{"id":3770,"date":"2015-06-06T01:10:11","date_gmt":"2015-06-05T23:10:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3770"},"modified":"2015-01-25T13:02:47","modified_gmt":"2015-01-25T11:02:47","slug":"la-banlieue-nord-de-paris-et-le-peril-%c2%ab-anarchiste-%c2%bb","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2015\/06\/la-banlieue-nord-de-paris-et-le-peril-%c2%ab-anarchiste-%c2%bb\/","title":{"rendered":"La banlieue Nord de Paris et le p\u00e9ril \u00ab anarchiste \u00bb"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3771\" title=\"Gavroche N97, janvier-f\u00e9vrier 1998\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-1-217x300.jpg\" alt=\"\" width=\"165\" height=\"228\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-1-217x300.jpg 217w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-1.jpg 428w\" sizes=\"(max-width: 165px) 100vw, 165px\" \/><\/a><strong>Gavroche<\/strong><\/p>\n<p>N\u00b097, janvier-f\u00e9vrier 1998<\/p>\n<p><a name=\"bookmark20\"><strong><em>La banlieue Nord de Paris et le \u00ab\u00a0P\u00e9ril anarchiste<\/em><\/strong><\/a><strong><em> \u00bb 1880-1895<\/em><\/strong><\/p>\n<p><em>Les quartiers de la banlieue Nord n&rsquo;ont pas tr\u00e8s bonne r\u00e9putation en cette fin de XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. R\u00e9putation que la banlieue a d&rsquo;ailleurs elle-m\u00eame contribu\u00e9 \u00e0 forger. Apr\u00e8s les d\u00e9cennies 1860-1880 au cours desquelles la capitale a rejet\u00e9 ses industries les plus polluantes et avides de main d&rsquo;\u0153uvre vers sa p\u00e9riph\u00e9rie, la prise de conscience de la sp\u00e9cificit\u00e9 de la banlieue g\u00e9n\u00e8re de vives controverses avec Paris. Les cons\u00e9quences de l&rsquo;industrialisation et de la pouss\u00e9e d\u00e9mographique provoquent des r\u00e9actions de rejet largement relay\u00e9es par la presse. Le Journal de Saint- Denis, qui couvre la moiti\u00e9 de la Seine-banlieue, reproche principalement \u00e0 la capitale \u00ab\u00a0son envahissement par la lie [de la population] parisienne, qui vient chercher asile et coups \u00e0 faire en banlieue\u00a0\u00bb. Il \u00e9voque \u00e9galement \u00ab\u00a0les voleurs et les assassins qui \u00e9rigent domicile dans la zone\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a>.<\/em><\/p>\n<p><em>Cette \u00e9volution sociologique aboutit \u00e9galement \u00e0 une recomposition politique. La banlieue Nord s\u00e9cr\u00e8te ainsi les premi\u00e8res municipalit\u00e9s socialistes : Saint-Ouen en 1887 et Saint-Denis en 1892-1894. Les outrances du conseil municipal dionysien \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la police et son anticl\u00e9ricalisme exacerb\u00e9 alimentent d\u00e9j\u00e0 les colonnes de la presse bien pensante<\/em>.<!--more--><\/p>\n<p>Dans ce contexte, on a long\u00adtemps cru que le mouve\u00adment anarchiste en banlieue Nord \u00e9tait un ph\u00e9nom\u00e8ne des ann\u00e9es 1890, marqu\u00e9 d\u00e8s sa naissance par un effroyable pen\u00adchant pour la dynamite. Or, un examen approfondi nous renvoie une image beaucoup plus complexe de ce qui appa\u00adraissait jusque-l\u00e0 comme le prolongement banal du mouvement parisien. Comme on va le voir, l&rsquo;implantation anarchiste en banlieue Nord est perceptible d\u00e8s 1880. Il s&rsquo;agira ici de reconstituer, dans la mesure du possible, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un courant politique jouissant \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque d&rsquo;une audience non n\u00e9gligeable dans la population ouvri\u00e8re. Il s&rsquo;agira \u00e9galement de revenir sur la gen\u00e8se de la p\u00e9riode des attentats anarchistes qui touchent la France en 1892-1894, tant il est vrai que les militants de banlieue Nord en furent partie prenante.<a name=\"bookmark21\"><strong><em><\/em><\/strong><\/a><\/p>\n<p><a name=\"bookmark21\"><strong><em>Naissance d&rsquo;un mouvement<\/em><\/strong><\/a><\/p>\n<p>On conna\u00eet le c\u00e9l\u00e8bre antagonisme Marx-Bakounine qui aboutit \u00e0 la scission et au d\u00e9p\u00e9rissement de la premi\u00e8re Inter\u00adnationale en 1872. En France, apr\u00e8s la r\u00e9pression de la Commune, il faut plu\u00adsieurs ann\u00e9es pour que le socialisme retrouve droit de cit\u00e9. L&rsquo;amnistie des communards, prononc\u00e9e en 1880, lui donne un souffle nouveau mais le mou\u00advement se divise tr\u00e8s vite en de nom\u00adbreuses chapelles. Cette renaissance pro\u00adfite \u00e9galement aux anarchistes, et le premier groupe libertaire de la banlieue parisienne se constitue d\u00e8s 1880.<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0Cercle d&rsquo;\u00e9tudes sociales de Levallois-Perret\u00a0\u00bb d\u00e9l\u00e8gue trois (comme ils se nommaient entre eux) au congr\u00e8s r\u00e9gional du Centre de mai 1881, qui marque la s\u00e9paration avec les autres courants socialistes et la naissance du mouvement anarchiste fran\u00e7ais<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Son secr\u00e9taire, un certain Courapied, partici\u00adpa quelques mois plus tard au congr\u00e8s international de Londres aux c\u00f4t\u00e9s de Louise Michel et d&rsquo;Emile Pouget, futur secr\u00e9taire adjoint de la C.G.T. Ce congr\u00e8s, qui se faisait fort de reconstituer l&rsquo;Internationale \u00ab\u00a0antiautoritaire\u00a0\u00bb, pro\u00adnon\u00e7a la cons\u00e9cration officielle de la tac\u00adtique de \u00ab\u00a0la propagande par le fait et <em>[de] <\/em>l&rsquo;action insurrectionnelle\u00a0\u00bb. Cette d\u00e9cision d\u00e9terminait le cadre th\u00e9orique au sein duquel, pendant une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, de jeunes militants s&rsquo;initi\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;action politique. Jusqu&rsquo;\u00e0 la vague d&rsquo;attentats de 1892-1894, le mouvement anarchiste fut profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9 de ce mod\u00e8le \u00ab\u00a0insurrectionnel et ill\u00e9galiste \u00e0 la fois, valorisant l&rsquo;initiative individuelle au d\u00e9triment de toute forme de travail col\u00adlectif ou organisationnel [&#8230;]\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>A partir de 1881, des communards aur\u00e9ol\u00e9s de prestige s&rsquo;installent en ban\u00adlieue Nord, tels Emile Digeon \u00e0 Puteaux, Pomp\u00e9e Viard \u00e0 Saint-Ouen, Louise Michel et Hippolyte Ferr\u00e9, fr\u00e8re du c\u00e9l\u00e8bre fusill\u00e9 de la Commune, \u00e0 Levallois-Perret. Sous leur impulsion, des groupes se forment dans les principales communes de banlieue Nord, les centres les plus importants restant Clichy-Levallois, Saint-Ouen et Saint-Denis. Ils adop\u00adtent des noms \u00e9vocateurs comme \u00ab\u00a0La Solidarit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 Levallois ou \u00ab\u00a0L&rsquo;Avenir social\u00a0\u00bb \u00e0 Saint-Ouen. Les \u00ab\u00a0D\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s de Clichy\u00a0\u00bb, selon <em>Le Gaulois<\/em> (17 mars 1892), \u00e9taient \u00ab\u00a0probablement aussi malheureux que leur titre l&rsquo;indique\u00a0\u00bb. A cette \u00e9poque, les r\u00e9unions publiques se succ\u00e8dent et attirent en moyenne 250 personnes.<\/p>\n<p>Le mouvement anarchiste de banlieue Nord, s&rsquo;il est en rapport constant avec les compagnons parisiens, d\u00e9gage tr\u00e8s vite les marques d&rsquo;une certaine originalit\u00e9. De 1882 \u00e0 1888, Ferr\u00e9, assist\u00e9 de Coura\u00adpied et de l&rsquo;artiste-peintre Fran\u00e7ois Hoff\u00adman, tente sans succ\u00e8s d&rsquo;organiser les groupes du d\u00e9partement sur un mode f\u00e9d\u00e9raliste, dans la filiation assum\u00e9e de l&rsquo;Internationale. Face \u00e0 l&rsquo;opposition des anarchistes parisiens, une \u00e9ph\u00e9m\u00e8re \u00ab\u00a0F\u00e9d\u00e9ration socialiste-r\u00e9volutionnaire du canton de Neuilly\u00a0\u00bb vit le jour en 1887\u00ad-1888 autour des groupes de Clichy- Levallois. Mais, sans doute lass\u00e9 des r\u00e9sis\u00adtances envers ses efforts d&rsquo;organisation, Ferr\u00e9 s&rsquo;efface du mouvement apr\u00e8s 1888.<\/p>\n<p>Outre cet int\u00e9r\u00eat contrari\u00e9 pour l&rsquo;orga\u00adnisation, les anarchistes de banlieue Nord s&rsquo;int\u00e9ress\u00e8rent \u00e9galement au mouvement ouvrier. L&rsquo;exemple le plus atypique nous est donn\u00e9 par Emile Digeon qui, dans un meeting tenu \u00e0 Puteaux en 1884, expo\u00adsait en quelques phrases les id\u00e9es essen\u00adtielles de ce qu&rsquo;on appellera plus tard le syndicalisme r\u00e9volutionnaire<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. A Saint- Ouen et Saint-Denis, Viard et Louiche particip\u00e8rent \u00e0 la cr\u00e9ation d&rsquo;un syndicat assez particulier, que la presse parisienne pr\u00e9sentait ainsi :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tous les anarchistes, nul ne l&rsquo;ignore, ont, en dehors des arri\u00e8res boutiques o\u00f9 ils se rencontrent, un lieu de rendez-vous commun : la Bourse du travail. La plu\u00adpart, en effet, font partie de la Chambre syndicale des hommes de peine, dans laquelle peuvent entrer tous ceux qui \u00ab\u00a0peinent\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire tous ceux qui tra\u00advaillent manuellement ou non, et surtout ceux qui ne travaillent pas, \u00e0 cause du ch\u00f4mage ou d&rsquo;autre chose.\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a><\/p>\n<p>C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs Louiche qui r\u00e9digea des statuts en bonne et due forme qui permi\u00adrent au syndicat anarchiste d&rsquo;obtenir un bureau \u00e0 la Bourse du travail de Paris, fief des possibilistes. A contre-courant, l&rsquo;article 6 stipulait l&rsquo;interdiction de la politique \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du syndicat et son ind\u00e9pendance vis \u00e0 vis des partis&#8230;<\/p>\n<p>Cependant, \u00e0 partir de 1885, l&rsquo;arriv\u00e9e de jeunes militants radicalise les modali\u00adt\u00e9s de la propagande libertaire. Certains se lancent dans la \u00ab\u00a0reprise individuelle\u00a0\u00bb, qui consid\u00e8re le vol comme la reprise l\u00e9gitime d&rsquo;un bien commun spoli\u00e9 par la bourgeoisie. Cl\u00e9ment Duval reste le sym\u00adbole de cet \u00e9pisode du mouvement anar\u00adchiste. Selon Jean Grave, il fr\u00e9quentait surtout le groupe de Levallois avant d&rsquo;effectuer le cambriolage qui le rendit c\u00e9l\u00e8bre, et qu&rsquo;il revendiqua fi\u00e8rement devant le tribunal qui le condamnait \u00e0 mort<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. Les compagnons affection\u00adnaient \u00e9galement la pratique des d\u00e9m\u00e9nagements \u00e0 la cloche de bois. Cela consis\u00adtait \u00e0 vider in extremis, le plus souvent en charrette \u00e0 bras, l&rsquo;appartement du locataire qui ne pouvait payer son terme. A Saint-Denis, une permanence fut m\u00eame \u00e9tablie au domicile d&rsquo;Auguste Heurteaux (surnomm\u00e9 laconiquement \u00ab\u00a0Sans Dieu\u00a0\u00bb), o\u00f9 les locataires en d\u00e9tresse trouvaient \u00ab\u00a0des aides pour d\u00e9m\u00e9nager \u00e0 la cloche de bois\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Toujours \u00e0 cette \u00e9poque, les mots d&rsquo;ordre violents, qui ne sont pas l&rsquo;apana\u00adge du mouvement anarchiste<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>, se g\u00e9n\u00e9\u00adralisent dans les r\u00e9unions. Les militants sont persuad\u00e9s que le \u00ab\u00a0Grand soir\u00a0\u00bb est pour demain. A partir de 1890, les groupes anarchistes, la Ligue des antipa\u00adtriotes et la Jeunesse libertaire recouvrent r\u00e9guli\u00e8rement les murs des cit\u00e9s ouvri\u00e8res de placards antimilitaristes, bombardent les casernes de brochures et troublent le tirage au sort des conscrits. Le 1er mai 1890, les anarchistes dionysiens inaugu\u00adraient une forme de propagande par le fait pour le moins originale, en tous cas inoffensive. Les officiers de la troupe venue surveiller le d\u00e9roulement du 1<sup>er<\/sup> mai d\u00e9jeunaient dans les salons de l&rsquo;h\u00f4tel de Sagan, lorsqu&rsquo;un \u00ab\u00a0paquet pas\u00adsant par une des fen\u00eatres ouvertes sur la rue des Chaumettes tomba sur le par\u00adquet. Etait-ce un engin explosible ? Le gar\u00e7on d&rsquo;h\u00f4tel d\u00e9veloppa le paquet et y trouva&#8230; un volumineux \u00e9tron !\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>. Malheureusement, les manifestations anarchistes ne conserv\u00e8rent pas ce carac\u00adt\u00e8re bon enfant et la banlieue Nord devint tr\u00e8s vite le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements aux cons\u00e9quences dramatiques.<\/p>\n<p><a name=\"bookmark22\"><strong><em><\/em><\/strong><\/a><strong><em><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3772\" title=\"Gavroche N97, janvier-f\u00e9vrier 1998\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-2-270x300.jpg\" alt=\"\" width=\"141\" height=\"157\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-2-270x300.jpg 270w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-2.jpg 362w\" sizes=\"(max-width: 141px) 100vw, 141px\" \/><\/a>Le 1<sup>er<\/sup> mai et 1&rsquo;\u00e8re des attentats<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Les attentats anarchistes de 1892-1894 ont fait couler beaucoup d&rsquo;encre. Mais il n&rsquo;est gu\u00e8re que Jean Maitron pour s&rsquo;\u00eatre interrog\u00e9 sur les causes de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie de terrorisme qui frappe alors l&rsquo;Hexagone. En effet, la propagande par le fait distil\u00adl\u00e9e par la presse libertaire de 1880 \u00e0 1888 n&rsquo;entra\u00eena sur le moment aucune action importante. A partir de cette date, on commence m\u00eame \u00e0 r\u00e9pudier ce genre de mots d&rsquo;ordre. En mars 1891, un th\u00e9ori\u00adcien aussi \u00e9cout\u00e9 que Pierre Kropotkine \u00e9crivait ces lignes dans l&rsquo;hebdomadaire <em>La R\u00e9volte<\/em> :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce fut [&#8230;] l&rsquo;erreur des anarchistes en 1881. Lorsque les r\u00e9volutionnaires russes eurent tu\u00e9 le tsar [&#8230;], les anarchistes europ\u00e9ens s&rsquo;imagin\u00e8rent qu&rsquo;il suffirait d\u00e9sormais d&rsquo;une poign\u00e9e de r\u00e9volution\u00adnaires ardents, arm\u00e9s de quelques bombes, pour faire la r\u00e9volution sociale&#8230; Un \u00e9difice bas\u00e9 sur des si\u00e8cles d&rsquo;histoire ne se d\u00e9truit pas avec quelques kilos d&rsquo;explosifs&#8230;\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref9\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans un fait presque anodin au regard de la presse, qui intervint au cours du 1er mai 1891, que l&rsquo;on doit chercher les origines de la p\u00e9riode terroriste.<\/p>\n<p>Alors que les anarchistes parisiens r\u00e9pugnaient \u00e0 s&rsquo;associer \u00e0 la journ\u00e9e du 1<sup>er<\/sup> mai, \u00e0 laquelle les socialistes don\u00adnaient un caract\u00e8re pacifique, les groupes de banlieue Nord s&rsquo;entendirent d\u00e8s le mois de mars 1891 dans le but d&rsquo;organi\u00adser des manifestations publiques. Ils particip\u00e8rent \u00e0 toutes les r\u00e9unions pr\u00e9para\u00adtoires. Des meetings furent organis\u00e9s, comme celui tenu \u00e0 Saint-Denis le 25 avril o\u00f9, devant plus de 300 per\u00adsonnes, Decamps tint un discours extr\u00ea\u00admement violent. On colla des affiches, des tracts furent distribu\u00e9s \u00e0 la sortie des usines invitant les ouvriers \u00e0 se retrouver, le jour venu, place de la R\u00e9publique \u00e0 Levallois-Perret pour le d\u00e9part de la manifestation.<\/p>\n<p>Le 1<sup>er<\/sup> mai, la police de Levallois d\u00e9crocha deux drapeaux noirs fix\u00e9s \u00e0 des poteaux t\u00e9l\u00e9graphiques. Elle s&#8217;employa ensuite \u00e0 disperser une colonne de mani\u00adfestants qui d\u00e9ambulait entre Levallois et Clichy, drapeau rouge en t\u00eate. R\u00e9fugi\u00e9 chez un marchand de vin, un groupe d&rsquo;anarchistes opposa une r\u00e9sistance acharn\u00e9e \u00e0 la police qui tentait de confisquer son drapeau. Les protagonistes \u00e9tant arm\u00e9s, l&rsquo;affrontement d\u00e9g\u00e9n\u00e9ra en v\u00e9ritable fusillade. Dardare, Decamps et L\u00e9veill\u00e9, les deux der\u00adniers bless\u00e9s par balle, furent arr\u00eat\u00e9s et vio\u00adlemment pass\u00e9s \u00e0 tabac au commissa\u00adriat.<\/p>\n<p>L&rsquo;affaire n&rsquo;eut gu\u00e8re de r\u00e9percutions \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des \u00e9v\u00e9\u00adnements sanglants qui marqu\u00e8rent le 1<sup>er<\/sup> mai \u00e0 Fourmies, o\u00f9 la troupe fit feu sur la foule. Pour\u00adtant, en recourant \u00e0 la vengeance, les anarchistes de ban\u00adlieue Nord mirent en branle un m\u00e9canisme irr\u00e9versible. Dans la nuit du 8 mai, une gr\u00eale de pierres cribla les vitres du commis\u00adsariat de Levallois. Le lendemain, on trouva des inscriptions ven\u00adgeresses trac\u00e9es en face de la gendarme\u00adrie de Saint-Ouen<a name=\"_ftnref10\" href=\"#_ftn10\">[10]<\/a>. Fin mai, deux jeunes anarchistes attaqu\u00e8rent les bureaux du commissaire de Saint-Denis arm\u00e9s de&#8230; pierres. Exactement un mois apr\u00e8s les incidents du 1er mai, une car\u00adtouche de dynamite faisait sauter la fa\u00e7a\u00adde du commissariat de Levallois. Le pro\u00adc\u00e8s des accus\u00e9s de Clichy, le 28 ao\u00fbt 1891, exacerba encore des milieux d\u00e9j\u00e0 surchauff\u00e9s. Sur ce point, Henri Varennes nous a laiss\u00e9 un tableau qui, s&rsquo;il est quelque peu pittoresque, refl\u00e8te une certaine r\u00e9alit\u00e9 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0A Saint-Ouen, \u00e0 Saint-Denis, dans tous ces milieux o\u00f9 la mis\u00e8re consciente devient facilement furieuse, on ne parla plus que des \u00ab\u00a0martyrs\u00a0\u00bb de Clichy. Dans les r\u00e9unions, leur arrestation et leur pro\u00adc\u00e8s servirent de th\u00e8me aux discours les plus violents : on put appuyer d&rsquo;un fait les \u00e9pith\u00e8tes les plus surann\u00e9es ; la haine s&rsquo;\u00e9taya sur une histoire. On d\u00e9clara qu&rsquo;il fallait venger les condamn\u00e9s du 28 ao\u00fbt sur le magistrat qui avait si violemment requis contre l&rsquo;anarchie.\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref11\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a><\/p>\n<p>A Saint-Denis, Il se trouva pr\u00e9cis\u00e9ment un militant assez d\u00e9cid\u00e9 pour passer \u00e0 l&rsquo;acte, et du m\u00eame coup confier son nom \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9. Car Ravachol est rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre. Les bombes qu&rsquo;il posa en 1892 visaient pr\u00e9cis\u00e9ment les protagonistes du proc\u00e8s de Clichy (destruction des domi\u00adciles du magistrat Beno\u00eet et de l&rsquo;avocat g\u00e9n\u00e9ral Bulot, qui avait requis la peine de mort). De condamnations en ven\u00adgeances, la p\u00e9riode se solda en juin 1894 par l&rsquo;assassinat du pr\u00e9sident de la R\u00e9pu\u00adblique Sadi Carnot et le vote de lois d&rsquo;exceptions contre les men\u00e9es anarchistes, les fameuses \u00ab\u00a0lois sc\u00e9l\u00e9rates\u00a0\u00bb. De nombreux anarchistes de banlieue Nord furent m\u00eal\u00e9s aux \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>Ravachol \u00e9tait recherch\u00e9 pour l&rsquo;assassi\u00adnat d&rsquo;un vieil ermite qui vivait pr\u00e8s de Saint-Etienne. Au cours de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1891, il avait trouv\u00e9 refuge \u00e0 Saint-Denis, chez Chaumentain. Ce dernier, apr\u00e8s avoir pr\u00e9sent\u00e9 Ravachol \u00e0 ses compagnons, confectionna la marmite qui servit au premier attentat du terroriste. Le jeune Simon, dit Biscuit, \u00ab\u00a0sorte de gavroche du terrorisme\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref12\" href=\"#_ftn12\">[12]<\/a> militait \u00e0 Saint-Ouen et travaillait chez Viard avant d&rsquo;\u00eatre condamn\u00e9 comme complice de Rava\u00adchol. Ag\u00e9 de 18 ans, il fut envoy\u00e9 au bagne et mourut lors de la r\u00e9volte des for\u00e7ats anarchistes de 1894. Etievant, qui militait avec son fr\u00e8re au groupe de Cli\u00adchy, fut condamn\u00e9 en 1892 \u00e0 cinq ans de prison pour complicit\u00e9 avec Ravachol dans le vol de cartouches de dynamite de Soisy-sous-Etiolles. Ayant purg\u00e9 sa peine \u00e0 Clairvaux, il collabora au <em>Libertaire<\/em> et fut condamn\u00e9 pour d\u00e9lit de presse. On le croyait en Belgique, il errait en r\u00e9alit\u00e9 dans les environs de Paris, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Le 16 janvier 1898, il attenta \u00e0 la vie de trois agents de police. De sa d\u00e9claration aux assises, on retiendra cette phrase : \u00ab\u00a0Je ne tiens pas \u00e0 la vie ; elle n&rsquo;est, pour moi, faite que de mis\u00e8res.\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref13\" href=\"#_ftn13\">[13]<\/a> Il mourut au bagne quelques ann\u00e9es plus tard. Auguste Vaillant avait des attaches \u00e0 Saint-Ouen o\u00f9 il avait travaill\u00e9. Le 9 d\u00e9cembre 1893, en pleine s\u00e9ance parlementaire, il jeta une bombe dans l&rsquo;enceinte du Palais- Bourbon qui fit de nombreux bless\u00e9s mais ne fut pas mortelle. Il fut guillotin\u00e9 le 5 f\u00e9vrier 1894, la gr\u00e2ce pr\u00e9sidentielle lui ayant \u00e9t\u00e9 refus\u00e9e malgr\u00e9 la p\u00e9tition sign\u00e9e par une soixantaine de d\u00e9put\u00e9s. Citons enfin le belge Pauwels, qui habi\u00adtait Saint-Denis avant d&rsquo;exploser le 15 mars 1894 avec la bombe qu&rsquo;il trans\u00adportait \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise de la Madeleine.<\/p>\n<p><a name=\"bookmark23\"><strong><em><\/em><\/strong><\/a><strong><em><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3773\" title=\"Gavroche N97, janvier-f\u00e9vrier 1998\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-3-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"158\" height=\"211\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-3-225x300.jpg 225w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-3.jpg 295w\" sizes=\"(max-width: 158px) 100vw, 158px\" \/><\/a>La fin d&rsquo;une \u00e9poque<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La p\u00e9riode terroriste marque v\u00e9ritable\u00adment la fin d&rsquo;une \u00e9poque, qualifi\u00e9e \u00ab\u00a0d&rsquo;h\u00e9ro\u00efque\u00a0\u00bb par les anarchistes. Plu\u00adsieurs indices nous le prouvent concer\u00adnant la banlieue Nord, qu&rsquo;ils soient d&rsquo;ordres sociologique ou politique.<\/p>\n<p>En premier lieu, la disparition des communards qui furent les premiers cadres du mouvement en banlieue Nord au cours des ann\u00e9es 1880 est symptoma\u00adtique<a name=\"_ftnref14\" href=\"#_ftn14\">[14]<\/a>. Le prestige li\u00e9 \u00e0 leur pass\u00e9, les relations qu&rsquo;ils entretenaient avec les autres composantes du mouvement ouvrier, leur attachement aux id\u00e9aux de la premi\u00e8re Internationale, autant d&rsquo;avantages qui feront d\u00e9faut aux groupes libertaires \u00e0 partir de 1890. Au regard des \u00e9v\u00e9nements, on peut se demander dans quelles mesures ils contribu\u00e8rent \u00e0 retarder ou \u00e0 s&rsquo;opposer aux actions individuelles qui m\u00e8neront la g\u00e9n\u00e9ration suivante au terrorisme.<\/p>\n<p>A la veille des attentats, la composition professionnelle des groupes de banlieue Nord accusait une certaine \u00e9volution. Vers 1880, lorsque le mouvement anar\u00adchiste prend racine \u00e0 Levallois-Perret, il co\u00efncide avec la physionomie industrielle du Nord-Ouest parisien, qui recrutait surtout dans l&rsquo;artisanat et le b\u00e2timent. Au bout de dix ans, alors que les groupes ont essaim\u00e9 au Nord et \u00e0 l&rsquo;Est de Paris, de nombreux compagnons travaillent dans la grande industrie, et surtout dans la m\u00e9tallurgie en ce qui concerne Saint- Denis. C&rsquo;est dans cette population d&rsquo;hommes jeunes que se recrutent de nombreux terroristes : en banlieue comme sur le plan national, l&rsquo;\u00e2ge des poseurs de bombes oscille entre 18 et 34 ans. Fanatiques de \u00ab\u00a0l&rsquo;Id\u00e9e\u00a0\u00bb (Ravachol, Caserio) ou victimes d&rsquo;une existence mis\u00e9rable (Vaillant, Simon, Etievant) se retrouvent ainsi pour faire trembler les fondements d&rsquo;une R\u00e9publique bourgeoi\u00adse discr\u00e9dit\u00e9e par le scandale de Panama.<\/p>\n<p>Durant deux ans, les \u00ab\u00a0exploits\u00a0\u00bb anar\u00adchistes firent \u00e9pisodiquement la une des journaux de la France enti\u00e8re, et cer\u00adtaines gravures du <em>Petit Journal<\/em> sont res\u00adt\u00e9es c\u00e9l\u00e8bres. La banlieue Nord se retrou\u00adva fr\u00e9quemment investie par les forces de l&rsquo;ordre. Pour illustrer ce propos, nous ne r\u00e9sistons pas \u00e0 l&rsquo;envie de reproduire l&rsquo;\u00e9di\u00adtorial d&rsquo;Henri Rochefort paru dans <em>L&rsquo;Intransigeant<\/em> du 16 mars 1892 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une cartouche de dynamite \u00e9clate quelque part. Que celui qui l&rsquo;a allum\u00e9e ait \u00e9t\u00e9 ou non embauch\u00e9 par la pr\u00e9fectu\u00adre, on op\u00e8re, au hasard et sans aucune esp\u00e8ce d&rsquo;indice, des perquisitions \u00e0 Leval\u00adlois-Perret ou \u00e0 Saint-Denis, communes qui, personne ne sait pourquoi, passent pour receler nombre d&rsquo;anarchistes. [&#8230;]<\/p>\n<p>Vous habitez Saint-Denis, donc vous \u00eates anarchiste. Si vous n&rsquo;\u00e9tiez pas anar\u00adchiste, vous n&rsquo;habiteriez pas Saint-Denis. Or, une bombe a fait explosion \u00e0 la porte de l&rsquo;h\u00f4tel de Sagan ; et comme les bombes ne peuvent \u00eatre lanc\u00e9es que par les anarchistes, je vous envoie au D\u00e9p\u00f4t, parce que vous \u00eates certainement anar\u00adchiste, puisque vous habitez Saint-Denis et qu&rsquo;\u00e9tant anarchiste il est \u00e9vident que c&rsquo;est vous qui avez lanc\u00e9 la bombe.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il ne faudrait pas croire pour autant que le territoire entier tomba dans cette sorte de psychose collective soigneuse\u00adment entretenue par une partie de la presse parisienne. En ce qui concerne la banlieue Nord, on assiste \u00e0 une margina\u00adlisation de la mouvance libertaire, tr\u00e8s d\u00e9cr\u00e9dibilis\u00e9e par les attentats, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 un v\u00e9ritable rejet. Les rapports avec les blanquistes et les allemanistes (les groupes guesdistes \u00e9tant pratiquement inexistants en banlieue Nord) sont sur ce point r\u00e9v\u00e9lateurs, m\u00eame s&rsquo;ils restent cir\u00adconscris \u00e0 une culture socialiste.<\/p>\n<p>Pendant les ann\u00e9es 1880, les contacts entre ces \u00ab\u00a0fr\u00e8res ennemis\u00a0\u00bb se posaient \u00e0 peu pr\u00e8s en terme de \u00ab\u00a0je t&rsquo;aime, moi non plus\u00a0\u00bb. On retiendra surtout l&rsquo;image de ces r\u00e9unions contradictoires o\u00f9 l&rsquo;on pou\u00advait voir le maire blanquiste de Saint-Ouen, Jean Pernin, s&#8217;empoigner avec son fr\u00e8re Fran\u00e7ois, anarchiste, \u00e0 la grande joie du conservateur <em>Journal de Saint-Denis. <\/em>Ouvertes aux diverses tendances socia\u00adlistes, ces r\u00e9unions pouvaient \u00e9galement occasionner des adh\u00e9sions inattendues, comme celle rapport\u00e9e par <em>La Cocarde<\/em> du 30 mai 1888 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est au Cercle de Levallois qu&rsquo;appar\u00adtient la gloire d&rsquo;avoir converti un votard, M. Penet, qui r\u00e9silia, en gage de sa conversion, ses fonctions de conseiller municipal du pays.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cependant, \u00e0 partir de 1892, les socia\u00adlistes se virent oblig\u00e9s de prendre posi\u00adtion face \u00e0 l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie terroriste qui se d\u00e9veloppait, non seulement en banlieue mais dans la France enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Il faut dire qu&rsquo;en 1892, les \u00e9lections municipales tombaient pr\u00e9cis\u00e9ment le&#8230; 1<sup>er<\/sup> mai. Malgr\u00e9 des mises au point sans \u00e9quivoque, les socialistes de banlieue Nord n&rsquo;h\u00e9sit\u00e8rent pas \u00e0 afficher certaines marques de solidarit\u00e9 avec les anarchistes qu&rsquo;ils c\u00f4toyaient. C&rsquo;est \u00e0 Saint-Ouen que les liaisons \u00e9taient les plus prononc\u00e9es, et ceci gr\u00e2ce \u00e0 la personnalit\u00e9 de Viard, secr\u00e9taire du groupe anarchiste, dont les relations avec les dirigeants socialistes n&rsquo;\u00e9chappaient pas \u00e0 la police<a name=\"_ftnref15\" href=\"#_ftn15\">[15]<\/a>. A ses obs\u00e8ques, en janvier 1892, qui rassembl\u00e8\u00adrent un millier de personnes, le maire blanquiste de Saint-Ouen ainsi que le secr\u00e9taire de mairie vinrent d\u00e9filer aux c\u00f4t\u00e9s des plus importants anarchistes parisiens de l&rsquo;\u00e9poque (Tortelier, Leboucher, Brunet&#8230;). L&rsquo;enterrement de Viard, il est vrai, \u00e9tait celui d&rsquo;un communard. Plus tard, l&rsquo;ancien adjoint au maire de Saint-Ouen, Lef\u00e8vre, vint t\u00e9moigner comme t\u00e9moin \u00e0 d\u00e9charge au proc\u00e8s de Vaillant. Cette solidarit\u00e9 marchait d&rsquo;ailleurs dans les deux sens puisque les anarchistes audoniens soutinrent le Conseil municipal blanquiste lorsque celui-ci fut dissous par la pr\u00e9fecture en juillet 1891&#8230;<\/p>\n<p>Nul doute que l&rsquo;\u00e9pisode terroriste n&rsquo;ait d\u00e9montr\u00e9 aux compagnons les limites de la propagande par le fait. L&rsquo;\u00e9chauffour\u00e9e de Clichy souligna \u00e9galement les dangers de la tactique des manifestations insur\u00adrectionnelles, qui se sold\u00e8rent toutes par une r\u00e9pression impitoyable. Car cette manifestation ne r\u00e9sultait pas de \u00ab\u00a0l&rsquo;ins\u00adtinct r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref16\" href=\"#_ftn16\">[16]<\/a> des anar\u00adchistes, mais bien d&rsquo;une concertation qui n&rsquo;avait rien eu de secret. Dans les mois qui suivirent le 1er mai 1891, les anar\u00adchistes de banlieue Nord tent\u00e8rent de faire para\u00eetre un manifeste justifiant l&rsquo;attitude de leurs camarades en terme de l\u00e9gitime d\u00e9fense<a name=\"_ftnref17\" href=\"#_ftn17\">[17]<\/a>. Mais le jugement rendu dans cette affaire coupait cours \u00e0 toute discussion et constituait un motif de vengeance que Ravachol s&#8217;empressa de faire sien. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce concours de circons\u00adtances, rien n&rsquo;indiquait, pour la banlieue Nord, l&rsquo;existence de vell\u00e9it\u00e9s terroristes en gestation au cours des ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9\u00addentes.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-5.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3774\" title=\"Gavroche N97, janvier-f\u00e9vrier 1998\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-5-208x300.jpg\" alt=\"\" width=\"109\" height=\"158\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-5-208x300.jpg 208w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n97-janvier-fevrier-1998-5.jpg 370w\" sizes=\"(max-width: 109px) 100vw, 109px\" \/><\/a>Comme dans le reste de la France, le mouvement anarchiste en banlieue fut totalement d\u00e9sorganis\u00e9 par les perquisi\u00adtions et arrestations qui se multipli\u00e8rent \u00e0 partir de 1892. A chaque manifestation ouvri\u00e8re (1<sup>er<\/sup> mai, gr\u00e8ves, etc.), la ban\u00adlieue Nord s&rsquo;habituera dor\u00e9navant \u00e0 subir la pr\u00e9sence massive de l&rsquo;arm\u00e9e et de la police. Pr\u00e9sence qui prendra parfois l&rsquo;allure d&rsquo;un v\u00e9ritable \u00e9tat de si\u00e8ge. Pour les anarchistes, le bilan fut d\u00e9plorable. Durant les ann\u00e9es 1880, leur propagande tr\u00e8s empreinte de romantisme r\u00e9volu\u00adtionnaire touchait une audience assez large dans les milieux ouvriers, \u00e0 la mani\u00e8re de celle \u00e9voqu\u00e9e par Yves Lequin pour la r\u00e9gion lyonnaise<a name=\"_ftnref18\" href=\"#_ftn18\">[18]<\/a>. Il leur faudra quelques ann\u00e9es, \u00e0 la faveur de l&rsquo;Affaire Dreyfus et d&rsquo;un investisse\u00adment nouveau dans les syndicats ouvriers pour reconstituer une image attractive, mais qui sentira toujours la poudre.<\/p>\n<p>Anthony LORRY<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Cit\u00e9 par Jean-Paul BRUNET, \u00ab\u00a0Constitution d&rsquo;un espace urbain : Paris et sa banlieue de la fin du XIXe si\u00e8cle \u00e0 1940\u00a0\u00bb, <em>Annales ESC.<\/em> n\u00b0 3, mai-juin 1985, p. 643.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Pour tout ce qui concerne le plan national, cf. Jean MAITRON, <em>Le mouvement anarchiste en Fran\u00adce,<\/em> t. 1 : <em>Des origines \u00e0 1914,<\/em> Paris, Gallimard, 1992, (tel).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Gaetano MANFREDONIA, \u00ab\u00a0Lign\u00e9es proudhoniennes dans l&rsquo;anarchisme fran\u00e7ais\u00a0\u00bb, in <em>Mil neuf cent. Revue d&rsquo;histoire intellectuelle,<\/em> n\u00b0 10, 1992, p. 32.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Digeon s&rsquo;exprima en ces termes : \u00ab\u00a0Malgr\u00e9 la suppression de tous les gouvernements que nous pr\u00e9\u00adconisons, nous entendons vivre quand m\u00eame sous une direction quelconque. Mais au lieu d&rsquo;avoir soit \u00e0 la Chambre, soit au S\u00e9nat huit cent individus qui ne connaissent pas le premier mot de la question sociale, nous serions repr\u00e9sent\u00e9s par des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s corporatifs, qui se f\u00e9d\u00e9reraient et qui, en somme, formeraient une soci\u00e9t\u00e9 libertaire et humanitaire [&#8230;] Le rap\u00adport de police pr\u00e9cisait que ce discours \u00e9tait \u00ab\u00a0peu goutt\u00e9\u00a0\u00bb des anarchistes. Archives de la Pr\u00e9fecture de police, Ba\/73, meeting du 10 f\u00e9vrier 1884.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> <em>Le Gaulois<\/em> du 25 mars 1892. Cf. Aussi <em>L &lsquo;Eclair<\/em> du 20 mai 1892.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Jean GRAVE, <em>Quarante ans de propagande anarchiste,<\/em> Paris, Flammarion, 1973, p. 218. Sur Duval, cf. <em>Moi, Cl\u00e9ment Duval, bagnard et anarchiste, <\/em>pr\u00e9sent\u00e9 par Marianne Enckell, Paris, Ed. Ouvri\u00e8res, 1991, 254 p. (La part des hommes)<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Selon Jean-Paul Brunet, la violence verbale est \u00ab\u00a0une des caract\u00e9ristiques essentielles des responsables ouvriers et socialistes de Saint-Denis\u00a0\u00bb, <em>Une banlieue ouvri\u00e8re : Saint-Denis. Probl\u00e8mes d&rsquo;implantation du socialisme et du communisme, 1890-1939,<\/em> Th\u00e8se d&rsquo;Etat, Lille, Atelier de reproduction des th\u00e8ses, 1978, p. 486, note 27.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> \u00ab\u00a0Un anarchiste fumiste\u00a0\u00bb, <em>Le Journal de Saint- Denis<\/em> n\u00b0 826 du 4 mai 1890.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn9\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> <em>La R\u00e9volte<\/em> n\u00a0\u00bb 32 du 18 au 24 mars 1891, cit\u00e9 par Jean Maitron, <em>op. cit.,<\/em> p. 260.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn10\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> Elles \u00e9taient les suivantes : \u00ab\u00a0A bas la Police ! A bas l&rsquo;Autorit\u00e9 ! Mort aux Exploiteurs ! Mort aux tra\u00eetres ! Du pain ou du plomb ! A mort et vengeance \u00e0 la police de Clichy\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a name=\"_ftn11\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> Henri Varennes, <em>De Ravachol \u00e0 Caserio (notes d&rsquo;audience),<\/em> Paris, s.d., Garnier fr\u00e8res, p. 5 et 6.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn12\" href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> Alexandre Croix, \u00ab\u00a0Le terrorisme anarchiste\u00a0\u00bb. <em>Le Crapouillot,<\/em> num\u00e9ro sp\u00e9cial \u00ab\u00a0L&rsquo;anarchie\u00a0\u00bb, jan\u00advier 1938, p. 21.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn13\" href=\"#_ftnref13\">[13]<\/a> <em>Gazette des tribunaux,<\/em> 16 juin 1898. Cit\u00e9 par Jean MAITRON, <em>Le mouvement anarchiste&#8230;, op. cit., <\/em>p. 411.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn14\" href=\"#_ftnref14\">[14]<\/a> Viard, secr\u00e9taire du groupe anarchiste de Saint-Ouen, est le dernier communard c\u00e9l\u00e8bre enco\u00adre en activit\u00e9 au cours du 1er mai 1891<em>.<\/em><\/p>\n<p><a name=\"_ftn15\" href=\"#_ftnref15\">[15]<\/a> Sur Saint-Ouen, cf. l&rsquo;article de Catherine Kernoa : \u00ab\u00a0L&rsquo;enjeu municipal au XIXe si\u00e8cle : le cas de Saint-Ouen\u00a0\u00bb, <em>Bulletin du Centre d&rsquo;histoire de la Fran\u00adce contemporaine,<\/em> n\u00b0 13, 1992, pp. 5-27.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn16\" href=\"#_ftnref16\">[16]<\/a> Jean MAITRON, <em>Le mouvement anarchiste&#8230;, op. cit.,<\/em> p. 203.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn17\" href=\"#_ftnref17\">[17]<\/a> D\u00e9but septembre 1891, la Jeunesse libertaire de Saint-Denis annon\u00e7ait qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait ralli\u00e9e \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de S\u00e9bastien Faure d&rsquo;\u00e9diter une brochure. Elle parut sous le titre : <em>L&rsquo;Anarchie en cours d&rsquo;assise. L affaire de Clichy.<\/em> Jean Maitron en a reproduit une partie dans son petit livre <em>Ravachol et les anarchistes,<\/em> Paris, Galli\u00admard, coil. \u00ab\u00a0folio histoire\u00a0\u00bb n\u00b0 41, 1992.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn18\" href=\"#_ftnref18\">[18]<\/a> \u00ab\u00a0Les th\u00e8mes que d\u00e9veloppent les anarchistes correspondent donc trop \u00e0 un sentiment profond des masses ouvri\u00e8res pour que leur influence ne d\u00e9passe pas, largement, sous des formes multiples, la petite cohorte des compagnons.\u00a0\u00bb Yves LEQUIN, <em>Les ouvriers de la r\u00e9gion lyonnaise (1848-1914),<\/em> T. 2 : <em>Les int\u00e9r\u00eats de classe et la R\u00e9publique,<\/em> Presses universitaires de Lyon, 1977, p. 286.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> Print   FullPage   false      21      9,05 pt   9,05 pt      false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gavroche N\u00b097, janvier-f\u00e9vrier 1998 La banlieue Nord de Paris et le \u00ab\u00a0P\u00e9ril anarchiste \u00bb 1880-1895 Les quartiers de la banlieue Nord n&rsquo;ont pas tr\u00e8s bonne r\u00e9putation en cette fin de XIXe si\u00e8cle. R\u00e9putation que la banlieue a d&rsquo;ailleurs elle-m\u00eame contribu\u00e9 \u00e0 forger. Apr\u00e8s les d\u00e9cennies 1860-1880 au cours desquelles la capitale a rejet\u00e9 ses industries [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[1144],"tags":[3226,4712,95,1132,4706,693,4690,1103,4711,4692,4710,2087,4694,2591,3898,4707,4702,4695,185,4070,4703,4713,5402,1710,1687,4699,121,4701,4700,4693,2592,4708,4705,2849,145,4709,4704,326,4689,379,4696,1191,558,4691,4698,1102,4697],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3770"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3770"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3770\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3770"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3770"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3770"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}