"208\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-205x300.jpg 205w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007.jpg 421w\" sizes=\"(max-width: 142px) 100vw, 142px\" \/><\/a><\/p>\n<p>NDLR\u00a0: Pas de trace de l&rsquo;hypoth\u00e9tique implication d&rsquo;Alain Sergent, premier biographe d&rsquo;Alexandre Jacob, dans cet article de Gavroche, sur l&rsquo;affaire Laetitia Toureaux, paru en 2007.<\/p>\n<p><strong>Gavroche<\/strong><\/p>\n<p>N\u00b0149, Janvier-F\u00e9vrier-Mars 2007, p.27-35<\/p>\n<p><strong>Laetitia Toureaux et la joyeuse bande<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Le crime du M\u00e9tro Porte Dor\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p><em>L&rsquo;affaire Laetitia Toureaux, assassin\u00e9e dans le m\u00e9tro parisien le 16 mai 1937, eut d&rsquo;autant plus de retentissement qu&rsquo;elle ne fut jamais \u00e9lucid\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure de l&rsquo;enqu\u00eate, on d\u00e9couvrit les multiples facettes, troublantes, de la victime. Mais le t\u00e9moignage d&rsquo;Yvonne Riou, \u00e0 travers cet article de sa fille Liliane, est le premier \u00e0 \u00e9tablir les relations de Laetitia Toureaux avec le comte Ciano, ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res du gouvernement Mussolini.<!--more--><\/p>\n<p>Le17 mai 1937 au d\u00e9but de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, Victor R. et Yvonne C. sont \u00e0 table, dans leur chambre sous les toits au 115 de la rue Saint-Maur, lorsque le concierge, nomm\u00e9 Tranchant, frappe \u00e0 la porte :<\/p>\n<p>\u00ab <em>Vous savez la nouvelle ? Yolande s&rsquo;est fait assassiner&#8230; \u00bb<\/em><\/p>\n<p>A sa main <em>Paris-Soir<\/em> qui annonce sur trois colonnes \u00e0 la une \u00ab <em>le crime myst\u00e9rieux du m\u00e9tro \u00bb,<\/em> avec la photo de \u00ab <em>la blonde Laetitia \u00bb, <\/em>l&rsquo;amie de Ren\u00e9. On les voyait souvent ensemble chez Rique, le bistrot au bas de l&rsquo;immeuble, le point de ralliement de la petite bande. M. Tranchant lit \u00e0 haute voix : \u00ab <em>Dans le m\u00e9tro aux cahots irr\u00e9guliers, dans cette cage de verre roulante o\u00f9 les voyageurs vont et viennent dans un mouvement perp\u00e9tuel, une femme est assise, assassin\u00e9e, un couteau plant\u00e9 dans le cou, sans qu&rsquo;une goutte de sang ait coul\u00e9, elle continue son voyage, immobile, les yeux ouverts&#8230; \u00bb <\/em>Victor fait signe au concierge de ne pas conti\u00adnuer : Yvonne est enceinte. Elle accouchera trois semaines plus tard.<\/p>\n<p>L&rsquo;affaire Laetitia Toureaux commence. Tout de suite, les imaginations s&rsquo;enfi\u00e8vrent autour de ce \u00ab beau crime \u00bb : \u00ab <em>Aucun d\u00e9but de roman policier n&rsquo;a autant de violence, d&rsquo;attrait, de myst\u00e8re que l&rsquo;arriv\u00e9e \u00e0 la sc\u00e8ne de l&rsquo;actualit\u00e9 du crime du m\u00e9tro \u00bb<\/em> s&rsquo;enthousiasme <em>D\u00e9tective.<\/em> Le premier crime dans le m\u00e9tro de Paris &#8211; il y avait eu des pr\u00e9c\u00e9dents \u00e0 Londres et \u00e0 New York &#8211; commis \u00e0 une heure de grande affluence, le dimanche de la Pentec\u00f4te.<\/p>\n<p>Laetitia T. quitte seule L&rsquo;Ermitage, le bal musette de Maisons-Alfort, \u00e0 18 heures. Elle prend l&rsquo;autobus, remarqu\u00e9e, jolie femme, le ruban rouge de la l\u00e9gion d&rsquo;honneur &#8211; croit-il &#8211; \u00e9pingl\u00e9 sur le revers de son tailleur vert, par le receveur qui la suit des yeux tandis qu&rsquo;elle des\u00adcend \u00e0 la Porte de Charenton et s&rsquo;engage dans la bouche du m\u00e9tro.<\/p>\n<p>A 18 h 30, les usagers mont\u00e9s en premi\u00e8re classe dans la rame n\u00b0 382, \u00e0 la station Porte- Dor\u00e9e, voient le corps de la seule voyageuse assise dans le compartiment basculer et tomber \u00e0 la renverse, un couteau plant\u00e9 dans le cou. Le jeune agent de police appel\u00e9 sur le lieu d\u00e9gage l&rsquo;arme de la blessure, un flot de sang jaillit. L&rsquo;art\u00e8re f\u00e9morale \u00e9tait touch\u00e9e, la victime pronon\u00e7ait encore des paroles indistinctes. Brouill\u00e9es sont les \u00e9ventuelles empreintes sur le manche. La station n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 boucl\u00e9e.<\/p>\n<p>Les t\u00e9moins sont formels : personne n&rsquo;est des\u00adcendu du compartiment. L&rsquo;enqu\u00eate \u00e9tablira que l&rsquo;assassin n&rsquo;a pas pu se cacher. Il a donc agi \u00e0 la Porte-de-Charenton m\u00eame, en quelques secondes, avec une audace impressionnante.<\/p>\n<p>Cette s\u00fbret\u00e9 d&rsquo;\u0153il et de main pourrait \u00eatre celle d&rsquo;un fou ou d&rsquo;un sadique, vou\u00e9s \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition de leur acte. C&rsquo;est dans cette direction que la police judiciaire oriente tout d&rsquo;abord l&rsquo;enqu\u00eate, d&#8217;embl\u00e9e sous le signe de la d\u00e9faite &#8211; au risque de semer la panique parmi les milliers d&rsquo;habitu\u00e9s du m\u00e9tro &#8211; avant de se tourner vers le milieu. Mais \u00ab <em>Si quelqu&rsquo;un sortait la lame, ce serait dans l&rsquo;intimit\u00e9, pas dans un wagon de premi\u00e8re \u00bb<\/em> remarque un truand inter\u00adrog\u00e9 par <em>Paris-Soir.<\/em> Et \u00ab <em>la frangine du m\u00e9tro ne dansait pas avec des jules, mais avec des petits boulots qui fr\u00e9quentent le samedi et le dimanche les bals de quartier \u00bb.<\/em><\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-6.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3777\" title=\"Gavroche  N149, Janvier-F\u00e9vrier-Mars 2007\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-6-300x187.jpg\" alt=\"\" width=\"198\" height=\"123\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-6-300x187.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-6.jpg 508w\" sizes=\"(max-width: 198px) 100vw, 198px\" \/><\/a>La bande<\/strong><\/p>\n<p>Sur la photo conserv\u00e9e par Yvonne C. : l&#8217;embar\u00adcad\u00e8re, L&rsquo;Ermitage, devant la Seine. A l&rsquo;excep\u00adtion du \u00ab grand \u00bb Maurice qui prend la photo, tous s&rsquo;avancent le regard fix\u00e9 sur l&rsquo;objectif en perspective plongeante. A gauche Victor R. le chapeau relev\u00e9 &#8211; ainsi que le \u00ab fou chantant \u00bb l&rsquo;ann\u00e9e suivante &#8211; Yvonne \u00e0 son c\u00f4t\u00e9. Au milieu le \u00ab petit \u00bb Charles, Charlot, en casquette. \u00c0 droite Ren\u00e9 dit affectueusement \u00ab gros Ren\u00e9 \u00bb et Laetitia-Yolande, la veuve blanche et noire&#8230;<\/p>\n<p>Yvonne est ouvri\u00e8re en cartonnage, Ren\u00e9 ouvrier en lustrerie, Maurice facteur. Victor, carrossier et Charles, \u00e9barbeur, habitent la rue Saint-Maur dans le XI<sup>e<\/sup> arrondissement. Ils \u00e9taient tous trois all\u00e9s \u00e0 la m\u00eame \u00e9cole, dans le quadrilat\u00e8re o\u00f9 tomba la derni\u00e8re barricade de la Commune. L&rsquo;amiti\u00e9 persista \u00e0 travers la vie du quartier et la fr\u00e9quentation des bals.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s du carrefour de la rue Saint-Maur et de la rue Oberkampf, au point de contact de trois quar\u00adtiers, leurs populations transfuges, leurs faux airs de relais villageois qui ne se sont jamais blottis aupr\u00e8s d&rsquo;un clocher, est le 115 de la rue Saint- Maur. Au sixi\u00e8me \u00e9tage, Yvonne essaye les cha\u00adpeaux que confectionne sa voisine, qu&rsquo;on appe\u00adlait Ninette : \u00ab <em>Prenez-en un, vous le paierez en trois fois \u00bb.<\/em> La modiste ne tardera pas \u00e0 s&rsquo;agran\u00addir: \u00ab <em>Elle a disparu dans une rafle, en 42&#8230; Le cordonnier du 109, juif lui aussi, qui r\u00e9parait les souliers du bal quel que soit leur \u00e9tat, \u00e7a ne fait rien, donnez-les moi&#8230; Si on n&rsquo;avait qu&rsquo;une seule paire de chaussures, forc\u00e9ment des escarpins&#8230; Il a \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 avec quatre de ses enfants&#8230; Dans ces ann\u00e9es-l\u00e0 quand j&rsquo;allais faire une course chez un commer\u00e7ant du quartier, si le rideau de la boutique \u00e9tait baiss\u00e9, mon c\u0153ur se serrait&#8230; \u00bb <\/em>Disparus aussi, les noms. Sur le coup, urgence de l&rsquo;oubli.<\/p>\n<p>Ici des gens du Nord, Bretons, Alsaciens, Russes, Italiens ont un jour, parfois pos\u00e9 une valise, souvent entass\u00e9 dans un espace exigu un mobilier pl\u00e9thorique. \u00c9migr\u00e9s de la premi\u00e8re ou de la seconde g\u00e9n\u00e9ration, pas assez nombreux pour former une communaut\u00e9 distincte. L\u00e0 o\u00f9 tout un chacun vient d&rsquo;ailleurs, personne n&rsquo;est \u00e9tranger. La r\u00e9ciprocit\u00e9 s&rsquo;impose. Au 115, chez Rique l&rsquo;Auvergnat, Laetitia Toureaux elle aussi sera accueillie sans m\u00e9fiance.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1936 : \u00ab <em>On sortait en bande \u00bb. <\/em>Laetitia a 29 ans. Pour Yvonne qui en a 18, c&rsquo;est une vieille. Aucune femme ne fait partie de la bande en son nom propre, mais en tant que compagne. L&rsquo;amiti\u00e9 entre hommes est sacr\u00e9e. Elles se fr\u00e9quentent sans \u00eatre amies.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3778\" title=\"Gavroche  N149, Janvier-F\u00e9vrier-Mars 2007\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-3-295x300.jpg\" alt=\"\" width=\"160\" height=\"163\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-3-295x300.jpg 295w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-3.jpg 356w\" sizes=\"(max-width: 160px) 100vw, 160px\" \/><\/a>Les petits pas de l&rsquo;enqu\u00eate<\/strong><\/p>\n<p>Le lendemain du meurtre, la photo en pre\u00admi\u00e8re page des journaux, prise avant son veu\u00advage alors que Laetitia avait une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es, montre une jeune femme aux yeux et aux cheveux clairs, au sourire avide. La presse se cristallise sur ses amours. Heureusement pour lui, Ren\u00e9 S. faisait son service militaire \u00e0 Longwy. Il \u00e9tait en faction \u00e0 la caserne \u00e0 l&rsquo;heure du drame. D&rsquo;autres amoureux seront mis hors de cause. Madame Toureaux, qui dans les premi\u00e8res \u00e9ditions <em>\u00abfor\u00e7ait le respect et appelait l&rsquo;amour<\/em> \u00bb, vire \u00e0 <em>\u00ab Laetitia, femme l\u00e9g\u00e8re \u00bb.<\/em> La v\u00e9rit\u00e9 se situait dans les nuances. Ren\u00e9 \u00e9tait sa seule liaison connue. Un t\u00e9moin pr\u00e9cise : \u00ab <em>Elle riait, mais il fallait rester copain \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;enqu\u00eate avance \u00e0 \u00ab <em>petits pas \u00bb<\/em> reconna\u00eet la police judiciaire, les personnalit\u00e9s multiples de Laetitia-Yolande, un peu cachotti\u00e8re, puis philanthrope et pisteuse sont d\u00e9voil\u00e9es. C&rsquo;est par les journalistes qu&rsquo;on l&rsquo;a su : Laetitia avait \u00e9t\u00e9 employ\u00e9e comme d\u00e9tective. Elle \u00e9tait parrain\u00e9e \u00e0 la \u00ab Ligue du Bien Public \u00bb par un inspecteur de police &#8211; ce qui explique le ruban rouge ray\u00e9 de noir au revers de son tailleur, le jour du meurtre, fausse l\u00e9gion d&rsquo;honneur destin\u00e9e \u00e0 faire impression et \u00e0 faciliter les enqu\u00eates. On sait par le t\u00e9moignage du receveur d&rsquo;autobus que le proc\u00e9d\u00e9 \u00e9tait efficace.<\/p>\n<p>Quelques jours apr\u00e8s le d\u00e9but de l&rsquo;enqu\u00eate, Yvonne, enceinte jusqu&rsquo;aux yeux, est convoqu\u00e9e non pas seule, mais avec Victor R. et Charles I. Les t\u00e9moins ne sont pas interrog\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment, d&rsquo;abord, mais ensem\u00adble, tout de suite&#8230; Un <em>Maigret<\/em> \u00e0 rebours. Le commissaire Badin &#8211; \u00ab <em>Il ne nous a m\u00eame pas fait asseoir. On est entr\u00e9s, on est ressortis aussi sec \u00bb :<\/em><\/p>\n<p>\u00ab <em>Naturellement, vous ne savez rien ? \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Le ton est affable, \u00e0 peine interrogateur&#8230; l&rsquo;\u00e9vi\u00addence m\u00eame. Quelques minutes plus tard, sur le trottoir du quai de Gesvres, le trio respire. Bien s\u00fbr qu&rsquo;ils ne savent rien : <em>\u00ab On n&rsquo;avait aucun int\u00e9\u00adr\u00eat \u00e0 t\u00e9moigner, on ne voulait pas \u00eatre m\u00eal\u00e9 \u00e0 cette histoire, \u00e0 sa vie. Plus rien \u00e0 faire avec elle. Trop contents de se d\u00e9filer \u00bb.<\/em> Au soulagement d&rsquo;Yvonne se m\u00ealait un certain d\u00e9sappointement: \u00ab <em>Il nous a pris pour des petits cons \u00bb. A<\/em> quelques centaines de m\u00e8tres de l\u00e0, dans la cour de la police judiciaire quai des Orf\u00e8vres, les journa\u00adlistes transpirent par 30\u00b0 \u00e0 l&rsquo;ombre. Plein de solli\u00adcitude pour les t\u00e9moins, le commissaire les a \u00ab entendus \u00bb \u00e0 la Pr\u00e9fecture&#8230;<\/p>\n<p>Yvonne C. accouche le 10 juin. Lorsque, accompagn\u00e9e de sa s\u0153ur, elle quitte la maternit\u00e9 de la Salp\u00eatri\u00e8re, son b\u00e9b\u00e9 dans les bras, l&rsquo;inspec\u00adteur Coquibus &#8211; un nom qui ne s&rsquo;invente ni ne s&rsquo;oublie &#8211; est l\u00e0 qui l&rsquo;attend. Denise s&rsquo;inqui\u00e8te, il la rassure : <em>\u00ab Ce sera juste un tout petit entre\u00adtien&#8230; simple formalit\u00e9 \u00bb.<\/em> Au fond d&rsquo;un caf\u00e9, il met sous les yeux d&rsquo;Yvonne des photos de Laetitia T. &#8211; \u00ab <em>Il voulait voir si j&rsquo;\u00e9tais jalouse \u00bb &#8211; <\/em>et encha\u00eene : \u00ab <em>Elle \u00e9tait moins jolie qu&rsquo;on l&rsquo;a dit, mais tr\u00e8s bien faite : je l&rsquo;ai vue \u00e0 la morgue&#8230; \u00bb <\/em>Yvonne approuve : \u00ab <em>Je l&rsquo;ai aid\u00e9e \u00e0 se faire une robe, chez elle dans son deux-pi\u00e8ces pr\u00e8s du P\u00e8re-Lachaise. Elle avait achet\u00e9 du tissu mauve&#8230; une sorte de cr\u00eape&#8230; du satin retourn\u00e9&#8230; une robe de soir\u00e9e&#8230; \u00bb<\/em> Soixante ans plus tard, Yvonne ach\u00e8ve la phrase qu&rsquo;elle avait alors au bord des l\u00e8vres : \u00ab&#8230; <em>tandis que j&rsquo;\u00e9pin\u00adglais sur elle le tissu mauve, elle me dit qu&rsquo;elle devait se rendre en Italie, \u00e0 une r\u00e9ception du comte Ciano&#8230; \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Depuis la fin mai, l&rsquo;enqu\u00eate \u00e9tait au point mort. Le 18 juin, <em>Paris-Soir,<\/em> renseign\u00e9 par la s\u0153ur d&rsquo;Yvonne C., sort son joker : \u00ab <em>La police n&rsquo;a-t-elle pas entendu cette grande, belle et mince brune aux yeux noirs, M<sup>elle<\/sup> Yvonne C. ? L&rsquo;affaire Laetitia Toureaux rebondit : Yvonne C., une inconnue ? Allons donc&#8230; Nous sommes au regret d&rsquo;affirmer qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 longuement entendue voil\u00e0 quelques jours \u00e0 peine&#8230; Ne faudrait-il pas s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 la joyeuse bande&#8230;? \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>La moucharde<\/strong><\/p>\n<p><em>Ce Soir,<\/em> le quotidien communiste dirig\u00e9 par Louis Aragon le r\u00e9v\u00e8le, un certain M. Rouffignac, qui employait Laetitia T. comme pisteuse, l&rsquo;avait recommand\u00e9e \u00e0 son client, M. Maxi, patron d&rsquo;une firme en conditionnement de cirage, \u00e0 la recherche d&rsquo;une personne \u00ab <em>de confiance \u00bb.<\/em> Pour quoi faire ?<\/p>\n<p>\u00ab <em>On peut souligner \u00e0 l&rsquo;attention du lecteur le mode de recrutement de certaines entreprises. Les compagnes de travail de Laetitia la jugent<\/em> \u00ab\u00a0serviable, bonne, gaie, aimable\u00a0\u00bb. <em>Que penseraient-elles de ses v\u00e9ritables activit\u00e9s ? Et \u00e9tait-elle uni\u00adquement au service d&rsquo;une agence priv\u00e9e ? \u00bb <\/em>Alors qu&rsquo;elles attendaient le m\u00e9tro, Laetitia-Yolande proposa \u00e0 Yvonne d&rsquo;entrer au Lion Noir, la fabrique de cirage o\u00f9 elle-m\u00eame \u00e9tait, soi-disant, conditionneuse. Il fallait, pour un salaire nettement meilleur que celui de la cartonnerie \u00ab <em>d\u00e9pister, mine de rien, les ouvri\u00e8res qui commen\u00e7aient \u00e0 s&rsquo;organiser \u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Les rouges, je les ai \u00e0 l&rsquo;\u0153il. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Yvonne refuse net: \u00ab <em>Moucharder les copines, ce n&rsquo;est pas mon genre. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab C&rsquo;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu&rsquo;elle s&rsquo;est mise \u00e0 me reparler du comte Ciano :<\/em> \u00ab\u00a0Je vous emm\u00e8nerai en Italie, je vous pr\u00e9senterai \u00e0 ces messieurs, au comte Ciano\u00a0\u00bb&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>Quelques mois plus tard, Laetitia revient \u00e0 la charge :<\/p>\n<p><em>\u00ab Est-ce que vous \u00eates peureuse ? \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Elle n&rsquo;insistait jamais, elle ne cherchait pas \u00e0 en imposer, mais elle ne renon\u00e7ait pas non plus \u00bb. <\/em>Cette fois, il s&rsquo;agissait de tenir le vestiaire dans un grand caf\u00e9 de Pigalle : <em>\u00ab Si je reconnaissais un client d&rsquo;apr\u00e8s les photos qu&rsquo;on m&rsquo;aurait remises, je devais t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 \u00ab\u00a0l&rsquo;organisation\u00a0\u00bb et rester calme, m\u00eame si j&rsquo;entendais des coups de feu \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Yvonne est tent\u00e9e : \u00ab <em>C&rsquo;\u00e9tait tr\u00e8s bien pay\u00e9. Elle a vu qu&rsquo;on \u00e9tait fauch\u00e9s \u00bb.<\/em> De retour au 115, elle en parle \u00e0 Victor :<\/p>\n<p><em>\u00ab Tu te rends compte qu&rsquo;elle te demande de faire l&rsquo;indicatrice ?<\/em><\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <em>Mais cette fois, ce sont des gens qui ont fait des sales coups.<\/em><\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <em>Pas forc\u00e9ment. Tu ne sais pas ce que c&rsquo;est, mais tu sais ce que tu risques. Ne vas pas te mettre dans un truc comme \u00e7a. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>A partir de l\u00e0, le couple se stabilisant, la gros\u00adsesse d&rsquo;Yvonne annonc\u00e9e \u00e0 la fin de l&rsquo;automne, Laetitia-Yolande l\u00e2che prise : \u00ab <em>Ren\u00e9 S. \u00e9tait parti au service militaire, sa liaison avec lui touchait \u00e0 sa fin, nous nous sommes perdues de vue \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Pourtant un souvenir \u00e9merge <em>: \u00ab Le 31 d\u00e9cembre 1936, la nuit du r\u00e9veillon, on avait \u00e9t\u00e9 manger des escargots dans un bistrot de la rue de Charenton. \u00c0 la table voisine, sur le coup de minuit, une autre bande s&rsquo;est mise \u00e0 fredonner<\/em> l&rsquo;Internationale. <em>Yolande \u00e9tait assise en face de moi. Elle \u00e9tait outr\u00e9e :<\/em> \u00ab\u00a0\u00c7a y est, \u00e7a commence, encore des rouges&#8230; Il ne manquait plus que \u00e7a.\u00a0\u00bb <em>Je n&rsquo;avais jamais cherch\u00e9 \u00e0 approfondir le sujet, j&rsquo;avais bien autre chose en t\u00eate, mais \u00e0 ce moment-l\u00e0, je me suis dit qu&rsquo;elle \u00e9tait fasciste. Absolument fasciste. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Elle a jet\u00e9 son d\u00e9volu sur moi parce que j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s jeune. Elle a pens\u00e9 qu&rsquo;elle pouvait m&rsquo;influencer. Elle n&rsquo;avait pas besoin de confi\u00addente, ce qu&rsquo;elle voulait, c&rsquo;\u00e9tait un \u00ab\u00a0mouton\u00a0\u00bb. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Ce qui caract\u00e9risait Laetitia, c&rsquo;\u00e9tait la bana\u00adlit\u00e9&#8230; aucun signe distinctif&#8230; sauf un grain de beaut\u00e9, une mouche sur le visage. C&rsquo;\u00e9tait une femme tr\u00e8s comme il faut, convenable. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Son appartement &#8211; une vraie chance ce deux-pi\u00e8ces \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, 3 rue Pierre-Bayle, \u00e0 la lisi\u00e8re du P\u00e8re-Lachaise &#8211; un quartier retir\u00e9, \u00e0 la &lsquo;imite du XI<sup>e<\/sup> et du XX<sup>e<\/sup>. Trop bien rang\u00e9, il donnait une impression de froid, comme s&rsquo;il \u00e9tait inhabit\u00e9. La photo de son mari, quelques v\u00eatements&#8230; Le lit \u00e9tait en acajou, genre empire (\u00ab\u00a0ses yeux fixant le tour de la chambre aux meubles d&rsquo;un acajou sombre et brillant, d&rsquo;un approximatif style Empire\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e9crit Alberto Moravia \u00e0 propos du mobilier du <em>Conformiste)&#8230; J&rsquo;ai pens\u00e9 que c&rsquo;\u00e9tait une escale&#8230; \u00bb<\/em><a name=\"bookmark44\"><strong><\/strong><\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-7.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3779\" title=\"Gavroche  N149, Janvier-F\u00e9vrier-Mars 2007\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-7-214x300.jpg\" alt=\"\" width=\"147\" height=\"207\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-7-214x300.jpg 214w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-7.jpg 314w\" sizes=\"(max-width: 147px) 100vw, 147px\" \/><\/a><a name=\"bookmark44\"><strong>Laetitia-Yolande<\/strong><\/a><\/p>\n<p>N\u00e9e en Italie en 1907, dans le val d&rsquo;Aoste qu&rsquo;elle quitte \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 20 ans &#8211; alors que va se d\u00e9clen\u00adcher la \u00ab grande \u00bb crise &#8211; d&rsquo;une famille migrante d&rsquo;origine rurale, une m\u00e8re couturi\u00e8re, deux fr\u00e8res peintres en b\u00e2timent, elle-m\u00eame fausse manuten\u00adtionnaire, indicatrice av\u00e9r\u00e9e, Laetitia Toureaux est en rupture de province, de nation, de classes pay\u00adsanne et ouvri\u00e8re.<\/p>\n<p>La plus lointaine source de document qui nous informe \u00e0 son sujet \u00e9mane de <em>Paris-Soir<\/em> du 26 mai 1937 : \u00ab <em>En 1929, \u00e0 la suite d&rsquo;une bataille rang\u00e9e qui opposa pendant pr\u00e8s de trois ans \u00e0 Paris les militants d&rsquo;un parti politique au pou\u00advoir dans un pays voisin de la France et leurs compatriotes immigr\u00e9s, nous avions appris que l&rsquo;ambassade de ce pays entretenait une police priv\u00e9e et que celle-ci \u00e9tait constitu\u00e9e par l&rsquo;agence P., situ\u00e9e dans le quartier Saint-Denis, dirig\u00e9e par un ancien commissaire central de province (d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le mois dernier). P.M. employait comme indicatrices chez les immigr\u00e9s diverses jeunes femmes, parmi lesquelles une dame Nourrissat \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire de Laetitia T. est un aller-retour, depuis sa naissance aux marches de l&rsquo;Italie, \u00e0 la lisi\u00e8re de la France. Pays bilingue, pr\u00e9nom italien, patronyme fran\u00e7ais, Laetitia Nourrissat se change en Yolande Toureaux.<\/p>\n<p>Le rapport cit\u00e9 dans <em>Paris-Soir<\/em> mentionne une dame Nourrissat, alors qu&rsquo;elle avait \u00e9pous\u00e9 le fils d&rsquo;un de ses patrons, orf\u00e8vre, un monsieur Toureaux mort des suites d&rsquo;une tuberculose. Marqu\u00e9e, peut-\u00eatre d\u00e9stabilis\u00e9e par son veuvage &#8211; il n&rsquo;\u00e9tait pas de semaine o\u00f9 elle ne fit une ou plu\u00adsieurs visites \u00e0 la tombe de son mari &#8211; elle confia \u00e0 son p\u00e8re : \u00ab <em>Mes activit\u00e9s m&#8217;emp\u00eachent de penser \u00e0 mes malheurs \u00bb,<\/em> mais elle \u00e9tait engag\u00e9e dans le fascisme avant son veuvage.<\/p>\n<p>Laetitia T. voit sa famille plusieurs fois par semaine, tout en lui cachant ses v\u00e9ritables activit\u00e9s (Madame Nourrissat m\u00e8re interroge les jour\u00adnalistes : \u00ab <em>Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est, une indi\u00adcatrice ? \u00bb)<\/em> et de ce fait, est mentalement s\u00e9par\u00e9e d&rsquo;elle. De m\u00eame, elle est ext\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;entreprise qui l&#8217;emploie en tant qu&rsquo;\u00ab observatrice \u00bb <em>\u00ab bonne, charitable \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>\u00c9ternelle d\u00e9plac\u00e9e, partout rapporteuse, partout pi\u00e8ce rapport\u00e9e. M\u00eame aux Fasci o\u00f9, dangereu\u00adsement, elle ne se limite pas au domaine f\u00e9minin, elle est en porte-\u00e0-faux.<\/p>\n<p>Les polices italiennes et fran\u00e7aises suivaient tr\u00e8s attentivement les activit\u00e9s des immigr\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral et le fort mouvement d&rsquo;all\u00e9es et venues de l&rsquo;Italie vers la France. \u00ab <em>Le privil\u00e8ge de sortir du pays n&rsquo;est octroy\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 des gens fid\u00e8les au r\u00e9gime, ou pour des voyages de fonction. La police, seule, d\u00e9cide si une personne peut voya\u00adger \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger ou non<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/em> \u00bb. Laetitia T. quant \u00e0 elle a un passeport vis\u00e9.<\/p>\n<p><em>Paris-Soir<\/em> rel\u00e8ve un appel t\u00e9l\u00e9phonique venu de Rome qui, une nuit, jeta le trouble dans le petit village natal de Laetitia T., Ajate ; elle y r\u00e9sida en juillet 1936, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9, tandis qu&rsquo;Yvonne C. l&rsquo;aidait \u00e0 ajuster une robe du soir, elle lui dit qu&rsquo;elle devait aller \u00e0 une r\u00e9ception du comte Ciano.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-5.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3780\" title=\"Gavroche  N149, Janvier-F\u00e9vrier-Mars 2007\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-5-300x182.jpg\" alt=\"\" width=\"247\" height=\"150\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-5-300x182.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-5.jpg 495w\" sizes=\"(max-width: 247px) 100vw, 247px\" \/><\/a>Le comte Ciano et les fr\u00e8res Rosselli<\/strong><\/p>\n<p>Le gendre de Mussolini \u00e9tait en 1937 un ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res au fa\u00eete de sa puissance, l&rsquo;espoir des jeunes fascistes qui comp\u00adtaient sur lui pour renouveler le r\u00e9gime et relancer le fascisme<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Il fut assassin\u00e9 en 1943 avec le consentement du <em>Duce.<\/em><\/p>\n<p><em>Ce Soir<\/em> du 10 juin rappelle un certain nombre d&rsquo;attentats : \u00ab <em>Qui \u00e9taient les inspirateurs de l&rsquo;attentat de Marseille ? \u00bb<\/em> (contre Alexandre de Yougoslavie). \u00ab <em>Un Italien, Bonfanti, tua l&rsquo;anti\u00adfasciste Cl\u00e9rici. Belso tue, \u00e0 l&rsquo;arme blanche, l&rsquo;antifasciste Montanari : Ces attentats sont en correspondances avec le comte Ciano \u00bb<\/em> affirme le journal.<\/p>\n<p>Le 9 juin 1937, le corps de deux Italiens assassin\u00e9s \u00e0 coup de revolver et achev\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arme blanche sont d\u00e9couverts dans un bois pr\u00e8s de Bagnoles-de-l&rsquo;Orne. Les victimes sont les fr\u00e8res Rosselli, antifascistes notoires. Carlo Rosselli surtout est un adversaire intraitable du fascisme. Avec l&rsquo;anarchiste Berneri, il fonde une brigade constitu\u00e9e d&rsquo;environ 150 engag\u00e9s qui combattent aux c\u00f4t\u00e9s des autonomistes catalans et des anar\u00adchistes de la Conf\u00e9d\u00e9ration Nationale du Travail. Bless\u00e9 sur le front d&rsquo;Aragon, il rentre en France o\u00f9 il continue \u00e0 recruter des volontaires. Non int\u00e9gr\u00e9s aux Brigades Internationales &#8211; indign\u00e9s par les pratiques staliniennes dont la liquidation de Berneri &#8211; ils sont cependant \u00e0 Guadalajara o\u00f9 les troupes populaires, toutes divisions surmon\u00adt\u00e9es, mettent en \u00e9chec l&rsquo;arm\u00e9e nationaliste et ses alli\u00e9s : <em>\u00ab Elle est finie,<\/em> \u00e9crit Rosselli \u00e0 son retour d&rsquo;Espagne, <em>la fable d&rsquo;un antifascisme qui ne sait pas se battre. Finie la diffamation d&rsquo;un prol\u00e9tariat incapable de r\u00e9agir contre le fascisme<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\"><strong>[3]<\/strong><\/a> \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>La nouvelle de l&rsquo;assassinat des fr\u00e8res Rosselli cause dans les milieux \u00e9migr\u00e9s italiens une vive \u00e9motion. Cet attentat \u00ab <em>minutieu\u00adsement pr\u00e9par\u00e9 et farouchement accompli,<\/em> \u00e9crit <em>Ce Soir, n&rsquo;est que le premier d&rsquo;une longue s\u00e9rie qui commence \u00bb<\/em> et, le 14 juin :<\/p>\n<p>\u00ab <em>Dans combien de temps enqu\u00eatera-t-on dans les milieux fascistes. La police sait pourtant d&rsquo;o\u00f9 viennent les tueurs et sur l&rsquo;ordre de qui l&rsquo;on tue. Le meurtre accompli, les assassins ont disparu. Ils restent introuvables dans l&rsquo;affaire Toureaux&#8230; \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Le crime de la for\u00eat normande \u00bb<\/em> aussi gardait son secret. La presse ne manque pas de faire des rapprochements : <em>\u00ab Trop de meurtres sont rest\u00e9s impunis, Laetitia Toureaux, entre autres, a \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9e \u00e0 l&rsquo;arme blanche \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Une foule \u00e9valu\u00e9e \u00e0 plus de 10000 personnes accompagne les cercueils des fr\u00e8res Rosselli \u00ab <em>hiss\u00e9s \u00e0 bras d&rsquo;homme sur les fourgons qui les conduisent de la Maison des Syndicats, \u00e0 la Grange-aux-Belles, jusqu<\/em> <em>&lsquo;au cimeti\u00e8re du P\u00e8re-Lachaise. Drapeaux rouges et drapeaux italiens voisinent<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\"><strong>[4]<\/strong><\/a><\/em> \u00bb. Ce fut l&rsquo;une des derni\u00e8res manifesta\u00adtions d&rsquo;unit\u00e9 \u00e0 la base du Front Populaire (le gou\u00advernement Blum tombera le 21 juin).<\/p>\n<p>Le 15 f\u00e9vrier 1945, au cours de la proc\u00e9dure ouverte \u00e0 Rome sur les crimes des services sp\u00e9ciaux mussoliniens, l&rsquo;ambassadeur Vittorio Cerrutti, entendu en qualit\u00e9 de t\u00e9moin, d\u00e9clare : <em>\u00ab En septembre 1937, je fis un rapport \u00e0 Ciano sur l&rsquo;impression suscit\u00e9e en France par l&rsquo;assas\u00adsinat des Rosselli et je lui parlai du poignard retrouv\u00e9 pr\u00e8s des corps. Ciano se leva, fit le tour de la table, vint pr\u00e8s de moi et me mettant la main \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, me dit :<\/em> \u00ab\u00a0Vous devez admettre que l&rsquo;id\u00e9e de ce poignard a \u00e9t\u00e9 une id\u00e9e g\u00e9niale\u00a0\u00bb&#8230; <em>Je restai \u00e9berlu\u00e9<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\"><strong>[5]<\/strong><\/a><\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Ce t\u00e9moignage confirme la d\u00e9position du g\u00e9n\u00e9\u00adral Roatta, grand chef des services secrets italiens : \u00ab <em>Vous me rapportez que le CSAR est une organisation puissante, qui nous admire et qu&rsquo;elle veut des armes. Voyons ce dont ces gens- l\u00e0 sont capables : Carlo Rosselli nous empoi\u00adsonne. Que le CSAR nous en d\u00e9barrasse donc<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\"><strong>[6]<\/strong><\/a>! \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>La Cagoule<\/strong><\/p>\n<p>Le CSAR, comit\u00e9 secret d&rsquo;action r\u00e9volution\u00adnaire, fond\u00e9 en 1936, \u00e9tait une organisation nationaliste et militaire. La Cagoule, puisqu&rsquo;il faut l&rsquo;appeler par son surnom, dont le tribunal supr\u00eame ne rendait que deux verdicts : l&rsquo;acquit\u00adtement ou la mort, aurait selon ses dires recrut\u00e9 environ 12000 membres. La bouffonnerie de ses pratiques a longuement masqu\u00e9 son r\u00e9el p\u00e9ril.<\/p>\n<p>Pour la presse, les r\u00f4les \u00e9taient distribu\u00e9s : Laetitia Toureaux, l&rsquo;affectif et le sexuel, Carlo Rosselli, l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, \u00e0 la Cagoule la farce tragique. En fait, \u00e9crira <em>Le Libertaire<\/em> en d\u00e9cembre 1937 : <em>\u00ab Le danger fasciste nous a fr\u00f4l\u00e9s \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Le gouvernement fran\u00e7ais, de son c\u00f4t\u00e9, faisait en sorte de ne pas envenimer ses relations avec Mussolini, d&rsquo;o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de masquer la port\u00e9e politique des assassinats, d\u00e9nis de la politique de non-intervention en Espagne. Ainsi que l&rsquo;\u00e9crit <em>Ce Soir<\/em> du 28 juin \u00e0 propos de l&rsquo;affaire Toureaux : \u00ab <em>L&rsquo;effort pour aboutir au classement de l&rsquo;enqu\u00eate e\u00fbt gagn\u00e9 \u00e0 \u00eatre moins apparent \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Le comte Ciano avait un puissant int\u00e9r\u00eat \u00e0 l&rsquo;\u00e9li\u00admination de Laetitia T. Il ne s&rsquo;agissait pas d&rsquo;un simple r\u00e8glement de comptes entre cagoulards, mais de raison d&rsquo;Etat formellement fasciste. La strat\u00e9gie qui visait \u00e0 maintenir le si \u00ab souhaitable \u00bb rapprochement avec la France n&rsquo;aurait pu \u00eatre prolong\u00e9e si le meurtrier des Rosselli avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert et identifi\u00e9 comme agent de l&rsquo;Italie fasciste. Selon une rumeur, un membre de la Cagoule, Locuty, aurait accus\u00e9 du meurtre de Laetitia T., en 1938, Filliol, tueur \u00e0 gages de l&rsquo;organisation. Mais les Cagoulards ont fait dispa\u00adra\u00eetre les traces de l&rsquo;instruction sur les faits qui leur \u00e9taient reproch\u00e9s pendant \u00ab l&rsquo;occupation \u00bb.<\/p>\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, lorsque le fondement poli\u00adtique d&rsquo;une affaire criminelle est d\u00e9voil\u00e9, le nom du meurtrier est d&rsquo;importance secondaire. Le signataire n&rsquo;est pas l&rsquo;auteur. Et au printemps 1937 les deux organisations, services secrets mussoliniens ou Cagoule, sont s\u0153urs siamoises, la seconde excroissance d\u00e9pendante et fascin\u00e9e de la premi\u00e8re.<\/p>\n<p>Comment les choses auraient-elles tourn\u00e9 si l&rsquo;appartenance fasciste de Laetitia Toureaux &#8211; connue de la police judiciaire &#8211; avait \u00e9t\u00e9 rendue publique le lendemain du meurtre ? Divulgu\u00e9e, une telle information n&rsquo;aurait peut-\u00eatre pas incit\u00e9 Carlo Rosselli \u00e0 une circonspection qui n&rsquo;\u00e9tait pas dans son caract\u00e8re (\u00ab <em>Nous sommes tous des volontaires de la mort pour reconqu\u00e9rir la libert\u00e9 perdue&#8230; \u00bb).<\/em> On est fond\u00e9 \u00e0 croire, avec la lucidit\u00e9 de l&rsquo;apr\u00e8s-coup, que dans cet exemple de recours \u00e0 la violence pour atteindre \u00e0 l&rsquo;exercice du pouvoir, \u00e0 cette volont\u00e9 de frap\u00adper les esprits n&rsquo;a pas r\u00e9pondu, de la part des pouvoirs en place, celle d&rsquo;alerter, de mettre en garde, de donner l&rsquo;\u00e9veil, bref, de pr\u00e9parer les esprits \u00e0 la r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Lors du proc\u00e8s ouvert en 1948, le CSAR r\u00e9pond de l&rsquo;assassinat des fr\u00e8res Rosselli en \u00e9change d&rsquo;une importante livraison d&rsquo;armes par le gouvernement Mussolini. Le proc\u00e8s ouvert en Italie en 1945 le r\u00e9v\u00e8le, c&rsquo;est au printemps 1937 qu&rsquo;un entretien a eu lieu \u00e0 Nice, pr\u00e8s de la fron\u00adti\u00e8re fran\u00e7aise, entre les services secrets italiens et le CSAR<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>. Les rencontres entre les deux organisations ont \u00e9t\u00e9 rares et difficiles \u00e0 mettre en \u0153uvre. Laetitia T. quant \u00e0 elle, faisait des all\u00e9es et venues fr\u00e9quentes entre la P\u00e9ninsule et l&rsquo;Hexagone. Elle disparaissait parfois de l&rsquo;agence Rouffignac, qui lui confiait \u00ab <em>des fila\u00adtures d\u00e9licates, des enqu\u00eates ardues \u00bb,<\/em> pour de courtes absences : <em>\u00ab Je suis prise \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>D&rsquo;apr\u00e8s un t\u00e9moignage d&rsquo;Yvonne C., Laetitia T. \u00e9tait suivie d\u00e8s l&rsquo;automne 1936. Un soir d&rsquo;automne, apr\u00e8s le bal, Laetitia-Yolande demande \u00e0 Victor R. et Yvonne C. de la raccompagner chez elle. Arriv\u00e9s rue Pierre-Bayle, petite voie mal \u00e9clair\u00e9e entre le boulevard de Charonne et la rue du Repos qui jouxte le cime\u00adti\u00e8re du P\u00e8re-Lachaise, \u00e0 deux pas du m\u00e9tro Philippe-Auguste, elle se retourne : \u00ab <em>Regardez, quelqu&rsquo;un me suit&#8230; un bonhomme habill\u00e9 en bleu fonc\u00e9&#8230; L&rsquo;autre jour, il m&rsquo;a rat\u00e9e de peu, je n&rsquo;ai eu que le temps de monter chez moi. \u00bb <\/em>Apr\u00e8s un coup d&rsquo;\u0153il jet\u00e9 en arri\u00e8re, elle grimpe vite l&rsquo;escalier: \u00ab <em>Elle avait vraiment peur \u00bb<\/em> se souvient Yvonne C. La pers\u00e9v\u00e9rance du tueur, de l&rsquo;automne 1936 \u00e0 mai 1937, permet de mesu\u00adrer l&rsquo;importance de l&rsquo;enjeu.<\/p>\n<p>Agent de Ciano, Laetitia T. savait peut-\u00eatre qui avait commandit\u00e9 le meurtre de Rosselli et ceux de Cl\u00e9rici, Montanari. Son \u00e9limination, d\u00e9cid\u00e9e de longue date, conditionnait-elle celle de Carlo Rosselli qui la suivra de quelques semaines ? Est-ce parce qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9e en tant que t\u00e9moin virtuel \u00e0 propos d&rsquo;un meurtre futur que l&rsquo;\u00e9nigme de son assassinat est rest\u00e9e longtemps in\u00e9lucidable ?<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3781\" title=\"Gavroche  N149, Janvier-F\u00e9vrier-Mars 2007\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-2.jpg\" alt=\"\" width=\"192\" height=\"200\" \/><\/a>Fascinante \u00e9nigme<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab L&rsquo;innocent \u00bb qui, en mars 1948, depuis l&rsquo;asile psychiatrique o\u00f9 il \u00e9tait intern\u00e9, \u00e9crivit comme beaucoup d&rsquo;autres \u00e0 la police judiciaire pour s&rsquo;accuser du meurtre de Laetitia Toureaux, fut peut-\u00eatre la preuve du trouble ressenti par la population, moins \u00e0 la suite du crime, de son hor\u00adrifique po\u00e9sie et de l&rsquo;impunit\u00e9 de l&rsquo;assassin, qu&rsquo;en raison de sa cause inconnue.<\/p>\n<p>Un soir des ann\u00e9es 70, Victor et Yvonne Riou, mes parents, regardent \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision une \u00e9mission consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;affaire Laetitia Toureaux. Des ano\u00adnymes revendiquent le meurtre et reprennent le refrain \u00ab <em>elle en savait trop \u00bb,<\/em> sans que jamais la teneur de ce \u00ab trop \u00bb soit \u00e9nonc\u00e9e. Elle avait trop parl\u00e9, cela allait de soi ; m\u00eame si l&rsquo;on ne savait pas de quoi, ni o\u00f9, ni quand, ni \u00e0 qui, m\u00eame si l&rsquo;on ne pouvait pas r\u00e9pondre \u00e0 ces questions-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab <em>Pourtant,<\/em> dit Yvonne, <em>elle n&rsquo;\u00e9tait pas h\u00e2bleuse, plut\u00f4t froide de t\u00eate, elle ne se vantait jamais ; le contraire d&rsquo;une idiote \u00bb<\/em> (comme en t\u00e9moigne son habilet\u00e9 \u00e0 brouiller ses traces en les multipliant). Ne recrutant que pour l&rsquo;information indig\u00e8ne, elle n&rsquo;aurait eu aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 utiliser le nom du dauphin de Mussolini comme un appeau pour des oiselles. Si elle a fait les m\u00eames travaux d&rsquo;approche vers d&rsquo;autres qu&rsquo;Yvonne C., ce qui est peu probable, car seule celle-ci a \u00e9t\u00e9 signal\u00e9e par Henri Nourrissat en tant que \u00ab confidente \u00bb de sa s\u0153ur, ce fut non sans discerne\u00adment, vis-\u00e0-vis de jeunes femmes qui, comme elle, se sont tues.<\/p>\n<p>L&rsquo;animateur de l&rsquo;\u00e9mission, Pierre Bellemarre presse les t\u00e9moins de se manifester. Par-del\u00e0 le temps, l&rsquo;affaire garde encore son pouvoir de fascination. Victor et Yvonne Riou n&rsquo;ont pas besoin de se concerter: \u00ab <em>Ce n&rsquo;\u00e9tait ni le lieu, ni les conditions requises pour t\u00e9moigner : il n&rsquo;y avait pas de m\u00e9moire \u00e0 d\u00e9fendre. Ma pr\u00e9occupation, apr\u00e8s le drame, a \u00e9t\u00e9 de prot\u00e9ger Victor, Maurice &#8211; ils \u00e9taient anarchistes, d&rsquo;un anarchisme \u00ab\u00a0pas tr\u00e8s grave\u00a0\u00bb<\/em> &#8211; <em>de la vendetta \u00bb.<\/em> Implicite, le souci de sa propre sauvegarde et celle de l&rsquo;enfant qu&rsquo;elle allait mettre au monde.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la mort de Laetitia, Ren\u00e9 Schramm, tr\u00e8s choqu\u00e9, apprit par une conversation avec Victor Riou ses v\u00e9ri\u00adtables activit\u00e9s : \u00ab <em>Elle a voulu virer de bord, c&rsquo;est pour \u00e7a qu&rsquo;ils l&rsquo;ont tu\u00e9e \u00bb.<\/em> La conviction de Ren\u00e9 n&rsquo;entamait pas celle d&rsquo;Yvonne : <em>\u00ab Laetitia \u00e9tait abso\u00adlument fasciste. Elle n&rsquo;avait pas la t\u00eate \u00e0 faire de la politique. Elle s&rsquo;\u00e9tourdissait. Elle ne fai\u00adsait plus le poids \u00bb.<\/em> Mais avait-elle jamais fait le poids ? Elle n&rsquo;\u00e9tait pas une espionne de haute vol\u00e9e. Le fait d&rsquo;appartenir \u00e0 la classe pauvre, de n&rsquo;avoir aucune protection familiale en haut lieu l&rsquo;a rendue plus que vuln\u00e9\u00adrable, facile \u00e0 sacrifier.<\/p>\n<p>Il n&#8217;emp\u00eache : Laetitia T. n&rsquo;avait \u00e0 premi\u00e8re vue aucun int\u00e9r\u00eat politique \u00e0 fr\u00e9quenter \u00ab <em>la joyeuse bande<\/em> \u00bb, sinon celui soumis \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de recruter, et de brouiller les pistes. Un voile d&rsquo;inno\u00adcuit\u00e9&#8230; T\u00e2ter le pouls, renseigner sur l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit de ces couches populaires promptes \u00e0 la revendication, fermes dans la gr\u00e8ve, mais r\u00e9tives \u00e0 l&rsquo;engagement, dont les r\u00e9actions face \u00e0 un coup de force fasciste n&rsquo;\u00e9taient pas pr\u00e9visibles. Peut-\u00eatre a-t-elle jet\u00e9 son d\u00e9volu sur la petite bande juste\u00adment pour cela&#8230;<\/p>\n<p>Yolande-Laetitia se coulait dans l&rsquo;incognito parisien. Les femmes allaient au bal, seules ou avec une copine, libres de refu\u00adser une danse, de changer de par\u00adtenaires. Laetitia T. b\u00e9n\u00e9ficiait de cette libert\u00e9 neuve, en contradic\u00adtion avec le moralisme fasciste, croyant faire partie d&rsquo;une \u00e9lite missionn\u00e9e avec ses pr\u00e9ro\u00adgatives : aller au bout de ses d\u00e9sirs tout en baignant dans le climat populaire, en parfaite coh\u00e9rence avec le populisme mussolinien. Elle glissait vers un autre genre de vie, se rendant par l\u00e0 m\u00eame suspecte.<\/p>\n<p>Les v\u00eatements de Yolande, autre camouflage, \u00e9taient confectionn\u00e9s par sa m\u00e8re couturi\u00e8re. L&rsquo;enqu\u00eate a \u00e9tabli que Laetitia T. vivait au-des\u00adsus de ses moyens, mais sans exag\u00e9ration. Un petit appartement, des voyages&#8230; Le fascisme italien r\u00e9tribuait peu, voire pas du tout ses agents, cens\u00e9s travailler pour une cause \u00e0 laquelle ils s&rsquo;\u00e9taient vou\u00e9s. En p\u00e9riode d&rsquo;\u00e9co\u00adnomie de guerre, les modes \u00e9trang\u00e8res, surtout celles de Paris, \u00e9taient vivement d\u00e9conseill\u00e9es aux Italiennes, d&rsquo;o\u00f9 la robe mauve confectionn\u00e9e par elle-m\u00eame (M<sup>me<\/sup> Nourrissat n&rsquo;aurait pas man\u00adqu\u00e9 d&rsquo;interroger sa fille sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une robe du soir) pour se rendre \u00e0 une r\u00e9ception du comte Ciano. En apart\u00e9, lui rendait-elle compte de ses missions, ce qui expliquerait que l&rsquo;on ne trouve aucune trace de Laetitia Toureaux-Nourrissat au deuxi\u00e8me bureau italien ?<\/p>\n<p>Le jour du crime, la veuve \u00e9tait en vert. Une renaissance, la fin d&rsquo;un deuil pour le retour \u00e0 l&rsquo;Ermitage, la guinguette-oasis. Poursuivie depuis des mois, d\u00e9sesp\u00e9rant de se fondre dans les murs, force-t-elle la couleur ainsi que certains animaux d\u00e9guisent leur angoisse d&rsquo;un fard, une odeur, un son strident ?<\/p>\n<p>Le 2 d\u00e9cembre 1935 fut \u00ab la journ\u00e9e de l&rsquo;alliance \u00bb qui vit des milliers d&rsquo;Italiennes donner leur alliance \u00e0 la patrie pour financer la guerre en Ethiopie. Yvonne ne se souvient pas avoir vu une alliance, qu&rsquo;elle soit en or ou en acier, au doigt de Laetitia T., pourtant tr\u00e8s atta\u00adch\u00e9e au souvenir de son mari. Au reste, \u00e0 la fin des fins de ce conte noir, elle n&rsquo;aurait eu besoin que de l&rsquo;anneau d&rsquo;invisibilit\u00e9.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-4.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3782\" title=\"Gavroche  N149, Janvier-F\u00e9vrier-Mars 2007\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-4-300x243.jpg\" alt=\"\" width=\"196\" height=\"158\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-4-300x243.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n149-janvier-fevrier-mars-2007-4.jpg 360w\" sizes=\"(max-width: 196px) 100vw, 196px\" \/><\/a>La bande et la guerre<\/strong><\/p>\n<p>Qu&rsquo;est devenue la \u00ab joyeuse bande \u00bb ?<\/p>\n<p>Charles Ignovisci et Victor Riou, faits prisonniers en juin 1940, sont rentr\u00e9s en France en 1945 apr\u00e8s 5 ans de stalag. Maurice Friedlander a \u00e9t\u00e9 fusill\u00e9 au Mont Val\u00e9rien le 15 juin 1943 pour faits de r\u00e9sistance. Yvonne Riou, pendant \u00ab l&rsquo;occupation \u00bb, \u00ab prend la place \u00bb de Victor aux usines Citro\u00ebn. Elle va et vient de la rue Saint-Maur \u00e0 la croix de Chavaux. Montreuil, arri\u00e8re-pays du XI<sup>e<\/sup> arrondis\u00adsement, est depuis longtemps propice au d\u00e9velop\u00adpement de ses activit\u00e9s industrieuses et, pour l&rsquo;heure, clandestines. Moins de densit\u00e9 humaine, moins de d\u00e9lateurs potentiels. Le dimanche en soi\u00adr\u00e9e, apr\u00e8s avoir confi\u00e9 sa fille \u00e0 la famille Gallousi, des immigr\u00e9s italiens, pour la semaine, elle fait un crochet jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;imprimerie Guillois, compagnon de Victor Riou pendant la dr\u00f4le de guerre, \u00e9vad\u00e9. Elle se revoit \u00ab <em>comme dans un r\u00eave \u00bb,<\/em> \u00ab oublier \u00bb un paquet de tracts sur le rebord de la fontaine Saint-Michel : \u00ab <em>S&rsquo;il y a un contr\u00f4le dans le m\u00e9tro, tu t&rsquo;appuies contre le mur, tu laisses doucement tomber le paquet et tu t&rsquo;en vas&#8230; \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab C&rsquo;est pendant les ann\u00e9es de guerre surtout qu&rsquo;il a fallu avoir de la chance \u00bb.<\/em> Apr\u00e8s un temps, elle ajoute : <em>\u00ab Mais Maurice, lui, \u00e9tait juif&#8230; \u00bb<\/em> Maurice Friedlander, partisan d&rsquo;actions de r\u00e9sistance \u00e0 main arm\u00e9e individuelles, ou en tr\u00e8s petits groupes, ne s&rsquo;\u00e9tait pas joint au r\u00e9seau d&rsquo;Andr\u00e9 Guillois. D\u00e8s son retour de captivit\u00e9, Victor Riou se rendit au caf\u00e9 o\u00f9 Maurice avait ses habitudes. Le patron : \u00ab <em>Un inspecteur est entr\u00e9 : <\/em>\u00ab\u00a0Connaissez-vous Maurice Friedlander?\u00a0\u00bb <em>J&rsquo;allais r\u00e9pondre que non. Maurice s&rsquo;est lev\u00e9 et a dit:<\/em> \u00ab\u00a0c&rsquo;est moi\u00a0\u00bb&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Pendant l&rsquo;effondrement de juin 1940, une cohorte de prisonniers traverse la ville de Remiremont. Victor Riou &#8211; \u00ab <em>On a \u00e9t\u00e9 livr\u00e9s, il n&rsquo;y avait plus un grad\u00e9 \u00bb<\/em> &#8211; est dans le groupe de t\u00eate. Du haut d&rsquo;un balcon, l&rsquo;\u00e9tat-major allemand jette des paquets de cigarettes \u00e0 terre : \u00ab <em>Le pre\u00admier qui y touche je lui casse la gueule ! On a march\u00e9 dessus&#8230; Derri\u00e8re nous, \u00e7&rsquo;a \u00e9t\u00e9 la ru\u00e9e&#8230; \u00bb<\/em> Devant le monument de la Victoire, un groupe d&rsquo;anciens combattants :<\/p>\n<p>\u00ab <em>La victoire, notre victoire!<\/em><\/p>\n<p><em>&#8211; Il fallait la d\u00e9fendre votre victoire, pauvres cons&#8230; \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Dans un recoin, une porte s&rsquo;ouvre, une femme dit: \u00ab <em>Entrez<\/em> \u00bb. Il dit qu&rsquo;il ne peut pas laisser les copains. Elle dit qu&rsquo;elle comprend.<\/p>\n<p>Par la suite, il tentera cinq fois de s&rsquo;\u00e9vader, sera cinq fois repris. Il avait fait une guerre anti\u00adfasciste, avec la croix de guerre pour fait de r\u00e9sis\u00adtance d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e \u00e0 l&rsquo;avance allemande.<\/p>\n<p>Cette conviction antifasciste \u00e9tait partag\u00e9e par toute la \u00ab joyeuse bande \u00bb d\u00e8s avant le meurtre de Laetitia Toureaux, qui aura \u00e9t\u00e9 cependant un sinistre pr\u00e9ambule, la confirmation d&rsquo;un danger fasciste imminent. Une terrible le\u00e7on inaugurale.<\/p>\n<p>Liliane RIOU<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Rezo de Felice, <em>Le fas\u00adcisme,<\/em> Que sais-je.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Rezo de Felice, <em>Le fas\u00adcisme, un totalitarisme \u00e0 l&rsquo;italienne,<\/em> Presses de la Fondation des sciences poli\u00adtiques, 1981.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Pierre Milza, <em>Le voyage en Ritalie,<\/em> Plon, 1993.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Jean-Raymond Tournoux, <em>L&rsquo;histoire secr\u00e8te<\/em>, Plon, 1962.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Idem, note 5.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NDLR\u00a0: Pas de trace de l&rsquo;hypoth\u00e9tique implication d&rsquo;Alain Sergent, premier biographe d&rsquo;Alexandre Jacob, dans cet article de Gavroche, sur l&rsquo;affaire Laetitia Toureaux, paru en 2007. 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